II
C'est pourtant avec le plus grand sérieux que «la bonne femme Sand» écrivait à propos des Sonnets païens:
C'est l'hymne antique dans la bouche d'un moderne, c'est-à-dire l'enivrement de la matière chez un spiritualiste quand même, qu'on pourrait appeler le spiritualiste malgré lui; car, en étreignant cette beauté physique qu'il idolâtre, le poète crie et pleure. Il l'injurie presque et l'accuse de le tuer. Que lui reproche-t-il donc? De n'avoir pas d'âme. Ceci est très curieux et continue, sans la faire déchoir, la thèse cachée sous le prétendu scepticisme de Byron, de Musset et des grands romantiques de notre siècle, etc.
Elle n'a pas trop l'air de s'entendre, la vieille Lélia; mais enfin elle admire son filleul. Hélas! qu'aurait-elle pensé si elle avait pu lire les Mesaventures du commandant Laripète?
Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé
Le plus triste, c'est que cette transformation n'est peut-être point un si grand mystère, Méphistophélès, à qui Faust fait des phrases, lui répond tranquillement:
Un plaisir surnaturel! S'étendre la nuit sur les montagnes humides de rosée, embrasser en extase la terre et le ciel, s'enfler d'une sorte de divinité, pénétrer par la pensée jusqu'à la moelle de la terre, repasser en son sein les six jours de la création, s'épandre avec délices dans le Grand Tout, dépouiller entièrement tout ce qu'on a d'humain et finir cette haute contemplation... (avec un geste) je n'ose dire comment.
Et c'est ainsi qu'a fini M. Armand Silvestre. Le poète des Vestales s'est mis à conter des contes de corps de garde; l'adorateur mystique de «Rosa la prêtresse» s'est tourné vers Rosa la Rosse; et les «paysages» où il se plaît n'ont plus rien de «métaphysique». Et l'historiette grivoise ne lui a point suffi: il l'a voulue incongrue et mal odorante.
Jean-Jacques raconte que, tout enfant, il allait se poster, à la promenade, sur le passage des femmes, et que là il trouvait un plaisir obscur, mais très vif, à mettre bas ses chausses. «Ce que je montrais, ajoute-t-il, ce n'était pas le côté honteux, c'était le côté ridicule.» C'est ce dernier côté qu'étale M. Armand Silvestre avec une complaisance jamais lasse et une joie jamais ralentie. C'est le champ circulaire où il s'est délicieusement confiné. L'ampleur charnue de l'ordinaire interlocuteur de M. Purgon, l'instrument des matassins de Molière, les bruits malséants qui, d'après Flaubert, «faisaient pâlir les pontifes d'Égypte», inspirent à M. Silvestre des gaietés hebdomadaires et bien surprenantes. Ce rêveur est amoureux d'une autre lune que les romantiques. Ce poète lyrique «n'a pas accoutumé de parler à des visages».
D'autres conteurs nous font des récits légers, voluptueux, lubriques, et parcourent avec agrément tous les degrés de l'impudeur. Les récits de M. Silvestre sont essentiellement scatologiques: c'est là sa marque.
Disons franchement que la plupart de ces historiettes ne valent pas le diable. Je ne pense pas que, sur une centaine, il y en ait plus de quatre ou cinq qui soient franchement drôles. Les choses dont il est question là dedans étant assez plaisantes par elles-mêmes pour ceux qui les aiment, le conteur ne se met pas en frais. Notons en passant deux ou trois de ses procédés, qui sont gros et d'un emploi facile.
Il baptise heureusement ses personnages. D'avoir appelé un amiral Le Kelpudubec et un diplomate grec Fépipimongropoulo, c'est bien quelque chose. Puis l'auteur, dans chaque récit, proclame avec tant d'insistance, de conviction et un tel luxe d'épithètes plantureuses son goût pour les grosses femmes, qu'il se peut bien que cela devienne amusant à la longue. Enfin, il se plaît souvent à exprimer des choses banales ou grossières sous une forme ultra-lyrique ou à mêler le style du «Parnasse» à celui des estaminets, et de là des contrastes d'un effet sûr. Je n'en veux qu'un exemple, choisi avec une extrême discrétion:
...Ce qu'il a passé de doigts frais et blancs aux ongles roses dans l'ébène aujourd'hui traversé de fils d'argent de ma chevelure n'est comparable qu'au nombre des étoiles. J'ai été littéralement grignoté de caresses. Mais de toutes les belles qui dévorèrent ainsi les roses vivantes de ma bouche et de mes lèvres, ce fut certainement Héloïse qui témoigna le plus d'appétit. Je ne sais encore comment j'ai pu sauver quelque chose de ma fatale beauté des emportements de son amour. Oui, mes enfants, Héloïse de Saint-Pétulant m'adora et me le prouva d'une façon farouche. C'était une superbe personne qui avait une demi-tête de plus que moi, des chairs à la Rubens, une crinière fauve comme celle des lions et des hanches d'un rebondi impertinent, etc.
Tout le Silvestre des contes est dans ces quelques lignes, sauf les plaisanteries et les imaginations d'apothicaire ou d'égoutier, dont je ne donnerai point de spécimen. Et puis... et puis, comme dans ses vers, c'est toujours la même chose. J'ai rencontré des gens que cela n'amusait pas énormément. D'autre part, le conteur n'y met, je pense, aucune espèce de prétention. IL n'y a donc pas lieu de s'arrêter plus longtemps sur cette partie de son œuvre.