II
Je feuillette ses chroniques: elles sont gaies, charmantes, ingénieuses, éloquentes. Quand il veut bien démonter une pièce, c'est merveille comme il en dégage l'idée première, comme il en saisit le fort et le faible, comme il met le doigt sur le point où le drame dévie. S'il est obligé de répéter après d'autres des vérités connues, il semble qu'il les découvre, tant il sait les rajeunir par la vivacité de l'impression, par le style, par l'accent. Son érudition littéraire et historique est considérable et des plus sûres: elle lui fournit mille rapprochements d'une justesse inopinée et frappante. Dès que la pièce étudiée prête à quelques réflexions sur l'histoire des mœurs, le voilà parti là-dessus, et je ne connais pas de moraliste mieux informé, plus acéré ni plus clairvoyant. Tout cela devrait lui suffire; mais non: il y a chez lui, comment dirai-je?... une imperceptible envie de nous étonner. Et voilà pourquoi, de moment en moment, éclatent comme des pétards des affirmations soudaines, absolues, déconcertantes, jetées avec d'autant plus d'assurance qu'elles sont plus contestables, et jetées presque toujours au courant et au détour d'une phrase, comme si ces assertions aventureuses étaient vérités reconnues et indiscutables.
Il s'agit du Juif errant d'Eugène Sue: «Prise en soi, la scène du pôle nord entre le Juif errant et la Voix de Dieu produit un effet de religieuse terreur. Il y a de l'Eschyle là dedans.» De l'Eschyle? diable!—«M. Claretie avait contre lui (dans Monsieur le Ministre) d'abord son sujet, vrai sujet de haute comédie.» Voilà qui va bien. «...Seul sujet de haute comédie, avec Rabagas et Dora, auquel les gens du métier aient songé dans ces douze dernières années.» On se demande: Est-il donc décidément impossible d'en trouver un quatrième, en cherchant bien?—«M. Émile Augier est de la grande série qui part du Menteur.» Voyons la grande série. «La grande série, c'est Racine (les Plaideurs), Molière, Regnard, Le Sage, Marivaux, Destouches, Sedaine, Beaumarchais et, après une longue interruption, Augier.» Destouches dans la grande série? C'est bien extraordinaire! Et pourquoi cette interruption si longue dans la grande série? Et qu'est-ce qu'il faut donc pour être de la grande série? Car M. Weiss oublie de nous le dire.—Il déclare un peu plus loin que, seul parmi les poètes du xixe siècle, Augier «trouverait grâce devant La Fontaine et Parny». La Fontaine et Parny? comme on dit: Corneille et Racine? Et ce n'est point un lapsus, car ailleurs il appelle Parny «l'un des poètes les plus absolument poètes de la littérature européenne..., Parny, ce délice». Bien étrange, cette exaltation de Parny! Et si vous croyez que M. Weiss se soucie de nous l'expliquer!—Au reste, ce fervent de Parny est ravi, transporté par la Tour de Nesle, non seulement par le drame, mais par le style. «Le récit de Buridan: En 1293, la Bourgogne était heureuse, est comme le récit de Théramène du grand Dumas. L'ampleur du tout y est superbe et chaque phrase y produit sensation.» Voyez-vous M. Weiss frémir devant «la noble tête de vieillard»?—On se souvient qu'il y a quelques années, quand la Comédie-Française donna Œdipe, tout le monde fit cette réflexion que c'était un excellent mélodrame. Mais personne ne le cria plus haut que M. Weiss: «C'est du d'Ennery! c'est du Bouchardy! Cela ressemble à la Tour de Nesle, à la Nonne sanglante, à Lucrèce Borgia! Œdipe parle comme Didier et Buridan!... La dramaturgie de Sophocle est en réalité beaucoup moins éloignée de celle de Bouchardy et de d'Ennery que de celle de Racine et de Corneille.» Et il ajoutait: «N'en rougissons pas pour Sophocle: qui sait ce qu'eût été Bouchardy si, en ses jeunes ans, il avait grandi, comme Sophocle, sous l'aile de la muse,» etc.
Vous voyez comment sous cette plume une impression juste et neuve s'enfle, s'exagère, se tourne en fantaisie. M. Weiss a l'admiration naturellement hyperbolique.—Tout le monde convient que l'exposition de Bajazet est des plus habiles: si M. Weiss la rencontre en chemin, elle devient la merveille unique entre toutes».—On sait que Perrault fut un esprit curieux et original, et nous goûtons tous la grâce parfaite des Contes de fées. Mais, pour M. Weiss, Perrault est «l'un des beaux génies de son siècle». Les quarante pages des Contes sont «les plus nourries de choses et de notations diverses, les plus légères d'allure qu'on ait écrites dans notre langue».(M. Weiss fait une terrible consommation de superlatifs absolus.) Puis voici un mystère: «Perrault en écrivant les Contes, fit du pur moderne... Oh! que tout dans ces contes est bien en effet spontané et moderne!» Pourquoi «moderne»? en quoi «moderne»? C'est que «moderne» est piquant. Nous voyons un peu après que «Perrault contraste avec l'ensemble du xviie siècle en ce qu'il est en ses contes un poète de la maison, des choses familières, domestiques, intimes, comme de l'enfance». C'est sans doute en cela qu'il est «moderne». Mais l'est-il donc à l'exclusion de tous ses «contemporains? Quelle rage de découverte et d'invention dans toute cette critique!
Et quels massacres des opinions enseignées et convenues!—Voilà deux siècles qu'on célèbre Tartufe comme le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre. «N'était le parti pris d'école et presque de faction, écrit M. Weiss, on conviendrait que le Tartufe n'est amusant d'aucune manière.»—La critique traditionnelle exalte la bonté de Molière: M. Janet dégage de son théâtre la plus saine morale et la plus correcte; écoutez M. Weiss:
...Il est des choses sacrées sur lesquelles il faut être délicat à outrance; la société du xviie siècle ne l'était guère, et Molière pas du tout. Molière n'avait pas seulement la profonde immoralité qui est l'attribut commun et très probablement la condition d'activité des grands observateurs de l'homme et de la nature humaine. Il n'avait pas seulement ce qu'on peut appeler la dureté de l'âme générale et l'inhumanité, défaut commun chez les écrivains et les personnages célèbres de son temps, seul défaut saillant d'un siècle où bien décidément le caractère et l'esprit français ont atteint leur point de perfection et d'équilibre. Il avait encore une certaine grossièreté de sentiment moral et des instincts de mauvais sujet qui lui appartenaient bien en propre et à quoi correspondait, dans son style, un goût marqué pour les grossièretés de langage.
S'est-on assez extasié sur les femmes de Molière, Éliante, Elmire, Henriette, sur leur bon sens, leur franchise, leur belle santé morale! M. Weiss nous déclare qu'il se sent «peu de penchant pour elles».
—Il semblait entendu, établi par une infinité de professeurs et de critiques qu'Esther était une fort belle élégie, mais un drame assez faible: M. Weiss l'appelle «un des plus vigoureux en sa suavité qui existent».—L'usage est de mettre Athalie au-dessus d'Esther: «J'ai, dit M. Weiss, la faiblesse de préférer Esther à Athalie.»—L'usage est de répéter que l'action dramatique manque un peu dans Bérénice. «Il y a au contraire un drame, le plus douloureux, le plus fier, le plus délicat des drames. Élégie tant que vous voudrez, mais élégie souverainement dramatique.»
Puis ce sont des rapprochements de noms et d'idées propres à troubler les esprits timides.—«On pourrait admirer, au troisième acte de Ma camarade, une psychologie racinienne.»—«Pour l'élan du geste il n'y a eu de nos jours, avec Thérésa, que Rachel, et encore!»—«Le truc du brigadier dans la Champenoise, c'est un des trucs de l'Ars amatoria d'Ovide.»—«Le prologue d'Amphitryon contient en germe Orphée aux enfers et la Belle Hélène.»—À propos d'Un chapeau de paille d'Italie: «Voilà la filiation: Molière, Paul de Kock, Labiche.»—Le drame d'Antony, étant un drame psychologique, «tient de la méthode du xviie siècle et des tragiques grecs», etc., etc.
Qu'il soit bien entendu que je ne conteste point la justesse ni de ces admirations paradoxales ni de ces rapprochements imprévus. Je cherche seulement à me rendre compte du singulier attrait de la critique de M. Weiss, à démêler par quel don ou par quels procédés il nous étonne. Je vois d'abord que, là où il est de l'avis de la majorité, il rafraîchit et fait siennes les opinions consacrées par l'extraordinaire vivacité de son impression. En outre, s'il saisit dans une œuvre quelque côté qui n'ait pas encore été aperçu ou signalé, il le met si violemment en lumière, il oublie si bien tout le reste que sa découverte prend tout de suite je ne sais quel air d'élégante impertinence et semble un défi à la sécurité des bonnes gens qui croient ce qu'on leur a dit et qui n'inventent rien. Comme M. Renan, à qui il ressemble par plus d'un point malgré la différence des tempéraments, M. Weiss affecte de ne voir et de ne présenter à la fois qu'un aspect des questions, et c'est par là qu'il nous surprend et nous intéresse si fort. Et qu'on ne dise point que le procédé est facile; car ces aspects nouveaux, c'est bien lui qui les découvre; nous n'y aurions jamais songé sans lui; et c'est chose si rare et si précieuse que d'avoir dans la critique littéraire, où la tradition est encore si puissante, des impressions et des vues vraiment personnelles! Quand, après nous être divertis aux fusées de M. Weiss, nous retranchons de l'expression de ses jugements ce qui s'y mêle toujours de fantaisie, d'outrance et d'humeur, notre sentiment total sur l'œuvre qu'il a étudiée ne s'en trouve pas moins modifié et enrichi. Il a dans ses caprices d'imagination une sagacité qui voit loin, et de ses feux d'artifice il reste toujours autre chose que du papier brûlé.