III
Rien de plus vivant que cette critique. C'est un esprit qui se livre. La véhémence de ses affirmations n'est jamais pédantesque, au lieu que souvent la modération étudiée de tel critique sage et pondéré sue la pédanterie. La façon dont M. Weiss considère le théâtre n'a rien d'étroit, de scolaire, de «livresque». Il sait la vie, il sait l'histoire; il connaît les hommes, ceux d'autrefois et ceux d'aujourd'hui. Beaucoup de choses l'attirent et l'occupent autour et à propos des ouvrages qu'il examine. Il est aussi curieux des mœurs des hommes qu'entêté du beau. À chaque instant on sent qu'il n'a pas toujours fait de la critique et qu'il ne se croyait pas né spécialement pour en faire. À propos d'un mauvais drame de Ponson du Terrail, il nous trace de Henri IV, envisagé par certains côtés secrets, un portrait, avec preuves à l'appui, qu'il est impossible d'oublier. «...Il faut donc conclure, pour Henri IV jeune ou vieux, à un fonds ingénu de vilenie bestiale qu'il dominait moins dans son âge mûr et sa vieillesse, mais qui, au temps de sa jeunesse, n'étant point revêtu par la gloire, choquait plus en sa nudité.»—À propos de Kléber, drame militaire, il développe ingénieusement et magnifiquement «le rêve oriental de Napoléon».—À propos du Nouveau Monde, de M. Villiers de l'Isle-Adam, le joli portrait des derniers précieux de la littérature contemporaine, et que je voudrais citer tout entier!
...Le théâtre est proprement le tombeau des malins et la fin des cénacles... Ah! dans tout autre domaine que le théâtre il est aisé d'appliquer des principes de cénacle... On conçoit gigantesque. On turlupine les maîtres reconnus et acceptés, et on ne s'est pas seulement donné la peine de les comprendre. On est impressionniste, expressionniste, luministe et immenséiste. On fait de la peinture intransigeante, de la statuaire récalcitrante, de la musique insociable, des romans réfractaires, sans pieds ni tête, où les ateliers du haut de Montmartre et les capharnaüms du boulevard Saint-Michel reconnaissent avec exaltation la vie comme elle est, exactement, superbement comme elle est!...
Je ne sais si personne de notre temps a eu plus d'esprit que M. Weiss. Et il a les deux sortes d'esprit: celui qui est comme la fleur du bon sens et celui qui est comme la fleur de l'imagination; celui qui consiste à saisir des rapports inattendus entre les idées, et celui qui réside dans l'imprévu abondant des images. Il a de l'esprit comme Voltaire et comme Henri Heine, et il en a comme la neveu de Rameau, avec quelque chose de plus élégant dans le débraillé. Relisez les bouffonneries que lui ont inspirées les querelles de Sarcey-Perrin, Sardou-Uchard et Dumas-Jacquet, et toutes ses sorties contre les «notaires» de la Comédie-Française. Dans les portraitures d'acteurs et d'actrices il est impayable. Et d'un sans-gêne! Ce rédacteur d'un journal austère déshabille radicalement Mlle Marsy et Mme Paul Mounet, les détaille, les examine membre par membre. C'est d'une indiscrétion de talon rouge. Rappelez-vous aussi le petit croquis plus discret et non moins réjouissant de Mlle Alice Lavigne:
Est-ce du talent? est-ce du chien? Elle laisse tomber sa parole comme un plomb, elle lance sa jambe en équerre, elle jette et présente la main avec des circuits caressants de pattes de homard, et tout cède à des manières si distinguées! Elle vous a des audaces d'une tranquillité! et des surprises d'une effronterie! et des ingénuités d'un raffinement! Ça empoigne, ça assomme, ça abrutit. Je voudrais la voir, une fois, jouer l'École des femmes et la Chercheuse d'esprit.»
Parmi toutes ses autres originalités, M. Weiss s'est donné celle de traiter l'École normale de prison. «...Pour intellectuelle que soit une prison, c'est toujours une prison... La plus belle, la plus féconde, la plus riante de nos facultés, l'imagination s'y attriste...» Il ne nous paraît pas que la sienne se soit fort attristée à l'École, ni que cette prison l'ait comprimée plus qu'il ne fallait. Avec une syntaxe irréprochable, une extrême propriété de termes, un vocabulaire excellent, il vous a des hardiesses de style qui vont très volontiers (oh! ce n'est point un reproche) jusqu'au mauvais goût le plus authentique et jusqu'au précieux le plus avéré. Racine serait fort étonné d'être admiré pour «ses à-fond d'une brutalité froide et la souplesse de ses dégagements». Le Supplice d'une femme est «du trois-six d'éthique et d'émotion», et la Visite de noces est «de l'éthique absolue à cent degrés Gay-Lussac». Et voici l'image qu'inspire à M. Weiss la vivacité d'allure de Ma camarade: «Le filament microscopique le plus tortillé de la joie et de la fureur de vivre ne se trémousse pas avec une vie plus furieuse et plus joyeuse que cette pièce.» Au fait, cela est très joli; mais diable! cela n'est pas d'une imagination anémiée. Et je ne vois pas non plus que l'École normale ait beaucoup gêné M. Weiss pour qualifier la Glu de «créature catapultueuse».