CHAPITRE II

I
LA LÉGENDE DE BACCHUS.

L'exploit de piraterie peut-être le plus ancien est celui qui est consigné dans la légende de Dionysos (Bacchus). L'enfance, l'éducation et l'existence habituelle de Dionysos forment le sujet d'un cycle immense de légendes, de descriptions poétiques et de représentations figurées. Dans toutes ces œuvres, Dionysos figure comme un grand conquérant, comme un voyageur infatigable, promenant ses orgies et son cortège par toute la Grèce et l'Asie-Mineure. L'intervention de ce dieu dans la guerre des Géants est plusieurs fois représentée sur les vases peints; dans cette lutte, il a pour auxiliaires des animaux qui sont ses symboles, la panthère, le lion et le serpent[1]. Les légendes béotiennes[2] racontaient que Bacchus avait vaincu Triton qui enlevait des troupeaux sur les côtes, et ce Triton ne devait être qu'un pirate puissant.

[1] Gerhard, Auserl-Vas.

[2] Pausanias, IX, 20, 4;—Athénée VII, p. 296.

A Naxos, Bacchus triomphait du dieu marin Glaucus qui lui disputait l'amour d'Ariadne. Dans cette même île, son culte supplanta celui de Poséidon (Neptune), ce qui permet de supposer que Bacchus fit sentir sa puissance belliqueuse sur mer aussi bien que sur terre.

Le plus éclatant de ses triomphes eut la mer pour théâtre. Il le remporta sur les pirates tyrrhéniens. C'est le thème de l'hymne septième de la collection homérique. Le dieu, prêt à quitter l'île d'Icaria pour se rendre à Naxos, se montre sur la côte sous les traits d'un beau jeune homme appesanti de sommeil et de vin. Des pirates tyrrhéniens, cherchant une proie, s'emparent de lui et l'emmènent captif sur leurs vaisseaux. Mais ses liens se détachent d'eux-mêmes, toutes les parties du navire sont subitement enveloppées de pampre et de lierre; enfin, Dionysos prend la forme d'un lion, et les pirates épouvantés se précipitent dans la mer où ils sont changés en dauphins. Dans les versions postérieures, le récit va toujours en se surchargeant de nouveaux prodiges. Ovide[1] a fait de cette légende le sujet du troisième livre de ses Métamorphoses. C'est également le motif de la belle frise du monument choragique de Lysicrate à Athènes, dans laquelle il est facile de reconnaître, malgré les mutilations qui existent, un des traits de l'histoire de Dionysos, qui trouvait naturellement sa place sur le monument d'une victoire remportée aux fêtes de ce dieu. Les figures, au nombre de trente, représentent les pirates tyrrhéniens. Dionysos est assis au centre de la composition, ayant un lion près de lui et entouré de satyres; d'autres chargent de chaînes les pirates, les torturent avec des torches ou les assomment à coups de thyrses. Quelques-uns de ces pirates se jettent à la mer et opèrent leur transformation en dauphins[2].

Sur une plaque d'or, Bacchus, qui va combattre les Tyrrhéniens, est représenté presque enfant, tenant lui-même les torches et s'avançant sur les flots de la mer[3].

Un vase peint à figures noires est conforme aux données de l'hymne homérique: le dieu est seul dans le vaisseau dont le mât est enveloppé d'une vigne, autour nagent les Tyrrhéniens changés en dauphins[4]. La même fable était le sujet d'un des tableaux décrits par Philostrate[5]. Enfin, sur certaines pierres gravées[6], on voit un pirate demi transformé en dauphin et un dauphin avec un thyrse. Les poètes qualifient quelquefois le dauphin de tyrrhenus piscis[7].

Cette légende de Bacchus et des Tyrrhéniens, si répandue dans l'antiquité, prouve combien la piraterie remonte à une époque reculée puisqu'elle nous ramène aux temps mythologiques. Il nous semble probable que la légende de Jupiter enlevant Europe, celle d'Orphée et d'Eurydice, celles du poète Arion, de Dédale et cent autres, immortalisées par les poètes, se rapportent à des actes de piraterie. Dans une époque où la navigation était à son enfance, il n'est pas étonnant de voir que les peuples se sont plu à se figurer l'intervention des dieux.

[1] Ovide, 582-700.—Apollod. III, 5, 3.—Lucien VIIIe dial.

[2] Cette frise est gravée dans les Monuments de la Grèce, de Legrand et dans les Antiquités d'Athènes, de Stuart et Revett, et aussi dans le Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, de Daremberg et Saglio, p. 611.

[3] Gaz. arch., 1875. pl. II.—Dict. des antiq. grecq. et rom., p. 611.

[4] Gerhard, Auserl-Vas.

[5] Icon. I, 19.

[6] Tœlken, Verzeichniss, III, 2, nº 1082;—Gaz. arch., 1875, p. 13.

[7] Senec., Agam. 449.—Stat, Achill. I, 56.—Valér. Flacc. Argon., I, 131.


II
LES ARGONAUTES.

L'expédition des Argonautes est à moitié vraie et à moitié fabuleuse. Elle eut peut-être un plus grand retentissement que le siège et la prise de Troie, quoiqu'elle fût antérieure à ces grands événements. Homère[1] dit en parlant du navire que montait Jason: «Argo présent au souvenir de tous.» Un grand nombre de poètes anciens dont les œuvres ne nous sont pas parvenues ont pris la tradition argonautique pour sujet de leurs chants[2]. Elle peut, sous sa forme la plus complète se diviser en cinq parties: 1º l'histoire de la toison d'or; 2º l'occasion et le préparatif du départ des Argonautes; 3º les aventures de leur voyage; 4º leur séjour en Colchide; 5º le retour. Le développement de chacune de ces parties ne peut rentrer dans le cadre de cet ouvrage, mais cette grande expédition mérite qu'on s'y arrête quelques instants à cause de l'intérêt qu'elle présente au point de vue de l'histoire de la piraterie.

[1] Odyssée XII, 68.

[2] Ukert, über Argonautenfahrt, Géogr. der Griech. und Roem;—Ch. Lévesque, Études sur l'hist. anc. de la Grèce;—Vivien de Saint-Martin, Histoire de la Géographie;—Dict. des Antiquités grecques et romaines, Argonautæ.

Et d'abord, au risque de se montrer irrévérencieux envers des héros exaltés par Orphée, Pindare, Hérodote, Apollonius de Rhodes et Valérius Flaccus, il faut reconnaître que Jason et ses compagnons ont été de véritables pirates. En effet, si l'on élague tous les merveilleux incidents, toutes les poétiques fictions dont l'imagination hellénique l'a parée, que reste-t-il de cette légende? Un fond traditionnel bien connu. Les Sidoniens, hardis navigateurs, avaient dû pousser de très bonne heure leurs explorations à travers les détroits qui conduisent à la Propontide et au Pont-Euxin[1], et, par eux sans doute, quelque vague notion des pays aurifères qui avoisinent le Phase était arrivée jusqu'aux Grecs de l'Égée. La légende dit que Jason partit d'Iolcos, sur l'ordre du roi Pélias, pour s'emparer de la toison d'or; elle lui donne pour compagnons Hercule, Castor et Pollux, Orphée, etc., tandis qu'en réalité, Jason s'embarqua avec quelques Minyens pour s'enrichir des mines d'or de la Colchide et acheter ou s'emparer des laines du pays, ou des toisons, dont on se servait pour amasser l'or que les rivières charriaient avec le sable. Les incidents du voyage sont bien ceux de hardis aventuriers. A Lemnos, les femmes avaient massacré tous les hommes à l'exception du roi Thoas; les génies de la fécondité avaient fui l'île maudite; les Argonautes les y ramenèrent. Dans l'Hellespont, ils rencontrent d'autres pirates et leur livrent un grand combat. Dans l'île de Cyzique, ils tuent, à la suite d'une méprise funeste, il est vrai, le roi Cyzicos qui leur avait donné l'hospitalité. En Mysie, les héros s'égayent dans un banquet; un des leurs, Hylas, est enlevé par les nymphes de la fontaine, épisode qui a donné lieu à la charmante idylle de Théocrite. Ils se divertissent à la chasse; Idmon périt en poursuivant un sanglier. Arrivés en Colchide, ils enlèvent la toison d'or et la célèbre Médée qui, pour retarder la poursuite de son père Aétès, sème sur la route les membres de son propre frère, Absyrtos. Ce sont bien là des exploits de pirates. Je n'insisterai pas sur le retour des Argonautes qui a si fort intrigué les géographes; à mesure que la connaissance du monde s'agrandissait, il était imaginé un nouvel itinéraire suivi par ces antiques navigateurs. C'est ainsi que le poème orphique fait passer les Argonautes du Phase dans le fleuve Océan ou mer Cronienne, au delà des pays Hyperboréens, revenir par les colonnes d'Hercule, source de l'Océan, et aborder enfin à Iolcos, après avoir côtoyé la contrée des Ténèbres (Espagne), doublé au nord les îles Sacrées (Sardaigne et Corse), traversé Charybde et Scylla, et remonté la côte orientale de la Grèce. La légende accréditée par Hésiode et Pindare fait naviguer les Argonautes du Phase dans l'Océan, et de là, à travers la Libye, dans le lac Tritonis et le Nil. C'est la route du sud. Mais quand on se fut assuré que le Phase ne débouchait point dans l'Océan, Apollonius de Rhodes inventa un troisième itinéraire; le navire Argo revint par l'Ister et l'Éridan, qui étaient censés communiquer dans l'Adriatique. Enfin, une dernière opinion n'emprunte rien à l'imagination et ramène prosaïquement les aventuriers par la même route qu'ils avaient suivie pour se rendre en Colchide, c'est-à-dire par le Bosphore et la Propontide.

Outre les œuvres des écrivains cités, les monuments nous offrent des représentations qui ressemblent fort à des scènes de pirateries dont les Argonautes sont les acteurs. Un ouvrage célèbre, le ciste de Ficoroni, nous montre Pollux attachant le géant Amycos à un tronc d'arbre pendant que ses compagnons se livrent à de copieuses libations. Le combat des Argonautes contre Talos forme le sujet d'une des peintures de vase les plus remarquables que l'antiquité nous ait léguées[2].

[1] Movers, Die Phonizier.

[2] Arch. Zeit., 1846, p. XLIV; 1848, p. XXIV;—Denkm-und Forsch., 1860, pl. CXXXIX, CXL.


III
LES HÉROS D'HOMÈRE.

Le sage, le prudent Ulysse lui-même dépeint dans un de ses récits le type parfait d'un de ces chefs de pirates qui remplissaient de leurs exploits les parages de la mer Égée. Ouvrons Homère[1]: le héros est chez Eumée; il ne se fait pas encore reconnaître. Son hôte lui demande: Qui es-tu parmi les hommes? Ulysse lui trace alors un portrait qui n'est pas le sien puisqu'il désire rester inconnu, mais dans lequel il est difficile de ne pas saisir un air de famille.

«Je n'aimais point les travaux paisibles, ni les soins intérieurs qui forment une belle famille; les vaisseaux, les rames, les combats, les javelots aigus et les flèches, sujet de tristesse, qui glacent le reste des humains, étaient seuls ma joie; un dieu me les avait mis dans l'esprit. C'est ainsi que les mortels sont entraînés par des goûts divers. Avant le départ des fils de la Grèce pour Ilion, déjà neuf fois j'avais conduit contre les peuples étrangers des guerriers et des vaisseaux rapides, et toutes choses m'étaient échues en abondance. Je choisissais une juste part du butin, le sort disposait du reste et me donnait encore beaucoup; ma maison s'accroissait rapidement, je devenais chez les Crétois redoutable et digne de respect... En cinq jours nous parvenons au beau fleuve Égyptos. J'arrête mes navires dans ses ondes et j'ordonne à mes compagnons de ne point s'écarter et de garder la flotte; j'envoie seulement des éclaireurs à la découverte. Mais, emportés par leur audace, confiants dans leurs forces, ils ravagent les champs magnifiques des Égyptiens, entraînent les femmes, les tendres enfants et massacrent les guerriers, etc...»

[1] Odyssée, XIV, traduction de Giguet.

Voilà bien de la piraterie, si je ne me trompe. Les Normands n'agissaient pas autrement. Et cependant Ulysse invoque ces actes comme de brillants exploits dignes de l'admiration de son hôte. Cela ne doit pas nous surprendre. A cette époque, la piraterie était une profession avouée. Elle était fort répandue dans l'antiquité; souvent, dans Homère, on questionne les navigateurs inconnus dans les termes suivants: «O mes hôtes, qui êtes-vous? d'où venez-vous en sillonnant les humides chemins? Naviguez-vous pour quelque négoce, ou à l'aventure tels que les pirates, qui errent en exposant leur vie et portent le malheur chez les étrangers[1]

Homère nous apprend encore qu'Achille, avant de partir pour Troie, exerçait la piraterie, pillait la ville de Seyros où il enleva la belle Iphis qu'il donna à son ami Patrocle[2]. Pendant la guerre, Achille et le sage Nestor lui-même «erraient avec leurs vaisseaux sur la mer brumeuse pour y ramasser du butin[3]».

Dans le XVe chant de l'Odyssée, se trouve l'épisode de l'esclave phénicienne, fille d'Arybas de Sidon, enlevée par des pirates taphiens et vendue à Ctésios, père d'Eumée et roi de Syra. Un jour des Phéniciens, «navigateurs habiles mais trompeurs», arrivèrent dans cette île avec un navire chargé d'objets précieux. Ces rusés matelots séduisirent la belle esclave et lui proposèrent de la ramener dans sa patrie. Celle-ci enleva Eumée, alors enfant, afin que les Phéniciens puissent en tirer grand parti en le vendant chez des peuples lointains. Mais une fois en mer la criminelle esclave est frappée de mort par Diane et les matelots la jettent par-dessus le bord pour servir de pâture aux poissons. Les Phéniciens abordèrent quelque temps après à Ithaque où Laërte acheta Eumée.

On voit par ces nombreuses citations, qui pourraient être encore multipliées, que la piraterie était exercée universellement dans les temps homériques.

[1] Odyssée, III.

[2] Odyssée.

[3] Iliade, IX, 668.—XIX, 326.


CHAPITRE III
LES CARIENS ET LES PHÉNICIENS.

L'Asie-Mineure s'avance comme un immense promontoire entre le Pont-Euxin et la mer de Chypre. La chaîne du Taurus couvre ses côtes méridionales de hautes montagnes, repaire dans tous les temps de populations insaisissables et toujours prêtes à descendre dans les plaines et sur la mer pour piller les voyageurs et les marchands. Cette région montagneuse, formant de l'ouest à l'est, la Carie, la Lycie, la Pamphylie, la Cilicie, fut colonisée par des peuples paraissant avoir la même origine, le même culte et les mêmes idiomes. Parmi ces peuples, les Cariens ont eu une grande puissance dans les temps reculés. Ils couvrirent la mer Égée de leurs vaisseaux et les îles de leurs colonies, car lorsque Nicias fit, en l'an 426, la purification de Délos, on reconnut que la plupart des morts ensevelis dans cette île et qu'on exhuma, étaient Cariens. Ils exerçaient la piraterie et ne vivaient que de brigandage. Minos, roi de Crète, les chassa de la mer Égée, ainsi que nous le verrons bientôt.

Leurs voisins, les Phéniciens, ne valaient guère mieux en principe. Ils étaient qualifiés par Homère de navigateurs habiles mais trompeurs, et j'ai déjà cité plusieurs de leurs exploits de piraterie.

D'après Hérodote[1], les Phéniciens habitaient jadis les bords de la mer Rouge; de là, ils vinrent en Syrie et s'établirent sur les côtes de la Palestine. L'époque de cette migration remonte à une haute antiquité. Hérodote visita un temple célèbre d'Hercule (Melkarth à Tyr), qui aurait été bâti en même temps que cette ville, habitée déjà depuis 2300 ans au moment du voyage du grand historien[2]. Sidon était encore plus ancienne que Tyr; elle est mentionnée par Jacob, à son lit de mort[3]. Ces deux villes résumèrent en elles toute la puissance, toute la richesse, toute la grandeur de la nation phénicienne. Établis sur une côte étroite et de peu de ressources, les Phéniciens se tournèrent du côté de la mer. Ils fondèrent de nombreuses colonies et firent de la Méditerranée une mer phénicienne. Les documents de leur histoire sont malheureusement détruits, et presque tout ce que nous savons d'eux est parvenu sous forme de mythe. On contait que Melkarth, l'Hercule tyrien, avait rassemblé une armée et une flotte nombreuse dans le dessein de conquérir l'Ibérie, où régnait Khrysaor, fils de Géryon. Il aurait soumis, chemin faisant, l'Afrique où il introduisit l'agriculture et fonda la ville fabuleuse d'Hécatompyles, franchi le détroit auquel il donna son nom, bâti Gadès et vaincu l'Espagne. Après avoir enlevé les bœufs mythiques de Géryon, il serait revenu en Asie par la Gaule, l'Italie, la Sardaigne et la Sicile. A cette tradition d'ensemble qui résume assez bien les principaux traits de la colonisation phénicienne, venaient se joindre mille légendes locales. C'était Kynras à Chypre et à Mélos; Europe enlevée par Zeus; Cadmos, envoyé à la recherche de sa sœur, visitant Chypre, Rhodes, les Cyclades, bâtissant la Thèbes de Béotie, et allant mourir en Illyrie. Partout où les Phéniciens étaient passés, la grandeur et l'audace de leurs entreprises avaient laissé dans l'imagination des peuples des traces ineffaçables. Leur nom, leurs dieux, le souvenir de leur domination ont formé des légendes et des fables à l'aide desquelles on parvient à reconstruire en partie l'histoire perdue de leurs découvertes[4]. Les Phéniciens furent d'intrépides navigateurs. On connaît la célèbre tradition recueillie en Égypte par Hérodote sur le voyage des Phéniciens qui s'embarquèrent, par l'ordre du roi égyptien Néko, de la vingt-sixième dynastie, sur le golfe Arabique, longèrent l'Afrique jusqu'au sud, la remontèrent et revinrent, au bout de trois ans, par les colonnes d'Hercule, débarquer en Égypte[5].

La grandeur de la nation phénicienne était toute commerciale. De pêcheurs qu'ils étaient d'abord, les Phéniciens furent conduits par une pente naturelle au trafic maritime. L'homme pourvu de ce qui est nécessaire à son existence, éprouve le besoin d'échanger les produits qu'il a en excès contre ceux qui lui font défaut. C'est ainsi que le commerce a pris naissance. Aucun autre peuple n'imprima un essor plus rapide au commerce et à la navigation. Un coquillage que la mer jette sur le rivage donna la pourpre à ces habiles négociants. Les artisans phéniciens excellèrent dans le travail des étoffes, du verre et des métaux précieux. Leurs vaisseaux, portant à la proue l'image des Pataïces[6], divinités nationales, sillonnaient les mers. Au début, les Phéniciens ne naviguèrent que le jour, et en vue des côtes, mais ils s'enhardirent peu à peu, et osèrent les premiers, selon Strabon, franchir le sein des mers sur la foi des étoiles. Ils connaissaient la Grande-Ourse et l'appelaient Pharasad (indication), parce que cette constellation leur indiquait leur route. Quand l'étude de l'astronomie se perfectionna chez eux, ils reconnurent que Pharasad n'indiquait pas le nord avec assez de précision pour empêcher des erreurs; alors ils s'attachèrent à observer la constellation de Cynosure (la Petite-Ourse) qui occupe un champ moins étendu et varie moins de situation. Thalès de Milet, originaire de Phénicie, porta plus tard cette astronomie nautique aux Grecs qui la transmirent aux Romains.

[1] Hérodote I, 1;—VII, 89.

[2] Id., II, 44.—An 460 av. J. C.

[3] Genèse, XLIX, 13.

[4] Maspéro, Hist. anc. des peuples de l'Orient, VI.

[5] Hérodote, IV, 42.

[6] Hérodote, III, 37.

Quelle grande idée ne doit-on pas se faire des Phéniciens quand on voit qu'ils allaient chercher l'or dans la Colchide, pays classique de ce précieux métal, et, envoyés par Salomon, parcourir la mystérieuse région d'Ophir, qui est selon toute probabilité la ville de Saphar de l'Arabie heureuse, d'où ils rapportèrent de l'or, de l'argent, des dents d'éléphants, des singes, des paons, du bois de sandal et des pierres précieuses[1]. Ils tiraient aussi de l'or des îles de la Grèce et de toute l'Ibérie, mais particulièrement de la Turdétanie. L'argent, plus rare que l'or dans l'antiquité, était recueilli par eux en Colchide, en Bactriane, en Grèce, en Sardaigne et en Espagne (à Tartessus et à Gadès). Le cratère d'argent, «le plus beau de tous ceux qui existent sur la terre», au dire d'Homère[2], gagné par Ulysse pour prix de la course, avait été apporté de Sidon sur un vaisseau phénicien. Le commerce de l'ambre jaune (electrum) que l'on tira d'abord de la Chersonèse cimbrique, et plus tard des rivages de la mer Baltique, doit son premier essor à la hardiesse et à la persévérance des Phéniciens. Parmi les autres matières qu'ils transportaient il faut encore citer l'étain, tiré des îles Cassitérides (îles Britanniques), les aromates, les parfums, la pourpre, l'ivoire, les bois de luxe, les gommes, les pierreries, etc... On voit par ce rapide aperçu, combien la navigation était florissante et étendue chez les Phéniciens. Ils furent les intermédiaires les plus actifs des relations qui s'établirent entre les peuples depuis l'Océan Indien jusqu'aux contrées occidentales et septentrionales de l'ancien continent. Ils contribuèrent, dit avec raison Humboldt, plus que toutes les autres races qui peuplèrent les bords de la Méditerranée, à la circulation des idées, à la richesse et à la variété des vues dont le monde fut l'objet[3].

[1] III Rois.

[2] Iliade, XXIII, 743.

[3] Cosmos, II.

Ils se servaient des mesures et des poids employés à Babylone, et de plus, ils connaissaient, pour faciliter les transactions, l'usage des monnaies frappées. Mais ce qui contribua le plus à étendre leur influence, ce fut le soin qu'ils prirent de communiquer et de répandre partout l'écriture alphabétique.

Le témoignage de l'antiquité est unanime pour attribuer l'alphabet aux Phéniciens[1]. Cependant ils n'ont pas inventé le principe même des lettres alphabétiques, comme on l'a cru pendant longtemps. Un célèbre passage de Sanchoniaton nomme l'Égyptien Taauth (Thoth-Hermès), comme le premier instituteur des Phéniciens dans l'art de peindre les articulations de la voie humaine. Platon, Diodore, Plutarque, Aulu-Gelle, prouvent la perpétuité de cette tradition. Tacite surtout se montre bien informé sur l'origine de l'alphabet chananéen dans le passage suivant du XIe livre de ses Annales: «Les Égyptiens surent les premiers représenter la pensée avec des figures d'animaux, et les plus anciens monuments de l'esprit humain sont gravés sur la pierre. Ils s'attribuent aussi l'invention des lettres. C'est de l'Égypte que les Phéniciens, maîtres de la mer, les portèrent en Grèce et eurent la gloire d'avoir trouvé ce qu'ils avaient seulement reçu.»

L'illustre Champollion indiqua l'existence de l'élément alphabétique dans les hiéroglyphes égyptiens[2]. Mais ses idées développées par Salvolini[3], modifiées par Ch. Lenormant et Van Drival n'avaient reçu aucune consécration scientifique, lorsque M. de Rougé, digne successeur de Champollion, reprit le problème et en donna la solution[4]. Il prouva qu'au temps où les Pasteurs régnaient en Égypte, les Chananéens surent tirer de l'écriture hiératique égyptienne, abréviation cursive des signes hiéroglyphiques, les éléments de leur alphabet. Sur les vingt-deux lettres dont se compose l'alphabet phénicien, M. de Rougé montra que quinze ou seize sont assez peu altérées pour qu'on reconnaisse leur prototype égyptien du premier coup d'œil, et que les autres peuvent se ramener au type hiératique sans blesser les lois de la vraisemblance. La démonstration savante de M. de Rougé, reproduite en Allemagne par MM. Lauth Brugsch et Ebers, a été considérée comme décisive et les résultats en ont été généralement admis.

[1] Lucain, Phars. III, 220-224; Pline, Hist. nat. V, 12, 13; Clément d'Alexandrie, Stromat. I, 16, 75; Pomponius Mela, De sit. orb. I, 12; Diodore de Sicile, I, 69, V, 74; Sanchoniaton, ap. Eusèbe, Præp. evang. I, 10, p. 22, éd. Orelli; Platon, Phaedr. 59; Plutarque, Quæst. conv. IX, 3; Tacite, Annal. XI, 14.

[2] Lettre à Dacier, p. 20.

[3] Analyse gramm. de l'inscription de Rosette, p. 86.

[4] Mémoire lu, en 1859, à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, publié en 1874.

L'alphabet phénicien a été l'expression définitive de l'écriture. Du pays de Chanaan il s'est répandu dans tous les sens, et de là sont sorties toutes les écritures à l'exception du zend, d'origine cunéiforme, et de l'écriture coréenne, d'origine chinoise.

Les Phéniciens et les Égyptiens avaient beaucoup de relations commerciales entre eux: un des ports de Tyr s'appelait le port égyptien, et, c'est en présence des inconvénients que présentait l'écriture égyptienne avec ses idéographismes et ses homophonismes, que les Phéniciens, peuple pratique et négociant par excellence, furent conduits à chercher un perfectionnement de l'écriture dans sa simplification, en la réduisant à une pure peinture des sons au moyen de signes invariables, un pour chaque articulation. Les relations des Phéniciens avec les Égyptiens remontent à une époque très reculée, car dans les monuments les plus anciens, on voit que l'écriture phénicienne était déjà parfaite. C'est ce que l'on peut remarquer sur deux papyrus antérieurs aux pasteurs hycsos, le papyrus Prisse et le papyrus de Berlin, sur le sarcophage d'un roi de Sidon rapporté par le duc de Luynes, sur des inscriptions de Scyra et de Malte, et enfin sur des scarabées et des bijoux.

L'alphabet fut transporté par les Sidoniens et les Tyriens dans les contrées où ils se livraient au commerce et devint la souche commune d'où se détachèrent tous les alphabets du monde depuis l'Inde et la Mongolie jusqu'à la Gaule et l'Espagne. La tradition la plus accréditée chez les Grecs, qui connaissaient l'origine phénicienne de leur alphabet, attribuait à Cadmus[1], personnage légendaire, l'honneur d'avoir le premier répandu l'écriture sur le continent européen; d'autres légendes nommaient au lieu de Cadmus, Orphée, Linus, Musée et surtout Palamède qui aurait inventé les lettres aspirées doubles Φ, Θ, Χ. L'alphabet cadméen s'altéra suivant les lieux et forma les variétés connues sous les noms d'alphabet éolo-dorien, attique, ionien et alphabet des îles.

[1] Hérodote, V, 58.

Tel fut le don immense que les Phéniciens apportèrent à la civilisation européenne naissante. Pline[1] a fait un éloge magnifique de ce grand peuple en disant que le genre humain lui était redevable de cinq choses: des lettres, de l'astronomie, de la navigation, de la discipline militaire et de l'architecture. Cette grande conquête de l'intelligence humaine est liée intimement à l'origine du commerce maritime, et comme la navigation était d'abord une véritable piraterie, c'est à l'existence audacieuse des marins phéniciens qu'il faut faire remonter l'origine et le rayonnement de l'invention de l'écriture chez les différentes nations du bassin de la Méditerranée.

En effet, si l'on cherche à se rendre compte de la vie des premiers Phéniciens, de leurs exploits, de leurs conquêtes, on voit qu'ils ne se faisaient pas faute d'exercer la piraterie sur les mers. Lélèges, Cariens et Phéniciens, à l'instar des Normands du moyen âge, s'en allaient au loin à la recherche d'aventures profitables; ils rôdaient le long des côtes toujours à l'affût de belles occasions et de bons coups de main. S'ils n'étaient point en force, ils débarquaient paisiblement, étalaient leurs marchandises et se contentaient du gain que pouvait leur valoir l'échange de leurs denrées ou objets précieux. S'ils se croyaient assurés du succès, l'instinct pillard reprenait le dessus; ils brûlaient les moissons, saccageaient les bourgs et les temples isolés, enlevaient tout ce qui leur tombait entre les mains, principalement les femmes et les enfants, qu'ils vendaient à un prix élevé sur les marchés d'esclaves de l'Asie ou que les parents rachetaient par de fortes rançons[2]. Aristote disait avec raison, des antiques Phéniciens, qu'ils ne connurent d'autre loi que la force, et ceux qui refusaient leurs offres en matière de commerce devenaient les victimes de leur insatiable avarice[3]. Ézéchiel les apostrophait en ces termes: «Vous vous êtes souillés par la multitude de vos iniquités et par les injustices de votre commerce!»

A côté du mal se trouve le bien. Ces expéditions audacieuses où se commettaient bien des violences, bien des crimes, n'en étaient pas moins profitables pour la civilisation. La piraterie à une époque où la loi était encore inconnue, où l'homme était dans la première phase de son existence, aux prises avec les nécessités de la vie, n'avait pas un caractère odieux, c'était un métier comme un autre.

[1] Histoire naturelle, v, 13.

[2] Maspéro, Histoire ancienne.

[3] Aristote, de mirabil. auscult.


CHAPITRE IV
PREMIÈRE RÉPRESSION DE LA PIRATERIE.—L'ILE DE CRÈTE.—MINOS.—RHODES.

Si les Phéniciens furent les premiers pirates, ils furent aussi les premiers, avec les progrès de la civilisation, qui prirent des mesures de protection contre la piraterie. Ce n'est pas l'histoire même de ce peuple qui nous en fournira la preuve, car ses documents nationaux ont péri en totalité. De ses entreprises, de ses voyages, de son système colonial, de ses lois, il ne nous reste rien que des lambeaux dispersés çà et là dans les livres juifs et dans les auteurs grecs.

Une antique colonie phénicienne, celle de l'île de Crète, reflet de la métropole, eut de bonne heure, grâce à sa situation heureuse, une prééminence maritime célèbre. La mer était l'élément naturel des Crétois. Tout les y appelait. La position de leur île, une grande étendue de côtes, des ports nombreux, de vastes forêts, tout ce qui excite aux entreprises navales et développe chez un peuple le génie maritime se réunissait pour tourner vers la mer l'activité et l'ambition de ces insulaires. «La nature, dit Aristote[1], semble avoir placé l'île de Crète dans la position la plus favorable pour tenir l'empire de la Grèce. Elle domine sur la mer et sur une grande étendue de pays maritimes, que les Grecs ont choisis de préférence pour y former des établissements. D'un côté, elle est près du Péloponèse; de l'autre, elle touche à l'Asie par le voisinage de Triope et de l'île de Rhodes. Cette heureuse position valut à Minos l'empire de la mer.» Cette grande puissance maritime est attestée par de nombreux témoignages, et présente tous les caractères d'un fait historique. «De tous les souverains dont nous ayons entendu parler, dit Thucydide, Minos est celui qui eut le plus anciennement une marine. Il était maître de la plus grande partie de la mer qu'on appelle maintenant Hellénique; il dominait sur les Cyclades, et forma des établissements dans la plupart de ces îles[2].» Il fut le premier législateur de la mer (XIVe siècle avant J.-C.). A cette époque, les Pélasges, les Cariens, les Lélèges, les habitants des côtes de la Grèce, de l'Attique surtout, exerçaient en grand la piraterie et menaçaient de bouleverser la société et d'étouffer la civilisation naissante par leurs courses et leurs brigandages. Minos réunit toutes ses forces maritimes à celles de son frère Rhadamanthe, établi dans les îles de la mer Égée, fit aux pirates une guerre d'extermination et rétablit la sécurité sur la mer. La punition des habitants de l'Attique fut surtout terrible; Minos leur imposa un tribut annuel de sept jeunes garçons et de sept jeunes filles, qui étaient renfermés dans le fameux labyrinthe. Thésée eut la gloire d'affranchir sa patrie de ce tribut odieux[3].

[1] Aristote, Polit., II, 8.

[2] Thucydide, I, 4; Hérodote, III, 22; Louis Lacroix, Les îles de la Grèce (Crète).

[3] Plutarque, Vie de Thésée.

Pour prévenir le retour des désordres occasionnés par les pirates, Minos proposa aux Grecs un Code maritime qui reçut la sanction générale. Plutarque et Diodore de Sicile font connaître, d'après Clitodémus, le plus ancien historien de l'Attique, la teneur de la principale disposition de ce Code: «Les Grecs défendent de mettre en mer aucune barque montée par plus de cinq hommes; on n'en excepte que le capitaine du navire Argo, auquel on donne pour expresse mission de courir les mers pour les délivrer des brigands et des corsaires.» Le souvenir de l'ère de justice et de sécurité que l'archipel dut à Minos et à Rhadamanthe s'est conservé dans la légende qui les représente juges aux enfers.

Après le règne glorieux de Minos, la puissance maritime de la Crète déclina. La mer redevint le théâtre de crimes et de brigandages. J'ai montré Ulysse faisant le portrait d'un aventurier de cette époque. L'art de naviguer était imparfait; il était difficile, sinon impossible, de rassembler sur une faible embarcation, chargée de denrées et de marchandises, des armes et des engins de guerre pour repousser les attaques des forbans qui infestaient les eaux voisines du rivage. Les marchands ne connaissaient alors qu'un seul moyen de défense que Cicéron appelle «όμοπλοία[1]». C'est ce que nous désignons sous le nom de «voyages de conserve», quand plusieurs navires se réunissent pour voyager ensemble et s'assurer mutuellement contre les périls communs de la navigation. Pour se mettre à l'abri des écumeurs de mer, les navigateurs n'employaient que des navires à carène plate; le soir venu, ils atterrissaient et halaient le bâtiment sur le rivage.

Après les Crétois, les Rhodiens se signalèrent par leur puissance maritime dans toute l'antiquité. Strabon dit qu'ils étaient parvenus à anéantir dans leur voisinage les déprédations des pirates[2]. Les lois maritimes des Rhodiens eurent une grande célébrité, et j'aurai l'occasion d'en parler dans le cours de l'histoire de la piraterie. Rhodes, d'abord appelée Ophiussa, Ile aux serpents, servait, par son heureuse position à l'angle de l'Asie-Mineure, de relâche aux vaisseaux qui allaient d'Égypte en Grèce ou de Grèce en Égypte[3]. Mettant à profit cet avantage, les Rhodiens se livrèrent au commerce maritime avec une infatigable ardeur et un succès qui leur fit une splendide opulence. Ils paraissaient avec assurance sur toutes les mers, sur toutes les côtes, et fondaient de nombreuses colonies parmi lesquelles on doit compter Parthenope (Naples) et Salapia en Italie, Agrigente et Géla en Sicile, Rhodes (Rosas) en Espagne. Rien n'était comparable à la légèreté de leurs vaisseaux, à la discipline qu'on y observait, à l'habileté des commandants et des pilotes[4]. Strabon assure qu'ils avaient entrepris de longs voyages pour protéger les navigateurs et fondé des colonies jusqu'au pied des Pyrénées[5].

[1] Liv. XVI, Épîtres à Atticus.

[2] Strabon, XIV: «Ήδέ των Ροδιων πολις ... τα ληστήρια καθείλε.»

[3] Diodore, V.

[4] Tite-Live, XXXVII, 30.

[5] Strabon, III, 4, § 6; XIV, 2, § 6.


CHAPITRE V
LES PIRATES GRECS.

«Les premiers Grecs, dit Montesquieu[1], étaient tous pirates.» Rien n'est plus exact. La situation physique de la Grèce, sa configuration, se prêtaient admirablement à la piraterie: «Placée au centre de l'ancien continent, baignée de trois côtés par la mer, bordée de rivages découpés par des golfes profonds, abondants en havres abrités[2],» riche en bois, en promontoires, en caps, environnée d'îles, elle constituait un véritable empire de pirates. Nulle part la nature, si ce n'est dans les mers de Chine, n'était plus favorable à l'exercice de la piraterie. Les côtes, au tracé si capricieux, cachaient mille embuscades; poursuivait-on les pirates, ils fuyaient autour des îles, échappant à leurs adversaires comme dans un dédale sans fin.

[1] Esprit des lois, XXI, 7.

[2] Grèce, par Pouqueville.

Nous avons vu que les héros grecs de l'époque fabuleuse exerçaient tous la piraterie. Si nous rentrons dans l'histoire avec Hérodote, Hésiode, Thucydide, nous allons constater que la mer était couverte de malfaiteurs. Les habitants de la Grèce et des îles de la mer Égée ne regardaient pas la navigation comme un lien propre à unir les peuples par le commerce, mais comme un moyen de s'enrichir par le pillage. Le métier de corsaire était une profession nullement déshonorante, il donnait beaucoup de gloire, de réputation, de richesse et de puissance à ceux qui l'exerçaient avec audace, intelligence et courage.

«Anciennement, dit le grand historien de la guerre du Péloponèse, ceux des Hellènes ou des barbares qui étaient répandus sur les côtes, ou qui habitaient les îles, surent à peine communiquer par mer, qu'ils se livraient à la piraterie, sous le commandement d'hommes puissants, autant pour leur propre intérêt, que pour procurer de la nourriture aux faibles. Ils attaquaient de petites républiques non fortifiées de murs et dont les citoyens étaient dispersés par bourgades; les saccageaient, et de là tiraient presque tout ce qui était nécessaire à la vie. Cette profession, loin d'avilir, conduisait plutôt à la gloire. C'est ce dont nous offrent encore aujourd'hui la preuve et des peuples continentaux chez qui c'est un honneur de l'exercer, en se conformant à certaines lois, et les anciens poètes, qui, dans leurs œuvres, font demander aux navigateurs qui se rencontrent s'ils ne sont pas des pirates; ce qui suppose que ceux qu'on interroge ne désavouent pas leur profession, et que ceux qui questionnent ne prétendent pas insulter. Même par terre, on se pillait les uns les autres... De cette antique piraterie est resté chez ces peuples continentaux l'usage d'être toujours armés... Les cités fondées plus récemment à l'époque d'une navigation plus libre, se voyant plus riches, s'établirent sur les rivages mêmes, s'environnèrent de murs, et interceptèrent les isthmes, autant pour l'avantage du commerce que pour se fortifier contre les voisins. Mais comme la piraterie fut longtemps en vigueur, les anciennes cités tant dans les îles que sur le continent, furent bâties loin de la mer, car les pirates se pillaient entre eux, n'épargnant pas ceux qui, sans être marins ou pirates, habitaient les côtes. Jusqu'à ce jour, ces anciennes cités ont conservé, reculées dans les terres, leur habitation primitive. Les insulaires surtout se livraient à la piraterie[1].»

Tel est l'incomparable tableau que Thucydide nous a légué des commencements de la race hellénique, tableau aussi vrai au point de vue historique qu'en tous points conforme à une profonde connaissance de la condition primitive de la société humaine et des différentes phases du développement de la civilisation.

Minos, roi de Crète, comme il a été dit plus haut, assembla le premier toutes ses forces maritimes, battit les corsaires, purgea les mers voisines, imposa un tribut à Athènes, et fit renaître la tranquillité en déportant les pirates, en fondant des colonies et en dictant aux peuples qu'il avait soumis un code qu'il prétendait émané des dieux et qu'il avait, par leur commandement, gravé sur des tables de bronze. Après la guerre de Troie, les Grecs, au dire de Thucydide[1], songèrent encore plus qu'auparavant à s'enrichir. Ils prirent du goût pour la navigation, construisirent des flottes et envoyèrent des colonies dans une grande partie des îles, en Sicile et en Italie. Dès le sixième siècle avant Jésus-Christ, Corinthe était devenue la ville la plus commerçante et la plus riche de la Grèce. Sa position lui valut ce haut degré de prospérité. Séparée de deux mers par l'isthme que Pindare compare à un pont destiné à lier le midi et le nord de la Grèce, Corinthe avait deux ports: celui de Léchée, sur la mer de Crissa (golfe de Lépante), relié à la ville par une double muraille, longue d'environ douze stades (une demi-lieue), c'était là qu'abordaient les navigateurs de la Sicile, de l'Italie et de l'Ouest; et le port de Cenchrée, éloigné de soixante-dix stades (trois lieues), sur la mer Saronique (golfe d'Égine), où venaient mouiller les vaisseaux des peuples des îles de la mer Égée, des côtes de l'Asie-Mineure et de la Phénicie. Toutes les marchandises étaient transportées à Corinthe d'où elles étaient embarquées sur d'autres bâtiments, mais dans la suite, on inventa des machines pour traîner les navires tout chargés d'une mer à l'autre. Corinthe était le comptoir principal et surtout le lieu de transit du commerce de l'Orient et de l'Occident. Elle recevait en entrepôt le papyrus et les voiles des vaisseaux des manufactures d'Égypte, l'ivoire de la Libye, les cuirs de Cyrène, les verreries, les métaux de la Phénicie, les tapis de Carthage, le blé et les fromages de Syracuse, les vins de l'Italie et des îles, les poires et les pommes de l'Eubée, des esclaves de la Phrygie et de la Thessalie. Elle créa une puissante marine pour protéger son commerce et couvrit la mer de ses vaisseaux. Les Corinthiens se rendirent habiles dans l'architecture navale, ils furent les premiers qui changèrent la forme des vaisseaux, qui auparavant n'avaient qu'un rang de cinquante rameurs, et ils en construisirent à trois ordres de rames qui furent appelés trirèmes[2]. Aussi Eusèbe cite-t-il, dans sa chronique, les Corinthiens parmi les peuples qui eurent l'empire de la mer, c'est-à-dire, qui furent assez forts pour éloigner les pirates et attirer les marchands dans leurs ports. Corinthe envoya des colonies à Syracuse et à Coreyre (Corfou), (l'an 753 avant J.-C.) à Apollonie, à Anactorium, à Leucade et à Ambracie, entre 660 et 663. Les démêlés entre Corinthe et Corcyre furent l'origine de la guerre du Péloponèse. Corinthe reprochait à Corcyre d'être un repaire de bandits. La lutte s'engagea à l'occasion de la colonie d'Épidamne[3] que les Corinthiens prétendaient posséder, et le premier combat naval entre les Grecs dont l'histoire fasse mention a été livré entre ces deux peuples[4]. Corcyre devint plus tard une fidèle alliée de Rome dont elle implora le secours contre les incursions des pirates illyriens qui avaient alors pour reine la célèbre et cruelle Teuta.

[1] Thucydide, I, 3, 6, 7, 8.—Traduction de J. B. Gail.

[2] Thucydide, I, 13.

[3] Sur la côte d'Illyrie.

[4] Thucydide, I, 24 et suiv.


CHAPITRE VI
L'ILE DE SAMOS.—LE TYRAN POLYCRATE.—LE MARCHAND COLÆOS.

Le type le plus achevé de prince-pirate que nous offre la race grecque est sans contredit celui de Polycrate, tyran de Samos.

Les Samiens, d'origine carienne et phénicienne, s'étaient adonnés à la navigation et avaient hérité des goûts de piraterie de la nation carienne. Ils apportaient un grand soin à l'entretien de leur flotte. Ils furent les premiers parmi les Grecs qui se rendirent redoutables sur mer. Sans cesse en guerre avec leurs voisins, les Samiens menaient une véritable existence de pirates, et dans les relations extérieures, comme sur la place publique, leur seule règle de conduite était la force et le caprice. Ils s'emparèrent un jour d'un présent que le roi d'Égypte, Amasis, destinait aux Lacédémoniens. «C'était un magnifique corselet de lin, orné de figures diverses tissues d'or et de coton, chacun des fils de cet ouvrage le rendait digne d'admiration, et enfin, quoique léger, il ne contenait pas moins de trois cent soixante fils, tous visibles[1].» Ils ravirent aussi un cratère que les Lacédémoniens offraient à Crésus en retour d'un riche présent qu'ils avaient reçu de ce prince. Périandre, le célèbre et puissant tyran de Corinthe, n'avait pas été moins outragé. Voulant se venger des Corcyréens qui avaient fait périr son fils Lycophron, il avait envoyé au roi de Lydie, Alyatte, trois cents enfants des principaux citoyens de Corcyre pour en faire des eunuques. Les Corinthiens qui les conduisaient, ayant relâché à Samos, les Samiens, instruits du dessein de Périandre, entraînèrent les jeunes garçons dans le temple de Diane, leur firent embrasser l'autel et ne permirent pas qu'on les arrachât d'un lieu sacré. Comme les Corinthiens ne voulaient point accorder de vivres à ces malheureux, les Samiens instituèrent une fête religieuse pendant laquelle ils apportèrent au temple des gâteaux de miel et de sésame dont les Corcyréens se nourrirent. On ne cessa qu'au départ des Corinthiens qui, finalement abandonnèrent leurs prisonniers que les Samiens ramenèrent ensuite dans leur patrie[2].

[1] Hérodote, III, 47.

[2] Hérodote, III, 48; Diogène Laert., I, VII, 2.

Les Samiens s'appliquèrent à la navigation et fondèrent un établissement à Oasis, à sept journées de Thèbes, dans la haute Égypte[1]. Ce fut grâce à des pirates samiens, cariens et ioniens que le roi Psamétik Ier, fils de Nécho, fut rétabli sur le trône d'Égypte d'où l'en avaient chassé les onze rois, ses collègues. Lors de son exil, il avait fait consulter, dans la ville de Buto, l'oracle de Latone qui lui avait répondu que la vengeance viendrait quand apparaîtraient les hommes d'airain. Peu de temps après, une tempête entraîna en Égypte des Ioniens des îles et des côtes de l'Asie qui avaient mis à la voile pour exercer la piraterie. Ils débarquèrent couverts d'armes d'airain et un Égyptien qui n'avait jamais vu d'hommes armés de cette manière courut annoncer à Psamétik que des hommes d'airain venant de la mer, pillaient les campagnes. Celui-ci comprenant que l'oracle s'accomplissait, fit bon accueil à ces étrangers, et, par de magnifiques promesses, les décida à se joindre à lui. Avec leurs secours, il redevint maître de l'Égypte et donna en récompense, à ses auxiliaires, des terres un peu au-dessous de Bubaste. Ce furent les premiers Grecs qui s'établirent en Égypte[2]. Des colons milésiens, encouragés par cet exemple, vinrent aborder avec trente navires à l'entrée de la bouche bolbitine et y fondèrent un comptoir fortifié qu'ils nommèrent «le camp des Milésiens[3]». Le roi leur confia des enfants du pays pour apprendre la langue grecque et servir d'interprètes[4]. L'histoire ne dit pas si les Grecs confièrent à leurs hôtes des enfants pour apprendre la langue égyptienne; mais le fait en lui-même est peu probable, le Grec, comme on le sait, ayant toujours montré peu de goût pour les langues étrangères[5]. Les Grecs furent frappés d'étonnement à la vue de la civilisation égyptienne, si grande encore et si imposante dans sa décadence; ils voulurent rattacher aux dieux de l'Égypte l'origine de leurs dieux, à ses races royales la généalogie de leurs familles héroïques. Mille légendes se formèrent dans les marines du Delta, sur le roi Danaos et sur son exil en Grèce, après une révolte contre son frère Armaïs[6], sur les migrations de Cécrops et sur l'identité d'Athèna[7] avec la Neit de Saïs, sur la lutte d'Hercule, avec le tyran Busiris, sur le séjour d'Hélène et de Ménélas à la cour de Protée[8]. L'Égypte devint une école où les grands hommes de la Grèce, Solon, Pythagore, Eudoxe, Platon, allèrent étudier les principes de la sagesse et de la science. Au contraire, l'Égyptien ne rendit au Grec que méfiance et mépris. Le Grec encore pirate, brigand et voleur, fut pour l'Égyptien de vieille race un être impur à côté duquel on ne pouvait vivre sans se souiller. Hérodote dit que pas un homme, pas une femme d'Égypte ne voudraient baiser un Grec sur la bouche, ni faire usage de son couteau, de ses broches, de sa marmite, ni manger de la chair d'un bœuf pur découpé avec le couteau d'un Grec[9].

[1] Hérodote, II, 26.

[2] Hérodote, II, 152-154.

[3] Strabon, I, XVII, 1. «Μιλησων τεϊχος.»

[4] Hérodote, II, 154.

[5] Letronne: Mémoire sur la civilis. égypt. depuis l'arrivée des Grecs sous Psamétik jusqu'à la conquête d'Alexandre, dans les mélanges d'érudition et de critique historique, p. 164-169.

[6] Manéthon, p. 158, 195-198.

[7] Diodore, I, 14; Eustathe. In Dionys., p. 56; Suidas, In Prometh.

[8] Diodore. II, 112-121.—C. F. Odyss. IV, 82, sqq.; Clém. d'Alex. Strom., p. 326 a; Maspéro, Hist. anc., p. 492.

[9] Hérodote, II, 51.

Telle était en Égypte la réputation des Grecs; les Ioniens, les Samiens surtout avaient contribué à attirer sur le nom grec le mépris d'une race civilisée.

A l'intérieur, l'île de Samos était déchirée par des dissensions qui se terminèrent, après de longues secousses par l'établissement de la tyrannie. C'est ce qui arriva au temps de Polycrate, l'un des hommes les plus fameux de l'antiquité et la plus grande illustration de Samos après Pythagore.

Polycrate reçut de la nature de grands talents, et de son père, Éacès, de grandes richesses. Ce dernier avait usurpé le pouvoir souverain, et son fils résolut de s'en revêtir à son tour. Il y parvint avec l'appui de ses deux frères et partagea avec eux le pouvoir pendant quelque temps. Mais il ne tarda pas à les condamner l'un à mort et l'autre à l'exil[1]. Employer pour retenir le peuple dans la soumission, tantôt la voie des fêtes et des spectacles[2], tantôt celle de la violence et de la cruauté[3], le distraire du sentiment de ses maux en le conduisant à des conquêtes brillantes, de celui de ses forces en l'assujettissant à des travaux pénibles[4], s'emparer des ressources de l'État, s'entourer de satellites et d'un corps de troupes étrangères, se renfermer au besoin dans une forte citadelle, savoir tromper les hommes et se jouer des serments les plus sacrés: tels furent les principes qui dirigèrent Polycrate après son élévation[5].

Polycrate était aussi parfait pirate que tyran accompli. Il se créa une marine redoutable. Il fit construire des vaisseaux plus larges et plus profonds, et changea la forme de la proue de manière à les rendre plus légers[6]; les navires bâtis sur ce modèle retinrent le nom de «Samènes» (Σαμαίνα). Bientôt Polycrate eut à sa disposition cent galères à cinquante rames, ses archers étaient au nombre de mille. A la tête de ces forces, il ne croyait avoir personne à ménager, il pillait partout, ne distinguant personne: «Car, disait-il, je serai plus agréable à un ami si je lui restitue quelque chose que si je ne lui enlève rien du tout[7].» Il s'empara de beaucoup d'îles et de plusieurs villes du continent. Dans une de ses expéditions, comme les Lesbiens, avec toutes leurs forces, portaient secours aux Milésiens, il les vainquit dans un combat naval et les fit prisonniers. Ces Lesbiens, durant leur captivité, creusèrent les fossés autour des remparts de Samos[8]. Polycrate prêta de nombreux vaisseaux à Cambyse, roi de Perse, lorsque, contre tout droit, ce prince envahit l'Égypte. Plus tard il envoya pour brûler le temple de Jupiter Ammon cinquante mille hommes qui tous périrent par la tempête.

Hérodote, dans le troisième livre de son histoire, nous a laissé un récit intéressant du règne de Polycrate, de ses relations avec Amasis, roi d'Égypte, de l'épisode de son anneau, et enfin de sa mort déplorable à la suite de la trahison d'Orétès, satrape de Lydie, qui le fit mettre en croix (1re année de la 64e Olympiade; 524 avant J.-C.)[9].

[1] Polyani, Stratagemata, I, 23; Hérodote, III, 39.

[2] Athénée, II, 10.

[3] Diodore, I, 95.

[4] Aristote, De Républ., V, II.

[5] Barthélemy, Anacharsis, LXXIV.

[6] Plutarque, Périclès; Hésychius, Σαμιακος τροπος.

[7] Hérodote, III, 39.

[8] Idem, III. 39.

[9] Idem, III, 40 et suiv., 120-126.

Mercure, dieu actif du commerce et du vol, eut un temple fameux chez les Samiens, dès une époque très reculée. Léogoras, un des plus anciens rois-pirates de Samos, au retour de son exil de dix années à Anæa, sur les côtes de Carie, en face de Samos, le lui avait élevé, et, en mémoire des pillages et de la piraterie qui avaient été sa seule ressource, il fut admis que pendant les fêtes et les jours consacrés, on se volerait réciproquement. Ce Mercure était surnommé «Joyeux» (Χαριδότης)[1].

Samos a fourni un type de prince-pirate, elle en a un second, celui de marchand-aventurier. Un négociant samien, nommé Colæos, voulut faire voile vers l'Égypte au moment où venaient de commencer, sous Psamétik, les relations de ce pays avec la Grèce. Des vents de l'est le jetèrent vers l'île de Platée, en Libye, et de là l'emportèrent dans l'Océan, à travers le détroit de Gadès. Hérodote, en racontant ce fait, ajoute avec intention que Colæos fut conduit par une main divine. Il aborda (en 642 ou 641 avant J.-C.) à Tartessus, la Tarsis des Phéniciens et des prophètes hébreux, et révéla à ses compatriotes la splendeur de ce grand établissement tyrien, situé en Ibérie, à l'embouchure du fleuve Bœtis (le Guadalquivir). Les profits de Colæos, au retour de ce voyage aventureux, furent si considérables que la dîme de son gain s'élevant à six talents (à peu près 32,400 fr.), il fit fabriquer un vase d'airain, en forme de cratère argolique, orné de têtes de griffons et soutenu par trois grandes statues d'airain de sept coudées, que l'on voyait dans le temple de Junon, la grande déesse samienne[2]. Ce ne fut pas seulement l'importance des bénéfices imprévus qui en résultèrent pour la ville ibérienne de Tartessus, mais aussi la découverte d'espaces inconnus, l'accès dans un monde nouveau qu'on ne faisait qu'entrevoir à travers les nuages de la fable, qui donnèrent du retentissement et de l'éclat à cet événement, partout où, dans la Méditerranée, la langue grecque était entendue. On voyait pour la première fois, au delà des colonnes d'Hercule, à l'extrémité occidentale de la terre, sur le chemin de l'Élysée et des Hespérides, ces eaux primitives et sombres «mare tenebrosum» qui entouraient la terre, et d'où l'on voulait encore à cette époque, faire descendre tous les fleuves[3].

Dans toutes les îles helléniques la piraterie fut exercée comme à Samos. On retrouvera la plupart des Cyclades et des Sporades dans l'histoire de la piraterie. Pendant des siècles les corsaires se sont embusqués dans les petits ports, dans les criques, dont les rivages de ces îles abondent, pour tomber sur les navires marchands, comme les bêtes fauves sortent de leurs antres sauvages pour attaquer les troupeaux et les pasteurs.

[1] Plutarque, Quæst. gr. 55; Pausanias, VII. 4.

[2] Hérodote, IV, 152.

[3] A. de Humboldt, Cosmos, II, 2, p. 1.


CHAPITRE VII
LA PIRATERIE GRECQUE.—SALAMINE.—ÉGINE.

L'histoire grecque depuis les temps historiques jusqu'aux guerres médiques est riche en brigandage et en violences commises par les différents peuples qui envahissaient la Péninsule. Pendant presque toute la durée du siècle qui suivit la prise de Troie, la Grèce fut extrêmement agitée par les dissensions existant dans les familles souveraines, principalement dans celles de Pélops, et par les invasions des tribus du nord, surtout par celles des Doriens qui occupèrent le Péloponèse avec les Héraclides, quatre-vingts ans après la prise de Troie. Quelles guerres ont été plus cruelles, plus horribles, que les guerres de Messénie et que celles des Crisséens? Pendant que Sparte, soumise aux lois de Lycurgue, organisait la plus forte armée de terre de la Grèce, Corinthe devenait de son côté la première puissance maritime de cette contrée; elle possédait une flotte qui pouvait rivaliser avec les flottes des Samiens et des Phocéens, ces derniers fondateurs de Marseille et vainqueurs des Carthaginois.

Si, d'après Thucydide[1], les Athéniens furent les premiers parmi les Grecs, qui prirent des mœurs plus douces, il n'en est pas moins vrai que, à l'origine, ils exercèrent la piraterie comme tous les autres peuples de la Méditerranée. J'ai rappelé la peine sévère que leur infligea Minos pour venger le meurtre de son fils dont les Athéniens s'étaient rendus coupables. Thésée, frappé de l'ordre admirable de la législation crétoise, avait introduit de salutaires réformes dans l'Attique, mais la forme du gouvernement établie par le héros athénien éprouva plus tard de grandes altérations. Comme Démosthène l'a dépeint en traits énergiques, les magistrats pillaient le trésor et les temples, le riche tyrannisait le pauvre, le pauvre alarmait continuellement la sûreté du riche; la rapacité des créanciers ne connaissait aucunes bornes; ils contraignaient les débiteurs insolvables à cultiver les terres qu'ils possédaient, à faire le service des animaux domestiques, à livrer leurs fils et leurs filles pour les exporter et les vendre à l'étranger. La partie de la population qui habitait sur le bord de la mer se livrait à une piraterie effrénée. Ce fut l'exercice de cette profession qui fit naître une rivalité acharnée entre Athènes et Mégare. Ces deux villes se disputaient, de temps immémorial, la possession de l'île de Salamine, riche en pins (d'où son antique nom de Pityussa), pour construire les navires, et surtout admirablement située au fond du golfe Saronique et séparée de la côte par un canal de 1800 mètres de large. Placée sur le trajet des vaisseaux qui se rendaient au port de Cenchrée ou qui se dirigeaient de Corinthe en Égypte ou en Asie-Mineure, elle était un poste important d'attaque et un refuge assuré pour ceux qui guettaient une proie à saisir au passage ou fuyaient devant un ennemi plus fort.

[1] Hérodote, I, 6.

En 612 avant J.-C., les Mégariens enlevèrent Salamine aux Athéniens, leurs rivaux; ceux-ci firent de grands efforts pour la reprendre, mais découragés par des échecs répétés, ils y renoncèrent entièrement et même décrétèrent, sous peine de mort, de jamais rien proposer, ni par écrit ni de vive voix, pour en revendiquer la possession. Solon résolut de relever le courage de ses concitoyens. Indigné d'une telle humiliation, et voyant d'ailleurs que les jeunes gens ne demandaient qu'un prétexte de recommencer la guerre et n'étaient retenus que par la crainte de la loi, il imagina de contrefaire le fou et fit répandre dans la ville, par les gens mêmes de sa maison, qu'il avait perdu la raison. Mais il avait composé en secret une élégie, et, un jour, il sortit brusquement de chez lui, un chapeau sur la tête[1], et courut à la place publique. Le peuple l'y suivit en foule, et là, Solon, monté sur la pierre des proclamations publiques, chanta son élégie, qui commence ainsi:

Je viens moi-même, en héraut, de la belle Salamine,

Au lieu d'un discours j'ai composé pour vous des vers.

Ce poème est appelé Salamine et contient cent vers que Plutarque dit d'une grande beauté. Quand Solon eut fini, ses amis applaudirent: Pisistrate surtout encouragea si bien les Athéniens que le décret fut révoqué, la guerre déclarée, et Solon nommé général.

Solon résolut de s'emparer de Salamine au moyen d'un stratagème de corsaire audacieux. Il fit voile, avec Pisistrate, vers Coliade[2], où il trouva toutes les femmes athéniennes rassemblées pour faire à Cérès un sacrifice solennel. De là, il envoie à Mégare un homme de confiance qui se donne pour un transfuge, et qui propose aux Mégariens, s'ils veulent s'emparer des premières citoyennes d'Athènes, de partir avec lui pour Coliade. Les Mégariens, avides d'un bon coup de main, dépêchent à l'heure même un vaisseau rempli de soldats. Solon, ayant vu le navire sortir de Salamine, fait retirer les femmes et accoutre de leurs vêtements, de leur coiffure, de leurs chaussures, les jeunes gens qui n'avaient encore point de barbe. Ceux-ci cachent des poignards sous leurs robes et vont, d'après son ordre, jouer et danser sur le rivage jusqu'à ce que les ennemis soient descendus à terre et que le vaisseau ne puisse échapper. En effet, les Mégariens, abusés par ce spectacle, débarquent et se précipitent à l'envi pour enlever les prétendues femmes; mais ils furent tous tués sans exception. Les Athéniens firent voile aussitôt vers l'île et s'en emparèrent. D'autres, ajoute Plutarque, prétendent que ce fut un autre moyen de surprise qu'employa Solon. L'oracle de Delphes, consulté par lui, aurait répondu:

Rends-toi propices, par les offrandes, les héros indigènes, patrons du pays,

Ceux que les champs de l'Asopus enferment dans leur sein,

Et dont les tombeaux regardent le couchant[3].

En suite de cette réponse, Solon passa la nuit à Salamine et immola des victimes aux héros Périphémus et Cychrée, anciens rois de l'île. Les Athéniens lui donnèrent 300 volontaires, auxquels ils avaient assuré, par un décret, le gouvernement de Salamine s'ils s'en rendaient les maîtres. Solon les embarqua sur un certain nombre de bateaux-pêcheurs, escortés par une galère à trente rames, et fit jeter l'ancre vers une pointe de terre qui regarde l'Eubée. Les Mégariens qui étaient à Salamine n'avaient eu, sur sa marche, que des avis vagues et incertains: ils coururent aux armes en tumulte et envoyèrent un vaisseau à la découverte. Ce vaisseau s'approcha de la flotte des Athéniens et fut pris. Solon mit sous bonne garde les Mégariens qui le montaient, et les remplaça par les plus braves de sa troupe. Il leur enjoignit de cingler vers Salamine, en se tenant le plus couverts qu'ils pourraient; il prit lui-même quelques-uns de ses soldats et s'en fut attaquer par terre les Mégariens. Pendant le combat, les Athéniens du vaisseau surprirent Salamine et s'y établirent. Il y a des usages qui semblent confirmer ce récit. Tous les ans un navire partait d'Athènes et se rendait sans bruit à Salamine. Des habitants de l'île venaient au-devant du navire, tumultueusement, en désordre, et un Athénien s'élançait sur le rivage, les armes à la main et courait, en jetant de grands cris, du côté de ceux qui venaient de la terre. C'était au promontoire de Sciradium, et l'on voyait encore, du temps de Plutarque, non loin de là, un temple dédié à Mars, que Solon fit bâtir après avoir vaincu les Mégariens.

[1] C'était la coutume des malades, et le chapeau est une des prescriptions médicales recommandées par Platon dans le 3e livre de la République.

[2] Promontoire de l'Attique, près du port de Phalère.

[3] Les Athéniens tournaient les morts du côté du couchant, et les Mégariens les tournaient du côté du levant.

Tous ceux qui n'avaient pas péri dans le combat restèrent libres par le bénéfice d'un traité. Les Mégariens irrités de la perte de Salamine, cherchèrent à s'en venger en substituant l'artifice à la force; ils préparèrent en secret un armement pour enlever, à la faveur des ténèbres, les femmes athéniennes pendant la célébration nocturne des sacrifices d'Éleusis. Pisistrate, averti de ce dessein, se mit en embuscade avec la jeunesse d'Athènes. Les Mégariens qui ne se croient pas découverts, débarquent sans obstacle; mais, au moment de faire leur coup, ils sont surpris, enveloppés et taillés en pièces. Pisistrate profite de sa victoire, met les femmes athéniennes sur les vaisseaux mégariens et cingle avec sa troupe vers Mégare. Les habitants de la ville, apercevant leurs vaisseaux chargés de femmes d'Athènes, courent en foule sur le rivage pour féliciter leurs concitoyens de l'heureux succès de leur expédition. Pisistrate profite de l'erreur, se jette sur eux, les passe presque tous au fil de l'épée, et il s'en faut peu qu'il ne s'empare de Mégare. Les deux peuples continuèrent à se faire réciproquement tous les maux qu'ils purent, mais à la fin ils prirent les Lacédémoniens pour arbitres, et Salamine fut définitivement attribuée à Athènes[1].

Les mêmes actes de piraterie de peuple à peuple se retrouvent dans la lutte qui eut lieu entre Athènes et Égine.

Située au milieu du golfe Saronique, l'île d'Égine, l'ancienne Œnone, était à quelques heures des villes les plus florissantes de la Grèce, le Pirée, Éleusis, Mégare, Corinthe, Épidaure, Trézène. Elle est protégée par un rempart d'écueils qui forment une fortification naturelle sortie des flots à la voix d'Éaque, suivant la tradition mythique rapportée par Pausanias[2]. Elle a devant elle, du côté de la mer, les Cyclades, la Crète, Rhodes et Chypre, placées entre la Grèce et l'Asie. Elle se trouvait ainsi sur la route que suivaient les nombreux navires qui allaient des îles de l'Archipel au continent de la Grèce, et du continent dans des îles de la Méditerranée et aux entrepôts de la mer Noire. Outre les avantages de leur position, les Éginètes étaient encore poussés vers les entreprises maritimes par le peu d'étendue et de fertilité de leur territoire. Aussi les voit-on tourner de bonne heure leurs efforts vers la navigation. A l'époque de la guerre de Troie, ils possédaient déjà une forte marine, et leurs navires peints en noir, allèrent à cette fameuse expédition sous la conduite du vaillant Dioméde[3]. Égine eut bientôt sur les autres puissances de la Grèce une supériorité maritime qu'elle dut à la hardiesse de ses marins et à l'habileté de ses constructeurs. Tandis que les autres Grecs n'avaient que des vaisseaux ronds, Égine possédait des galères longues, à grandes rames et dont la proue et la poupe étaient travaillées avec un art assez avancé[4]. Le négoce maritime était aussi développé à Égine qu'à Corinthe. Égine dont les habitants ne méprisaient d'ailleurs aucun moyen de s'enrichir, avait aussi donné à la fabrication et au commerce des poteries une extension qui lui valut dans l'antiquité l'épithète de χυτροπωλις «marchande de marmites[5]». Les Éginètes fondèrent Cydonie, dans l'île de Crète, et une colonie chez les Ombrici, en Italie[6]. En Égypte, Amasis leur fit don du port de Naucratis, situé près de la bouche Canopique[7], qui devint une République grecque, gouvernée par des magistrats indépendants. Les Éginètes se rencontrèrent dans les eaux de Naucratis avec les Samiens, leurs rivaux sur mer. Ils en vinrent aux prises, et les proues des navires samiens, qui représentaient des sangliers, capturées dans un combat naval (518 av. J.-C.) et consacrées à Égine, dans le temple de Minerve, attestaient que les Éginètes avaient eu l'avantage dans la lutte[8]. Naucratis fut désormais le seul port ouvert en Égypte aux étrangers. Lorsqu'un navire marchand poursuivi par les pirates, assailli par la tempête ou contraint par quelque accident de mer, abordait sur un autre point de la côte, son capitaine devait se présenter devant la magistrature plus proche, afin d'y jurer qu'il n'avait pas violé la loi de son plein gré, mais forcé par des motifs impérieux. Si l'excuse paraissait valable, on lui permettait de faire voile vers la bouche Cinopique; quand les vents ou l'état de la mer s'opposaient à ce qu'il partît, il pouvait embarquer sa cargaison sur des bateaux du pays et la transporter à Naucratis par les canaux du Delta[9]. Cette disposition de loi fit la fortune de cette ville qui devint rapidement un des entrepôts les plus considérables du monde ancien[10].

[1] Plutarque, Vie de Solon.

[2] II.

[3] Homère, Iliade, I, 562 et suiv.

[4] Thucydide, I, 14.

[5] Julius Poliux, Onomasticon, VII, 197.

[6] Strabon, VIII, 376.

[7] Hérodote, II, 178; Athénée, IV, 149; Letronne, Civilis égypt., II, 12.

[8] Hérodote, III, 59.

[9] Hérodote, II, 179.

[10] Maspéro, Histoire ancienne, p. 527.

C'est à Égine que furent frappées, en 895 av. J.-C. les plus anciennes médailles grecques que nous connaissions. Les riches marchands de l'île favorisèrent les beaux-arts, qui déjà au VIe siècle, atteignirent une grande perfection. Égine fut pendant un certain temps le centre de l'art grec, et donna son nom à une école dans laquelle on remarque Smilis, inventeur de la sculpture sur bois, Glaucias, qui fit les statues de plusieurs athlètes vainqueurs, Myron, auteur de la statue d'Hécate, ornant le temple de cette déesse dans l'île, Onatas, sculpteur et peintre qui n'est inférieur, dit Pausanias, à aucun des artistes qui sont sortis de l'école d'Athènes, fondée par Dédale. L'art éginétique semble se distinguer surtout par un caractère plus réaliste que celui d'Athènes, il n'a jamais atteint l'idéal de Phidias[1].

La fortune d'Égine devint la cause de ses malheurs et de sa ruine. Colonie d'Épidaure, elle en avait reconnu la souveraineté: les procès des Éginètes étaient jugés par les Épidauriens[2]. Mais bientôt l'opulente colonie allait se révolter contre la métropole, ravager son territoire, enlever ses dieux et, du même coup, commencer contre Athènes cette guerre implacable qui, née avec la haine de la race dorienne contre la race ionienne, devait traverser l'invasion médique et ne se terminer que par l'anéantissement des Éginètes (460 à 505 avant J.-C.).

[1] Pausanias, II, 32; V, 9, 11, 14, 17, 22, 23, 27; VIII, 42, 53; X, 4, 5, 9.—Histoire de l'art grec d'après les marbres d'Égine, et la description de la Glyptothèque de Munich, dans le livre de H. Fortoul, De l'art en Allemagne.—About, Mém. sur Égine, Arch. des missions scientif. et littér., t. III.—Ch. Garnier, L'île d'Égine, Revue de l'Orient, mai 1837; A travers les arts, p. 826, Paris, 1869; et sur le Temple d'Égine, Revue archéologique, 1854.

[2] Hérodote, V, 83.

Le stimulant de la nécessité, la ruse, le vol, la piraterie, l'emploi permanent de la force caractérisent la lutte entre Égine et Athènes. C'est à ce titre que cette guerre, ou plutôt cette piraterie de peuple à peuple, rentre dans le cadre de cette histoire. Un motif religieux servit de prétexte aux hostilités. Les Épidauriens, affligés de la grande stérilité de leur territoire, consultèrent l'oracle de Delphes, qui leur ordonna d'ériger à Damia et à Auxésia, divinités qui étaient les mêmes que Cérès et Proserpine, des statues sculptées en bois d'olivier. Les Épidauriens, persuadés que les oliviers de l'Attique étaient les plus sacrés, demandèrent aux Athéniens d'emprunter cette offrande à leur sol. Les Athéniens y consentirent, à la condition que, tous les ans, les Épidauriens amèneraient des victimes à Minerve Polias et à Erechtée[1]. Ce pacte religieux et politique était observé, lorsque les Éginètes, devenus maîtres de la mer, profitèrent de leur puissance pour armer une flotte, exercer la piraterie et ravager le territoire d'Épidaure, leur métropole. Dans une de leurs expéditions, ils enlevèrent les statues consacrées, les transportèrent chez eux et les placèrent au centre de leur territoire, en un lieu appelé Œa, environ à vingt stades de leur ville. Ils consacrèrent à chacune des déesses des chorèges et instituèrent en leur honneur des sacrifices et des chœurs de femmes qui s'adressaient des invectives[2]. Depuis l'enlèvement des statues, les Épidauriens avaient cessé de payer aux Athéniens le tribut établi. Aux menaces d'Athènes, Épidaure répondit que tant qu'elle avait possédé les statues sacrées, les engagements avaient été remplis, mais que désormais les Éginètes, qui les avaient ravies, devaient payer le tribut. Les Athéniens envoyèrent alors à Égine des ambassadeurs qui n'obtinrent aucune satisfaction[3]. Une flotte athénienne opéra une descente dans l'île; mais les Éginètes, avertis des projets de l'ennemi, firent alliance avec les Argiens et tombèrent à l'improviste sur les Athéniens, au moment où ceux-ci, croyant ne rencontrer aucune résistance, avaient passé des cordes autour des statues, et cherchant à les enlever de leur base, les avaient fait tomber à genoux, posture, ajoute Hérodote, qu'elles ont conservée depuis cette époque. Les dieux, irrités d'une telle profanation, firent trembler la terre sous les pas de l'armée sacrilège, qui fut anéantie aux lueurs de la foudre. Un seul homme survécut pour aller annoncer à Athènes la vengeance céleste; et encore, pour que l'expiation fût complète, les femmes de ceux qui avaient été de l'expédition s'attroupèrent autour de l'unique survivant, et, lui demandant compte de la mort de leurs maris, le firent périr en le piquant avec les agrafes de leurs robes. L'atrocité de cette action parut aux Athéniens plus déplorable que leur défaite même, et, ne sachant quelle punition infliger aux coupables, ils les obligèrent à prendre les habits de lin des Ioniennes. Elles avaient porté jusqu'alors le costume dorien. Les Argiens et les Éginètes, au contraire, en souvenir de cette action, décidèrent qu'à l'avenir leurs femmes porteraient des agrafes une fois et demie plus grandes qu'auparavant: que la principale offrande des femmes aux déesses consisterait en agrafes consacrées, et que, dans la suite, on n'offrirait aucune chose qui vînt de l'Attique, pas même un vase de terre[4].

[1] Hérodote, V, 82.

[2] Idem, V, 83.

[3] Hérodote, V, 84.

[4] Hérodote, VI. 90-93.

Après la réduction de Chalcis, en Eubée, par les Athéniens, les Thébains cherchèrent à tirer vengeance de leur défaite et s'unirent aux Éginètes, qui dévastèrent les côtes de l'Attique. Une trêve suspendit pendant trente ans les hostilités. La guerre recommença en 491 avant J.-C. par un coup de main audacieux des Éginètes. S'étant placés en embuscade, ils enlevèrent, à la hauteur du promontoire Sunium, la Théoris, cette galère à cinq rangs de rames qui allait périodiquement à Délos accomplir le vœu de Thésée, et jetèrent aux fers les premiers citoyens d'Athènes qui la montaient[1]. Les Athéniens mirent tout en œuvre pour se venger de cet attentat. Ils soulevèrent la démocratie d'Égine contre l'oligarchie qui était à la tête du gouvernement. Nicodrome, un banni d'Égine, instruit du projet des Athéniens, leur promit de leur livrer sa patrie. La flotte des Athéniens, forte de soixante-dix navires, n'osa cependant livrer bataille à celle d'Égine. Nicodrome, quoique maître de la vieille ville, s'enfuit sur une barque à Sunium, en voyant l'inaction des Athéniens. L'insurrection fut écrasée par l'aristocratie éginète. Sept cents hommes du peuple furent conduits au supplice. Un sacrilège, commis à ce moment, laissa parmi les Grecs un long et odieux souvenir. Un des insurgés que l'on menait à la mort s'échappa et se réfugia dans le temple de Cérès-Thesmophore. Il saisit le marteau de la porte et s'y tint fortement attaché. Les exécuteurs réunirent tous leurs efforts pour lui faire lâcher prise. Comme on n'y pouvait réussir, on scia au fugitif ses mains suppliantes qui restèrent suspendues à la poignée de la porte pendant que le malheureux fut traîné au dernier supplice[2]. La lutte continua entre les deux peuples. Après quelques succès, les Athéniens éprouvèrent un désastre sur mer: quatre de leurs vaisseaux furent enlevés avec tous leurs équipages par les Éginètes.

Ce fut pendant ces alternatives de victoires et de défaites des deux puissances rivales que Darius envoya demander aux Grecs la terre et l'eau, en signe de soumission, et que commença la lutte mémorable entre la Grèce et la Perse.

[1] Idem, V, 85-88.

[2] Hérodote, VI, 90-93.


CHAPITRE VIII
LE MONDE ORIENTAL A L'ÉPOQUE DES GUERRES MÉDIQUES.

Les historiens grecs ont attribué à la seule ambition des monarques de l'Orient l'origine de leurs invasions en Asie-Mineure et en Grèce, mais l'étude de l'état social des populations dans ces antiques époques, la recherche des causes véritables, le plus souvent multiples et diverses, dont les événements procèdent, l'analyse des mœurs, des intérêts matériels, du tempérament et du génie propres à chaque race démontrent bien vite que le problème est plus complexe, et que l'ambition seule n'a pas été l'unique mobile de ces invasions.

Un rapide coup d'œil sur l'histoire orientale est nécessaire pour saisir le véritable caractère de la lutte mémorable qui eut lieu entre une grande nation à son déclin et une autre nation à l'aurore de ses destinées. La piraterie a joué un grand rôle à cette époque; inhérente à la condition sociale des populations maritimes, elle apparaît dans les migrations comme un moyen de se procurer les choses nécessaires à la vie, dans les rivalités entre les peuples, dans les guerres et dans les conquêtes, comme le principe même de ces événements. Ce fut peut-être la piraterie ionienne et athénienne plus encore que l'ambition de Darius qui décida ce monarque à envahir la Grèce.

J'ai dit que les Sidoniens et les Phéniciens avaient pratiqué la piraterie dans le sens le plus absolu de ce mot; il en fut de même chez la plupart des races du monde antique qui semblent s'être toutes donné rendez-vous en Asie-Mineure. Au début de l'histoire, on y trouve les Méoniens, les Tyrséniens, les Troyens, les Lyciens, établis en tribus sur les côtes. Quelques-unes de ces peuplades, attirées par les profits de la piraterie, finirent par quitter le pays pour chercher fortune au loin. C'est l'époque des grandes migrations maritimes des peuples de l'Asie-Mineure.

Sous le roi Atys, fils de Manès, une famine cruelle désola toute la Lydie. Le peuple la supporta d'abord courageusement, mais ensuite comme elle persistait, il chercha des adoucissements; chacun s'ingénia d'une manière ou d'autre. Ce fut alors que les Lydiens inventèrent les dés, les osselets et tous autres jeux de cette sorte. Voici comment ils les employèrent contre la famine: de deux journées, ils en passaient une tout entière à jouer, afin de ne point songer à prendre de nourriture; pendant l'autre, ils suspendaient les jeux et mangeaient. Grâce à cet expédient, dix-huit années s'écoulèrent; cependant le mal loin de cesser s'aggrava. Alors le roi fit du peuple deux parts, puis il tira au sort laquelle resterait, laquelle quitterait la contrée, se déclarant le chef de ceux qui demeureraient, et plaçant à la tête de ceux qui émigreraient son fils, nommé Tyrsénos. Ces derniers se rendirent à Smyrne, construisirent des vaisseaux, y mirent tout ce que requérait une longue navigation et voguèrent à la recherche d'une terre qui pût les nourrir. Ils côtoyèrent nombre de peuples; finalement ils abordèrent en Ombrie (Italie), où ils bâtirent des villes. Ils changèrent leur nom de Lydiens pour prendre celui du fils de leur roi, et depuis lors, ils s'appelèrent Tyrséniens[1]. L'émigration dont parle Hérodote est exacte; la découverte des monuments Tyrséniens ou Tyrrhéniens, en est une preuve évidente, mais cette émigration ne se fit pas en une seule fois, ni dans la seule direction de l'Italie. Elle se prolongea pendant près de deux siècles, du temps de Séti Ier au temps de Ramsès III, et porta sur les régions les plus diverses. On trouve, en effet, les pélasges tyrrhéniens à Imbros, à Lemnos, à Samothrace, dans les îles de la Propontide, à Cythère, et dans la Laconie. Vers la fin du règne de Séti Ier (19e dynastie), les Shardanes et les Tyrséniens débarquèrent sur la côte d'Afrique et s'allièrent aux Libyens. Comme ils ne vivaient que de brigandages, Ramsès II (Sésostris), fils de Séti Ier, les attaqua, les battit, et les survivants retournèrent en Asie-Mineure, emportant un tel souvenir de leur défaite que l'Égypte fut à l'abri de leurs incursions pendant près d'un siècle. Sous le règne de Ménéphtah (Phéron d'Hérodote), successeur du grand Ramsès Méïamoun (Sésostris), les Tyrséniens et les Shardanes, grossis des Lyciens, des Achéens et des Shakalash, débarquèrent de nouveau sur la côte de Libye et furent encore battus[2]. Sous Ramsès III (20e dynastie), les Tyrséniens, les Danaens, les Teucriens, les Lyciens et les Philisti, tentèrent une autre expédition contre le Delta. Les uns montés sur des navires devaient attaquer les côtes; les autres devaient traverser la Syrie entière et assaillir les forteresses de l'isthme. Deux grands combats, l'un sur terre et l'autre sur mer, furent livrés à la fois sous les murs d'un château fort appelé la Tour de Ramsès III, près de Péluse. Ramsès fut vainqueur. Nous avons un magnifique récit de la bataille: «Les embouchures du fleuve étaient comme une mer puissante de galères, de vaisseaux, de navires de toute sorte, garnis de la proue à la poupe de vaillants bras armés. Les soldats d'infanterie, toute l'élite de l'armée d'Égypte, étaient là comme des lions rugissants sur la montagne; les gens de chars, choisis parmi les plus rapides des héros, étaient guidés par de nombreux officiers, sûrs d'eux-mêmes. Les chevaux frémissaient de tous leurs membres et brûlaient de fouler aux pieds les nations. Pour moi, dit Ramsès, j'étais comme Month le Belliqueux: je me dressai devant eux, et ils virent l'effort de mes mains. Moi, le roi Ramsès, j'ai agi comme un héros qui connaît sa valeur et qui étend son bras sur son peuple au jour de la mêlée. Ceux qui ont violé mes frontières ne moissonneront plus sur la terre, le temps de leur âme est mesuré pour l'éternité... Ceux qui étaient sur le rivage, je les fis tomber étendus au bord de l'eau, massacrés comme des charniers; (je chavirai) leurs vaisseaux, leurs biens tombèrent dans les flots»[3]. Cette grande victoire fut décisive; on ne vit plus les Shardanes, les Tyrséniens, les Lyciens, débarquer en masse sur les côtes d'Afrique. Le courant de l'émigration asiatique, tourné contre la vallée du Nil, pendant cent cinquante ans au moins, reprit sa route vers l'ouest et arriva en Italie à la suite des colonies phéniciennes. Les Tyrséniens prirent terre au nord de l'embouchure du Tibre; les Shardanes occupèrent la grande île qui fut plus tard appelée Sardaigne. Il ne resta bientôt plus en Asie et en Égypte que le souvenir de leurs déprédations et le récit légendaire qui les avait conduits des côtes de l'archipel aux côtes de la Méditerranée occidentale[4]. Dans la mer Égée, les Sidoniens, au temps des Juges, virent leur colonisation arrêtée par l'envahissement des Grecs; chassés de la Crète et des Cyclades, ils ne gardèrent plus que certains postes importants tels que Rhodes, Mélos, Thasos, Cythère, au débouché des grandes voies maritimes. Ils étendirent au loin le cercle de leur navigation; de Grèce et d'Italie ils passèrent en Sicile; puis à Malte et en Afrique. Kambé s'éleva sur l'emplacement où fut plus tard Carthage, et Utique non loin de là[5].

[1] Hérodote, I, 94.

[2] Papyrus Anastasi, II, p. IV, l. 4; pl. V, l. 4, Cf de Rougé;—Maspéro, Hist. anc., p. 263.

[3] Greene, Fouilles à Thèbes, 1855, Cf. de Rougé, Athenæum Français, 1855; Chabas, Études sur l'antiquité historique, p. 250-288; Maspéro, Hist. anc., p. 263-264.

[4] Maspéro, Hist. anc., p. 266.

[5] Movers, Die Phœnizier, t. II.

L'Égypte qui s'était si vaillamment défendue contre les envahisseurs venus par mer, ne put résister aux Assyriens qui en firent la conquête sous la dynastie des Sargonides, en l'an 672 avant J.-C. Sémiramis (1916-1874) avait créé la marine assyrienne. Quelques auteurs lui attribuent l'invention des galères et rapportent qu'elle en fit construire trois mille, armées d'éperons de cuivre, à la tête desquelles elle entreprit de soumettre les Indes. Les Assyriens exerçaient la suzeraineté sur la Phénicie d'où ils tiraient une quantité considérable d'ouvriers habiles et d'excellents marins qu'ils transportaient sur le golfe Persique qui baignait leur empire au sud. Tyr devenue «la reine de la mer» essaya bien de conquérir son indépendance, mais elle succomba sous les coups de Nabuchodonosor II, en 572. La ruine entière de la monarchie assyrienne suivit de près celle de Tyr, et sur les débris de ce vaste empire se fondèrent en Asie antérieure trois grands États: la Perse et la Médie, la Chaldée et enfin la Lydie.

La Lydie touchait aux nations indigènes de l'Asie-Mineure et aux colonies grecques. Elle jeta un grand éclat sous le règne du célèbre Crésus (568-554 avant J.-C.). Ce prince avait réuni à ses États les côtes de l'Asie-Mineure où se trouvaient les marins les plus renommés, les Cariens et les Ioniens. Les aventureuses expéditions de ces peuples qui avaient déjà sillonné toute la Méditerranée, lui avaient inspiré l'idée de se créer une marine pour étendre ses conquêtes sur les îles. Tout était préparé pour la construction des navires, quand Bias de Priène, suivant les uns, ou Pittacus de Mytilène, selon d'autres, vint à Sardes. Crésus lui demanda ce qu'il y avait de nouveau en Grèce; le philosophe lui répondit que «les Hellènes des îles réunissaient une cavalerie nombreuse pour envahir la Lydie.—Plût aux dieux, s'écria Crésus, que les Grecs, inhabiles dans l'art équestre, vinssent attaquer la cavalerie lydienne! la guerre serait bientôt terminée.—C'est, répartit le philosophe, comme si les Lydiens, inexpérimentés dans la marine, attaquaient les Grecs par mer». Le roi, éclairé par cette réponse, abandonna ses constructions navales et contracta avec les Ioniens des îles des liens d'hospitalité[1]. Ce fut alors que brillèrent en Lydie les Grecs Thalès de Milet, Bias de Priène, Cléobule, Solon, Ésope, qui tous vécurent dans l'intimité de Crésus. Ce prince opulent et généreux consacra des offrandes somptueuses dans les différents temples de l'Hellade, dans celui d'Apollon Branchides, près de Milet, dans ceux d'Artémis à Éphèse et de Zeus Ismênios à Thèbes de Béotie, dans le sanctuaire d'Apollon Delphien et dans celui du héros Amphiaraos[2]. On sait comment Crésus succomba sous les coups de Cyrus, le puissant monarque persan. La prise de Sardes fut un événement terrible pour le peuple grec. Sous la domination pacifique de Crésus, il s'était fait une fusion entre les différentes races; les haines de peuple à peuple s'étaient assoupies. L'émigration devant la conquête persane fut générale; elle se répandit en Grèce, dans les îles et jusque dans les Gaules.

[1] Hérodote, I, 27.

[2] Idem, I, 46, 50.

Cyrus n'employa que des armées de terre. Xénophon, qui a écrit la vie de ce conquérant, dit bien qu'il se mit sur mer pour se rendre maître de Chypre et de l'Égypte, mais il n'entre point dans le détail de ces expéditions. Le défaut de forces navales mit des bornes à la puissance de ce roi qui fut souvent bravé par les insulaires grecs et ne put châtier les habitants des villes maritimes, parce que, à l'approche de ses troupes, ils s'enfuyaient sur leurs vaisseaux. C'est ce que firent les Phocéens, les premiers d'entre les Grecs d'Ionie qui se soient adonnés à la navigation de long cours et qui aient construit des vaisseaux à cinquante rames pour parcourir l'Adriatique, la mer Tyrrhénienne et les côtes de l'Ibérie. Cyrus avait chargé son lieutenant Harpagus de soumettre l'Ionie et d'assiéger Phocée, la principale ville de la contrée. Les Phocéens se voyant près de tomber au pouvoir des Perses, demandèrent un jour pour délibérer. L'ayant obtenu, ils l'employèrent à embarquer leurs femmes, leurs enfants, leurs meubles, les images de leurs dieux, et firent voile pour l'île de Chio. Lorsque les Perses entrèrent dans la ville, ils la trouvèrent complètement déserte. Les Phocéens, n'ayant pu s'entendre avec les habitants de Chio, résolurent de se retirer dans l'île de Cyrnos (Corse), où depuis vingt ans ils avaient bâti une ville nommée Alalia. Avant de partir ils firent une descente à Phocée, surprirent la garnison des Perses et l'égorgèrent. Ensuite, s'étant rembarqués, ils jetèrent une masse de fer dans la mer et jurèrent solennellement de ne retourner dans leur patrie que lorsque cette masse de fer reparaîtrait et flotterait sur l'eau. Mais, au moment où la flotte mettait à la voile pour Cyrnos, plus de la moitié des citoyens, attendris par l'aspect des lieux et le souvenir de leurs anciens foyers, entraînés de nouveau par l'amour de la patrie, violèrent leurs serments, retournèrent en arrière et rentrèrent à Phocée. Les autres arrivèrent à Alalia, y vécurent pendant cinq années, mais s'étant mis à exercer la piraterie dans le voisinage et à piller toutes les côtes, les Tyrrhéniens et les Carthaginois se réunirent contre eux et leur opposèrent soixante vaisseaux. Les Phocéens, de leur côté, formèrent les équipages de leurs navires au nombre de soixante, et rencontrèrent leurs adversaires dans la mer de Sardaigne. La bataille s'engagea, et les Phocéens remportèrent une victoire cadméenne[1], selon le mot d'Hérodote, car, quarante de leurs vaisseaux furent détruits et les vingt autres mis hors de service, leurs éperons étant mutilés. Les Phocéens qui tombèrent entre les mains des Carthaginois furent massacrés sans pitié. Les autres s'embarquèrent de nouveau avec leurs familles et abordèrent à Rhegium; de là, s'étant rendus en Oenotrie, ils fondèrent la ville d'Hyéla[2]. Strabon complète le récit d'Hérodote en nous apprenant que les Phocéens continuant leurs pérégrinations vinrent sur les côtes méridionales de la Gaule et fondèrent Massalia (Marseille)[3].

[1] Aussi funeste aux vainqueurs qu'aux vaincus. Allusion au combat d'Étéocle et de Polynice, descendants de Cadmus, qui périrent tous deux.

[2] Hérodote, I, 163-167.

[3] Strabon, IV, 179.

Les habitants de Téos se dérobèrent par le même moyen à la fureur d'Harpagos, et s'enfuirent en Thrace où ils bâtirent la ville d'Abdère. Les Cauniens, les Cariens, les Lyciens et les Cnidiens furent soumis par le lieutenant de Cyrus.

Le règne de Cambyse (530-522 avant J.-C.) pesa sur les Grecs de l'Asie-Mineure par une demande incessante de recrues pour ses expéditions contre les rois d'Assyrie et d'Égypte. Les contingents tirés de Samos et de la Carie étaient surtout d'un grand avantage pour Cambyse qui trouvait dans ces populations autant de matelots habiles que d'intrépides soldats. C'est à leur tête qu'il vainquit Psamétik III, près de Péluse, s'empara de l'Égypte et fit une expédition en Éthiopie. Il voulut avec sa flotte faire la guerre aux Carthaginois, mais les Phéniciens refusèrent de combattre contre une de leurs colonies qu'ils s'étaient obligés par serment de protéger et de défendre. Ce refus sauva Carthage. Tout l'ancien monde oriental se trouva pour la première fois réuni sous un même sceptre.

Le successeur de Cambyse, Darius fils d'Hystape, favorisa la marine. On sait que sur ses ordres le Carien Scylax, qui avait fait dans sa jeunesse différentes excursions dans la Méditerranée, descendit l'Indus, déboucha dans la mer Érythrée, et arriva, après trente mois, dans un port du golfe Arabique, d'où sept cents ans auparavant, étaient partis les Phéniciens qui, sous Néko, avaient fait le tour de l'Afrique[1]. Ce voyage est resté célèbre dans les annales de la géographie. C'est aussi grâce à sa flotte puissante que Darius put établir, roi à Samos, Syloson[2], frère du célèbre Polycrate.

Hérodote raconte longuement[3] comment Darius fut amené à concevoir la conquête de la Grèce; la fuite du médecin Démocédès qui trompa Darius pour revoir Crotone, sa patrie, et le désir d'Atossa, femme du monarque, d'avoir parmi ses esclaves des Lacédémoniennes, des Corinthiennes et des Athéniennes, ne sont, comme l'a très bien fait remarquer Duruy[4], que de puérils incidents. Le fait certain c'est que Darius chargea Démocédès et plusieurs personnages considérables parmi les Perses, de parcourir toutes les côtes de la Grèce. Démocédès et ses compagnons partirent pour Sidon où ils équipèrent deux trirèmes et un vaisseau marchand plein d'objets précieux, ce qui prouve bien que cette mission n'était pas envoyée dans un but hostile. Ils firent voile pour la Grèce, ne s'écartèrent point des côtes qu'ils observèrent et décrivirent, comme Scylax l'avait fait en Asie. Ils en avaient vu la plus grande partie et les lieux les plus renommés, quand ils abordèrent à Tarente, en Italie. Aristophilide, roi des Tarentins, d'intelligence avec Démocédès, enleva les gouvernails des navires et retint les Perses à titre d'espions. Démocédès se retira à Crotone, et Aristophilide qui n'avait plus de prétexte pour garder les Perses, les renvoya avec un seul vaisseau. Ceux-ci, brûlant du juste désir de se venger, allèrent à Crotone dans le dessein d'enlever le traître Démocédès. Les Crotoniates s'y opposèrent, maltraitèrent les Perses qui furent jetés ensuite avec leur vaisseau en Iapygie où ils tombèrent en esclavage. Gillus, un exilé tarentin, les délivra et les ramena en Perse où ils rendirent compte à Darius de la perfidie de Démocédès et des Grecs.

[1] Hérodote, IV, 44.

[2] Idem, III, 140-149.

[3] Idem, III, 132-138.

[4] Histoire grecque.

Darius jugea les Grecs indignes de sa vengeance. Il méditait du reste une grande entreprise contre les hordes menaçantes de la Scythie. En effet, après des préparatifs immenses, il franchit le Bosphore avec 800,000 hommes, soumit la côte orientale de la Thrace et passa le Danube sur un pont de bateaux construit par les Ioniens. Pendant qu'il pénétrait victorieusement au cœur même de la Russie, les Scythes engagèrent les Ioniens, commis à la garde du pont, à le rompre et à reconquérir leur liberté. Miltiade, tyran de Chersonèse, voulait qu'on suivit le conseil; Histiée de Milet s'y opposa, et son avis prévalut. Darius, revenu sain et sauf, rentra en Asie, après avoir laissé une partie de son armée qui soumit les tribus turbulentes de la Thrace et força le roi de Macédoine à se reconnaître tributaire[1].

L'expédition de Scythie, malgré l'opinion d'un grand nombre d'historiens, fut bien conçue et bien menée. Les Perses y gagnèrent la Thrace et surtout le respect des Scythes qui ne franchirent plus désormais les frontières de l'Empire. Darius fit peut-être reculer de plusieurs siècles les invasions des Barbares.

Une paix profonde régna pendant quelques années après cette grande expédition. La révolte d'Ionie vint la troubler pour toujours et commencer la lutte entre la Grèce et la Perse. Les Athéniens, séduits par les discours de l'ambitieux Aristagoras de Milet, qui avait fomenté cette révolte, envoyèrent vingt navires pour seconder les Ioniens. Ces vaisseaux furent, de l'aveu même d'Hérodote[2], l'origine des malheurs des Grecs et des Perses. Cinq trirèmes d'Érétrie se joignirent à la flotte des Athéniens. Les alliés entrèrent dans les eaux d'Éphèse, débarquèrent, et, après avoir remonté le Caïstre, surprirent Sardes, la pillèrent et la réduisirent en cendres. Après cet exploit de pirates, les Athéniens remontèrent sur leurs vaisseaux et retournèrent en Grèce, laissant leurs alliés se tirer comme ils pourraient du mauvais cas où ils s'étaient mis. Lorsque Darius apprit la destruction de Sardes, il lança une flèche vers le ciel, en conjurant Dieu de lui donner les moyens de se venger des Athéniens, et commanda à l'un de ses serviteurs de lui répéter chaque soir, à l'heure de son souper: «Maître, souvenez-vous des Athéniens.» Les Ioniens soutinrent la lutte et entraînèrent dans leur mouvement toutes les villes de l'Hellespont et de la Propontide avec Chalcédoine et Byzance, les Cariens et l'île de Chypre, peuples qui aspiraient à l'indépendance pour reprendre leurs anciennes habitudes de piraterie. Histiée de Milet, qui avait sauvé Darius pendant l'expédition de Scythie se révolta aussi à cause de sa parenté avec Aristagoras. Les Mityliniens lui donnèrent huit vaisseaux avec lesquels il s'installa à Byzance, faisant le métier de corsaire, capturant tous les navires qui ne voulaient pas lui obéir, pillant et dévastant les contrées voisines. Pris par les Perses dans une descente sur les côtes d'Asie, il fut mis en croix. Darius oubliant la révolte d'Histiée, réprimanda ses généraux d'avoir fait périr un homme qui lui avait été si utile quelques années auparavant.

[1] Hérodote, IV.

[2] Idem, V, 97 et suiv.

Les Ioniens, rassemblés au Panionium, décidèrent qu'on n'opposerait point d'armée aux Perses qui allaient attaquer Milet, mais qu'on réunirait toute la flotte à Lada[1]. Peu de temps après, l'escadre confédérée se trouva réunie. Chio fournit 100 vaisseaux, Lesbos 70, Samos 60, Milet 80, d'autres villes 43, en tout 353 trirèmes. Les Perses en avaient 600, mais, malgré la supériorité du nombre, ils n'osaient attaquer. Denys le Phocéen, qui se trouvait dans la flotte grecque avec ses vaisseaux, fit comprendre aux alliés qu'une discipline rigoureuse et une grande habitude des manœuvres leur assurerait le succès, et, pendant sept jours, il dressa les matelots à manier la rame, à faire toutes les évolutions et tous les exercices nécessaires soit pour l'attaque soit pour la défense. Mais, au bout de ce temps, les Ioniens efféminés se lassèrent, refusèrent d'obéir, descendirent à terre et y dressèrent des tentes. La trahison se glissa bientôt parmi eux; les Phéniciens à la tête de la flotte persane surprirent les Ioniens; les Samiens et les Lesbiens firent défection, et la flotte grecque fut battue malgré le courage héroïque des marins de Chio, et malgré la valeur de Denys qui prit trois galères ennemies. Voyant ruinées les affaires de la confédération, Denys fit voile audacieusement vers la Phénicie, coula des vaisseaux de transport, s'empara de richesses considérables et gagna la Sicile. Il passa le reste de sa vie dans ces parages, exerçant la piraterie, jamais contre les Grecs, mais contre les Phéniciens, les Tyrrhéniens et les Carthaginois[2].

[1] Ilot devant Milet.

[2] Hérodote, VI, 7-17.

Les Perses surent profiter de la victoire; leur flotte soumit l'Ionie, Chio, Lesbos, Ténédos et les peuples de l'Hellespont. Darius tourna alors ses armes contre les Athéniens et donna le commandement de sa flotte à son gendre, Mardonius. Pendant que cette flotte longeait les rives de la Macédoine, elle fut assaillie par une tempête furieuse qui jeta à la côte et brisa trois cents vaisseaux. Ce désastre ne découragea pas Darius qui voulait tirer des Athéniens une vengeance éclatante. Il mit en mer 600 trirèmes sur lesquelles il embarqua 200,000 fantassins et 10,000 cavaliers. Cette flotte sous les ordres de Datis et d'Artapherne se rendit en Ionie. De là, elle ne vogua pas droit vers l'Hellespont et la Thrace en côtoyant le continent, mais elle partit de Samos et prit par la mer Ionienne à travers les îles, afin d'éviter le mont Athos. Au sortir de cette mer, les Perses ravagèrent Naxos et les îles voisines, firent une descente dans l'Eubée, à Érétrie, et se dirigèrent enfin vers l'Attique, où ils débarquèrent leurs nombreuses troupes dans la plaine de Marathon.

J'ai cru devoir pousser jusqu'à ce point la recherche de l'origine des guerres Médiques, ne trouvant pas le sujet étranger à la piraterie que j'ai toujours entendue dans un sens large et conforme aux données de l'histoire. On peut voir par le récit que j'ai présenté que ce n'est pas l'ambition seule des Perses qui leur fit rêver la conquête de la Grèce. Dans ces antiques époques, les Grecs étaient loin d'être dans ce magnifique épanouissement de civilisation que l'on a toujours, et peut-être un peu trop, devant les yeux, aussitôt que l'on évoque quelques souvenirs de leur histoire. La Grèce était un pays pauvre, ainsi que toutes les régions de l'Europe occidentale, à l'exception de quelques rares colonies; cette proie ne devait que fort peu tenter la cupidité des opulents monarques de l'Orient. Les peuples de l'Asie étaient bien plus avancés que les Grecs dans la civilisation; ils étaient au sommet de l'échelle du progrès lorsque la Grèce n'avait pas encore seulement mis le pied sur les premiers degrés. Cela est si vrai que ce furent ceux que les Grecs appelaient des «barbares» qui les initièrent aux études scientifiques et au culte des beaux-arts. J'ai rapporté, en effet, ce que les rois d'Égypte, et Crésus, roi de Lydie, firent pour les Grecs.

Les Grecs étaient en pleine discorde lorsqu'ils reçurent l'ambassade du grand roi. Athènes et Égine se livraient une guerre acharnée; une haine féroce existait entre les Doriens et les Ioniens; dans les îles et sur le continent, c'étaient autant de petites républiques qui se disputaient la prépondérance, et qui toutes exerçaient, à l'aide d'une petite flotte, la piraterie dans leurs parages, pillant, dévastant, brûlant de tous côtés. Les naufragés eux-mêmes n'étaient pas à l'abri de la rapacité des peuplades maritimes de la Grèce; ce ne fut que bien plus tard que, grâce aux progrès de l'humanité, un naufragé put invoquer une sorte de droit inviolable en s'écriant, comme dans Euripide:

«Ναυαγος ήκω ξενος, άσύλητον γενος.»

Je suis un naufragé, ne me dépouillez pas[1].

Autant, si ce n'est plus peut-être, qu'à l'époque de la guerre romaine contre les pirates, les côtes et la mer étaient infestées de corsaires; la raison en est que, dans ces temps, on ne connaissait aucun droit public; la loi du plus fort était la seule du genre humain. Des actes de piraterie et de brigandage de la part des Grecs contre les Perses, et entre autres, l'expédition des Athéniens contre Sardes, furent surtout la cause principale de l'invasion de la Grèce. Ce ne fut qu'avec la marche de la civilisation que la piraterie générale de peuple à peuple fit place aux guerres régulières. La lutte entre la Grèce et la Perse, à partir du jour où l'armée de Darius envahit la Grèce, appartient à cette dernière catégorie, et, à ce titre, elle ne peut rentrer dans notre sujet.

[1] Euripide, Hélène, V, 449.


CHAPITRE IX
LA GRÈCE APRÈS LES GUERRES MÉDIQUES.

Les temps qui suivirent les guerres médiques présentent un même caractère; il est souvent fort difficile de distinguer la piraterie de l'état de guerre. Le peuple athénien qui avait triomphé à Marathon, à Salamine, à Mycale, et qui devait à sa flotte la conservation de la patrie, résolut de conquérir l'empire de la mer. Athènes fut relevée et entourée de murs; sur l'avis de Thémistocle, on bâtit le Pirée, le plus beau port de la Grèce, et on prit la résolution de construire vingt et un navires tous les ans. On accorda des immunités et les privilèges à tous les habitants qui voudraient travailler dans l'arsenal; on attira aussi une infinité d'ouvriers habiles en leur promettant des récompenses. Enfin Thémistocle fit élever une muraille qui, dans un circuit de 60 stades, embrassait les ports du Pirée, de Phalère et de Munychie, les mettant ainsi à l'abri d'un coup de main. C'était la jeunesse d'Athènes qui gardait le Pirée pour le préserver des attaques des ennemis et des pirates. Athènes remit le commandement de ses flottes à Cimon, fils de Miltiade, qui entreprit une expédition contre les pirates de l'île de Scyros, au nord de l'Eubée. Cette île, à l'aspect sauvage et âpre, et dont les côtes sont fort découpées, était habitée par les Dolopes, gens peu entendus dans la culture de la terre et qui de tout temps exerçaient la piraterie. Ils dépouillaient même ceux qui abordaient chez eux pour y trafiquer. Des marchands thessaliens qui étaient à l'ancre à Ctésium, un des ports de Scyros, furent pillés et jetés en prison. Les captifs étant parvenus à rompre leurs chaînes et à s'évader allèrent dénoncer cette violation du droit des gens aux Amphictyons. La ville fut condamnée à dédommager les marchands des pertes qu'ils avaient subies. Le peuple refusa de contribuer sous prétexte que l'indemnité devait être payée par ceux qui avaient pillé les marchands. Les corsaires qui craignaient d'être forcés à s'exécuter avertirent Cimon et le pressèrent de venir avec sa flotte prendre possession de la ville qu'ils promettaient de lui remettre entre les mains. Cimon accourut, s'empara de l'île et en chassa les Dolopes. Pendant son séjour à Scyros, Cimon rechercha et découvrit les restes de Thésée qui furent rapportés en grande pompe à Athènes et placés dans l'admirable temple funéraire, en marbre pentélique, qui est le monument de l'ordre dorique le plus pur et sans contredit le mieux conservé non seulement de tous les temples d'Athènes et de la Grèce, mais encore de tous ceux de la Sicile et d'Italie.

Les Athéniens, se sentant fortement organisés, se livrèrent à l'ambition la plus effrénée. Après la défaite des Perses, Aristide avait été chargé de rédiger les stipulations d'alliance et de régler les obligations entre tous les Grecs du continent et des îles. Il reçut le serment des Grecs, et il jura lui-même, au nom des Athéniens; en prononçant les malédictions contre les infracteurs du serment, il jeta dans la mer des masses de fer ardentes[1]. Mais, malgré de si solennels engagements, les Athéniens furent les premiers qui se rendirent coupables d'infractions manifestement contraires au traité.

Sous prétexte d'exercer l'empire de la mer, Athènes commit des actes de piraterie et de brigandage vraiment odieux dans les entreprises contre les Carystiens de l'Eubée et surtout contre l'île de Naxos. En parlant de cette dernière, Thucydide s'exprime ainsi: «C'est la première ville alliée qui, au mépris du droit public, ait été subjuguée[2].» Après une longue résistance, les Naxiens furent vaincus, perdirent leur marine et virent raser leurs murs. Pendant le siège de Naxos, arriva dans le port le vaisseau qui portait en Asie Thémistocle proscrit. Le vent était violent; le pilote voulait jeter l'ancre pour attendre que la mer se calmât. Thémistocle se découvrit alors aux matelots, leur montra le danger qu'il courait si les Athéniens s'apercevaient de sa présence et les décida à remettre à la voile. Le grand roi fut plus généreux pour le vainqueur de Salamine que l'ingrate patrie que Thémistocle avait sauvée! Athènes envoya dans l'île de Naxos des colons qui reçurent des terres en partage et qui furent chargés de maintenir les habitants dans l'obéissance.

[1] Plutarque, Vie d'Aristide.

[2] Thucydide, I, 98, 137.

Cimon engagea les Athéniens à s'illustrer par des exploits plus dignes de leurs armes. Avec trois cents vaisseaux, il cingla du côté de la Carie et de la Lycie, et fit soulever ces provinces contre les Perses qui en furent chassés. Après ce premier succès, il grossit son armée navale de nouveaux renforts, bat complètement la flotte persane à l'embouchure de l'Eurymédon, débarque et remporte une grande victoire sur terre. Double triomphe dans la même journée (466 av. J.-C.)! Il remet à la mer, rencontre quatre-vingts vaisseaux phéniciens venant au secours des Perses dont ils ignorent la défaite; il les attaque et les prend. Poursuivant sa course, Cimon chasse les Perses de la Chersonèse de Thrace, de là, tourne vers l'île de Thasos, attaque les habitants qui voulaient conserver leur indépendance, leur prend trente vaisseaux, emporte d'assaut leur ville, acquiert aux Athéniens les mines d'or du continent voisin et s'empare de tous les pays qui étaient sous la puissance de Thasos[1]. Athènes eut alors l'empire de la mer. De grandes expéditions furent encore entreprises contre les Perses, Cimon fut toujours vainqueur, et mourut plein de gloire au siège de Citium, dans l'île de Chypre (449 av. J.-C.). Personne autant que Cimon, dit Plutarque, ne rabaissa et ne réprima la fierté du grand roi. Un traité de paix fut conclu aux conditions suivantes: «Les colonies grecques d'Asie seront indépendantes de la Perse. Les armées du grand roi n'approcheront pas à la distance d'au moins trois journées de marche de la côte occidentale. Aucun navire de guerre persan ne se montrera entre les îles Khélidoniennes et les roches Cyanées, c'est-à-dire depuis la pointe est de la Lycie jusqu'à l'entrée du Bosphore de Thrace.»

[1] Plutarque, Vie de Cimon.

Depuis longtemps déjà, les confédérés s'étaient déclarés fatigués de tant d'expéditions, ils jugeaient la guerre inutile depuis que les Perses s'étaient retirés et ne venaient plus les inquiéter; ils n'avaient d'autre désir que de cultiver leur terre et de vivre en repos; ils n'équipaient plus de navires et n'envoyaient plus de soldats. Les Athéniens les contraignirent à exécuter les traités: ils traînaient devant les tribunaux ceux qui n'obéissaient pas à leurs injonctions, les faisaient condamner à des amendes et rendaient odieuse et insupportable l'autorité de la république. Les entreprises d'Athènes contre Naxos et contre Thasos avaient soulevé contre elle la colère de Sparte; un tremblement de terre qui détruisit cette ville (465 av. J.-C.) empêcha la guerre du Péloponèse d'éclater à cette époque. La ruine d'Égine, «la paille de l'œil du Pirée», l'incendie de Gythion, le port de Sparte, la conquête de Naupacte et de Mégare, celle de Samos, la répression de l'Eubée, la guerre de Corcyre, l'envahissement enfin toujours croissant des Athéniens, armèrent contre eux tout le Péloponèse, et alors commença la cruelle guerre de vingt-sept ans entre les Grecs (431-404 av. J.-C.). Dans cette lutte si sanglante, si implacable, la guerre régulière remplaça la piraterie; ce fut un progrès au point de vue du droit public, mais la civilisation n'y eut rien à gagner. Incendies, pillages, révoltes des esclaves, trahisons, séditions fratricides et impitoyables entre le parti démocratique et le parti aristocratique, massacres, et, pour comble de malheur, comme si la nature elle-même eût voulu concourir au bouleversement et à la ruine de la Grèce, des tremblements de terre et la peste, voilà le tableau horrible que présente cette guerre. Certains récits de Thucydide soulèvent le cœur, et nulle page d'histoire n'est peut-être plus terrible à lire que celle dans laquelle ce grand écrivain raconte le sort des prisonniers Coroyréens que l'on sortait vingt par vingt de leur prison, comme pour les mener devant des juges, et que la populace massacrait après leur avoir fait subir mille tortures. Ceux qui étaient restés dans la prison, instruits du sort qui les attendait, refusèrent de sortir quand leur tour fut venu; alors le toit fut enlevé et les malheureux furent accablés de flèches et de tuiles. Comme la mort était trop lente à venir, ils se tuaient eux-mêmes avec les traits qu'on leur lançait et s'étranglaient avec des cordes ou avec leurs manteaux déchirés[1].

[1] Thucydide, IV, 47, 48.

Profitant de la guerre civile, les Perses intervinrent dans les affaires de la Grèce. Le traité de 449, resplendissant de la gloire grecque, fut rompu dès que l'on apprit en Orient le désastre des Athéniens en Sicile (413 av. J.-C.). Les satrapes de Mysie et de Lydie reçurent l'ordre de réclamer le tribut aux villes grecques de la côte et de traiter à tout prix avec les Lacédémoniens. Sparte accepta l'alliance qui s'offrait à elle, et dès lors, les différents États de la Grèce ne furent plus que des jouets dans la main du grand roi et de ses agents. L'intervention du jeune Cyrus donna à Sparte un appui si efficace qu'en deux ans la guerre fut terminée à l'avantage des Péloponésiens par la bataille décisive d'Ægos-Potamos (405 av. J.-C.). L'île d'Égine, enlevée aux Athéniens, devint un centre d'opérations maritimes contre l'Attique. Protégés par la puissance de Sparte, les corsaires de cette île firent la course contre les navires d'Athènes, et allèrent enlever jusque dans le Pirée les trirèmes, les vaisseaux de commerce et les barques des pêcheurs.