CHAPITRE X

I
DE L'EMPIRE DE LA MER EXERCÉ PAR ATHÈNES.

La guerre du Péloponèse fit perdre à Athènes l'empire de la mer. Il me reste à le bien caractériser. On pourrait croire qu'au siècle de Périclès, à l'époque du complet épanouissement de la civilisation hellénique, la piraterie n'existait plus, mais il n'en était rien. Si, en dehors des preuves que j'ai données, on ouvre Xénophon, on est frappé du tableau qu'il fait de la république athénienne: «Le grand avantage que la ville d'Athènes a sur ses rivales, c'est d'être maîtresse de la mer, ce qui lui permet de pouvoir ravager les campagnes de peuples plus puissants. Les maîtres de la mer, en effet, sont libres d'aborder sur des côtes où il n'y ait que peu ou point d'ennemis, sauf à se rembarquer et à prendre le large si l'ennemi paraît: ces sortes de descentes sont moins périlleuses que les irruptions de terre. Les rois de la mer peuvent s'éloigner de leurs rivages autant qu'il leur plaît, mais ceux qui dominent sur terre peuvent à peine perdre de vue leurs possessions. Outre qu'une armée de terre est lente dans sa marche, elle ne peut avoir des provisions pour longtemps; d'ailleurs il lui faut traverser un pays ami ou s'ouvrir un passage les armes à la main. Dans une expédition maritime, au contraire, est-on supérieur en forces, on débarque, plus faible, on côtoie les rivages, jusqu'à ce qu'on arrive chez un peuple ami ou incapable de résister. Partout les souverains de la mer peuvent aborder et causer du dommage aux habitants[1].» Après avoir fait cet éloge de la piraterie exercée par un état puissant, Xénophon ajoute qu'un seul avantage manque aux Athéniens: «Si avec leur supériorité sur mer, ils demeuraient dans une île, ils pourraient quand ils voudraient, faire des courses sans crainte de représailles, du moins tant qu'ils posséderaient l'empire maritime; ils ne verraient ni leur territoire saccagé, ni l'ennemi dans l'enceinte de leurs murs, au lieu que les cultivateurs et les riches sont bien plus exposés à la merci des ennemis[2]

[1] Xénophon, République d'Athènes.

[2] Idem.

Ainsi, comme on le voit par cette importante citation prise dans les œuvres d'un philosophe politique, l'empire de la mer dans l'antiquité consistait, pour Athènes même, la ville civilisée par excellence, à exercer la piraterie et à faire des courses sans crainte de représailles. Il n'y a pas lieu de s'étonner de ces mœurs publiques; le droit des gens n'existait pas, la loi du plus fort, comme je l'ai déjà dit, était la seule du genre humain. L'affaire de Mélos en est une preuve éclatante: ancienne colonie lacédémonienne, Mélos refusa de reconnaître la suprématie d'Athènes. Nicias y fit une descente, au début de la guerre du Péloponèse, et ravagea l'île sans pouvoir prendre la place. En 416, les Athéniens y renvoyèrent une flotte de trente-huit galères et une armée de trois mille hommes. Avant d'entamer les hostilités, une conférence eut lieu entre les généraux Athéniens et les Méliens. On la trouve entièrement rapportée dans Thucydide: «Pour donner le meilleur tour possible à notre négociation, disent les Athéniens, partons d'un principe dont nous soyons vraiment convaincus les uns et les autres, d'un principe que nous connaissons bien, pour l'employer avec des gens qui le connaissent aussi bien que nous; c'est que les affaires se règlent entre les hommes par les lois de la justice, quand une égale nécessité les oblige à s'y soumettre, mais que ceux qui l'emportent en puissance font tout ce qui est en leur pouvoir et que c'est au faible à céder. Nous croyons d'après l'opinion reçue, disent-ils plus loin, que les dieux, et nous savons bien clairement que les hommes, par la nécessité de la nature, dominent partout où ils ont la force. Ce n'est pas une loi que nous ayons faite, ce n'est pas nous qui les premiers nous la sommes appliquée dans l'usage, nous en profitons et la transmettons aux temps à venir: nous sommes bien sûrs que vous, et qui que ce fût, avec la puissance dont nous jouissons, vous tiendriez la même conduite[1].» La théorie de la force primant le droit, dit à ce propos Duruy, a été rarement exprimée d'une manière aussi nette[2]. «Nous la transmettons aux âges à venir», proclamaient les Athéniens, et, en effet, cette triste théorie s'est perpétuée à travers les âges, et nous en avons été nous-mêmes les victimes! Après ces pourparlers inutiles, le siège commença; les Méliens furent obligés de se rendre à discrétion. On délibéra dans Athènes sur leur sort, et l'assemblée du peuple, réalisant les effroyables théories émises dans la conférence, condamna tous les Méliens à mort. Ce fut Alcibiade qui fit passer cet horrible décret. Tous les habitants de Mélos furent massacrés, à l'exception des femmes et des enfants qui furent traînés en esclavage dans l'Attique.

[1] Thucydide, V, 85.

[2] Histoire grecque.

II
ORGANISATION DE LA MARINE ATHÉNIENNE.

Les Athéniens furent, parmi les peuples de la Grèce, celui qui eut la plus puissante organisation maritime. De toutes leurs charges, la plus onéreuse était celle de la marine. Les galères furent d'abord armées par les plus riches particuliers. Il parut ensuite une loi qui, conformément au nombre des tribus, partageait en dix classes, de cent vingt citoyens chacune, tous ceux qui possédaient des terres, des fabriques, de l'argent placé dans le commerce. Comme ils tenaient entre leurs mains presque toutes les richesses de l'Attique, on les obligeait à entretenir et à augmenter au besoin les forces navales de l'État. Quand un armement était ordonné, chacune des dix tribus faisait lever dans son district autant de talents qu'il y avait de galères à équiper, et les exigeait d'un pareil nombre de compagnies, composées quelquefois de seize de ses contribuables. Les sommes perçues étaient distribuées aux triérarques, capitaines de vaisseau. On en nommait deux pour chaque galère, et leur pouvoir durait une année Συντριηραρχοί. Ils s'arrangeaient entre eux pour faire le service; la plupart du temps chacun d'eux servait six mois. Ils recevaient de l'État le navire, les agrès et la solde de l'équipage, et ils fournissaient tout le reste. La loi, dont nous ne connaissons pas les termes, disait comment les comptes seraient réglés entre le triérarque entrant et le triérarque sortant, au moment de la reprise du service.

Cette organisation était défectueuse en ce qu'elle rendait l'exécution très lente, en ce que l'inégalité des fortunes n'était pas prise en considération, car les plus riches ne contribuaient quelquefois que dans une infime proportion à l'armement d'une galère. Démosthène fit passer un décret qui rendit la perception de l'impôt plus facile et plus conforme à l'équité: tout citoyen dont la fortune était de dix talents (48,395 fr.) devait au besoin fournir à l'État une galère; il en fournissait deux s'il avait vingt talents; mais, quelque considérable que fût sa fortune, on n'exigeait de lui que trois galères et une chaloupe. Les citoyens qui avaient moins de dix talents se réunissaient pour contribuer d'une galère.

L'équipage d'une galère se composait de trois éléments: 1º les rameurs, ναυται, pour la solde desquels l'État remettait des fonds aux triérarques; 2º les matelots, ύπηρίται, qui étaient au choix et à la charge des triérarques; 3º enfin, les soldats de marine, ύπιδάται. D'après les calculs faits par Bœckh sur de nombreux textes épigraphiques, une galère athénienne était montée par environ 170 rameurs, 56 en moyenne sur chaque banc[1]. Les apostoles, Αποστολείς, veillaient à ce que la flotte fût promptement armée; ils pouvaient faire mettre en prison les triérarques qui ne s'acquittaient pas à temps de leurs obligations. Quand une expédition maritime était ordonnée, le peuple d'Athènes insérait ordinairement dans son décret la promesse d'une couronne pour celui des triérarques qui aurait le premier amené sa galère au pied du môle. Les commandants des galères qui cherchaient à se distinguer de leurs rivaux ne négligeaient rien pour avoir les bâtiments les plus légers et les mieux ornés et les meilleurs équipages; ils augmentaient quelquefois à leurs dépens la paye des matelots. Cette émulation, excitée par l'espoir des honneurs et des récompenses, était très avantageuse dans un État dont la moindre guerre épuisait le trésor.

Souvent aussi les flottes répandaient la désolation sur les côtes ennemies, et, revenant chargées de butin, rapportaient plus qu'elles n'avaient coûté. Lorsqu'elles pouvaient s'emparer du détroit de l'Hellespont[2], elles exigeaient de tous les vaisseaux qui faisaient le commerce du Pont-Euxin le dixième des marchandises qu'ils portaient, et cette contribution forcée servait à indemniser en partie la République des dépenses qu'elle avait faites[3].

[1] Bœckh, Attisches Seewesen, p. 120.

[2] Xénophon, Helléniques, I.

[3] Voir au sujet de l'organisation de la marine athénienne: Plaidoyers civils de Démosthène, Apollodore contre Polyclés et pour la couronne triérarchique;—Thucydide, VI, 31;—Barthélemy, Voyage d'Anacharsis, chap. LVI.


CHAPITRE XI
LA PIRATERIE A L'ÉPOQUE DE PHILIPPE II ET D'ALEXANDRE LE GRAND.

La Macédoine, a dit Montesquieu, était presque entourée de montagnes inaccessibles; les peuples en étaient très propres à la guerre, courageux, industrieux, obéissants, infatigables, et il fallait bien qu'ils tinssent ces qualités du climat, puisque encore aujourd'hui les hommes de ces contrées sont les meilleurs soldats de l'empire des Turcs[1].

Philippe II (359-336 av. J.-C.) fut le premier roi de Macédoine qui organisa, au milieu d'immenses difficultés, la puissance de son royaume. Un cercle d'ennemis entourait la Macédoine, et les déchirements intérieurs ouvraient la porte aux étrangers. Philippe s'attacha les Macédoniens en les unissant sous une forte discipline; au dehors, il repoussa les Péoniens, les Illyriens et les Thraces et leur imposa des tributs. Puis, se trouvant trop resserré dans les bornes étroites de son royaume, il voulut l'agrandir sur les débris de la Grèce, et comprit que pour parvenir à son but il lui fallait une marine.

[1] Grandeur des Romains, V.

A cette époque, la mer Égée était le théâtre de brigandages incessants; Athènes ruinée avait perdu l'empire de la mer. Alexandre, tyran de Phères, était, au dire de Xénophon[1], un voleur de grands chemins et pirate sur mer. A la tête de la première flotte que les Thébains équipèrent, Alexandre battait une escadre athénienne et entrait au Pirée. Continuant ses exploits, il pillait Ténos, en vendait les habitants et ravageait les Cyclades. Grâce à la confusion qui existait dans les affaires de la Grèce, les pirates reparaissaient de tous côtés, et lorsqu'ils s'étaient enrichis, pour faire une fin, ils conquéraient quelque ville et s'y déclaraient tyrans. Ce fut ainsi qu'un ancien pirate du nom de Charidémos s'empara sur les côtes d'Asie de Scepsis, de Cébren, d'Ilion, et y régna. Philippe trouva le moment opportun pour s'emparer de l'empire de la mer. Pour réussir dans son projet, mais sous prétexte de nettoyer les mers des pirates qui les infestaient, il équipa une flotte et fit construire des arsenaux où ses officiers exerçaient matelots et pilotes. Il occupa Pydna, sur le golfe Thermaïque, puis Amphipolis qui, par sa position aux bouches du Strymon, ouvrait ou fermait la mer à la Macédoine. Cependant il crut devoir tout d'abord rechercher l'alliance des Athéniens, et leur proposa, en effet, de réunir leurs vaisseaux aux siens pour chasser les corsaires qui troublaient la liberté de la navigation. On fit voir aux Athéniens que Philippe voulait se servir d'eux contre eux-mêmes, qu'à la faveur de cette confédération, il irait suborner leurs alliés, pour les gagner à force d'argent et de promesses, et visiter leurs îles dans le dessein de s'en rendre maître.

[1] Helléniques, VI, 4.

Philippe, voyant ses projets découverts, poussa ses conquêtes par terre. Il prit la ville d'Olynthe, malgré le secours de trente vaisseaux envoyés par les Athéniens sur les exhortations de Démosthène. Il sut profiter habilement des divisions qui avaient armé les villes de la Grèce les unes contre les autres, pour étendre sa puissance. Il ne perdit point de vue sa marine et chercha des places plus avantageuses pour l'établir. Il se fixa sur Héraclée et sur Byzance, deux villes qui lui paraissaient bien situées pour les expéditions navales qu'il méditait. Il en fit le siège, mais Démosthène décida les Athéniens à envoyer aux Byzantins, leurs alliés, un secours de cent vingt galères sous le commandement de Phocion, renforcées encore des vaisseaux de Chio, de Rhodes et d'autres îles. Cette flotte obligea Philippe à lever le siège et à se retirer après avoir perdu la plus grande partie de ses navires.

Ces expéditions malheureuses avaient épuisé les finances du roi de Macédoine. Pour les réparer, il fit le métier de pirate[1]. Il courut les mers avec ses vaisseaux et enleva ainsi cent soixante-dix bâtiments chargés de marchandises dont le butin lui fut d'une grande ressource pour continuer la guerre. Les îles de Thasos et de Halonèse tombèrent en son pouvoir. Il ruina le commerce de toutes les Cyclades, prit et livra au pillage un grand nombre de villes, fit vendre à l'encan les femmes et les enfants, et n'épargna ni les temples, ni les édifices sacrés. De la Chersonèse, il passa en Scythie pour la ravager et couvrir les frais d'une guerre par les profits d'une autre, comme pourrait le faire un marchand.

[1] Justin, IX;—Diodore de Sicile, XVI, 8;—Démosthène, Olynth. II, Phil., I, 46.

Pendant les conquêtes d'Alexandre le Grand, fils de Philippe de Macédoine, les corsaires ne cessèrent pas d'écumer la mer et de commettre mille ravages sur les côtes et dans les îles. Les Perses qui avaient une marine beaucoup plus forte que celle des Macédoniens, encourageaient eux-mêmes la piraterie et le pillage des établissements grecs. Après la défaite de Darius et la ruine de Tyr, la grande ville phénicienne, Alexandre se fit un devoir de rétablir la sécurité sur la Méditerranée. Il chargea ses amiraux Amphothère et Égéloque de nettoyer la mer et d'imposer sa domination dans les îles. Le grand conquérant remplissait ainsi le rôle du vieux Minos. Partout les pirates furent traqués, pris et envoyés au supplice. Le plus célèbre corsaire de cette époque, Dionides, fut fait prisonnier. On le conduisit devant Alexandre qui lui demanda pourquoi il s'était arrogé ainsi l'empire de la mer. «Pourquoi saccages-tu toi-même toute la terre? répondit Dionides.—Je suis roi, dit Alexandre, et tu n'es qu'un pirate.—Qu'importe le nom? reprit Dionides, le métier est le même pour tous deux: Dionides vole des navires et Alexandre des empires. Si les dieux me faisaient Alexandre et toi Dionides, peut-être serais-je meilleur prince que tu ne serais bon pirate!»

En répondant ainsi, Dionides était moins effronté qu'on ne croit: la piraterie n'était-elle pas un métier comme un autre, et, en poursuivant et en punissant Dionides, Alexandre pouvait-il oublier que les antécédents de la maison de Macédoine étaient entachés de piraterie?

Ce ne fut pas seulement en conquérant qu'Alexandre parcourut et soumit une grande partie de l'Asie, chacun de ses actes après la victoire décèle une politique aussi sage qu'habile. Partout il respecta les mœurs, les coutumes et la religion des peuples dont il triomphait. Il chercha surtout à opérer une fusion civilisatrice entre des races différentes. Il forma de grands projets touchant la marine; la mort seule en empêcha l'exécution. Il fonda Alexandrie dans une heureuse situation pour avoir un commerce actif avec les Indes et l'Éthiopie par la mer Rouge et le Nil, et avec l'Europe et l'Afrique par la Méditerranée. Il la plaça entre Tyr et Carthage pour y attirer le commerce de ces deux villes et pour les mieux dominer. Sous les Ptolémées, l'Égypte devint le plus grand marché de l'univers.


CHAPITRE XII
LES CARTHAGINOIS.—TRAITÉS D'ALLIANCE AVEC LES ROMAINS.—LA SICILE.—LES MAMERTINS.

L'histoire dit qu'Alexandre avait résolu de passer de Syrie en Afrique pour abaisser l'orgueil de Carthage, et que, dans ce but, mille vaisseaux plus forts que les galères devaient être construits en Phénicie, avec les bois du Liban, pour porter la guerre dans les possessions carthaginoises.

Fille de Sidon et de Tyr, Carthage avait hérité de l'ardeur aux expéditions maritimes et du génie commercial propres aux Phéniciens. Heureusement située pour la navigation, au milieu des côtes de la Méditerranée, à une égale distance de ses extrémités, elle embrassait le commerce de tout le monde connu. Elle développait les établissements que les Phéniciens avaient déjà créés sur les côtes de l'Afrique et elle en fondait elle-même d'autres. Sur les ordres du Sénat carthaginois, Magon fut chargé de faire le tour de l'Afrique. Cette expédition, célèbre dans les annales de la géographie, dut s'arrêter faute de vivres, entre le 7e et le 8e degré de latitude nord, au golfe de Cherbro, que l'amiral carthaginois appela Corne du Midi (Νοτου Κηρας)[1]. Au nord, les Carthaginois remontèrent l'Atlantique le long de l'Espagne et de la Gaule jusqu'en Angleterre. Dans la Méditerranée, ils occupèrent de bonne heure certaines parties de la Sicile, la Sardaigne, les îles Baléares et l'Espagne.

[1] Le Nord de l'Afrique dans l'antiquité, par Vivien de Saint-Martin.

Les Phéniciens avaient perdu peu à peu la suprématie maritime dans le bassin oriental de la Méditerranée; les rois d'Égypte et d'Assyrie avaient épuisé et ruiné Sidon, Tyr et la Phénicie; la race grecque, plus jeune et plus belliqueuse, leur enleva l'empire de la mer en Orient. Carthage devint, à la suite de ces événements, la capitale d'un nouvel empire maritime phénicien qui s'étendit sur toute la région occidentale de la Méditerranée, de la Sicile et de l'Italie à l'Océan. L'antique race araméenne dont Carthage était fille, nourrissait une haine implacable contre la race grecque. Tout vaisseau étranger surpris dans les eaux de Sardaigne et vers les colonnes d'Hercule par les Carthaginois, était pillé et l'équipage jeté à la mer. C'était un singulier droit des gens, comme dit Montesquieu[1]. On se rappelle que les Phocéens, ayant abandonné leur ville assiégée par l'armée de Cyrus, rencontrèrent la flotte alliée carthaginoise et tyrrhénienne près d'Alalia (Corse), et qu'une bataille navale terrible s'engagea entre ces races ennemies, à la suite de laquelle les Phocéens, après avoir perdu quarante vaisseaux, firent voile pour l'Italie, puis vers la Gaule où ils abordèrent et fondèrent Marseille. Pour lutter avec plus d'avantage contre les Grecs et exercer la piraterie à leurs dépens, les Carthaginois avaient fait une alliance armée, συμμαχια, avec une nation qui excellait aussi dans la marine, l'Étrurie, qui occupait la plus grande partie de l'Italie. Carthage domina en Sardaigne et l'Étrurie en Corse. Une alliance fut aussi conclue entre Carthage et Rome, les deux futures rivales, à l'époque de l'expulsion des rois. L'historien Polybe nous a conservé le texte des deux premiers traités conclus entre les Carthaginois et les Romains. Ce sont deux textes précieux pour l'histoire de la piraterie[2]. Le premier est du temps de Lucius et Junius Brutus et de Marcus Horatius (vers l'an 507 av. J.-C.), consuls créés après l'expulsion des rois:

«A ces conditions, il y aura amitié entre les Romains et les alliés des Romains, les Carthaginois et les alliés des Carthaginois: les Romains ne navigueront pas au delà du Beau-Cap[3], à moins qu'ils n'y soient poussés par la tempête ou par les ennemis. Si quelqu'un est jeté forcément sur ces côtes, il ne lui sera permis de faire aucun trafic, ni d'acquérir autre chose que ce qui est nécessaire aux besoins du vaisseau et aux sacrifices. Au bout de cinq jours, tous ceux qui ont pris terre devront remettre à la voile. Les marchands ne pourront faire de marché valable qu'en présence du crieur et du scribe. Les choses vendues d'après ces formalités seront dues au vendeur sur la foi du crédit public. Il en sera ainsi en Libye et en Sardaigne. Un Romain, abordant dans la partie de la Sicile soumise aux Carthaginois, jouira des mêmes droits que ceux-ci, et il lui sera fait bonne justice. De leur côté, les Carthaginois n'offenseront point les habitants d'Ardée, d'Antium, de Laurentum, de Circée, de Terracine, ni un peuple quelconque des Latins soumis aux Romains. Ils s'abstiendront aussi de nuire aux villes des autres Latins non soumis à Rome, mais s'ils les occupent, ils les lui livreront intactes. Ils ne bâtiront aucun fort dans le Latium, et s'ils y entrent en armes, ils n'y passeront pas la nuit.»

[1] Esprit des lois, XXI, 11.

[2] Polybe, III, 22-26.

[3] Promontorium Hermæum, aujourd'hui Cap Bon ou Ras Adder.

Le second traité (an 345 av. J.-C.) est ainsi conçu: «Entre les Romains et les alliés des Romains, entre le peuple des Carthaginois, des Tyriens, des Uticéens et leurs alliés, il y aura alliance à ces conditions: Que les Romains ne pilleront, ne trafiqueront, ni ne bâtiront de ville au delà du Beau-Promontoire, de Mastie et de Tarseium; que si les Carthaginois prennent dans le pays latin quelque ville non soumise aux Romains, ils garderont l'argent et les prisonniers, mais ne retiendront pas la ville; que si des Carthaginois prennent quelque homme faisant partie des peuples qui sont en paix avec les Romains par un traité écrit sans pourtant leur être soumis, ils ne le feront pas entrer dans les ports romains; que s'il y entre et qu'il soit pris par un Romain, il sera mis en liberté; que cette condition sera aussi observée du côté des Romains; que s'ils font de l'eau ou des provisions dans un pays qui appartient aux Carthaginois, ce ne sera pas pour eux un moyen de faire tort à aucun des peuples qui ont paix et alliance avec les Carthaginois; ... que si cela ne s'observe pas, il ne sera pas permis de se faire justice à soi-même; que si quelqu'un le fait, ce sera regardé comme un crime public; que les Romains ne trafiqueront ni ne bâtiront de ville dans la Sardaigne ni dans l'Afrique; qu'ils ne pourront y aborder que pour prendre des vivres ou réparer leurs vaisseaux; que s'ils y sont jetés par la tempête, ils en partiront au bout de cinq jours; que dans Carthage et dans la partie de la Sicile soumise aux Carthaginois, un Romain aura pour son commerce et ses actions la même liberté qu'un citoyen; qu'un Carthaginois aura le même droit à Rome.»

Nous voilà bien renseignés par ces deux textes précieux sur l'usage que les peuples anciens faisaient de leur puissance maritime. Comme on le voit, deux États contractent une alliance, dans laquelle l'un d'eux, plus fort, s'attribue la part du lion, pour se jeter sur les villes de leurs voisins, les piller et en réduire les habitants en esclavage. C'est bien là le caractère de la piraterie, peu importe que les pirates s'appellent Carthaginois ou Romains, c'est le droit du plus fort qui règne, c'est le pillage de peuple à peuple qui s'exerce contrairement à toutes les notions du droit des gens, encore inconnu, du reste, à une époque où la civilisation était au bas de l'échelle du progrès.

Ces traités font voir que les Romains s'étaient appliqués de bonne heure à la navigation; mais ils sont surtout bien plus intéressants pour nous au point de vue de Carthage, dont ils nous montrent la puissance, les possessions, l'ardeur pour les conquêtes et le pillage, et avant tout l'habileté étonnante et la vigilance patriotique qu'elle mettait à cacher aux autres nations ses relations de commerce et ses établissements lointains, en leur interdisant de naviguer au delà de certaines limites. Chez les Phéniciens, en effet, c'était une tradition d'État de tenir secrètes les expéditions. Un vaisseau carthaginois se voyant suivi dans l'Atlantique par des bâtimens romains, préféra se faire échouer sur un bas-fond, plutôt que de leur montrer la route de l'Angleterre. Le patron du navire parvint à s'échapper du naufrage dans lequel il avait entraîné les Romains, et fut récompensé par le sénat de Carthage[1]. Comme le dit Duruy, l'amour du gain s'élevait jusqu'à l'héroïsme[2].

[1] Strabon, livre III, in fine.

[2] Histoire des Romains, I, p. 349.

Lorsque les Phéniciens de Tyr firent alliance avec Xercès contre la Grèce, les Carthaginois, de leur côté, se jetèrent avec Amilcar sur la Sicile. Mais les envahisseurs furent anéantis le même jour, les Tyriens à Salamine par Thémistocle, et les Carthaginois à Himère par Gélon de Syracuse et Théron d'Agrigente (an 480 av. J.-C.)[1]. Après le désastre d'Himère, dans lequel les Carthaginois perdirent cent cinquante mille hommes, suivant Diodore de Sicile, la plus grande partie des possessions que Carthage avait en Sicile lui fut enlevée. L'empire de la mer que Carthage se partageait avec les Étrusques ne tarda pas à s'écrouler. Anaxilaos, tyran de Rhegium et de Zancle, établit sa flotte en permanence dans le détroit de Sicile, fortifia l'entrée du Phare et barra le passage aux corsaires étrusques[2]. Hiéron, successeur du célèbre Gélon, tyran de Syracuse, détruisit les escadres alliées qui assiégeaient l'antique colonie grecque de Cumes (475 av. J.-C.)[3]. Le grand poète Pindare a chanté cette victoire:

«Fils de Saturne, reçois mes vœux ardents. Contiens dans leur pays les bruyantes armées du Tyrrhénien et du Phénicien, frappés du désordre de leur flotte devant Cumes et des affronts qu'ils ont soufferts quand le maître de Syracuse les dompta sur leurs vaisseaux légers. Il précipita dans les flots leur jeunesse brillante et déroba la Grèce à une servitude onéreuse[4]......» Un casque de bronze, offrande de Hiéron, trouvé dans le lit de l'Alphée, atteste aussi cette victoire[5]. La suprématie maritime passa à Syracuse. Hiéron conquit l'île d'Ænaria (Ischia) pour couper les communications entre les Étrusques du nord et ceux de la Campanie. Voulant achever la destruction des corsaires, il s'empara de la Corse, ravagea les côtes de l'Étrurie et établit sa domination dans l'île d'Æthalie (île d'Elbe).

[1] Hérodote, VII, 145 et suiv.; Diodore de Sicile, XI, 20 et suiv.

[2] Strabon, VII, 1.

[3] Diodore de Sicile, XI, 51.

[4] Pythique, I.

[5] Ce casque se trouve au British Museum.

Les Carthaginois subirent encore de grands revers en Sicile pendant le règne de Denis l'Ancien (405-368 av. J.-C.). Timoléon de Corinthe, appelé par les Syracusains, engagea la plupart des villes de la Sicile à secouer le joug des Carthaginois en se rangeant dans l'alliance de Syracuse. Il vainquit Amilcar sur les bords de la Crimise (aujourd'hui Fiume di Calata-Bellota). Après la mort de Timoléon, Agathocle s'empara du pouvoir. Pendant que les Carthaginois assiégeaient de nouveau Syracuse, Agathocle conçoit le hardi projet de porter la guerre en Afrique. Il passe à travers la flotte ennemie et aborde près de Carthage; là, il brûle tous ses vaisseaux afin de mettre ses troupes dans la nécessité de vaincre ou de mourir. Il bat Bomilcar et Hannon et soumet deux cents villes. Les Carthaginois, effrayés de ses victoires en Afrique, abandonnent le siège de Syracuse. Agathocle, sur ces entrefaites, apprenant que plusieurs villes de la Sicile se liguaient contre lui, revient dans l'île et rétablit son autorité. Il repart avec dix-sept vaisseaux longs, remporte un avantage considérable sur la flotte ennemie et aborde de nouveau en Afrique. Mais ses troupes qui avaient été battues en son absence, se révoltent et l'emprisonnent. Il parvient à s'échapper, s'embarque sur une trirème et gagne la Sicile (307 av. J.-C.). Les soldats découragés égorgent alors ses fils et posent les armes. Agathocle, pour venger ses enfants, inonde Syracuse de sang: tous les parents des soldats de l'armée sont mis à mort. Ses cruautés dont Diodore de Sicile nous a laissé le récit[1], lui attirèrent la haine universelle et des complots fréquents menacèrent sa vie. N'osant plus habiter son palais, il fit la guerre de pirate, ravagea les côtes du Brutium (Calabre), attaqua les îles Lipari, leur imposa de lourds tributs et s'empara du trésor consacré dans le Prytanée à Éole et à Vulcain. Il incendia les navires de Cassandre, roi de Macédoine, qui assiégeait Corcyre; en Italie, il conclut un traité avec les Iapygiens et les Peucétiens qui vivaient de brigandages, d'après lequel il leur fournissait des navires et partageait leurs prises. Il se préparait à croiser sur les côtes de Lybie avec deux cents galères afin de capturer les vaisseaux qui portaient du blé aux Carthaginois, lorsqu'il fut empoisonné par son petit-fils Archagathus et placé sur le bûcher avant même d'avoir rendu le dernier soupir (298 av. J.-C.)[2].

[1] Diodore de Sicile, XX, 71 et suiv.

[2] Diodore de Sicile, XXI, Excerpta.

Agathocle avait recruté un grand nombre de mercenaires étrangers qui portaient le nom de Mamertins, ou dévoués au dieu Mars. C'était l'usage parmi les peuples italiens dans les temps de calamités, de vouer aux dieux ce qu'ils appelaient «un printemps sacré», c'est-à-dire de leur consacrer tous les produits du printemps. Les jeunes gens compris dans ce vœu quittaient leur pays à l'âge de vingt ans, et allaient vendre leur sang à qui voulait le payer. A la mort d'Agathocle, les Mamertins se révoltèrent et quittèrent Syracuse. Arrivés au détroit, ils furent accueillis par les Messiniens comme amis et comme alliés. Mais, pendant la nuit, les Mamertins égorgèrent les habitants dans leurs maisons et forcèrent les femmes et les filles à les épouser. Ils donnèrent à Messine le nom de «ville Mamertine». De ce poste, ces infâmes pillards infestèrent l'île entière[1].

Syracuse était en pleine guerre civile, les Carthaginois profitèrent du désordre pour l'assiéger de nouveau. Les habitants appelèrent à leur secours Pyrrhus, roi d'Épire, alors en guerre avec la république romaine au sujet de Tarente. L'intérêt commun réunit encore à cette époque Rome et Carthage qui conclurent un troisième traité d'alliance offensive et défensive (276 avant J.-C.). Il y fut stipulé qu'aucune des deux nations ne négocierait avec Pyrrhus sans le concours de l'autre, et que si l'un des deux peuples était attaqué, l'autre serait obligé de lui porter secours. Les auxiliaires devaient être payés par l'État qui les enverrait; Carthage s'engageait à fournir les vaisseaux pour le transport des troupes. En cas de besoin, elle enverrait aussi des bâtiments de guerre, mais les équipages ne débarqueraient que du consentement des Romains[2].

[1] Diodore de Sicile, XXI, Excerpta;—Polybe, I, 1.

[2] Polybe, III, 22 et suiv.

Pyrrhus remporta plusieurs victoires éclatantes, éprouva ensuite un échec devant Lilybée et abandonna la Sicile, en s'écriant: «O le beau champ de bataille que nous laissons aux Carthaginois et aux Romains[1]!» Dès qu'il fut parti, les troupes syracusaines choisirent pour roi Hiéron II qui, par sa sagesse et son courage, sut empêcher les Carthaginois d'étendre leurs conquêtes. Pyrrhus avait prévu avec raison les guerres puniques qui commencèrent, en effet, à l'occasion de la possession de la Sicile. Pour lutter contre Carthage, Rome comprit qu'elle devait créer une grande force navale; elle se mit à l'œuvre avec une étonnante activité, comme nous le verrons bientôt. Mais auparavant il est intéressant de rechercher les origines de la navigation en Italie et d'étudier la marine la plus ancienne de cette contrée, celle des Étrusques. Nous verrons qu'en Italie, comme en Grèce, la marine à son berceau n'était destinée qu'à la piraterie. Le peuple maritime, par excellence, les Étrusques étaient les plus habiles pirates de la péninsule.

[1] Plutarque, Vie de Pyrrhus.


CHAPITRE XIII
LES ÉTRUSQUES.—LES LIGURES.

La lumière n'est pas encore faite sur l'origine des Étrusques. D'où venaient-ils? Les anciens eux-mêmes l'ignoraient. Les Grecs les désignaient sous le nom de Tyrrhènes ou Tyrrhéniens, et les Latins sous celui de Tusci (Turci, nom dérivé de Turrhènes[1]). Les Grecs parlaient souvent de la mer tyrrhénienne et de la trompette tyrrhénienne à forme recourbée. Ils appelaient souvent aussi ce peuple les Pélasges Tyrrhènes et le confondaient avec les Pélasges. Denys d'Halicarnasse affirme, au contraire, que ces deux peuples vivaient ensemble, mais qu'ils constituaient des races différentes, présentant une situation que nous pourrions assimiler à celle des Gallo-Romains par exemple. La question de l'origine des Étrusques ne sera résolue que le jour où la clef de leur langue sera retrouvée[2]. Quant à leur alphabet, on peut considérer comme certain qu'il dérive de l'alphabet grec archaïque. MM. Ottfried Muller, Steub, Mommsen, Maury, ont prouvé que les Étrusques reçurent des Grecs l'écriture. C'était l'opinion de Tacite[3].

[1] Les deux r se remplaçaient fréquemment par sc, ainsi l'on disait Pyrscus, pour Pyrrhus.

[2] La découverte de la ville biblique de Chétus, capitale des Hétéens, faite récemment et quelques mois avant sa mort, par le savant anglais G. Smith, éclaircira peut-être le problème de l'origine des Étrusques.

[3] Annal., XI, 14.

Les Étrusques ne connaissaient pas les arts avant l'arrivée des colons grecs; ils se formèrent sous la direction de ces derniers, mais leurs œuvres ont conservé un cachet original, et plusieurs de leurs représentations, telles que celles de certaines divinités et de femmes ailées, leur sont essentiellement propres et nationales.

Quoi qu'il en soit, le peuple que les Grecs désignaient sous le nom de Tyrrhéniens a précédé comme puissance maritime les Grecs et les Phéniciens eux-mêmes. Ces Tyrrhéniens passaient pour des écumeurs de mer; les anciens les appelaient «les farouches Tyrrhéniens». Une tradition dont j'ai parlé rapportait que les Argonautes les auraient déjà rencontrés sur les mers et que Bacchus aurait été fait prisonnier par ces pirates tyrrhéniens. Nous les avons vus aussi dans leurs tentatives d'invasion en Égypte sous les dix-neuvième et vingtième dynasties.

Le centre de l'empire tyrrhénien ou étrusque était la contrée qui s'étend entre l'Arno, l'Apennin et le Tibre, qui aujourd'hui encore conserve le nom de Toscane. Les Étrusques étaient constitués en douze cités avec un chef «lucumo». Cette constitution avait le même caractère que celle de la société ionienne, qui représente le mieux les traditions pélasges. De ces douze villes, appelées par Tite-Live «les têtes de la nation[1]», partirent des colonies qui étendirent la puissance des Étrusques. Il y eut une Étrurie dans le bassin du Pô dont les villes les plus célèbres furent Adria, qui donna son nom à la mer Adriatique, Felsina et Mantua. Au delà du Tibre, Fidènes, Crustuminia et Tusculum, colonisées, ouvrirent aux Étrusques la route vers les pays des Volsques et des Rutules, qui furent assujettis[2], et vers la Campanie, où, 800 ans avant notre ère, se forma une nouvelle Étrurie dont Vulturnum, Nola, Acerræ, Herculanum et Pompeï furent les principales cités. Enfin, les Étrusques, possesseurs de vastes rivages et de ports nombreux, dominèrent dans les deux mers italiennes, dont l'une portait leur nom même «Tuscum mare», et l'autre celui d'une de leurs colonies. Ils formèrent aussi des établissements dans les îles voisines, notamment en Corse et en Sardaigne; ils occupèrent même une partie de l'Espagne, car le nom de Tarago (Aragon) est étrusque. Au temps de la fondation de Rome, ils avaient, selon Tite-Live[3], rempli du bruit de leur nom la terre et la mer dans toute la longueur de l'Italie, depuis les Alpes jusqu'au détroit de Sicile.

Des ports de Luna, de Pise, de Télamone, de Gravisca, de Populonia, de Pyrgi, partaient des navires qui allaient faire le négoce et la course depuis les colonnes d'Hercule jusque sur les côtes de l'Asie-Mineure et de l'Égypte[4]. Les Étrusques étaient de grands métallurgistes; ils exploitèrent d'une manière savante les mines de la Maremme et de l'île d'Elbe. Leurs œuvres d'art en bronze surtout, qui excitent encore notre admiration, étaient fort recherchées dans l'antiquité. L'histoire nous apprend qu'à l'époque de la deuxième guerre punique, la ville de Populonia fournit à Scipion l'Africain tout le fer dont il avait besoin pour son expédition contre Carthage[5].

[1] V, 33.—Ces 12 cités ne sont énumérées nulle part, mais c'étaient probablement Clusium, Perusia, Cortona, Vétulonium, Volaterra, Arretium, Tarquinii, Rusellæ, Falerii, Cære, Veii, Volsinii.

[2] Velleius Paterculus, I, 7.

[3] I, 2; V, 33.

[4] Duruy, Histoire des Romains, I, 2.

[5] Tite-Live, III, VIII.

Enclins à la violence et au pillage, les Étrusques furent l'effroi des Hellènes, pour qui le grappin d'abordage était d'invention tyrrhénienne. Corsaires audacieux et féroces, ils se postaient sur le cap escarpé de Sorrente et sur le rocher de Capri, d'où ils commandaient tout le golfe de Naples et la mer tyrrhénienne, pour y guetter une proie à saisir au passage. Toutes les peuplades de l'Italie primitive, du reste, vivaient de brigandage. Le soir, des feux étaient allumés le long des côtes pour attirer les navigateurs comme dans un port, et aussitôt descendus à terre, les malheureux étaient massacrés et leur cargaison était pillée et emportée dans des bourgs fortifiés, oppida, placés au sommet d'un rocher presque inaccessible. Ces populations ont conservé les mêmes instincts, et il n'y a pas longtemps qu'elles guettaient encore les navires ou les barques qui se réfugiaient, en cas de mauvais temps, dans les criques de la côte, et s'en emparaient. Elles faisaient même des prières pour que les naufrages fussent nombreux sur leurs rivages.

J'ai dit que Carthage jugea prudent de faire avec l'Étrurie, puissante sur mer, une alliance armée pour lutter contre l'envahissement de la race hellénique, et que l'empire maritime tusco-carthaginois s'écroula après les désastres des Carthaginois en Sicile et la défaite des Étrusques devant Cumes (475 av. J.-C.). L'Étrurie, menacée de tous côtés et dépourvue de lien politique serré et fort, succomba sous les coups de Rome, qui livra ses villes opulentes au pillage. Devenue province romaine, elle ne joua plus aucun rôle politique, et quand Tibérius Gracchus la traversa au retour de Numance, il fut effrayé de sa dépopulation.

Au nord de l'Étrurie, le long des côtes de l'Italie et d'une partie de celles de la Gaule, vivaient des peuples connus sous le nom de Ligures et dont l'origine est aussi mystérieuse que celle des Étrusques et fait encore le sujet de savantes controverses entre les historiens. Sur les côtes où ils étaient divisés en petites nations, Apuans, Ingaunes, Intémèles, Védiantiens, etc., ils vivaient de la pêche, du commerce, le plus souvent même de la piraterie, qui alors était en honneur. Dès que la tempête commençait à troubler les mers, ces hardis corsaires mettaient à flot leurs barques ou radeaux, soutenus par des outres, et tombaient sur les navires étrangers. Gênes était leur port principal; ils y avaient des chantiers de constructions navales, des arsenaux et un marché national. Ils infestèrent souvent les côtes d'Étrurie et d'Italie, où les anciens les redoutaient comme des hommes «rudes, farouches, fourbes, perfides et intéressés[1]». Les Phocéens de Marseille furent leurs premiers adversaires. Après avoir, eux aussi, longtemps exercé la piraterie[2], les Massaliotes s'organisèrent en nation maritime de premier ordre. Ils enlevèrent aux Ligures une partie de leur territoire et y fondèrent les colonies de Tauroentium (La Ciotat), Olbia (Hyères), Antipolis (Antibes), Nicæa (Nice), etc. Ils livrèrent de nombreux combats aux Ligures et aux Ibères, leurs rivaux sur mer. Alliés avec Rome, les Phocéens parvinrent à donner la sécurité aux navigateurs. Les Ligures se retirèrent dans les montagnes, où ils résistèrent pendant un demi-siècle aux Romains.

[1] «Salyes atroces, Ligyes asperi,» Festus Avienus, Ora maritima, V, 691 et 609;—Virgile, Géorg., II, 168;—Diodore, IV, 20, V, 39;—Strabon, VI, VI, 4.—Sur les Ligures, voir la Gaule romaine, t. II, ch. II, par E. Desjardins, et les notes.

[2] Piscando, mercando, plerumque etiam latrocinio maris, quod illis temporibus gloriæ habebatur, vitam tolerabant, Justin, XL. III, 33.


CHAPITRE XIV
ROME ET LA PIRATERIE.

Les Romains portèrent bien plus tôt qu'on ne le croit communément leur attention du côté de la mer. Exposés à manquer de grains à la suite d'une mauvaise récolte ou des ravages de l'ennemi, ils durent songer à profiter d'un fleuve dont leur ville commandait les deux rives jusqu'à la mer à quelques lieues plus bas. Rome offrait une escale facile aux bateliers descendus par le Tibre supérieur ou l'Anio, et un refuge avec un bon ancrage aux navires poussés par la tempête ou fuyant devant les pirates de la haute mer. Bien que la langue latine soit très pauvre de son propre fonds en termes de navigation et de marine, et qu'elle ait dû emprunter à la Grèce les mots de cette nature, on peut cependant citer quelques expressions qui sont purement latines: velum, la voile, malus, le mât, antenna, la vergue[1].

[1] Les autres termes: gubernare, ancora, proro, anquina, nausea, aplustre, sont grecs.

Rome suivit, dès une époque très rapprochée de sa fondation, l'exemple que lui donnaient la grande Grèce, les Étrusques, ses voisins, et dans le Latium même, les Antiates, marins redoutés. Le port d'Ostie fut en effet construit dès le sixième siècle par Ancus Marcius[1]. Les anciens traités avec Carthage, conservés par Polybe, bien que peu favorables aux Romains, montrent bien que la nation romaine faisait déjà, aux premiers âges de la république, un commerce actif non seulement avec la Sicile et la Sardaigne, mais encore avec Carthage et ses colonies d'Afrique. Cependant les Romains n'osèrent pas, pendant toute cette période ancienne, se hasarder contre les flottes des Grecs qui dévastaient les côtes de l'Italie. Le brigandage sur terre et la piraterie sur mer s'exerçaient en même temps. Les Gaulois et les autres populations de l'Apennin erraient par les plaines et les côtes maritimes qu'ils livraient au pillage. La mer était infestée des flottes grecques. Plusieurs fois les brigands de mer en vinrent aux prises avec les brigands de terre[2]. Rome fut enfin obligée d'entreprendre une expédition contre Antium dont les habitants lançaient des navires armés en guerre pour faire la piraterie: Déjà, un chef des corsaires de ces parages, Posthumius, qui pillait les côtes de la Sicile, avait été pris par Timoléon et mis à mort (339 av. J.-C.)[3]. Rome attaqua Antium avec une grande vigueur; la ville fut emportée d'assaut. Après cette victoire, elle interdit la mer aux Antiates, interdictum mari Antiati populo est; une partie des navires conquis fut conduite dans les arsenaux romains, une autre fut brûlée, et de leurs éperons (rostra) on para la tribune aux harangues élevée dans le forum et qui porta depuis lors le nom de Rostres (338 av. J.-C.)[4].

Vingt-huit ans après la prise d'Antium, le tribun Decius Mus[5] fit créer deux magistrats appelés duumvirs qui furent chargés de veiller à l'armement des vaisseaux destinés à ravager les côtes. Ainsi les Romains organisaient la piraterie à leur tour et à leur profit. L'équipage de la flotte, sous le commandement de P. Cornélius, fit une descente en Campanie et livra au pillage le territoire de Nuceria, d'abord dans la partie la plus voisine de la côte afin de pouvoir regagner sûrement les vaisseaux; mais entraînés par l'appât du butin, les Romains s'avancèrent trop loin et donnèrent l'éveil aux habitants. Cependant il ne se présenta personne contre eux, alors que, dispersés de toutes parts dans la campagne, ils auraient pu être entièrement exterminés, mais, comme ils se retiraient sans précaution, des paysans les atteignirent à peu de distance des navires, leur enlevèrent leur butin et en tuèrent un certain nombre[6]. Comme on le voit, Rome exerçait la piraterie à l'instar des autres nations.

[1] Tite-Live, I, 33.

[2] Id., VII, 25.

[3] Diodore de Sicile, XVI, 82.

[4] Tite-Live, VIII, 14;—Florus, I, 11.

[5] Tite-Live, IX, 30.

[6] Tite-Live, IX, 33.

La guerre contre les Tarentins eut pour cause un débat maritime. Une petite escadre romaine croisait dans le golfe de Tarente; un jour que le peuple de cette ville célébrait des jeux dans un théâtre qui dominait la mer, quelques-uns des vaisseaux romains apparurent à l'entrée du port. Le démagogue Philocharis s'écria que ces navires menaçaient la ville et que, d'après le texte des anciens traités, les Romains ne pouvaient naviguer par le détroit de Sicile au delà du promontoire de Lacinium[1]. A ces mots, la foule se précipita vers les galères, en coula quatre dans le port et en prit une cinquième. Le duumvir navalis périt et les matelots furent réduits en esclavage. Rome envoya des ambassadeurs pour demander réparation, mais l'ambassade fut un sujet de risée de la part du peuple de Tarente à cause du costume et du langage romains. Un Tarentin souilla même la robe de l'ambassadeur Posthumius. Comme la foule riait, le Romain s'écria: «Riez tant que vous voudrez, mais vous pleurerez bientôt, car les taches de cette robe seront lavées dans votre sang[2].» Rome fit marcher immédiatement une armée contre Tarente qui appela le roi Pyrrhus à son secours. Rome de son côté fit avec Carthage le traité d'alliance de l'année 276 dont j'ai parlé.

[1] Là se trouvait le temple de Junon Lacinienne au S.-E. de Crotone.

[2] Denys d'Halicarnasse, Excerpta.

C'est encore dans les pillages et les violences de peuple à peuple, en dehors de toute espèce de droit des gens, que l'on peut retrouver l'origine de la grande lutte entre Rome et Carthage. Ces deux villes, étendant chacune de leur côté leur domination, ne devaient pas tarder à rompre les traités qui les avaient unies dans la nécessité d'une défense commune et à se disputer la possession de la Sicile et de la suprématie maritime. Manifestation évidente de la jalousie et de la haine existant entre deux peuples ayant des intérêts de commerce et des besoins de conquête en complète opposition, la piraterie et les autres actions contraires au droit des gens ont toujours précédé l'état légal de guerre.

Les Mamertins, ces infâmes pillards furent la cause de la guerre qui éclata entre Carthage et Rome. Une légion romaine, commandée par le tribun militaire Decius Jubellus, Campanien d'origine, imita l'abominable trahison des Mamertins à Messine. Elle tenait garnison à Rhegium, de l'autre côté du détroit. Elle égorgea un jour les habitants de cette ville, s'empara de leurs biens, s'installa comme si Rhegium eût été pris d'assaut, et s'y maintint grâce aux secours que lui donnèrent les Mamertins (268 av. J.-C.)[1].

[1] Diodore de Sicile, Excerpta, XXII.

Ces bandits se soutinrent réciproquement, et les Mamertins devinrent un sujet d'inquiétude et de crainte pour les Syracusains et les Carthaginois qui se partageaient la possession de la Sicile. Il faut dire à l'honneur de Rome, qu'elle punit la perfidie de la légion de Decius. Le siège fut mis devant Rhegium et l'armée romaine passa au fil de l'épée le plus grand nombre de ces traîtres, Campaniens pour la plupart, qui, prévoyant leur sort, se défendirent avec furie. Trois cents furent faits prisonniers; ils furent amenés à Rome, conduits sur le marché par les préteurs, battus de verges et mis à mort. Rome rendit aux habitants de Rhegium leur ville et leur territoire.

Quant aux Mamertins, privés d'auxiliaires, ils ne furent plus en état de résister aux forces de Hiéron de Syracuse. La division se mit entre eux: les uns livrèrent la citadelle aux Carthaginois, les autres envoyèrent à Rome une ambassade pour offrir la possession de leur ville au peuple romain et le presser de venir à leur secours.

L'affaire mise en délibération dans le Sénat fut envisagée sous deux points de vue opposés. D'un côté, il paraissait indigne des vertus romaines de protéger, en défendant les Mamertins, des brigands semblables à ceux qu'on avait punis si sévèrement à Rhegium; de l'autre, il semblait important d'arrêter les progrès des Carthaginois qui, maîtres de Messine, le seraient bientôt de Syracuse et de la Sicile entière, et qui, ajoutant cette conquête à leurs anciennes possessions de Sardaigne, d'Afrique et d'Espagne, menaçaient de toutes parts les côtes de l'Italie. Le Sénat n'osa prendre aucune décision, il renvoya l'affaire au peuple qui, accablé par les expéditions incessantes de Rome contre les nations voisines, trouva l'occasion bonne de réparer ses pertes et s'empressa de voter la guerre.

Le consul Appius Claudius vint s'établir à Rhegium, à la tête d'une grosse armée. C'est en vain que Carthage, indignée de la conduite de son ancienne alliée, déclare que pas une barque romaine ne passera le détroit et que pas un soldat romain ne se lavera dans les eaux de la Sicile, Appius, profitant d'une nuit obscure, passe le détroit avec 20,000 hommes sur des radeaux formés de troncs d'arbres et de planches grossièrement jointes, appelés caudices et caudicariæ naves. Le succès de cette audacieuse entreprise immortalisa Appius qui reçut le surnom de Caudex (264 av. J.-C.). Telle fut l'origine des guerres puniques[1].

[1] Polybe, I, 1;—Diodore de Sicile, Excerpta, XXIII.

Carthage ne pouvait être attaquée que sur mer, Rome le comprit et résolut d'organiser une grande force navale. Jusqu'à cette époque, les Romains n'avaient fait usage que de vaisseaux marchands[1]. Le Sénat ordonna la construction d'une flotte de ligne, composée de vingt trirèmes et de cent quinquirèmes. La chose ne fut pas peu embarrassante. Les Romains n'avaient point d'ouvriers qui sussent la construction de ces bâtiments à cinq rangs de rames, et personne dans l'Italie ne s'en était encore servi. On prit pour modèle une pentère carthaginoise[2] échouée sur la côte. Cette heureuse capture fut mise à profit en toute hâte. Les travaux furent poussés avec tant d'activité que deux mois après qu'on eut porté la hache dans les forêts, cent soixante vaisseaux furent à l'ancre sur le rivage[3]. Il ne manquait plus que des marins, la discipline romaine les eut bientôt formés. Pendant que les navires étaient encore dans les chantiers, les recrues qui devaient les monter (socii navales) s'habituaient sur terre à faire avec des rames tous les mouvements de la manœuvre[4]. Aussi dès que les navires furent équipés, ils n'eurent besoin que de s'exercer quelques jours sur la mer, le long des côtes, avant de se diriger vers la Sicile à la rencontre des Carthaginois. Duilius conduisait cette flotte (260 av. J.-C.); mais ses vaisseaux lourdement construits, et son équipage trop inexpérimenté ne pouvaient lutter contre la flotte carthaginoise, la première du monde. Le général romain n'obtint la victoire qu'en transformant le combat en un combat de terre: un énorme harpon de fer appelé corbeau (corvus) accrochait un vaisseau ennemi et le tirait violemment contre le vaisseau romain. Aussitôt un pont était jeté et le légionnaire l'emportait sur le pilote carthaginois dont la science et l'habileté dans l'art naval devenaient inutiles.

[1] Leroy, Marine des anciens, t. XXXVIII des Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

[2] Synonyme de quinquiremis, Polybe, I.

[3] Florus, II.

[4] Polybe, I.

Le récit des guerres puniques serait en dehors de notre sujet; la piraterie fut remplacée par l'état de guerre. Cette lutte implacable entre deux nations se termina par la ruine de la grande cité africaine (146 av. J.-C.); mais dès la fin de la première guerre punique Rome avait enlevé à Carthage l'empire de la mer, à la suite de la victoire navale des îles Égates (242 av. J.-C.); la Sicile, la Corse et la Sardaigne étaient tombées en son pouvoir. La plus grande puissance maritime de l'occident succombait; l'empire de la mer passait à Rome. Allait-elle l'exercer? Il ne le semble pas. Les Romains en vérité n'étaient pas des marins; s'ils avaient vaincu les Carthaginois c'est que ceux-ci, trop confiants dans leur supériorité, avaient depuis longtemps négligé leur marine militaire et n'équipaient leurs flottes qu'avec des soldats et des matelots tous mercenaires, sans courage et sans zèle pour la patrie. L'histoire ne nous apprend-elle pas en effet que ces mercenaires se révoltèrent et soutinrent pendant plus de trois ans (241-238 av. J.-C.) cette «guerre inexpiable» qui mit Carthage à deux doigts de sa perte. Rome, au contraire, était brûlante de patriotisme; ses flottes étaient-elles détruites par l'ennemi ou par la tempête, immédiatement elle en reconstruisait d'autres plus fortes encore. Ses généraux eurent l'immense habileté de transformer le combat naval en un combat de terre, grâce à l'invention du corbeau. Après chaque victoire, Rome avait donné l'ordre à Carthage de brûler ses vaisseaux, mais la guerre finie, elle laissait sa flotte pourrir dans le port. Rome se souciait peu de remplacer les puissances maritimes, il lui semblait suffisant de posséder les rivages pour que la mer lui appartînt. Ce fut là une grave erreur, la politique romaine livra la mer aux pirates. Qui le prouve mieux que ce singulier hommage rendu à Scipion l'Africain par des pirates? Le vainqueur des Carthaginois, retiré des affaires publiques, vivait dans le repos à sa campagne de Literne, quand le hasard y conduisit à la fois plusieurs chefs de pirates, curieux de le voir. Persuadé qu'ils venaient dans l'intention de lui faire quelque violence, Scipion plaça une troupe d'esclaves sur la terrasse de sa maison, aussi résolu que bien préparé à repousser les brigands. A la vue de ces dispositions, les pirates renvoyèrent leurs soldats, quittèrent leurs armes, et, s'approchant de la porte ils crièrent à Scipion que loin d'en vouloir à sa vie, ils venaient rendre hommage à sa vertu; qu'ils ambitionnaient comme un bienfait du ciel le bonheur de voir de près un si grand homme, qu'ils le priaient donc de se laisser contempler en toute assurance. Ces paroles furent portées à Scipion qui fit ouvrir les portes et introduire les pirates. Ceux-ci, après s'être inclinés religieusement sur le seuil de la maison, comme devant le plus auguste des temples et le plus saint des autels, saisirent avidement la main de Scipion, la couvrirent de baisers, et, déposant dans le vestibule des dons pareils à ceux que l'on consacre aux dieux immortels, ils s'en retournèrent heureux de l'avoir vu. «Qu'y a-t-il de plus grand que cette majesté qui émerveilla des brigands?» s'écrie Valère Maxime[1]. Mais, si l'on va au fond des choses, on est bien tenté de trouver cet hommage quelque peu suspect. Que de reconnaissance les pirates ne devaient-ils pas à celui qui avait brûlé la flotte carthaginoise et détruit la plus grande et la seule puissance maritime d'alors! Depuis la ruine de Carthage, la Méditerranée était au pouvoir de la piraterie, et il fallut que Rome entreprît contre elle une lutte acharnée.

[1] II, X, 2.


CHAPITRE XV
GUERRES DE ROME CONTRE LA PIRATERIE.—L'ILLYRIE.—LA REINE TEUTA.—DÉMÉTRIUS DE PHAROS.—GENTHIUS.

La première expédition que Rome organisa contre les pirates est connue dans l'histoire sous le nom de guerre d'Illyrie. Depuis les temps les plus reculés, les peuples que les anciens désignaient sous la dénomination d'Illyriens, de Triballes, d'Épirotes, d'Arcananiens et de Liburniens, et qui occupaient les régions que nous appelons l'Istrie, l'Illyrie, la Dalmatie et l'Albanie, si remarquables par leurs golfes profonds, leurs îles nombreuses et dans les parages desquelles la navigation est souvent difficile et dangereuse à cause des bourrasques qui s'y font sentir, passaient pour de redoutables pirates. Les maîtres de Scodra[1] exerçaient en grand la piraterie; leurs nombreuses escadres de légères birèmes, les fameux vaisseaux liburniens, battaient partout la mer, portant sur les eaux et sur les côtes la guerre et le pillage[2].

[1] Scutari (Albanie).

[2] Appien, De rebus illyricis, III.

Denys l'Ancien, après avoir ravagé les côtes du Latium et de l'Étrurie, pillé le temple d'Agylla et volé à la statue de Jupiter son manteau d'or massif, qu'il remplaça par un manteau de laine, l'autre étant trop froid en hiver et trop lourd en été, s'avança jusque dans les eaux liburniennes et fit alliance avec ses rivaux en déprédations qui lui cédèrent l'île d'Issa, excellente position maritime.

Pendant que Rome et Carthage se disputaient la Sicile, les Illyriens couvrirent de leurs vaisseaux la mer Adriatique et opérèrent des incursions dans toutes les villes grecques voisines. Corcyre, Leucadie, Céphallénie, se virent tour à tour désolées par ces audacieux corsaires. Il n'y avait point de flotte qui pût résister à leurs légers navires, flexibles à tous les mouvements de la rame[1], habiles à l'attaque comme à la fuite, et montés par des aventuriers que les rois d'Illyrie accueillaient avec empressement dans leurs ports quand on les reconnaissait au loin, traînant à leur remorque des vaisseaux capturés et chargés de riches dépouilles. La puissance de ces pirates s'était surtout développée sous le règne d'Agron et sous celui de sa femme Teuta qui lui succéda sur le trône. Dans une de leurs expéditions, les Illyriens battirent les Étoliens et les Achéens et s'emparèrent de la ville de Phénice, la place la plus forte et la plus puissante de tout l'Épire et dont ils rapportèrent un butin immense[2]. Dans leurs courses continuelles, les pirates illyriens enlevèrent plusieurs fois des négociants italiens à la hauteur du port de Brindes et en firent périr quelques-uns. Le Sénat négligea les plaintes nombreuses qui s'élevèrent à cette occasion[3]. Mais bientôt vint se joindre un motif politique. Les Illyriens attaquèrent l'île d'Issa, soumise alors à Démétrius de Pharos qui envoya une ambassade à Rome, pour demander aide et secours et pour la supplier de faire cesser la piraterie dans la mer Adriatique.

[1] Velocibus levibusque navigiis, Appien, De rebus illyricis, III.

[2] Polybe, II, 1.

[3] Polybe, II, 2.

Le Sénat dépêcha Caïus et Lucius Coruncanius qui demandèrent audience à la reine Teuta. Les ambassadeurs se plaignirent des torts que les négociants italiens avaient soufferts de la part des corsaires illyriens. La reine les laissa parler sans les interrompre, affectant des airs de hauteur et de fierté. Quand ils eurent fini, sa réponse fut qu'elle tâcherait d'empêcher que la république n'eut dans la suite le sujet de se plaindre de son royaume en général; mais que ce n'était pas la coutume des rois d'Illyrie de défendre à leurs sujets d'aller en course pour leur utilité particulière. A ces mots, la colère s'empare du plus jeune des ambassadeurs qui s'écrie avec indignation: «Chez nous, reine, une des plus belles coutumes est de venger en commun les torts faits aux particuliers, et nous ferons, s'il plaît aux dieux, en sorte que vous vous portiez bientôt de vous-même à réformer les coutumes des rois illyriens.» La reine prit cette réponse en très mauvaise part. Elle en fut tellement irritée que, sans égard pour le droit des gens, elle fit poursuivre les ambassadeurs et tuer celui qui l'avait offensée. Cléemporus, envoyé par les Issiens, tomba aussi sous la hache des Illyriens. Les commandants des vaisseaux furent brûlés vifs, et le reste ne dut son salut qu'à la fuite[1].

[1] Polybe, II, 2;—Florus, II, V, Bellum illyricum;—Appien, VII.

Grande fut l'indignation à Rome, à la nouvelle de cet odieux attentat; le Sénat fit immédiatement des préparatifs de guerre, leva des troupes et équipa une flotte.

Pendant ce temps, Teuta augmenta le nombre de ses vaisseaux et lança des pirates contre la Grèce. Une partie passa à Corcyre, l'autre mouilla à Épidamne, sous prétexte d'y prendre de l'eau, mais en réalité dans le dessein d'enlever la ville par surprise.

Voici, en effet, comment les choses se passèrent. Les Épidamniens laissèrent imprudemment et sans précaution entrer les Illyriens dans la ville. Ces pirates ont retroussé leurs vêtements, ils portent un vase à la main comme pour prendre de l'eau, mais ils y ont caché un poignard. Ils égorgent aussitôt la garde de la porte et se rendent maîtres de l'entrée. Des renforts accourent promptement des vaisseaux et il leur est aisé de s'emparer de la plus grande partie des murailles. Mais les habitants, quoique pris à l'improviste, se défendent avec tant de vigueur que les Illyriens, après avoir longtemps disputé le terrain, sont enfin obligés de se retirer. Ils mettent à la voile et cinglent droit à Corcyre, descendent à terre et entreprennent d'assiéger la ville. L'épouvante s'y répandit; telle était la réputation des Illyriens qu'on se crut dans la nécessité pressante d'implorer l'assistance des Achéens et des Étoliens. Il se trouva en même temps chez ces peuples des ambassadeurs des Apolloniates et des Épidamniens qui priaient instamment qu'on les secourût et qu'on ne souffrît point qu'ils fussent chassés de leur pays par les Illyriens. Ces demandes furent favorablement écoutées. Les Achéens avaient sept vaisseaux de guerre; on les équipa et on les mit à la mer. On comptait bien faire lever le siège de Corcyre, mais les Illyriens qui avaient reçu sept vaisseaux des Arcananiens, leurs alliés, se portèrent au-devant des Achéens et leur livrèrent bataille auprès de Paxos. Les Arcananiens avaient en tête les Achéens, et, de ce côté, le combat fut égal, on se retira de part et d'autre. Quant aux Illyriens, ils lièrent leurs vaisseaux quatre à quatre et s'approchèrent ainsi de leurs adversaires. Ils semblaient d'abord ne pas vouloir se défendre et ils prêtaient le flanc aux attaques. Mais, quand on se fut joint, grand fut l'embarras des autres, accrochés qu'ils étaient par ces vaisseaux liés ensemble et suspendus aux éperons des leurs. Alors les Illyriens sautèrent sur les navires et en accablèrent les défenseurs par leur grand nombre. Ils prirent quatre galères à quatre rangs de rames et en coulèrent à fond une de cinq rangs avec tout l'équipage. Ceux qui avaient à lutter contre les Arcananiens, voyant que les Illyriens avaient le dessus, cherchèrent leur salut dans la légèreté de leurs vaisseaux, et, heureusement poussés par un vent frais, ils rentrèrent dans leur port sans courir de danger sérieux. Cette victoire enfla beaucoup la hardiesse des Illyriens qui continuèrent le siège de Corcyre. Les assiégés tinrent ferme pendant quelques jours, mais enfin ils traitèrent, reçurent garnison et avec elle Démétrius de Pharos. De Corcyre, les Illyriens retournèrent reprendre le siège d'Épidamne.

C'était alors, à Rome, le temps d'élire les consuls (229 avant J.-C.). Cn. Fulvius, ayant été choisi, eut le commandement de l'armée navale, et Aulus Posthumius, son collègue, celui de l'armée de terre. Fulvius voulait d'abord cingler droit à Corcyre, dans l'espoir d'arriver à temps pour la secourir; mais, quoique la ville fût rendue, il suivit néanmoins son premier dessein, tant pour connaître au juste ce qui s'était passé que pour s'assurer de ce qui avait été mandé à Rome par Démétrius de Pharos. Celui-ci, en effet, dans la crainte de se voir enlever le gouvernement de Corcyre au cas d'une guerre avec les Romains, crut gagner leur bienveillance en leur faisant savoir qu'il leur livrerait Corcyre et tout ce qui était en son pouvoir. Les Romains débarquèrent en conséquence dans l'île, et y furent bien reçus. Sur l'avis de Démétrius, on leur abandonna la garnison illyrienne et l'on se rendit à discrétion, dans la pensée que c'était l'unique moyen de se mettre à couvert pour toujours des insultes des Illyriens. De Corcyre, le consul fit voile vers Apollonie, emmenant avec lui Démétrius, pour exécuter, d'après ses conseils, tout ce qui lui restait à faire. En même temps, Posthumius s'embarqua à Brindes avec son armée composée de vingt mille hommes de pied et de deux mille chevaux. Les deux consuls paraissaient à peine devant Apollonie que les habitants accoururent pour les recevoir et se ranger sous leurs lois. De là, sur la nouvelle que les Illyriens assiégeaient Épidamne, ils se dirigèrent vers cette ville, et, au bruit de leur approche, les ennemis levèrent le siège et prirent la fuite. Les Épidamniens sauvés, les Romains pénétrèrent dans l'Illyrie et soumirent les Ardiæens. Là, se trouvaient des députés de plusieurs peuples, entre autres des Parthéniens et des Atintaniens, qui les reconnurent pour leurs maîtres. Ils se dirigèrent ensuite sur Issa, assiégée aussi par les Illyriens, firent lever le siège et reçurent les Isséens dans leur alliance. Le long de la côte, ils s'emparèrent de quelques villes illyriennes; à Nystrie, ils perdirent beaucoup de soldats, quelques tribuns et un questeur. Ils y capturèrent vingt navires chargés d'un riche butin.

Teuta, voyant que rien ne pouvait résister aux Romains, se réfugia dans l'intérieur des terres, à Rizon, avec un petit nombre d'Illyriens qui lui étaient restés fidèles. Les Romains, après avoir ainsi augmenté en Illyrie le nombre des sujets de Démétrius et étendu sa domination, se retirèrent à Épidamne avec leur flotte et leur armée de terre. Fulvius ramena en Italie la plus grande partie des deux armées. Quant à Posthumius, après avoir réuni quarante vaisseaux légers et levé une contribution sur plusieurs villes des environs, il prit ses quartiers d'hiver pour protéger les Ardiæens et les autres peuples qui s'étaient mis sous la sauvegarde des Romains.

Au printemps, la reine Teuta fit partir pour Rome des ambassadeurs pour proposer en son nom les conditions de paix suivantes: qu'elle paierait tribut; qu'à l'exception d'un petit nombre de places, elle quitterait toute l'Illyrie et qu'au delà de Lissus, elle ne mettrait sur mer que deux bâtiments sans armes. Cette dernière condition était très importante pour les Grecs. Le traité fut conclu (226 avant J.-C.), mais les Romains exigèrent avant tout que Teuta livrât les principaux de la nation illyrienne dont les têtes, en tombant sous la hache, donnèrent satisfaction aux mânes de l'ambassadeur romain[1].

[1] Florus et Appien, loc. citat.

Posthumius envoya, aussitôt après, des députés chez les Étoliens et les Achéens pour les rassurer sur les dispositions des Romains. Ces députés racontèrent ce qui s'était passé en Illyrie et lurent le traité de paix conclu avec Teuta. Ils revinrent ensuite à Corcyre, très satisfaits de l'accueil qu'ils avaient reçu de la part de ces deux nations. En effet, ce traité, dont ils avaient apporté la nouvelle, délivrait les Grecs d'une grande crainte, car les Illyriens étaient ennemis de la Grèce tout entière.

Ce fut ainsi que les légions romaines pénétrèrent pour la première fois en Illyrie et que fut conclue la première alliance par ambassade entre les Grecs et les Romains. A Corinthe, les Romains furent admis aux jeux isthmiques; à Athènes, on leur donna le droit de cité et on les initia aux mystères d'Éleusis.

Le traité conclu avec Teuta fut respecté pendant quelque temps; mais Démétrius, que les Romains avaient institué gouverneur en Illyrie, profita des embarras que les Gaulois et les Carthaginois causaient à ses bienfaiteurs pour faire des incursions sur mer en s'unissant aux corsaires de l'Istrie et en détachant les Atintaniens de l'alliance romaine. Contre la foi des traités, il passa avec cinquante brigantins au delà de Lissus et porta la ruine dans la plupart des Cyclades.

Rome fit partir L. Emilius pour châtier la trahison de Démétrius. A la nouvelle de l'arrivée des Romains, Démétrius jeta dans Dimale une forte garnison et toutes les munitions nécessaires. Il fit périr dans les autres villes les gouverneurs qui lui étaient opposés, mit à leur place des lieutenants dévoués et choisit entre ses sujets six mille des hommes les plus braves pour garder Pharos. Mais Emilius prit d'assaut Dimale, au septième jour, et les villes voisines s'empressèrent de se rendre aux Romains. Le consul mit aussitôt à la voile pour attaquer Démétrius à Pharos. Ayant appris que la ville était forte, la garnison nombreuse et composée de soldats d'élite, il craignit les difficultés et les lenteurs d'un siège et résolut de recourir à un stratagème. Il prit terre pendant la nuit avec toute son armée, dont il cacha la plus grande partie dans les bois et dans les lieux couverts. Le jour venu, il remit à la mer et entra dans le port le plus voisin avec vingt vaisseaux. Démétrius parut aussitôt pour empêcher le débarquement. A peine le combat était-il engagé, que ceux qui étaient embusqués se précipitèrent sur le derrière de l'ennemi. Les Illyriens, pressés de front et en queue, furent obligés de prendre la fuite pour sauver leur vie. Démétrius se réfugia sur un navire, et, suivi de quelques brigantins qu'il avait à l'ancre dans des endroits cachés, échappa au consul et se rendit auprès de Philippe de Macédoine, qu'il décida à se déclarer bientôt contre les Romains. Emilius entra dans Pharos et la rasa. Il se rendit maître de l'Illyrie, et le jeune roi Pineus, fils de Teuta, se soumit aux conditions du traité antérieur (219 avant J.-C.).

Rome eut à combattre une troisième fois les Illyriens pendant la guerre qu'elle soutint contre Persée, roi de Macédoine, fils de Philippe. Les Illyriens de la partie supérieure de la mer Adriatique avaient alors pour roi Genthius, prince cruel et adonné à l'ivresse, que Persée, à force de sollicitations, de promesses d'argent et enfin par les armes, détacha de l'alliance romaine. Genthius se jeta avec ses troupes sur la partie de l'Illyrie soumise aux Romains et emprisonna Petillius et Perpenna, ambassadeurs qui lui étaient envoyés. Rome se trouvait ainsi avoir deux ennemis sur les bras; elle les attaqua vigoureusement l'un et l'autre. Persée fut vaincu par Paul-Émile à la célèbre bataille de Pydna (168 avant J.-C.), malgré l'héroïsme de la redoutable phalange macédonienne. En même temps, le préteur Anicius remporta une victoire sur Genthius et enleva d'assaut Scodra, sa capitale. Genthius demanda une entrevue au préteur; il eut recours aux prières et aux larmes, et, tombant à genoux, se remit à sa discrétion. Anicius le rassura et l'invita même à souper. Mais, au sortir de table, les licteurs se jetèrent sur Genthius et l'enchaînèrent. Anicius s'empressa de délivrer les ambassadeurs Petillius et Perpenna, et envoya ce dernier annoncer à Rome la défaite des Illyriens. Persée et Genthius, côte à côte et enchaînés, marchèrent devant le char des triomphateurs. La flotte des corsaires illyriens fut confisquée tout entière et distribuée entre les principales villes grecques de la côte. Le royaume de Genthius fut partagé en trois petits États. A dater de cette époque, cessèrent pour longtemps les souffrances et les inquiétudes que les pirates illyriens infligeaient continuellement à leurs voisins[1].

[1] Appien, IX;—Florus, XIII;—Tite-Live, XLIV, 31, 32; xlv, 26, 35, 39;—Velleius Paterculus, IX.