CHAPITRE XVI
I
LES ÉTOLIENS ET LES KLEPHTES.
Rome avait détruit par les expéditions dont je viens de parler la piraterie dans l'Adriatique septentrionale, mais dans les eaux de la Grèce et de la Mauritanie, les corsaires ne sentent point directement son bras et se livrent librement au pillage et à la dévastation.
Parmi les peuples de la Grèce, les Étoliens avaient seuls gardé des mœurs sauvages et des habitudes de brigandage. Ils faisaient de fréquentes incursions, et pirataient sur terre comme sur mer. C'étaient des bêtes féroces plutôt que des hommes, dit Polybe[1], sans distinction pour personne, rien n'était exempt de leurs hostilités. Cependant, tant qu'Antigone vécut, la crainte qu'ils avaient des Macédoniens les retint. Mais dès qu'il fut mort, ne laissant pour successeur qu'un enfant, ils levèrent le masque et ne cherchèrent plus que quelque prétexte spécieux pour se jeter sur le Péloponèse. Un certain Dorimaque, Étolien, fut envoyé (222 avant J.-C.) à Phigalée, ville du Péloponèse, située sur les frontières de la Messénie et placée sous la dépendance de la république étolienne, pour examiner ce qui se passait dans la contrée. C'était un jeune homme audacieux et avide du bien d'autrui. Il établit à Phigalée le siège de ses brigandages. Il réunit autour de lui une quantité de pirates, de Klephtes ou brigands, et leur permit de butiner dans les environs et d'enlever les troupeaux des Messéniens bien que ceux-ci fussent amis et alliés de l'Étolie. Ces Klephtes n'exercèrent d'abord leurs pillages qu'aux extrémités de la province, mais leur audace ne s'en tint point là, ils entrèrent dans le pays, attaquèrent les habitations pendant la nuit et les forcèrent. Les Messéniens adressèrent des plaintes à Dorimaque, mais celui-ci qui partageait le butin, n'eut aucun égard à leurs réclamations. Il fit plus, il se rendit à Messène et répondit par des railleries, des insultes et des menaces à ceux qui avaient été maltraités par les siens. Une nuit même qu'il était encore à Messène, les brigands pillèrent les abords de la ville, égorgèrent ceux qui leur résistaient, chargèrent les autres de chaînes et emmenèrent tous les bestiaux. Jusque-là les Éphores avaient supporté les pillages des Klephtes et la présence de leur chef, mais enfin se voyant encore insultés, ils donnèrent l'ordre à Dorimaque de comparaître devant l'assemblée des magistrats. Sciron, homme de mérite et de considération, était alors Éphore à Messène; son avis fut de ne pas laisser Dorimaque sortir de la ville qu'il n'eût rendu tout ce qui avait été pris aux Messéniens, et qu'il n'eût livré à la vindicte publique les auteurs de tant de meurtres commis. Tout le conseil trouvant cet avis fort juste, Dorimaque se mit en colère et dit que l'on n'était guère habile si l'on s'imaginait insulter sa personne; que ce n'était pas lui, mais la république étolienne que l'on atteignait, que cette indignité allait attirer sur les Messéniens une tempête épouvantable et qu'un tel attentat ne resterait pas impuni. Il se trouvait à cette époque, à Messène, un certain Barbytas, dévoué à Dorimaque et qui avait la voix et le reste du corps si semblables à lui, que s'il eût eu sa coiffure et ses vêtements, on l'aurait pris pour lui-même, et Dorimaque savait bien cela. Celui-ci donc s'échauffant et traitant avec hauteur les Messéniens, Sciron ne put se contenir: «Tu crois donc, Barbytas, lui dit-il d'un ton de colère, que nous nous soucions fort de toi et de tes menaces!» Ce mot ferma la bouche à Dorimaque qui partit pour l'Étolie où il fit déclarer la guerre aux Messéniens.
[1] Liv. IV, I.
Les pirates se mirent aussitôt à la mer, et, dans leur audace, ils capturèrent un vaisseau macédonien qu'ils vendirent, cargaison et équipage, dans l'île de Cythère. Montés sur les vaisseaux des Céphalléniens, ils ravagèrent les côtes de l'Épire, firent des tentatives sur Tyrée, ville de l'Arcananie, envoyèrent des partis dans le Péloponèse et prirent, au milieu des terres des Mégapolitains, la forteresse de Clarion dont ils se servirent pour y vendre à l'encan leur butin et y garder celui qu'ils faisaient. D'un autre côté, une troupe de Klephtes, sous la conduite de Dorimaque, pilla les Achéens en se rendant à Phigalée d'où elle se jeta sur la Messénie. Les Achéens résolurent alors de secourir les Messéniens et appelèrent à leur aide les Macédoniens. Comme on le voit, ce furent les brigands Étoliens qui donnèrent naissance à la grande guerre qui éclata alors en Grèce et qui est restée célèbre dans l'histoire par les actions d'Aratus et de Philippe, roi de Macédoine.
Pendant le cours de cette lutte entre les Grecs, une alliance fut conclue entre Philippe et Annibal d'une part, et entre les Étoliens et Rome d'autre part. Les Romains intervinrent ainsi dans les affaires de la Grèce. Après différents combats, Philippe fut complètement vaincu à Cynocéphales (196 avant J.-C.). Les Étoliens contribuèrent puissamment à la victoire, mais ils eurent l'insolence de se l'attribuer tout entière. Flamininus, déjà mécontent de leur rapacité, les dédaigna et affecta, en toute occasion, d'humilier leur orgueil. Ces Étoliens inspiraient du dégoût aux Romains; quand on leur demandait de renoncer à leur coutume sauvage de pillage, ils répondaient: «Nous ôterions plutôt l'Étolie de l'Étolie que d'empêcher nos guerriers d'enlever les dépouilles des dépouilles[1].»
L'histoire nous apprend que les Étoliens, après avoir rompu avec les Romains, devinrent leurs ennemis acharnés et s'allièrent contre eux avec Antiochus le Grand, qu'ils entraînèrent dans leur ruine (198 avant J.-C.).
[1] Polybe XVII, 3. «Λάφυρον άπο λαφύρου. »
II
CONQUÊTE DES ILES BALÉARES.
Rome avait purgé la mer Adriatique, mais à l'occident, la piraterie s'exerçait en pleine liberté et s'était installée comme en un dangereux repaire dans les îles Baléares.
Ces îles étaient d'une grande fertilité; les habitants passaient pour des gens pacifiques, mais la présence parmi eux de quelques scélérats qui avaient fait alliance avec les pirates de la mer intérieure suffit pour les compromettre tous. Ils avaient acquis, en repoussant les fréquentes agressions auxquelles les exposaient leurs richesses, la réputation de frondeurs les plus adroits qu'il y ait au monde. Leur supériorité dans le maniement de la fronde remontait à l'époque où les Phéniciens et les Carthaginois occupèrent ces îles. Ils marchaient nus au combat, ne gardant qu'un bouclier passé dans leur bras gauche, tandis que leur main droite brandissait une javeline durcie au feu et quelquefois armée d'une petite pointe de fer. Ils portaient en outre, ceintes autour de la tête, trois frondes faites de mélancranis[1], de crin ou de boyau, une longue pour atteindre l'ennemi de loin, une courte pour le frapper de près, et une moyenne pour l'attaquer quand il était placé à une distance médiocre. Dès l'enfance on les exerçait à manier la fronde, et, à cet effet, les parents ne donnaient à leurs enfants le pain dont ils avaient besoin qu'après que ceux-ci avec leurs frondes l'avaient atteint comme une cible.
[1] Le schœnus mucronatus, suivant Sprengel; mais plus vraisemblablement, suivant Fraas, les schœnus nigricans.
A l'époque des désastres de Carthage, les insulaires des Baléares profitèrent de leur indépendance pour infester la mer de leur piraterie forcenée. Montés sur de frêles bateaux, ces hommes farouches et sauvages étaient devenus, par leurs attaques soudaines, la terreur de ceux qui naviguaient près de leurs îles. Le Sénat résolut de mettre fin à leurs brigandages et envoya contre eux Métellus.
Dès qu'ils aperçurent la flotte romaine qui, de la haute mer, cinglait vers eux, les insulaires la regardèrent comme une proie et poussèrent l'audace jusqu'à l'assaillir. Métellus connaissant leur adresse, fit tendre des peaux au-dessus du pont de chaque navire pour abriter ses hommes. Cette précaution garantit les Romains d'une grêle de pierres. Quand on en vint à combattre de près, et que les insulaires eurent fait l'expérience des éperons et des javelots romains, ils poussèrent un grand cri et s'enfuirent vers leurs rivages. Métellus les poursuivit jusque dans les montagnes et les détruisit. Il peupla les îles de trois mille colons. Dès lors un commerce actif et prospère se fit avec l'Espagne. Ces îles fertiles, bien situées et douées d'un climat agréable, furent une heureuse acquisition pour Rome, une escale précieuse pour elle lorsque ses navires se rendaient en Espagne. Métellus reçut, en l'honneur de son expédition, le surnom de Baléarique (123 av. J.-C.)[1].
Vers la même époque les Romains achevèrent de consolider leur domination dans le bassin occidental de la Méditerranée en fondant, après des luttes incessantes, des établissements florissants dans l'île d'Elbe, riche en minerais, dans la Corse et dans la Sardaigne, couvertes de forêts. Cependant un grand nombre de montagnards de ces îles sauvages conservèrent leur indépendance et passèrent toujours aux yeux des Romains pour des brigands[2].
[1] Strabon, III, V;—Florus, III, IX, Bellum Balearicum.
[2] Tacite, Annales, II, 85.
CHAPITRE XVII
MITHRIDATE ET LES PIRATES.
Rome, poursuivant le cours de ses conquêtes, avait anéanti successivement les flottes de Carthage, de Philippe et d'Antiochus; elle avait imposé sa suprématie maritime dans la plus grande partie du bassin méditerranéen, lorsque s'éleva contre elle, en Orient, un prince puissant et doué d'un génie supérieur, Mithridate, roi de Pont.
Ce monarque avait, au début de sa lutte contre Rome, des forces considérables. Sans compter l'armée auxiliaire des Arméniens, il entrait, en effet, en campagne à la tête de 250,000 soldats d'infanterie, 40,000 chevaux, 300 vaisseaux pontés et 100 embarcations ouvertes dont les pilotes et les capitaines étaient phéniciens et égyptiens[1]. Depuis les guerres médiques on n'avait vu un tel déploiement militaire en Orient.
[1] Appien, Guerre contre Mithridate, XIII, XVII.
Pendant que la guerre civile et la guerre sociale mettaient l'Italie en feu, Mithridate en profita pour se jeter sur la Cappadoce, la Lydie, l'Ionie, la Phrygie, la Mysie, provinces de l'Asie-Mineure récemment soumises par les Romains. Le roi Nicomède et deux généraux romains, Aquilius et Oppius, furent écrasés en trois batailles, la flotte de l'Euxin anéantie et le proconsul contraint de fuir (88 av. J.-C). Partout les populations couraient au-devant du vainqueur. Mithridate se présentait en effet comme le vengeur des cruautés et des exactions des Romains; n'était-ce pas le moment où les proconsuls, les publicains rapaces, déshonoraient le nom romain et le faisaient abhorrer en Asie? Mithridate disait lui-même: «Toute l'Asie m'attend comme son libérateur, tant ont excité de haine contre les Romains les rapines des proconsuls, les exactions des gens d'affaires et les injustices des jugements[1].» Aussi quand il s'écriait, non sans juste raison: «Dut-on périr, il faut lutter contre les brigands!» tous les opprimés l'accueillaient avec délire et lui donnaient le surnom de nouveau Dionysos[2]. Partout les peuples se livraient à des manifestations anti-romaines. Les villes, les îles, envoyaient sur son passage des ambassades «au dieu sauveur», l'invitant à les visiter, et les populations, en habits de fête, accouraient, en poussant des cris de joie, le recevoir hors des portes. La ville de Laodicée lui livre Oppius qu'il traîna après lui pour montrer un général romain captif[3]. La ville de Mitylène, de Lesbos, lui remet à son tour Aquilius qui s'était réfugié dans ses murs après sa défaite. Mithridate le couvre de chaînes et le promène à travers l'Asie, monté sur un âne et obligé, à force de coups, à dire:
«Je suis Aquilius, consul romain»; puis il le fait mourir en lui introduisant de l'or en fusion dans la bouche afin de flétrir par cet affreux supplice la réelle et insatiable rapacité des gouverneurs de la République romaine[4]. D'Éphèse, Mithridate envoie à tous ses satrapes et à toutes les cités l'ordre de tuer, le même jour, à la même heure, sans distinction d'âge ni de sexe, tous les Italiens, les serviteurs même, qui résident dans le pays, de laisser leurs cadavres sans sépulture et de confisquer leurs biens dont la moitié reviendra au roi et dont l'autre appartiendra aux meurtriers. Si grande était l'horreur du nom romain que partout, hormis quelques rares districts, dans l'île de Cos, par exemple, l'ordre épouvantable fut exécuté ponctuellement; le même jour, à la même heure, 80,000, d'autres disent 150,000 Italiens furent massacrés de sang-froid[5].
[1] Justin, XXXVIII.
[2] Diodore de Sicile, Excerpt. de virt. et vit., p. 112-113.
[3] Appien, XX.
[4] Appien, XXI: Velleius Paterculus, 18.—Diodore de Sicile prétend, au contraire, qu'Aquilius, prévoyant les outrages auxquels il serait livré, n'hésita pas à se frapper de sa propre main (Excerpt. de virt. et vit., p. 112-113).
[5] Appien, XXIII;—Florus, III, 6;—Valère Maxime, IX, II, 3; Cicéron, Pro lege Manilia, 3.
Le monde oriental avait épousé la cause de Mithridate. Parmi les îles, Chio et Ténédos, pillées par Verrès, Lesbos, Samos devinrent les alliées fidèles de ce roi, ainsi que la plus grande partie des Cyclades. Mithridate eut encore recours à de puissants auxiliaires, aux pirates.
La piraterie active et florissante est traitée en alliée; elle est partout la bienvenue; partout on lui ouvre la voie, et les corsaires, se disant à la solde du roi de Pont, répandent rapidement leurs escadres qui sèment au loin la terreur sur la Méditerranée. La mer Égée en est infestée; le temple de Samothrace, où Marcellus avait sacrifié aux dieux Cabires des tableaux et des statues prises au pillage de Syracuse, est complètement dévasté, et les pirates enlèvent un butin de la valeur de mille talents. L'île de Rhodes seule, où les Romains fugitifs s'étaient retirés avec L. Crassus, leur préteur, ne cède pas à l'entraînement général et mérite le nom de fidèle alliée des Romains. Mithridate tourna aussitôt ses armes contre cette île pour commencer par affaiblir les Romains dans leurs alliés. Il s'en approcha avec une flotte nombreuse et composée en partie de pirates heureux de combattre contre les Rhodiens, qui, depuis longtemps, leur faisaient la chasse sur mer. Mithridate rangea ses navires sur une seule ligne pour envelopper les vaisseaux rhodiens qui se présentèrent en assez petit nombre, mais qui, après avoir deviné la tactique, se retirèrent prudemment et se renfermèrent dans leur port. Le roi tenta, mais inutilement, de les y forcer et mit ses troupes à terre. Les Rhodiens firent alors sortir de temps en temps des navires légers pour harceler la flotte. Un jour, une de leurs trirèmes, ayant attaqué un vaisseau ennemi, d'autres navires voulurent secourir les combattants, la lutte devint bientôt générale et les Rhodiens s'emparèrent d'une galère. Ils rentraient triomphants dans le port, lorsqu'ils s'aperçurent qu'il leur manquait une quinquirème. Aussitôt ils envoyèrent à sa recherche six petits bâtiments sous les ordres de Démagoras. Le roi mit à leur poursuite vingt-cinq quadrirèmes, mais l'habile capitaine rhodien les entraîna au loin par une feinte retraite, puis, virant de bord tout à coup, il arriva brusquement sur les vaisseaux qui le poursuivaient, en coula deux à fond et força les autres à prendre la fuite. Peu de jours après, les transports sur lesquels étaient embarquées les troupes attendues par le roi, furent jetés à la côte par la tempête, et tombèrent, en partie, au pouvoir des Rhodiens. Mithridate assiégea néanmoins la ville, et fit battre les murs du côté de la mer par une énorme machine, établie sur deux hexérèmes manœuvrant à la fois des béliers et lançant des javelots et des flèches; mais ce terrible engin, connu sous le nom de sambuque, s'écroula sous son propre poids. Tous les efforts de Mithridate échouèrent contre l'héroïque résistance des Rhodiens; aussi se décida-t-il à lever le siège et à porter ses armes en Grèce[1].
Rome donna enfin à Sylla l'ordre d'arrêter la marche menaçante du roi de Pont. En 86 (av. J.-C.), le général romain prend Athènes d'assaut, bat les lieutenants de Mithridate à Chéronée et à Orchomène, et pénètre jusqu'en Asie. En même temps, Bruttius Sura, préteur de Macédoine, s'empare de l'île de Sciathos, repaire de pirates, met en croix les uns et coupe les mains des autres[2]. Mais cela ne suffisait pas, les pirates, maîtres de la mer, n'en continuaient pas moins leurs courses et interceptaient les vivres à Sylla. Cet habile général comprit qu'il ne pouvait, sans vaisseaux, réduire un ennemi dont la puissance consistait principalement en forces maritimes. Rome n'avait point de flotte. Sylla chargea donc Lucullus, le plus capable de ses lieutenants, de parcourir tous les parages de l'est et d'y ramasser une escadre à tout prix.
[1] Appien, XXII-XXVII.
[2] Appien, XXIX.
Lucullus se met à l'œuvre avec une grande activité, et se trouve bientôt à la tête de quelques embarcations non pontées, empruntées aux Rhodiens et à d'autres moindres cités; mais il donne dans une nuée de pirates et ne leur échappe que par le plus heureux hasard, en perdant presque toute sa flottille. Il change de navire et, trompant l'ennemi, passe par la Crète et Cyrène et se rend à Alexandrie[1]. La cour d'Égypte refuse poliment, mais nettement sa demande de secours. Combien était tombée la puissance de Rome, dit l'historien Mommsen, autrefois, quand les rois d'Égypte mettaient toute leur flotte à son service, elle les remerciait; aujourd'hui, les hommes d'État d'Alexandrie ne lui feraient pas crédit d'une seule voile[2]! Lucullus se tourna du côté des villes syriennes pour leur demander des vaisseaux de guerre. Il réussit, et ce premier noyau de sa flotte s'étant grossi de ce qu'il avait pu ramasser dans les ports cypriotes, pamphyliens et rhodiens, il se trouva désormais en état de tenir la mer. Il évita toutefois de se mesurer avec des forces trop inégales, ce qui ne l'empêcha point de remporter d'importants succès. Il occupa l'île et la péninsule cnidienne, attaqua Samos et enleva Chio et Colophon à l'ennemi.
De son côté, Sylla pressa Mithridate et le réduisit à subir un traité onéreux aux termes duquel le roi de Pont renonçait à l'Asie et à la Paphlagonie, restituait la Bithynie à Nicomède et la Cappadoce à Ariobarzane, payait aux Romains deux mille talents et leur livrait soixante-dix navires à proue d'airain, avec tout leur équipement (84 av. J.-C.)[3].
Quant aux pirates, ils n'étaient pas atteints.
[1] Appien, XXXIII; Plutarque, Vie de Lucullus.
[2] Histoire romaine, IV, 8.
[3] Appien, LIV et suiv.; Plutarque, Vie de Sylla; Florus, 9.
CHAPITRE XVIII
PUISSANCE DES PIRATES.—CAPTIVITÉ DE CÉSAR.
Le moment était réellement bien favorable pour l'extension de la puissance des pirates dans la Méditerranée. Aucune nation maritime n'exerçait plus l'empire de la mer. Rome avait détruit toutes les flottes de ses voisins, mais après la victoire, soit par une singulière négligence politique, soit plutôt que la marine ne convînt pas à son génie, elle ne songeait plus à conserver sa domination sur les eaux et encore moins à y faire la police. Il est vrai, du reste, que l'état de la république était alors lamentable. Déjà épuisée par la guerre contre Mithridate, Rome n'était-elle pas horriblement déchirée par la guerre civile entre Marius et Sylla et par les luttes sanglantes contre Sertorius et Spartacus?
Tandis que le peuple romain était ainsi occupé dans les différentes parties de la terre, dit Florus[1], les pirates avaient envahi les mers. Ils y régnaient en maîtres depuis les côtes de l'Asie-Mineure jusqu'aux colonnes d'Hercule. Leur nombre s'était accru infiniment à la suite de la ruine de Carthage et de Corinthe et du licenciement des matelots de Mithridate exigé par Sylla. Les vaincus aimaient mieux être bandits qu'esclaves. La mer immense, la mer libre, comme le dit si bien Duruy[2], fut l'asile de tous ceux qui refusèrent de vivre sous la loi romaine[3]. Ils se firent pirates, et comme le Sénat avait détruit toutes les marines militaires, sans les remplacer, les profits étaient certains, le danger nul. Aussi ce brigandage prit-il en peu d'années un développement inattendu.
Les pirates n'avaient d'abord que des brigantins légers, «appelés myoparons et hémioles, barques-souris[4]», mais, devenus plus hardis par l'impunité et enrichis par le pillage de l'Asie et des îles autorisé par Mithridate, ils furent bientôt en état d'armer de gros bâtiments et des trirèmes. Ils formèrent des corps de troupes et prétendant anoblir leur profession, ils répudièrent le nom de pirates pour prendre celui de soldats aventuriers, et appelèrent avec impudence le produit de leurs vols «la solde militaire[5]».
[1] Bellum piraticum, III, 7.
[2] Histoire des Romains, II, 23.
[3] Appien, Guerre mithridatique, XCII.
[4] Idem.
[5] Idem.
Bien plus, des hommes considérables, distingués par leur naissance et leurs capacités, montaient sur les vaisseaux des pirates et se joignaient à eux. Il semblait, dit Plutarque, que la piraterie fût devenue un métier honorable et propre à flatter l'ambition[1]. L'aristocratie romaine ruinée n'avait pas de meilleure ressource pour refaire sa fortune.
La Cilicie Trachée[2] (rude) était le siège de l'empire des pirates que l'on appelait communément pour cela Ciliciens. Là ils avaient leurs nids d'aigles, et, comme les forêts leur donnaient des bois excellents pour la construction des navires, ils y avaient aussi leurs principaux chantiers et des arsenaux bien fournis de tout ce qui était nécessaire à l'armement de leurs flottes. Au sein de l'impraticable et montueux massif de la Lycie, de la Pamphylie et de la Cilicie, ils avaient bâti des châteaux forts au sommet des rocs, y enfermant, pendant qu'ils écumaient les mers, leurs femmes, leurs enfants et leurs trésors, et venant s'y mettre en sûreté au premier danger qui les menaçait. Ils s'étaient ménagé en outre, sur les rivages, dans les îles désertes, des stations, des tours de signal, des abris, pour déposer leur butin, cacher leurs vaisseaux et guetter leur proie. Ces pirates constituaient un État, une république, «république de corsaires» dit Mommsen[3]. C'est là le caractère vraiment étonnant de cette singulière société de bandits. Le savant historien allemand voit avec raison parmi eux les aventuriers, les désespérés de tous les pays, mercenaires licenciés, achetés jadis sur les marchés crétois de recrutement, citoyens bannis des villes détruites d'Italie, d'Espagne et d'Asie, soldats et officiers des armées de Fimbria et de Sertorius, enfants perdus de tous les peuples, transfuges proscrits de tous les partis vaincus, tous ceux enfin que poussaient en avant la misère et l'audace. A défaut de nationalité, ces hommes se tiennent, dit-il, liés par la franc-maçonnerie de la proscription et du crime. Mais je ne saurais admettre avec Mommsen que ce banditisme ait jamais pu marcher «vers une association meilleure de l'esprit public», l'histoire ne nous a laissé aucun indice pour avancer une pareille conclusion. Une association qui méconnaît la loi morale, qui ne vit et n'existe que pour le pillage et le crime et dont les membres ne sont point unis par le lien du sang national, est par cela même hors de la voie du progrès. Qu'importent sa force matérielle et ses actions parfois brillantes, héroïques même, si l'on peut employer ce mot en parlant de brigands, c'est une association criminelle, condamnée à périr, à tomber frappée sous le coup de la justice infaillible et vengeresse.
[1] Vie de Pompée.
[2] Appien, XCII.
[3] Histoire romaine, V, 2.
Il est aisé de voir quel usage les pirates faisaient de leur puissance. Ils s'étaient d'abord contentés, sous leur chef Isidorus, d'infester les mers voisines, mais ils répandirent rapidement leurs brigandages sur celles de Crète, de Cyrène, d'Achaïe, sur le golfe de Malée (Laconie), auquel les richesses qu'ils y capturaient leur avaient fait donner le nom de Golfe d'Or[1]. Ils se jetaient sur les villes peu défendues, et assiégeaient régulièrement les places fortes. Ils emmenaient en captivité dans leurs repaires, les citoyens les plus riches, et les y détenaient jusqu'au paiement d'une forte rançon. Enfin, ils étaient par excellence les pourvoyeurs des marchés d'esclaves. Ils étaient tellement redoutés que les négociants, les voyageurs, les corps de troupes même, à destination de l'Orient, choisissaient pour passer la mer la saison mauvaise, craignant moins les tempêtes que les corsaires.
Le jeune César, proscrit par Sylla, qui voyait déjà en lui «plusieurs Marius», tomba, auprès de l'île de Pharmacuse, une des Sporades, entre les mains des pirates. Ceux-ci lui demandèrent vingt talents pour rançon; il se moqua d'eux de ne pas mieux savoir quelle était la valeur de leur prisonnier, et il leur en promit cinquante (environ 110,000 fr.). Il envoya ensuite ceux qui l'accompagnaient, dans différentes villes, pour ramasser cette somme et demeura avec un seul de ses amis et deux domestiques au milieu de ces Ciliciens, les plus sanguinaires des hommes, dit Plutarque[2]. Il les traitait avec tant de mépris que, lorsqu'il voulait dormir, il leur envoyait commander de faire silence. Il passa trente-huit jours avec eux, moins comme un prisonnier que comme un prince entouré de ses gardes. Plein d'une sécurité profonde, il jouait et faisait avec eux ses exercices, et composait des poèmes et des harangues qu'il leur lisait. Les pirates, mauvais juges sans doute, avaient encore le défaut d'être trop francs. Ils critiquèrent sans mesure le jeune orateur qui, avec toute la morgue d'un grand seigneur romain, les traitait d'ignorants et de barbares qu'il ferait mettre en croix pour leur apprendre à s'y mieux connaître. Les pirates aimaient cette franchise et en riaient. Dès que César eut reçu de Milet sa rançon, et qu'il la leur eut payée, le premier usage qu'il fit de sa liberté, ce fut d'équiper secrètement quelques galères pour combattre les brigands. Il prit si bien ses mesures que tous les pirates encore à l'ancre tombèrent entre ses mains. Il les remit en dépôt dans la prison de Pergame et alla trouver Junius, à qui il appartenait, comme préteur d'Asie, de les punir. Junius jeta un œil de cupidité sur l'argent qui était considérable et dit qu'il examinerait à loisir ce qu'il ferait des prisonniers. Il voulait probablement les vendre à son profit. Mais César, laissant là le préteur, fit mettre en croix les pirates, comme il leur avait souvent annoncé dans l'île avec un air de plaisanterie. Ainsi, ce fut à Pharmacuse et sur des pirates que César, tout jeune encore, commença à montrer la supériorité de son génie, et à pratiquer le grand art de maîtriser la fortune et de dominer les hommes.
[1] «Sinum aureum», Florus, III, 7.
[2] Vie de César; Suétone, id., IV.
Pendant ce temps, les Romains étaient engagés dans leurs terribles guerres civiles et se livraient entre eux des combats aux portes de la ville, laissant ainsi la mer sans protection. La piraterie s'étendait de jour en jour et causait d'immenses dommages à l'État et aux particuliers. Elle avait accaparé tout le mouvement maritime de la Méditerranée. L'Italie ne pouvait plus exporter ses produits ni importer ceux des provinces. Les laboureurs abandonnaient leurs champs, la navigation était interrompue, le commerce entravé; la ville manquait d'approvisionnements, et la cherté des vivres excitait les plaintes des habitants. Les Romains affamés regardaient avec stupeur la Méditerranée et n'osaient plus l'appeler «nostrum mare».
CHAPITRE XIX
EXPÉDITION DE PUBLIUS SERVILIUS ISAURICUS CONTRE LES PIRATES.
Le Sénat comprit enfin qu'il fallait agir et briser le blocus qui anéantissait l'Italie.
Murena et C. Dolabella essayèrent de réunir dans les ports de l'Asie-Mineure une flotte de combat contre les pirates, mais ils ne firent rien de mémorable.
Publius Servilius fut alors désigné pour diriger une nouvelle expédition.
A la tête d'une escadre, composée de gros vaisseaux de guerre, il dissipa les brigantins légers et les barques-souris des pirates, après un combat sanglant. Non content de cette victoire, il aborde en Asie-Mineure et se met à raser successivement toutes les villes devant lesquelles les pirates allaient d'ordinaire jeter l'ancre et où ils déposaient leur butin. Ainsi tombent les citadelles de Zénicétus, puissant roi de mer, Corycus, Olympus, Phasélis, en Lycie orientale, Attalia, en Pamphylie. A l'attaque de Phasélis, Zénicétus, voyant l'armée romaine maîtresse des abords de la ville, fait mettre le feu aux principaux édifices et se précipite dans les flammes avec tous ses compagnons.
Encouragé par ses succès, Servilius franchit le Taurus et marche contre les Isauriens qui étaient cantonnés dans un labyrinthe de montagnes escarpées, de rochers suspendus et de vallées profondes. Là étaient les repaires des pirates, là les brigands se sont toujours maintenus, et, de nos jours encore, cette région, l'ancienne Cilicie Trachée, n'a pas changé d'aspect, et le voyageur ne peut la parcourir en sécurité.
Servilius s'empare des forteresses de l'ennemi, d'Oroanda, d'Isaura même, le boulevard de la Cilicie, l'idéal d'un nid de brigands, comme dit Mommsen[1], juchée au sommet d'une montagne presque impraticable, et planant au loin sur la plaine d'Iconium qu'elle commandait. Cette rude campagne de trois années (78-76) valut à Servilius le surnom d'Isauricus. Le vainqueur transporta dans Rome les statues et les trésors qu'il avait enlevés aux pirates et en orna son char de triomphe. Cicéron a rendu hommage à l'intégrité de Servilius qui enregistra avec soin, pour les donner au trésor public, les riches dépouilles des Isauriens[2].
[1] Histoire romaine, V, 2.
[2] Florus, III, 7; Cicéron, In Verrem, II, liv. I, 31, liv. IV, 10; Strabon, liv. XIV; Eutrope, VI, 3; Rufus, XII.
Appien est injuste envers Servilius Isauricus en se bornant à dire de lui «qu'il ne fit rien de mémorable[1]»; grand nombre de corsaires avec leurs vaisseaux étaient tombés au pouvoir des Romains; Servilius avait dévasté la Lycie, la Pamphylie, la Cilicie, l'Isaurie, pris plusieurs forteresses, annexé les territoires des villes détruites et agrandi la province de Cilicie. Sans doute la piraterie n'était pas anéantie; écrasée sur un point, cette puissance insaisissable renaissait sur mille autres. «C'était une hydre dont les mille têtes, comme le dit L. Lacroix[2], couvraient la Méditerranée.» Tant de pertes ne domptèrent pas les pirates qui ne purent vivre sur le continent. Semblables à certains animaux qui ont le double avantage d'habiter l'eau et la terre, à peine l'ennemi se fut-il retiré, qu'impatients du sol, ils s'élancèrent de nouveau sur leur élément et poussèrent leurs courses encore plus loin qu'auparavant[3]. La piraterie changea donc de domicile et gagna l'antique refuge des corsaires de la Méditerranée, l'île de Crète.
[1] Guerre contre Mithridate, XCIII.
[2] Histoire ancienne de l'Italie (Univers pittoresque), p. 357.
[3] Florus, III, 7.
CHAPITRE XX
LES PIRATES CRÉTOIS.—EXPÉDITIONS D'ANTONIUS ET DE MÉTELLUS.
Les Crétois avaient exercé de tout temps la piraterie. Le célèbre Minos seul avait pu les contenir en les constituant, jusqu'à un certain point, en un corps de nation, et en leur donnant l'empire de la mer. Il leur convenait alors de réprimer les brigandages des Cariens et des Lélèges, mais aussitôt après la mort de Minos, l'absence de tout grand intérêt national et les guerres civiles les avaient de nouveau jetés en aventuriers sur les mers. Les Crétois firent cause commune avec les Ciliciens et tous les corsaires qui infestaient la mer Intérieure. La Crète devint ainsi une seconde pépinière de pirates[1].
Aucun peuple n'a été aussi maltraité par les historiens que le peuple crétois: aucun n'a laissé une aussi triste réputation. Les Athéniens, condamnés jadis à payer le tribut au Minotaure, fiers du triomphe de leur héros Thésée, ont surtout contribué à faire ce mauvais renom aux Crétois, qui ont toujours été décriés et couverts d'outrages sur le théâtre d'Athènes. Plutarque fait remarquer, à ce sujet, combien il est dangereux de s'attirer la haine d'une ville «qui sait parler[2]».
Polybe, parlant des Crétois de son temps, dit que l'argent est en si grande estime auprès d'eux qu'il leur paraît non seulement nécessaire mais glorieux d'en posséder; l'avarice et l'amour de l'or étaient si bien établis dans leurs mœurs que seuls dans l'univers les Crétois ne trouvaient nul gain illégitime[3].
[1] Plutarque, Vie de Pompée.
[2] Plutarque, Vie de Thésée.
[3] Polybe, VI, 46.
Diodore de Sicile rapporte un trait qui les peint admirablement: Pendant la guerre Sociale, un Crétois vint trouver le consul Julius (César) et s'offrit comme traître: «Si par mon aide, dit-il, tu l'emportes sur les ennemis, quelle récompense me donneras-tu en retour? Je te ferai citoyen de Rome, répondit César, et tu seras en faveur auprès de moi.» A ces mots, le Crétois éclata de rire, et reprit: «Un droit politique est chez les Crétois une niaiserie titrée, nous ne visons qu'au gain, nous ne tirons nos flèches, nous ne travaillons sur terre et sur mer que pour de l'argent. Aussi je ne viens ici que pour de l'argent. Quant aux droits politiques, accordez-les à ceux qui se les disputent et qui achètent ces fariboles au prix de leur sang.» Le consul se mit à rire, à son tour, et dit à cet homme: «Eh bien, si nous réussissons dans notre entreprise, je te donnerai mille drachmes (environ 9,500 fr.) en récompense[1]».
On trouve dans Polybe[2] des traits analogues concernant les Crétois. Cet historien dit encore qu'il est impossible de trouver des mœurs privées plus corrompues que celles des Crétois, et par suite, des actes publics plus injustes. Le nom de Crétois était devenu synonyme de menteur; il était passé en proverbe qu'il est permis de crétiser avec un Crétois[3]. Enfin, il n'est pas jusqu'à saint Paul qui ne citera, en l'approuvant, la sentence du poète local Épiménide: «Un d'entre eux de cette île dont ils se font un prophète a dit d'eux: les Crétois sont toujours menteurs, ce sont de méchantes bêtes qui n'aiment qu'à manger et à ne rien faire.»[4]
[1] Excerpt. Vatican., p. 118-120.
[2] VIII, 18 et suiv.; XXIII, 15; IV, 8.
[3] πρός κρητά κρητιζέιν.
[4] Épitre à Tite, I, 12.
La traite des mercenaires, extirpée du Péloponèse, se faisait en grand en Crète. Une flotte de corsaires crétois ravagea de fond en comble l'île de Siphnos, qui avait été autrefois un refuge de bandits et de scélérats. Rhodes usait ses dernières forces contre les pirates de la Crète sans arriver à les détruire. Des secours furent demandés aux Romains.
Le Sénat donna mission au préteur Marcus Antonius, père du triumvir, de nettoyer toutes les mers et toutes les plages infestées par les pirates et leurs alliés du Pont. Dans les eaux de la Campanie, la flotte d'Antonius captura quelques brigantins et cingla vers la Crète. Antonius avait une si ferme assurance de la victoire qu'il portait sur sa flotte plus de chaînes que d'armes. Il fut bientôt puni de sa folle témérité. Les amiraux crétois, Lasthénès et Panarès, lui enlevèrent la plus grande partie de ses vaisseaux; ils attachèrent et pendirent les corps des prisonniers romains aux antennes et aux cordages, et, déployant toutes leurs voiles, ils regagnèrent, comme en triomphe, les ports de la Crète (74 av. J.-C.)[1]. Cette victoire valut aux Crétois une paix honorable; malheureusement elle était conclue par le préteur sans l'aveu du Sénat et du peuple, et Rome n'avait pas l'habitude de traiter quand elle était vaincue. Elle ne pouvait accepter la honte de l'entreprise téméraire de Marcus Antonius. Les Crétois le comprirent et résolurent de conjurer le danger. Ils envoyèrent en députation, à Rome, les citoyens les plus distingués. Ceux-ci visitèrent tous les sénateurs individuellement dans leurs maisons, et certainement essayèrent de les corrompre. Le Sénat rendit un décret par lequel les Crétois étaient absous de toutes les accusations et reconnus amis et alliés de Rome. Mais Lentulus Spinther fit en sorte que ce décret ne reçut pas son exécution. Les ambassadeurs retournèrent dans leur pays. Il fut encore souvent question des Crétois dans le Sénat, car on savait qu'ils faisaient alliance avec les pirates. Ce fut même ce qui détermina le Sénat à publier un décret ordonnant aux Crétois d'envoyer à Rome tous leurs bâtiments, jusqu'aux embarcations à quatre rames, de remettre en otage trois cents habitants des plus distingués, de livrer Lasthénès et Panarès, vainqueurs d'Antonius, et de payer, comme une dette publique, quatre mille talents d'argent (22 millions). Les Crétois, informés de la teneur du décret, se réunirent en conseil. Les plus sages furent d'avis qu'il fallait se soumettre à tous les ordres du Sénat, mais Lasthénès et ses partisans craignirent d'être envoyés à Rome et d'y être punis; ils excitèrent donc le peuple à défendre son antique indépendance[2].
[1] Florus, III, 8.
[2] Diodore de Sicile, Excerpt. de Legat., p. 631, 632.
Le Sénat romain résolut alors d'en finir avec la Crète. Le proconsul Quintus Métellus fut chargé de la guerre (69 av. J.-C.). Il débarqua avec trois légions près de Cydonie, où Lasthénès et Panarès l'attendaient à la tête de 24,000 hommes, légers à la course, endurcis au maniement des armes et aux fatigues de la guerre, habiles surtout à se servir de l'arc[1]. On combattit en rase campagne, et, après une chaude mêlée, les Romains demeurèrent maîtres du champ de bataille, mais les villes crétoises fermèrent leurs portes. Métellus dut les assiéger les unes après les autres. Panarès rendit Cydonie contre promesse de libre sortie. Lasthénès, qui était à Cnosse, voyant la ville sur le point de succomber, détruisit ses trésors et se réfugia dans d'autres lieux fortifiés tels que Lyctos et Éleuthera. Métellus fut implacable pour les vaincus. Les assiégés se tuaient plutôt que de se rendre à lui. Pour se venger de tant de cruautés, les Crétois imaginèrent d'enlever à Métellus l'honneur de subjuguer l'île en appelant Pompée pour lui faire leur soumission. C'était au moment où ce général venait d'être investi du commandement des mers et de toutes les côtes de la Méditerranée. Les Crétois députèrent vers lui pour le supplier de venir dans leur île, qui faisait partie de son gouvernement. Pompée accueillit leur requête et écrivit à Métellus pour lui défendre de continuer la guerre. Il manda aussi aux villes de ne plus recevoir les ordres de Métellus, et envoya, pour commander dans l'île, Lucius Octavius, un de ses lieutenants. Sentant sa conquête lui échapper, Métellus poursuivit la guerre avec une nouvelle vigueur. Il redoubla de cruauté et n'épargna même plus ceux qui s'étaient soumis à lui. Octavius prit alors ouvertement parti pour les Crétois. Arrivé dans l'île sans armée, il s'en forma une de tous les aventuriers et pirates qui se présentèrent, mais il ne put tenir campagne contre Métellus qui acheva la soumission de l'île et obtint les honneurs du triomphe avec le surnom de Créticus. Plutarque rapporte que la conduite de Pompée le rendit non moins ridicule qu'odieux. Pompée, dit-il, prêter son nom à des pirates, à des scélérats, et par rivalité, par jalousie contre Métellus, les couvrir de sa réputation comme d'une sauvegarde! Pompée combattait, dans cette circonstance, pour sauver les ennemis communs du genre humain, afin de priver un général d'un triomphe mérité par mille fatigues. Quant à Octavius, il fut renvoyé par Métellus, après avoir été, au milieu même du camp, accablé de reproches et de sarcasmes[2] (66 av. J.-C.).
[1] Velleius Paterculus, Hist. rom., XXXIV.
[2] Florus, Hist. rom.; Plutarque, Vie de Pompée; Appien, De reb. sicul. et reliq. insul. Excerpt.; XXX. De Légat.
CHAPITRE XXI
EXPLOITS DES PIRATES.—LEUR LUXE ET LEUR INSOLENCE.
Quoi qu'il en soit, dit Mommsen[1], jamais la puissance romaine n'avait été plus humiliée, jamais celle des pirates n'avait été plus grande sur la Méditerranée. Les flibustiers, sur leurs brigantins, se riaient des Servilius l'Isaurique et des Métellus le Crétique. En effet, quelques expéditions isolées ne pouvaient détruire cet insaisissable ennemi: chassés d'un point, les pirates reparaissaient sur un autre, et, grâce à l'habileté de leurs pilotes, à la légèreté de leurs navires, ils se jouaient, comme le guérillero espagnol[2], de toutes les poursuites.
[1] Histoire romaine, liv. IV, ch. II.
[2] Duruy, Histoire des Romains, XXIII.
La nouvelle guerre de Mithridate avait encore augmenté l'audace des pirates, qui renouèrent alliance avec le roi de Pont. En vain, Lucullus, marin éprouvé, à la tête d'une flottille, coule à fond cinq quinquirèmes qu'Isidorus menait à Lemnos, s'empare de trente-deux navires à l'ancre dans la petite île de Néa et passe au fil de l'épée huit mille corsaires, commandés par Séleucus dans les murs de Sinope (70-72 av. J.-C.), la piraterie n'en est pas moins en pleine prospérité[1].
Les vaisseaux corsaires montaient à plus de mille, et les villes dont ils s'étaient emparés à quatre cents. Les temples, jusqu'alors inviolables, furent profanés et pillés: ceux de Claros, de Didyme, de Samothrace; ceux de Cérès à Hermione et d'Esculape à Épidaure; ceux de Neptune dans l'isthme de Corinthe, à Ténare et à Calaurie; d'Apollon à Actium et à Leucade; de Junon à Samos et à Argos. Presque sous les yeux de Lucullus et de sa flotte, le pirate Athénodore surprit, en 65, la ville de Délos, devenue, depuis la ruine de Corinthe[2], le centre du commerce de la mer Égée et le principal marché d'esclaves du monde ancien, emmena tous ses habitants en esclavage et rasa ses sanctuaires, ses temples fameux, objets de la vénération des peuples et de la munificence des Lagides, des Séleucides et des rois de Macédoine. Dans la seule Samothrace, les pirates firent main basse sur un trésor de 1,000 talents (5,625,000 fr.). «Ils ont réduit Apollon à la misère, s'écrie un poète du temps, si bien que, quand l'hirondelle le vient visiter, de tant de trésors il ne reste pas une piécette d'or à lui offrir!» Dans les temples, les pirates faisaient des sacrifices barbares, célébraient des mystères secrets, entre autres ceux de Mithras, qu'ils firent connaître les premiers et qui se répandirent de jour en jour dans l'empire romain, jusqu'au point de devenir une partie du culte de la famille impériale sous les Antonins[3].
[1] Plutarque, Vie de Lucullus.
[2] 146 ans av. J. C.
[3] Preller, Les dieux de l'ancienne Rome; Plutarque, Vie de Pompée.
Les pirates se faisaient honneur et trophée de leurs brigandages; la magnificence de leurs navires était plus affligeante encore que n'était effrayant leur appareil. Les poupes étaient dorées, il y avait des tapis de pourpre et des rames argentées. Partout, sur les côtes, dit Plutarque[1], c'étaient des joueurs de flûte, de joyeux chanteurs, des troupes de gens ivres. Ils ressemblaient sans doute aux compagnons de Conrad de Byron, et chantaient peut-être comme eux: «Aussi loin que la brise peut porter, partout où les vagues écument, voilà notre empire, voilà notre patrie!... La mort est pour nous sans terreur, pourvu que nos ennemis meurent avec nous; qu'elle vienne quand elle voudra! Nous nous hâtons de jouir de la vie, et quand nous la perdons, qu'importe que ce soit par les maladies ou dans les combats[2]!»
[1] Vie de Pompée.
[2] Le Corsaire.
Partout, à la honte de la puissance romaine, des citoyens de premier ordre, des César[1] et des Clodius[2], entre autres, étaient emmenés prisonniers et des villes surprises se rachetaient à prix d'argent. Cicéron parle même d'un consul enlevé par les pirates et d'ambassadeurs romains qui leur furent rachetés[3]. Les corsaires ne redoutaient nullement le voisinage de Rome; chose incroyable, l'île de Lipara, près de la Sicile, payait un gros tribut pour n'avoir point à redouter leur descente. Un de leurs chefs, Héracléon, avait détruit, en 72, une escadre armée contre lui, et, avec quatre embarcations seulement, il avait osé pénétrer jusque dans le port de Syracuse. Quelque temps après, Pyrgamion, son camarade de rapines, se montre dans les mêmes eaux, débarque, se fortifie sur le même point et envoie ses coureurs dans toute l'île, pendant que le fameux Verrès vit dans la débauche à Syracuse[4]. Dans toutes les provinces, il est désormais d'usage d'avoir une escadre prête et des garde-côtes apostés. Mais cela n'empêche pas les pirates d'arriver et de piller des provinces que les gouverneurs de la République pillent eux-mêmes. Bientôt les audacieux forbans ne respectent même plus le territoire de l'Italie. Ils descendent à terre, infestent les chemins par leurs brigandages et ruinent les maisons de plaisance voisines de la mer. Près de Crotone, ils enlèvent le trésor de Junon Lacinienne, que Pyrrhus et Annibal avaient respecté; à Caïète, ils dévastent le port sous les yeux d'un préteur; à Misène, ils ravissent la fille d'Antonius, l'amiral romain; à Ostie, la flotte romaine est brûlée; des patriciennes et deux préteurs, Sextilius et Bellinus, sont emmenés avec toute leur suite, avec les haches tant redoutées, les faisceaux et les autres insignes[5]. Pour comble d'insolence, lorsqu'un prisonnier s'écriait qu'il était Romain et disait son nom, les flibustiers feignaient l'étonnement et la crainte; ils se frappaient la cuisse, se jetaient à ses genoux et le priaient de pardonner. Le prisonnier se laissait convaincre à cet air d'humilité et de supplication. On lui remettait alors des souliers et une toge, afin qu'il ne fût plus méconnu. Après s'être ainsi longtemps moqués de lui et avoir joui de son erreur, les pirates finissaient par jeter une échelle au milieu de la mer et lui ordonnaient de descendre et de retourner chez lui; si le malheureux refusait, ils le précipitaient eux-mêmes et le noyaient[6].
Le blocus autour de l'Italie était complet; plus de commerce ni de relations internationales. La cherté la plus affreuse régnait en Italie et surtout dans Rome, qui ne vivait que du blé sicilien et africain. La famine s'y mit. Ce fut alors que le peuple qui, pour quelques sesterces, vendait ses suffrages, comme le dit si énergiquement Duruy[7], pour ses cinq boisseaux par mois, donna l'empire.
[1] Plutarque, Vie de César.
[2] Appien, Bell. civil., II, 23.
[3] Pro lege Manilia.
[4] Cicéron, In Verr., II, V, 35 et suiv.
[5] Plutarque, Vie de Pompée; Appien, Bell. Mithrid., XCIII; Cicéron, Pro lege Manilia, XIII.
[6] Plutarque, Vie de Pompée.
[7] Histoire des Romains, XXIII.
CHAPITRE XXII
LA LOI GABINIA.—POMPÉE.—LA CILICIE.
L'an 67, le tribun Gabinius, ami de Pompée, qui portait le surnom de Grand depuis la guerre contre Sertorius, proposa qu'un des consulaires fût investi pour trois ans, avec une autorité absolue et irresponsable, du commandement des mers et de toutes les côtes de la Méditerranée jusqu'à 400 stades[1] dans l'intérieur. Cet espace renfermait une grande partie des terres soumises à la domination romaine, les nations les plus considérables, les rois les plus puissants. La loi donnait en outre à ce consulaire le droit de choisir dans le Sénat quinze lieutenants pour remplir les fonctions qu'il leur assignerait, de prendre chez les questeurs et les fermiers de l'impôt tout l'argent qu'il voudrait, d'équiper une flotte de deux cents voiles et de lever tous les gens de guerre, tous les rameurs et tous les matelots dont il aurait besoin.
[1] Environ vingt lieues; Plutarque, Vie du Pompée; Velleius Paterculus, II, 31.
Les nobles s'effrayèrent de ces pouvoirs inusités qu'on destinait à Pompée, bien que Gabinius n'eut pas prononcé son nom; ils faillirent massacrer le tribun. César appuya fortement la loi, c'était le premier pas du peuple, las d'une République en ruine, vers l'empire fort et puissant. L'assemblée du peuple doubla les forces que le décret avait fixées et accorda au général 500 galères, 120,000 fantassins et 5,000 chevaux.
A cette nouvelle, les pirates abandonnèrent les côtes d'Italie, le prix des vivres baissa subitement, et le peuple de crier que le nom seul de Pompée avait terminé la guerre.
Le dictateur s'occupa aussitôt d'organiser son expédition. Il manda à tous les rois et alliés du peuple romain d'unir leurs forces aux siennes dans un commun intérêt. Les Rhodiens fournirent un grand nombre de vaisseaux qui furent les meilleurs parmi la flotte. Pompée eut l'heureuse idée de former plusieurs escadres dont il donna le commandement à des chefs expérimentés, qui tous étaient égaux et avaient chacun l'imperium dans le département qui lui était assigné. Tibère Néron reçut l'ordre de croiser dans les mers d'Espagne; Pomponius dans celles des Gaules et de Ligurie; Marcellus et Attilius, sur les côtés d'Afrique, de Sardaigne et de Corse; Gellius et Lentulus, sur celles de l'Italie et de Sicile; Plotius et Varron eurent pour département la mer d'Ionie; Cinna, le Péloponèse, l'Attique, l'Eubée, la Thessalie, la Macédoine et la Béotie; Lolius, la mer Égée et l'Hellespont; Pison, la Bithynie, la Thrace, la Propontide, le Pont-Euxin; Métellus Nepos, les mers de Lycie, de Pamphylie, de Chypre et de Phénicie.
Pompée présidait à tout, et, de Brindes, se portait sur les points où il jugeait sa présence nécessaire. Ce plan, habilement conçu, fut bien exécuté: les ports, les golfes, les retraites, les repaires, les promontoires, les détroits, les péninsules, tout ce qui servait de refuge aux pirates, fut enveloppé, fut pris comme dans un filet. Les corsaires qui avaient échappé à une escadre tombaient bientôt dans une autre, et une fois qu'ils avaient été obligés de s'éloigner d'un parage, ils n'y pouvaient plus revenir, parce que les forces qui les en avaient chassés les poussaient devant elles du côté de l'Orient et de la Cilicie. Ils cherchèrent une retraite en divers endroits de cette contrée, comme des essaims d'abeilles dans leurs ruches.
En quarante jours, les flottes des pirates, du reste sans cohésion entre elles et sans unité de direction militaire, furent dissipées, et les mers, depuis les colonnes d'Hercule jusqu'à la Grèce, furent entièrement libres. Les provisions arrivèrent en grande quantité et les marchés de Rome furent abondamment pourvus.
Pompée partit alors pour l'Orient afin de frapper le coup décisif, et fit voile, avec soixante forts navires, droit sur l'antique et principal repaire des flibustiers, la côte de Lycie et de Cilicie. En voyant approcher la flotte romaine, victorieuse et imposante, de nombreux écumeurs de mer vinrent se rendre avec leurs femmes, leurs enfants et leurs brigantins. Pompée les traita avec douceur: maître de leurs vaisseaux et de leurs personnes, il ne leur fît aucun mal. Cette généreuse conduite fit concevoir aux autres d'heureuses espérances; ils évitèrent les lieutenants de Pompée et ils allèrent se rendre à lui. Pompée leur fit grâce à tous, et se servit d'eux pour dépister et prendre ceux qui se cachaient encore. La douceur calculée du général lui ouvrit les portes des deux forteresses de Kragos et d'Antikragos.
Cependant les plus nombreux et les plus puissants parmi les pirates avaient mis en sûreté leurs familles, leurs richesses et la multitude inutile dans des châteaux forts du mont Taurus, et, montés sur leurs vaisseaux, devant Coracésium, en Cilicie, ils attendirent Pompée qui s'avançait sur eux à toutes voiles. Ils opposèrent d'abord une vive résistance, mais elle ne fut pas de longue durée. Entièrement défaits, ils abandonnèrent leurs navires et se renfermèrent dans la ville pour soutenir le siège. Ils demandèrent bientôt à être reçus à composition; ils se rendirent et livrèrent les villes et les îles qu'ils occupaient et qu'ils avaient si bien fortifiées qu'elles étaient difficiles à forcer et presque inaccessibles.
Les Romains trouvèrent dans les places qui leur furent remises, et surtout dans la citadelle du cap de Coracésium, bâtie par Diodote Tryphon, un des anciens chefs de pirates, tué en 144 par Antiochus, fils de Démétrius, une quantité prodigieuse d'armes, beaucoup de navires, dont plusieurs étaient encore sur les chantiers, des amas immenses de cuivre, de fer, de voiles, de bois, de cordages, de matériaux de toutes sortes, et un grand nombre de captifs que les pirates gardaient, soit dans l'espoir d'en tirer une forte rançon, soit pour les employer aux plus rudes travaux. Pompée s'empressa de délivrer et de renvoyer ces malheureux prisonniers, parmi lesquels figuraient Publius Clodius, l'amiral de la flotte romaine permanente de Cilicie, et d'autres grands seigneurs romains. Plusieurs d'entre eux, que l'on avait cru morts, trouvèrent, en rentrant dans leurs foyers, leurs noms inscrits sur des cénotaphes.
En moins de trois mois, l'heureux général avait tué 10,000 pirates, fait 20,000 prisonniers, pris 400 vaisseaux, dont 90 armés d'éperons, coulé à fond 1,300 autres et occupé 120 citadelles, forts ou refuges. Il livra aux flammes les arsenaux pleins et les magasins d'armes[1].
[1] Appien, De bell. Mith, 91-93; Plutarque, Vie de Pompée; Florus, Hist. rom. III, 7; Velleius Paterculus, 31-36.
Les 20,000 prisonniers, qu'allaient-ils devenir? C'est ici que la conduite politique de Pompée fut véritablement admirable. Jusqu'alors, les pirates captifs avaient été mis en croix. Il ne voulut pas faire mourir ces prisonniers, mais il ne crut pas sûr de renvoyer tant de gens pauvres et aguerris, ni de leur laisser la liberté de s'écarter ou de se rassembler de nouveau. Réfléchissant, dit Plutarque, que l'homme n'est pas de sa nature un être farouche et insociable, qu'il ne le devient qu'en se livrant au vice, contre son naturel, qu'il perfectionne ses mœurs, au contraire, en changeant d'habitation et de genre de vie, et que les bêtes sauvages elles-mêmes, quand on les accoutume à une existence plus douce, dépouillent leur férocité, Pompée résolut de transporter les captifs loin de la mer, dans l'intérieur des terres, et de leur inspirer le goût d'une vie paisible, en les habituant au séjour des villes ou à la culture des champs. Il établit, en conséquence, une partie des prisonniers dans trente-neuf petites villes de la Cilicie, telles que Mallus, Adana, Epiphanie, etc., qui consentirent, moyennant un accroissement de territoire, à les incorporer parmi leurs habitants. La ville de Soli, dont Tigrane, roi d'Arménie, avait naguère détruit la population, reçut un grand nombre de pirates qui la relevèrent de ses ruines et l'appelèrent Pompéiopolis. D'autres furent envoyés à Dymé d'Achaïe, qui manquait alors d'habitants et dont le territoire était étendu et fertile, et d'autres enfin furent transportés en Italie.
Cette sage mesure produisit un résultat excellent. Dès que les pirates n'eurent plus besoin de piller pour vivre, ils perdirent le goût du pillage. Ce vieillard corycien, Corycium senem, si content de son sort, dont Virgile fait l'éloge, était un de ces anciens pirates: «Au pied des remparts élevés de Tarente, aux lieux où le noir Galèse arrose dans son cours les moissons jaunissantes, je me souviens d'avoir vu un vieillard de Corycus qui possédait quelques arpents d'un terrain abandonné; ce sol n'était ni propre au labour, ni favorable aux troupeaux, ni propice à la vigne. Là, pourtant, au milieu des broussailles, le vieillard avait planté quelques légumes que bordaient des lis blancs, des verveines et des pavots; il se croyait aussi riche qu'un roi,
Regum æquabat opes animo,
et le soir quand il rentrait au logis, il chargeait sa table de mets qu'il n'avait point achetés...[1]»
[1] Virgile, Géorgiques, IV, 125-148.
La rapidité de l'expédition et la sage politique de Pompée valurent à ce général un triomphe éclatant et l'admiration du peuple romain et des vaincus eux-mêmes. Ce fut en souvenir de son nom que les pirates s'enrôlèrent plus tard sous les ordres de son fils Sextus. Pompée continua ses succès en Asie et fit inscrire, sur un monument qu'il éleva, ses actions glorieuses: «Pompée le Grand, fils de Cnéius, imperator, a délivré tout le littoral et toutes les îles en deçà de l'Océan, de la guerre des pirates; il a sauvé du péril le royaume d'Ariobarzane, investi par les ennemis; il a conquis la Galatie, les contrées ou provinces les plus éloignées de l'Asie, ainsi que la Bithynie; il a partagé la Paphlagonie, le Pont, l'Arménie, l'Achaïe, la Colchide, la Mésopotamie, la Sophène, la Gordienne; il a soumis le roi des Mèdes, Darius, le roi des Ibériens, Artocès, Aristobule, roi des Juifs, Arétas, roi des Arabes Nabatéens, la Syrie, voisine de la Cilicie, la Judée, l'Arabie, la Cyrénaïque, les Achéens, les Iozyges, les Soaniens, les Héniaques et les autres peuplades établies entre la Colchide et le Palus-Méotide, ainsi que les rois de ces pays, au nombre de neuf; enfin tous les peuples qui habitent entre le Pont-Euxin et la mer Rouge; il recula l'empire de Rome jusqu'aux limites de la terre: il conserva les revenus des Romains et les augmenta encore; il enleva aux ennemis les statues, les images des dieux, ainsi que d'autres ornements, et consacra à la déesse 12,060 pièces d'or (environ 332,600 fr.) et 307 talents d'argent (1,650,000 fr.)[1].»
[1] Diodore de Sicile, Excerpt., Vatican., p. 128-130.
Cependant la piraterie ne fut pas entièrement détruite; les conquêtes faites si rapidement sont rarement durables. Un jour viendra où Rome sera plongée dans l'anarchie et où son bras ne se fera plus sentir au loin; alors la piraterie se réveillera aussitôt. Quant à la Cilicie, elle supportera difficilement le joug des Romains. L'histoire nous apprend, en effet, que Cicéron, dans son commandement de cette province (51-50 av. J.-C.), comprima une révolte, s'empara des villes de Sepyra, de Commoris, d'Erana et de six autres forteresses du mont Amanus. Il fit capituler aussi la ville de Pindenissum, située sur un pic élevé et refuge des fugitifs et des brigands. Fier de ces faciles succès, Cicéron était, en effet, à la tête de 12,000 fantassins et de 2,600 chevaux, il adressa des supplications au Sénat pour obtenir des prières publiques par lesquelles les Romains remercieraient les dieux de ses succès militaires. Rien n'est plus curieux que la lettre qu'il écrivit à Caton[1] pour lui demander l'appui de son autorité incontestée au Sénat. A l'en croire, Cicéron a sauvé la république; il voyait déjà «sa province, la Syrie, l'Asie tout entière, ravies à la domination romaine!» Et cependant il avait dit un jour sagement: «Gardons-nous d'imiter le soldat fanfaron, deforme est imitari militem gloriosum.» Caton et le Sénat parurent peu disposés à accueillir cette vanterie, mais les amis de Cicéron «se donnèrent tant de tablature[2],» que les honneurs et les prières furent accordés. L'orateur général fut salué par ses troupes du titre d'imperator[3], et une médaille fut même frappée en son nom à Laodicée[4].
[1] Lettres familières, XV, 4.
[2] Lettres familières, VIII, 11, «Non diù sed acriter nos tuæ supplicationes torserunt».
[3] Plutarque, Vie de Cicéron.
[4] Schulz, Hist. rom. par les médailles.
CHAPITRE XXIII
CONQUÊTE DE L'ILE DE CYPRE ET DE L'ÉGYPTE.
Il restait à Rome, pour devenir complètement maîtresse de la Méditerranée, à établir sa domination dans l'île de Cypre et en Égypte.
L'île de Cypre ne dépendait plus en réalité de l'Égypte, où, du reste, la dynastie lagide, affaiblie par ses dissensions, dégradée par ses vices, détestée pour ses crimes, n'avait plus qu'une autorité précaire. Elle s'offrait comme une proie aux Romains.
Lorsque Clodius fut pris par les pirates, il manda au roi de Cypre, Ptolémée, de lui envoyer l'argent nécessaire à sa rançon. Ptolémée était riche, avare et lâche; il n'osa refuser, mais il n'envoya que deux talents, dont les pirates ne voulurent pas se contenter. Ils relâchèrent cependant leur captif sur parole, et Clodius jura de se venger d'un roi qui l'avait estimé si peu[1]. Étant devenu tribun, en l'an 59, le célèbre agitateur fit rendre un décret qui déclarait l'île de Cypre province romaine et qui ordonnait la confiscation des biens de Ptolémée. Ce n'était pas assez pour Clodius d'écraser un faible prince, il se donna aussi le plaisir de mortifier, d'humilier le fier Caton, en le chargeant de cette honteuse mission. «A mes yeux, lui dit-il, tu es de tous les Romains l'homme dont la conduite est la plus pure, et je veux te prouver que j'ai réellement de toi cette haute idée. Bien des gens demandent, et avec de pressantes instances, qu'on les envoie à Cypre, mais je te crois seul digne de ce commandement et je me fais un plaisir de t'y nommer.»
[1] Appien, Guerres civiles, II, 23.
Caton se récria que cette proposition était un piège et une injure plutôt qu'une grâce. «Eh bien! reprit Clodius d'un ton fier et méprisant, si tu ne veux pas y aller de gré, tu partiras de force.» Et il se rendit aussitôt à l'assemblée du peuple, et il y fit passer le décret qui envoyait Caton à Cypre, sans lui accorder ni vaisseaux ni soldats.
Par un coup de bonne fortune pour Caton, Ptolémée prit du poison et se donna la mort. Il n'y avait plus qu'à recueillir la succession. Caton se rendit dans l'île, où il trouva des richesses prodigieuses et vraiment royales en vaisselle d'or et d'argent, en meubles précieux, en pierreries, en étoffes de pourpre. Il fallut tout vendre. L'intègre Caton, jaloux que cette vente se passât dans les règles, et voulant faire monter, dans l'intérêt du trésor romain, les effets à leur plus haute valeur, assista lui-même aux enchères et porta en compte jusqu'aux moindres sommes. Il rapporta de Cypre près de 7,000 talents (40,000,000 fr.); il en chargea des caisses qui contenaient chacune 2 talents 500 drachmes (environ 12,000 fr.). Il fit attacher à chaque caisse une longue corde, au bout de laquelle on mit une grande pièce de liége, afin que si le vaisseau venait à se briser, les pièces de liége, flottant sur l'eau, indiquassent l'endroit où seraient les caisses. Tout cet argent, à peu de chose près, arriva heureusement à Rome. Quand on vit porter à travers le Forum ces sommes immenses d'or et d'argent, l'admiration pour Caton ne connut plus de bornes. De tant de richesses, Caton ne s'était réservé qu'une statuette du célèbre Zénon le stoïcien[1].
[1] Plutarque, Vie de Caton Le Jeune; Velleius Paterculus, XLV; Florus, III, X.
L'île de Cypre fut érigée en province prétorienne. Habituée depuis de longues années à la domination étrangère, elle accepta celle de Rome avec résignation.
En 58, le roi d'Égypte, Ptolémée Aulétès, «le joueur de flûte», fils du roi de Cypre, fut chassé par son peuple. Il demanda l'appui des Romains, et le proconsul de Syrie, Aulus Gabinius, fut chargé par les triumvirs de faire le nécessaire pour le ramener dans ses États. Le peuple alexandrin avait mis la couronne sur la tête de Bérénice, fille aînée du roi expulsé, et lui avait choisi pour époux Archélaos, grand prêtre de la déesse Ma, à Comæna. Celui-ci, après avoir vainement tenté de gagner les hommes tout-puissants de Rome, résolut de disputer son royaume les armes à la main. Il équipa une flotte, formée en grande partie de pirates; mais Gabinius accourut en Égypte et remporta de brillants succès, grâce à l'habileté du chef de cavalerie, Marc-Antoine, le futur triumvir. Archélaos fut tué dans un combat et Ptolémée rétabli sur le trône. A dater de ce jour, les Romains eurent un pied en Égypte. César, à qui rien ne pouvait résister, après avoir conquis la Gaule et battu Pompée, organisa l'Égypte et la donna à Cléopâtre.
Rome était enfin reine de la mer. Jusqu'à la mort de César il ne fut plus question de la piraterie dans la Méditerranée.
CHAPITRE XXIV
SEXTUS POMPÉE ET LA PIRATERIE.—AUGUSTE.
Pendant les troubles qui suivirent l'assassinat de César, c'est-à-dire pendant les guerres que les triumvirs soutinrent contre Cassius, Brutus et Sextus Pompée, la piraterie se réveilla. Cassius, à la tête d'une escadre formée sur les côtes de Cilicie et presque entièrement composée d'anciens pirates de cette région, n'attendant que l'occasion de reprendre leurs courses sur mer, se jeta sur l'île de Rhodes, la pilla, sans épargner ni les offrandes consacrées dans les temples, ni les statues mêmes des dieux, et se retira chargé d'un immense butin[1].
[1] Appien, Guerres civiles, IV, 65 et suiv.
D'un autre côté, comme on va le voir, Sextus, fils de Pompée, donna une organisation puissante à la piraterie et se rendit formidable sur mer.
Après la mort de son père et de son frère aîné, Sextus Pompée s'était soustrait à la poursuite de César, en se cachant et en exerçant obscurément la piraterie dans les eaux d'Espagne[1]. Il était parvenu peu à peu à réunir un certain nombre de pirates autour de lui. Il se fit connaître comme le fils du grand Pompée, et aussitôt tous ceux qui avaient combattu sous les ordres de son père et de son frère accoururent le rejoindre. Arabion, fils de Massinissa, qui avait été dépouillé de son royaume de Libye, vint grossir les forces de Pompée avec une escadre et une troupe. Sextus eut alors l'ambition d'être autre chose qu'un pirate.
[1] Appien, Guerres civiles, II, 103; IV, 83 et suiv., 25, 36; V, 2, 15, 26, 143.
Les lieutenants de César, en Espagne, avertirent leur général du bruit qui se faisait autour du nom de Sextus Pompée. César envoya contre lui Carina, qui fut battu, et Sextus, profitant de sa victoire, s'empara de plusieurs places espagnoles. César donna le commandement d'une seconde armée à Asinius Pollion; mais ce dernier était à peine parti que César fut assassiné.
A cette nouvelle, Sextus se rendit avec célérité à Marseille, et y attendit les événements. Le Sénat le nomma amiral de la mer, haute fonction que son père avait occupée autrefois. Sextus, en homme prudent, ne rentra pas à Rome; il rassembla toute sa flotte, fit des recrues dans les ports et s'empara du gouvernement de la Sicile. A partir de ce moment, Sextus Pompée devint un ennemi redoutable pour les nouveaux triumvirs. En effet, les proscriptions terribles qui eurent lieu à cette époque jetèrent dans ses bras un grand nombre de citoyens, d'hommes d'armes et d'esclaves. Il fit proclamer dans les villes qu'il recevait tous les fugitifs, libres ou esclaves, et qu'il leur donnait une solde double de celle que les triumvirs accordaient aux meurtriers. Il envoya des trirèmes parcourir les côtes pour recueillir les proscrits et recruter des partisans qu'il équipa et arma aussitôt. Il donna des fonctions élevées sur terre et sur mer à ceux qui étaient aptes à les tenir dignement. Aussi Appien dit-il que, dans ces temps si durs, Sextus Pompée mérita bien de la patrie et soutint l'honneur du nom qu'il portait.
Toutefois, Sextus, qui ambitionnait de devenir maître de la mer, appela tous les pirates expérimentés d'Afrique, d'Espagne et d'Asie. Sa puissance inquiéta les triumvirs et sa tête fut mise à prix. Octave envoya même contre lui Salvidiénus avec une grosse flotte. Instruit des projets de son adversaire, Sextus se jette au-devant de lui et l'aborde impétueusement près de Scylla. Ses navires légers et habilement manœuvrés par des mains exercées se meuvent avec aisance et rapidité; ceux de Salvidiénus, gros et lourds, peuvent à peine remuer. La mer s'agite, les vaisseaux pompéiens restent dociles au gouvernail, tandis que les autres sont mis en désordre et se montrent rebelles à toute manœuvre. La nuit étant survenue, les deux flottes ennemies se retirèrent, non sans avoir perdu quelques navires.
Sextus fit alliance contre les triumvirs avec Cassius et Brutus. Après la défaite et la mort de ceux-ci, Murcus et Domitius Ahenobarbus qui commandaient leur escadre arrivèrent se ranger sous les ordres de Sextus. Ils infestèrent en commun les côtes d'Italie. Sextus devint alors maître tout-puissant de la mer. Il exerçait une autorité absolue. Ses deux lieutenants favoris étaient deux pirates, Ménodorus et Ménécratès, marins intrépides, mais hommes sans honneur et sans foi, aussi prêts à la trahison et au crime qu'au pillage et au combat. En vain, Murcus essaie-t-il à diverses reprises de combattre l'influence funeste de ces deux flibustiers sur l'esprit de Pompée, Ménodorus domine son maître. Un jour le malheureux Murcus est assassiné par l'ordre de Sextus, et son cadavre mis en croix comme celui d'un scélérat[1].
[1] Appien, Guerres civiles, V, 70.
La puissance de Sextus Pompée était véritablement formidable: il possédait la Sicile et la Sardaigne; sa flotte immense et bien appareillée faisait la course et interceptait les arrivages en Italie. Rome manquait de pain comme au temps le plus florissant de la piraterie. Le peuple affamé demanda à grands cris que les triumvirs fissent alliance avec celui qui se vantait, à juste titre, de régner sur la mer. Antoine et Octave étaient d'accord, non pour traiter avec Sextus, mais pour lui faire la guerre. C'est pourquoi ils essayèrent de lever de nouveaux impôts. Ils publièrent un édit qui obligeait les propriétaires à fournir cinquante sesterces par tête d'esclave, et qui attribuait au fisc une portion de tous les héritages. Cet édit porta au comble la fureur du peuple. Dans les jeux du cirque, la foule fit éclater des applaudissements frénétiques quand elle vit paraître la statue de Neptune, afin de témoigner ainsi sa sympathie pour Sextus que l'on appelait Fils du dieu des mers. Quelques jours après, le tumulte devint si grand qu'Octave se crut obligé de paraître dans les groupes qui proféraient des menaces contre les triumvirs. Il eut été assassiné peut-être si Antoine ne fût venu avec ses soldats et n'eut fait tuer les plus mutins. On jeta les cadavres dans le Tibre; mais la foule ne s'en montra que plus exaspérée, et, par de nouvelles clameurs, elle força les triumvirs à négocier avec Sextus Pompée[1].
[1] Appien, Guerres civiles, V, 67 et suiv.; Dion, XLVIII, 19-36; Plutarque, Vie d'Antoine; Suétone, Vie d'Auguste; Velleius Paterculus, LXXVII et suiv.
On arrêta le plan d'une conférence sur la pointe du cap de Misène. Pompée avait sa flotte non loin de là, et les deux triumvirs leurs armées en bataille vis-à-vis. Sextus demanda aussitôt à entrer dans le triumvirat en la place de Lépidus. Cette demande fut repoussée. Déjà Sextus allait rompre la négociation lorsqu'à force de prières, on l'amena à diminuer ses prétentions. Dans le traité qui fut conclu (39 av. J.-C.), il stipula pour lui-même et pour tous ceux qui l'avaient suivi dans l'exil ou qui servaient sur ses vaisseaux. On lui assura la possession de la Sicile, de la Sardaigne, de la Corse, et à ces trois îles on ajouta l'Achaïe. On lui promit ensuite le consulat et le paiement de 70 millions de sesterces sur les biens de son père. On accorda amnistie pleine et entière à ceux qui s'étaient réfugiés auprès de lui; on n'excepta pas même les proscrits, parmi lesquels se trouvaient de grands personnages, Claudius Néron, M. Silanus, Sentius Saturninus, Aruntius, Titius, etc. Enfin, comme il y avait dans ses équipages un grand nombre d'esclaves fugitifs, il fut décidé qu'ils ne seraient point rendus à leurs maîtres et qu'ils jouiraient de la liberté. A ces conditions, Sextus promit de retirer ses troupes des postes occupés en Italie, de ne plus recevoir d'esclaves, de ne point augmenter ses forces navales, de défendre les côtes contre les pirates et d'envoyer enfin à Rome les redevances en blé et les impôts que lui payaient autrefois les îles qui lui étaient abandonnées.
Quand on vit, à l'issue de la négociation, les trois chefs s'embrasser en signe de paix et d'amitié, un même cri de joie partit de la flotte, de l'armée et de toute l'Italie. Il semblait que ce fût la fin de toutes les guerres et de tous les maux. Avant de se séparer, les trois plus puissants Romains d'alors se donnèrent des fêtes. Le sort désigna Pompée pour traiter le premier ses nouveaux amis. «Mais où souperons-nous? demanda joyeusement Antoine.—Dans mes carènes,» répondit Sextus en montrant sa galère. Mordante équivoque, disent les historiens, qui rappelait qu'Antoine possédait à Rome, dans le quartier des Carènes, la maison du grand Pompée. Au milieu du festin, quand les convives, échauffés par le vin, lançaient mille brocards sur Antoine et sur Cléopâtre, le pirate Ménas, lieutenant de Sextus, s'approcha de lui, et lui dit à voix basse: «Veux-tu que je coupe les câbles des ancres et que je te rende maître, non seulement de la Sicile et de la Sardaigne, mais de tout l'univers?» Sextus réfléchit, la tentation était puissante; mais il répondit comme le devait faire le fils d'un grand homme: «Il fallait agir sans m'en prévenir, Pompée ne peut violer la foi jurée[1].» Après avoir été fêté à son tour par Octave et par Antoine, Sextus mit à la voile et regagna la Sicile.
[1] Plutarque, Vie d'Antoine.—Appien, V, 73, attribue à Ménodorus le propos et non à Ménas.
La paix de Misène ne fut qu'une trêve. Sextus, roi de la mer, était impatient de recommencer la guerre: les pirates avides de pillage, ses funestes conseillers, l'y excitaient sans relâche. Les triumvirs lui en fournirent le prétexte. D'abord Antoine n'avait pas voulu le laisser entrer en possession de l'Achaïe; ensuite Octave avait refusé de rétablir dans leurs droits et privilèges tous les exilés et proscrits qui s'étaient réfugiés en Sicile. Sextus donna l'ordre aussitôt aux pirates de ravager les côtes italiennes, et bientôt Rome se trouva encore une fois en proie à la famine. Aussi le peuple disait que la prétendue paix n'était qu'un malheur de plus et que c'était un quatrième tyran que les triumvirs s'étaient adjoint. Octave s'empara de quelques-uns de ces pirates qui avouèrent qu'ils obéissaient aux ordres de Sextus Pompée. Aussi, l'historien Florus ne peut-il s'empêcher de s'écrier: «Oh! que le fils diffère du père! l'un a exterminé les pirates ciliciens, l'autre les associe à ses desseins[1]!»
[1] Florus, IV, et les auteurs précités.
La réorganisation de la piraterie donnait une immense puissance à Sextus, qui fondait les plus grandes espérances dans le succès de ses armes; ses forces navales, en effet, étaient considérables, ses vaisseaux, solidement construits et presque tous munis de tours. Quant à Octave, le rival direct de Sextus, il ne possédait qu'un très petit nombre de vaisseaux; ses collègues, Antoine et Lépidus, paraissaient peu disposés à le soutenir; il ne se croyait donc pas en mesure de résister à Sextus. Il fut admirablement servi dans cette circonstance par les rancunes de plusieurs grands personnages qui s'étaient réfugiés auprès de Pompée et qui gémissaient de voir leur chef si docile aux conseils de ses affranchis et dominé même par Ménodorus. Ils finirent par exciter Pompée à se défier de Ménodorus. Sur ces entrefaites, Philadelphe, affranchi d'Octave, s'aboucha dans un voyage sur mer avec Ménodorus; Micylion, l'ami le plus dévoué de Ménodorus dans l'entourage d'Octave, se chargea de détacher définitivement Ménodorus de la cause de Pompée. Ménodorus promit de livrer la Sardaigne, la Corse, trois légions et d'apporter le concours d'un très grand nombre d'amis. Octave feignit d'abord de se montrer indifférent envers Ménodorus, mais il ne tarda pas à accueillir le traître avec distinction. Il le fit inscrire parmi les chevaliers, lui donna le commandement de la flotte, mais il lui adjoignit prudemment un officier expérimenté, Calvisius Sabinus. Il s'empressa de construire aussitôt de nombreux travaux de défense sur les côtes de l'Italie, afin de s'opposer à un débarquement de Sextus. Il se transporta à Tarente pour prendre le commandement de sa flotte, et ordonna à Ménodorus et à Calvisius de descendre la mer Tyrrhénienne afin d'opérer une jonction dans la mer de Sicile[1].
[1] Appien, Bell. civil., V, 78 et suiv.
Sextus Pompée le prévint; il envoya contre Ménodorus et Calvisius le corsaire Ménécratès, et attendit lui-même, dans le port de Messine, l'arrivée d'Octave. Ménécratès rencontra la flotte de Toscane à la hauteur de Cumes. Calvisius l'avait rangée en croissant, tout près des côtes. Les navires ne pouvaient ainsi manœuvrer que difficilement et étaient exposés, en cas d'échec, à être rejetés sur les rochers. Cependant, malgré le désavantage de cette position, ils combattirent longtemps avec beaucoup de valeur. Une lutte terrible s'engagea entre la galère de Ménodorus et celle de Ménécratès. La haine qui animait les deux corsaires semblait augmenter l'ardeur des équipages. Enfin, Ménécratès fut blessé à la cuisse et mis hors de combat; ses marins consternés se rendirent; quant à lui, il se jeta dans la mer pour ne pas tomber au pouvoir de son plus cruel ennemi. Démocharès, autre affranchi de Pompée, lieutenant de Ménécratès, prenant alors le commandement de la flotte, réunit ses meilleures trirèmes, court à force de rames sur les bâtiments de Calvisius, en brise ou en coule plusieurs et disperse les autres. Après ce succès, Démocharès ramène sa flotte en bon ordre dans les eaux de Messine.
Sextus, à la tête de toute son armée navale, se porte aussitôt contre Octave, et le bat près de l'écueil célèbre de Scylla. Il lui eût pris ou détruit tous ses vaisseaux, si on ne lui eût signalé l'arrivée de Ménodorus et de Calvisius. Pour échapper à l'esclavage ou à la mort, tous les équipages d'Octave se sauvèrent à terre, et le triumvir suivit leur exemple. Pour comble de malheur, une tempête furieuse s'éleva, et Octave put contempler, du rocher où il s'était réfugié, la mer couverte des débris de ses vaisseaux consumés par l'incendie ou brisés par l'ouragan. La flotte de Ménodorus et de Calvisius, qui avait gagné la pleine mer, échappa seule, au moins en partie, à ce grand désastre.
Les forces navales d'Octave étaient anéanties. Tant de revers n'abattirent pas son courage. Il fit construire de nouveaux navires et invita ses collègues à joindre leurs efforts aux siens contre Sextus Pompée. Antoine lui prêta 120 galères ou plutôt les échangea pour des légions, et Lépidus 70. Au moment de reprendre la mer, Octave fit avec pompe la lustration de sa flotte. On avait dressé des autels sur le rivage, dit Appien[1], les galères étaient rangées en face sur deux lignes; les matelots et les soldats observaient un profond silence. Les prêtres, après avoir égorgé les victimes, prirent place dans des esquifs richement ornés et tournèrent trois fois autour des navires en conjurant les dieux d'écarter les malheurs dont la flotte pouvait être menacée.
[1] Bell. civil., V, 96.
Octave donna le signal du départ, mais une tempête furieuse éclata presque aussitôt, et, de nouveau, le malheureux Octave vit la mer engloutir un grand nombre de ses navires. Ménodorus, désespérant de la fortune d'Octave, prit la fuite avec sept navires et revint à Sextus.
Pompée ne sut pas plus profiter de la tempête que de la victoire. C'était décidément un pauvre général. Il se complaisait dans son triomphe. Son orgueil lui faisait regarder sottement les désastres d'Octave comme son ouvrage. Il se faisait appeler fils de Neptune, sacrifiait à la mer, quittait son manteau de pourpre pour en revêtir un couleur de mer et prétendait commander aux vents[1].
Quant à Octave, «il voulait vaincre même en dépit de Neptune[2],» et il ne négligeait rien pour arriver à son but. Le célèbre homme de guerre Agrippa, revenu à Rome, après avoir pacifié l'Aquitaine et passé le Rhin, comme César, fut chargé de relever la flotte du triumvir. Il s'assura d'abord d'un port commode et sûr, en joignant ensemble et avec la mer, le lac Lucrin et le lac Averne. Il parvint, à l'aide de prodigieux travaux, à former un bassin où il put exercer jusqu'à 20,000 matelots. Bientôt tout fut prêt pour une nouvelle attaque contre la Sicile. Pline[3] rapporte qu'un jour qu'Octave se promenait sur le rivage, un poisson s'élança de la mer et vint tomber à ses pieds; c'était, dit-il, le temps où Sextus Pompée dominait tellement sur la mer, qu'il avait adopté Neptune pour père; les devins, consultés, répondirent que César verrait sous ses pieds ceux qui avaient alors l'empire de la mer.
[1] Appien, Bell. civil., V, 100.
[2] Suétone, Vie d'Auguste, XVI: «Etiam invito Neptune victoriam se adepturum.»
[3] Hist. nat., IX, 22, 1.
Instruit par ses croisières des préparatifs d'Octave, Sextus se décida enfin à envoyer Ménodorus avec ses sept vaisseaux pour surveiller les projets de l'ennemi. Le forban, toujours prêt à la trahison, mécontent de n'avoir pas reçu de Pompée le commandement de la flotte, eut recours à un singulier stratagème pour rentrer dans les bonnes grâces d'Octave. Il pensa qu'il fallait d'abord commettre quelques hauts faits contre la flotte du triumvir et la terrifier par une brusque attaque. En effet, au moment où on était bien loin de s'y attendre, Ménodorus se jeta avec la rapidité de la foudre sur les vaisseaux d'Octave, en prit plusieurs ainsi que des navires chargés de vivres et en brûla un certain nombre. Il remplit de terreur toute la côte. Octave et Agrippa étaient alors absents et occupés à se procurer des bois de construction pour la flotte. Voulant se moquer de l'armée d'Octave, Ménodorus vint aborder au milieu du sable du rivage et feignit d'être échoué. Aussitôt les soldats d'accourir pour se jeter sur lui, mais le corsaire repoussa son brigantin dans les flots et s'éloigna en riant de la troupe stupéfaite d'une pareille audace. Pensant alors qu'Octave serait heureux de voir rentrer sous ses ordres un chef aussi vaillant, il lui fit savoir qu'il désirait reprendre du service auprès de lui. Une entrevue lui fut accordée. Il se jeta aux pieds d'Octave qui lui pardonna, lui rendit ses titres, mais qui eut soin depuis de le faire surveiller secrètement[1].
[1] Appien, Bell. civil., V, 101, 102.
Octave fut bientôt en état de recommencer la guerre. Papia, lieutenant de Sextus Pompée, remporta d'abord un avantage: il surprit des bâtiments de charge qui portaient quatre légions à Lépidus occupé au siège de Lilybée, en Sicile. Les navires furent capturés ou coulés à fond et deux légions périrent dans les flots. Agrippa attaqua Pompée et remporta une victoire éclatante à Myles, dont Octave profita pour jeter des troupes en Sicile. Sextus rassembla ses nombreux vaisseaux pour courir après Octave. Il l'attaqua au moment même où son adversaire venait de débarquer, non loin de Tauroménium, trois légions commandées par Cornificius. Octave fut vaincu, presque tous ses vaisseaux furent pris ou brisés; lui-même ne parvint qu'à grand'peine à trouver un refuge en Italie, dans le camp de Messala qu'il avait proscrit quelques années auparavant. Heureusement Agrippa, qui commandait une forte escadre, s'empara de Tyndaris. Cette conquête assurait à Octave une entrée en Sicile; il se hâta de débarquer vingt et une légions. Cependant Octave n'était pas au bout des épreuves que le sort lui destinait. Dans aucune guerre il ne fut exposé à de plus nombreux et de plus grands dangers. Un jour qu'il faisait voile entre la Sicile et le continent pour chercher le reste de ses troupes, il fut attaqué à l'improviste par Démocharès et Apollophanès, lieutenants de Sextus, et se voyant sur le point d'être pris, il supplia un de ses compagnons, Proculcius, de lui donner la mort. Mais, grâce à l'énergie de l'équipage, il put échapper avec un seul navire. Un autre jour, comme il passait à pied près de Locres, se rendant à Rhegium, il vit les galères pompéiennes qui côtoyaient la terre, et les prenant pour les siennes, il descendit sur la plage où il faillit encore être pris. Il arriva même que, tandis qu'il s'enfuyait par des sentiers détournés, un esclave d'Emilius Paulus, qui l'accompagnait, se souvenant qu'il avait autrefois proscrit le père de son maître, et cédant à la tentation de la vengeance, essaya de le tuer. Octave parvint néanmoins à rejoindre Lépidus et Agrippa en Sicile, et quelques escarmouches eurent lieu entre les armées ennemies[1].
[1] Suétone, Vie d'Auguste, XVI; Appien, Bell. civil., V, 103-117; Pline, Hist. nat., VII, 46; Velleius Paterculus, Hist. Rom., 79.
La guerre pouvait durer longtemps encore; Pompée voulut tenter une action décisive, et, comme il se sentait le plus fort sur mer, il fit proposer à Octave de terminer leur différend par un combat naval. Le triumvir, tant de fois éprouvé sur mer, redoutait fort de tenter encore la fortune, cependant il accepta courageusement le défi. Le 3 septembre de l'année 36 avant J.-C., les deux flottes rivales, composées chacune de 300 vaisseaux, et placées l'une sous les ordres d'Agrippa, et l'autre sous le commandement de Démocharès et d'Apollophanès, se rangèrent en ligne entre Myles et Nauloque, dans un appareil formidable: tous les navires étaient armés de tours, de catapultes et de toutes les machines à jet alors en usage. L'action commença par le choc des galères, auquel succéda une grêle de pierres, de flèches, de dards et de javelots enflammés; tous les navires s'attaquèrent tantôt par la proue, tantôt par la poupe et par les flancs. Les soldats combattaient avec une égale ardeur, les pilotes et les chefs rivalisaient d'adresse et d'énergie. Les deux armées de terre, rangées en bataille sur la côte, donnaient encore de l'émulation aux partis. La lutte dura plusieurs heures, et le succès fut longtemps incertain; mais Agrippa commandait la flotte triumvirale, et, comme Duilius, il avait armé ses navires de grappins qui accrochaient ceux de l'ennemi plus légers, et les forçaient à recevoir l'abordage. Ce ne fut bientôt qu'une mêlée où tout était confondu et où l'on tuait souvent aussi bien l'ami que l'ennemi. Le mot d'ordre dont on se servait pour se reconnaître ne fut plus secret et devint commun aux deux partis, ce qui contribua à augmenter le carnage, en sorte que la mer fut en peu de temps couverte de cadavres, d'armes et de débris de navires. Agrippa, voyant que la flotte de Sextus s'ébranlait, redoubla ses efforts et força la victoire à se déclarer pour Octave. La flotte ennemie fut presque totalement détruite; Sextus Pompée, oubliant qu'il avait une armée de terre, prit la fuite avec les dix-sept galères qui lui restaient, après avoir éteint le fanal du vaisseau amiral et jeté à la mer son anneau et ses insignes de commandement. «Jamais fuite, dit Florus[1], depuis celle de Xercès, ne fut plus déplorable.»
Sextus avait d'abord le projet de se rendre auprès d'Antoine; mais quand il sut qu'Octave ne songeait point à le poursuivre, il se dirigea vers l'Asie. Il se mit alors à exercer la piraterie sur les côtes; il pilla le temple fameux de Junon au promontoire de Lacinium, et s'établit ensuite à Mitylène, capitale de l'île de Lesbos, qui avait reçu autrefois le grand Pompée après sa défaite à Pharsale[2]. Sextus feignait d'attendre Antoine, mais, en réalité, il cherchait, en augmentant le nombre de ses vaisseaux et de ses rameurs, à se substituer au maître de l'Orient. Il traitait même secrètement avec les rois de Pont et des Parthes, qui venaient de battre Antoine. Il envoya des ambassadeurs à ce dernier, rentré à Alexandrie, bien moins pour lui demander de traiter avec lui que pour être renseigné exactement sur sa puissance en Orient. Pendant que les envoyés de Sextus étaient auprès d'Antoine, ses autres ambassadeurs chez les Parthes furent faits prisonniers et envoyés au triumvir, qui ne fut pas dupe des agissements de Sextus, et qui chargea Titius, son lieutenant, de combattre Pompée, s'il demeurait en armes, et de le ramener prisonnier en Égypte. Sextus débarqua en Asie et organisa immédiatement une armée près de Cyzique. Il remporta quelques succès et occupa les villes de Nicée et de Nicomédie, dont il tira beaucoup d'argent. Malheureusement pour lui, les 70 vaisseaux qu'Antoine avait envoyés à Octave pour la guerre de Sicile revinrent au printemps en Asie, congédiés par le vainqueur, et Titius, parti de Syrie, se montra en même temps avec cent vingt navires et une grosse armée. Sextus ne pouvait résister. Pour échapper à Antoine, il prit le parti extrême de brûler son escadre et de se diriger avec ses soldats vers la haute Asie. Mais, abandonné de la plupart des siens comme de la fortune, il tomba entre les mains des lieutenants d'Antoine, fut conduit à Milet et mis à mort[3] (35 av. J.-C.).
[1] Hist. Rom., IV, 8; Appien, Bell. civ., V, 118-122.
[2] Appien, Bell. civ., V, 133.
[3] Appien, Bell. civ., V, 133-144.
Ainsi périt le dernier fils de Pompée. Dans sa jeunesse, Sextus avait obscurément exercé la piraterie et écumé la mer. Puis, s'étant fait reconnaître, beaucoup de partisans se joignirent à lui, et il porta ouvertement, après la mort de César, la guerre sur la Méditerranée. Il réorganisa la piraterie à son profit, il rassembla une grosse armée et une flotte très considérable, posséda de grandes richesses et domina sur les îles. Maître de la mer, il causa la famine en Italie et força ses adversaires à traiter avec lui. Son plus grand titre de gloire fut d'avoir accueilli les malheureux proscrits des guerres civiles, de les avoir sauvés et de leur avoir procuré la joie de revivre dans leur patrie; mais, soit par incapacité, soit, comme le dit Appien[1], parce que les dieux avaient condamné sa cause, il ne sut pas attaquer l'ennemi, ni profiter d'aucun avantage, se bornant seulement à défendre ce qu'il avait acquis.
[1] Bell. civ., V, 143.
Velleius Paterculus fait le portrait suivant de Sextus: «C'était un jeune homme sans éducation, grossier dans son langage, d'une valeur fougueuse, d'une humeur emportée, d'une intelligence vive et prompte, très différent de son père sous le rapport de la bonne foi, dominé par ses affranchis, esclave de ses esclaves, servorumque servus, envieux du mérite et se mettant à genoux devant la médiocrité. Lorsqu'il se fut rendu maître de la Sicile, il reçut dans son camp les esclaves et les fugitifs, et augmenta de la sorte le nombre de ses légions. Ménas et Ménécratès, affranchis de son père, qu'il avait mis à la tête de ses flottes, infestaient les mers de leurs pirateries, et Sextus appliquait le produit de leurs rapines à son entretien et à celui de son armée, ne rougissant pas de livrer aux brigandages et aux dévastations les mers que les armes du grand Pompée, son père, avaient purgées des pirates[1].»
Sextus n'avait pas été vaincu seul, la piraterie tomba avec lui. Jamais elle n'avait été organisée d'une manière plus redoutable; c'était à elle et à ses chefs expérimentés que Sextus avait dû tous ses succès. La guerre contre Sextus a été considérée par tous les auteurs que nous avons cités si fréquemment comme une guerre contre la piraterie. Pline l'Ancien le dit formellement[2]. C'est surtout à ce titre que de si grands honneurs furent décernés à Octave, après sa victoire, par Rome délivrée de la famine. Le sénat et le peuple, couronnés de fleurs, se portèrent au-devant de lui, et lui firent cortège au temple et jusqu'à sa demeure. On décréta l'ovation, des prières publiques, une statue d'or sur le Forum en costume de triomphateur, et portant sur son piédestal l'inscription ci-après: «Au restaurateur de la paix sur terre et sur mer après de longues dissensions[3].» Octave, de son côté, s'empressa d'accorder à Agrippa la couronne rostrale[4].
Octave acheva d'anéantir la piraterie dans ses guerres de trois années contre les Illyriens, les Japodes, les Liburnes, les Corcyréens, les Pannoniens, les Dalmates et autres peuplades des régions montagneuses des bords de l'Adriatique, semblables à la Cilicie et à l'Isaurie, qui avaient repris leurs courses sur mer et recommencé leurs brigandages comme au temps de la reine Teuta et de Démétrius de Pharos. A la prise de Métulum, courageusement défendue par les Japodes, Octave monta lui-même à l'assaut et reçut trois blessures. Tous ces peuples furent vaincus et soumis. Octave leur enleva tous leurs vaisseaux, afin de les mettre dans l'impossibilité de se livrer de nouveau à la piraterie[5].
[1] Velleius Paterculus, Hist. rom., 73.
[2] Hist. natur., XVI, 3.
[3] Appien, Bell. civ., V, 130.
[4] Pline, Hist. natur., XVI, 3.
[5] Appien, De rebus illyricis, XVI; Florus, Hist. rom. IV, 12.
La piraterie détruite ne joua aucun rôle dans la lutte entre Octave et Antoine qui se termina par la grande victoire navale d'Actium (2 septembre 31 av. J.-C.) qui donna à Octave-Auguste vainqueur l'empire romain.
Le premier soin d'Auguste fut d'assurer son autorité dans le monde romain. Pour maintenir la tranquillité dans les provinces maritimes de l'empire alors si admirablement disposé tout autour de la Méditerranée, pour protéger la navigation contre la piraterie, il fallait des forces navales importantes. Auguste entretint toujours deux flottes: l'une à Misène (Campanie), commandant à la Sicile, à l'Afrique et à l'Espagne; l'autre, forte de 250 vaisseaux, à Ravenne, d'où elle tenait en respect l'Illyrie, la Liburnie, la Dalmatie, l'Épire, la Grèce et l'Asie-Mineure[1]. Tous les vaisseaux de guerre, dit Végèce[2], se construisaient sur le modèle des liburnes, faites principalement avec le cyprès, le pin, le mélèze et le sapin, et dont les pièces étaient reliées avec des clous de cuivre non sujets à la rouille. Quant à la grandeur des bâtiments, les plus petites liburnes avaient un seul rang de rames, les moyennes en avaient deux et les autres trois, quatre et quelquefois cinq. Certains navires étaient peints d'un vert qui imitait la couleur de mer, les matelots et les soldats étaient aussi habillés avec des vêtements de cette couleur pour être moins vus de jour et de nuit lorsqu'ils allaient à la découverte. De plus, des navires stationnaient sur le Danube et dans l'Euxin; des escadres gardaient les côtes de la Gaule; des flottilles composées de petits bâtiments parcouraient les principaux fleuves. Celle du Rhône hivernait à Arles; celle de la Seine à Lutèce. Végèce dit que ces bâtiments croiseurs dont on se servait pour les gardes du Danube et des autres fleuves des frontières étaient d'une perfection inimitable.
[1] Suétone, Vie d'Auguste, 49.
[2] Institutions militaires, V, 1, 3, 4, 7 et 15.
La Méditerranée entière était enfin délivrée de la piraterie, le Romain pouvait alors la contempler avec orgueil et l'appeler mare nostrum. Les discordes civiles étaient étouffées, les guerres extérieures éteintes, le temple de Janus fermé, la force des lois, l'autorité des jugements rétablies, les bras rendus à l'agriculture, le respect à la religion, la sécurité aux citoyens, la confiance à toutes les propriétés. Aussi quel concert d'éloges dans les historiens et de louanges dans les poètes pour celui que quelques-uns appelaient un dieu et que l'empire romain tout entier vénérait comme le Père de la Patrie!
Mais ce qui fut peut-être le plus sensible aux Romains et aux peuples étrangers, ce fut de voir la mer purgée des brigands qui l'avaient écumée pendant des siècles, et de pouvoir en même temps naviguer, trafiquer et recevoir des vivres en abondance. Suétone rapporte, à ce sujet, une anecdote d'un haut intérêt. Un jour qu'Auguste naviguait près de la rade de Pouzzoles, les passagers et les matelots d'un navire d'Alexandrie, qui était à la rade, vinrent le saluer, vêtus de robes blanches et couronnés de fleurs. Ils brûlèrent même devant lui de l'encens, et le comblèrent de louanges et de vœux pour son bonheur, en s'écriant que c'était par lui qu'ils vivaient, à lui qu'ils devaient la liberté de la navigation et tous leurs biens, «per illum se vivere, per illum navigare, libertate atque fortunis per illum frui». Ces acclamations le rendirent si joyeux qu'il fit distribuer à tous ceux de sa suite quarante pièces d'or, en leur faisant promettre sous serment qu'ils n'emploieraient cet argent qu'en achats de marchandises d'Alexandrie[1].
Auguste corrigea aussi une foule d'abus aussi détestables que pernicieux qui étaient nés des habitudes et de la licence des guerres civiles et que la paix même n'avait pu détruire. Ainsi la plupart des voleurs de grands chemins portaient des armes publiquement, sous prétexte de pourvoir à leur défense, et les voyageurs de condition libre ou servile étaient enlevés sur les routes, et enfermés sans distinction dans les ateliers des possesseurs d'esclaves. Il s'était aussi formé, sous le titre de «communautés nouvelles», des associations de malfaiteurs qui commettaient toutes sortes de crimes. Auguste contint tous ces brigands, en plaçant des postes où il en était besoin; il visita les ateliers d'esclaves et dispersa les communautés dont l'organisation lui paraissait contraire à l'ordre public et aux bonnes mœurs[2].
[1] Suétone, Vie d'Auguste, XCVIII.
[2] Idem, XXXII.
Transformation inouïe, le farouche pirate cilicien devint l'heureux et paisible jardinier, Corycium senem, que chante Virgile; la ville de Tarse, en pleine Cilicie, fut, après la disparition de la piraterie, la grande ville savante de l'Orient, l'émule d'Alexandrie. Au siècle d'Auguste, ses écoles encyclopédiques, fréquentées par une studieuse jeunesse indigène, étaient tenues pour supérieures même à celles d'Alexandrie et d'Athènes; elles produisaient en abondance des maîtres habiles, surtout des philosophes, qui allaient porter leur science au dehors, à Rome, et jusque dans la famille des Césars[1]. Tarse fut la patrie du stoïcien Athénodore, précepteur de Tibère, et du grand apôtre saint Paul.
Citerai-je, après tant d'autres, les vers si connus des plus grands poètes de Rome, en l'honneur d'Auguste:
Tutus bos etenim prata præambulat,
Nutrit rura Ceres, almaque Faustitas;
Pacatum volitant per mare navitæ.
«Grâce à toi, dit Horace[2], le bœuf parcourt en paix les prairies; Cérès et la douce abondance fécondent nos champs; les navires volent sur la mer pacifiée.»
[1] Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et belles-lettres, séance du 7 juillet 1876.
[2] Odes, liv. IV, 5.
Pour Virgile[1], Auguste est un dieu:
An deus immensi venias mari, ac tua nautæ
Numina sola colant, tibi serviat ultima Thule!
«Viens-tu régner sur la mer immense, seul dieu qu'adorent les matelots et qui seras invoqué jusqu'aux rivages de la lointaine Thulé?»
Le peuple romain entier, jouissant de la paix, vivant dans l'abondance, s'écriait par la bouche du plus grand de ses poètes:
Deus nobis hæc otia fecit:
Namque erit ille mihi semper deus[2].
«C'est un dieu qui nous a fait ces loisirs: oui, il ne cessera jamais d'être un dieu pour moi.»
[1] Virgile, Géorgiques, I, 29-30.
[2] Id., Bucoliques, I, 6-7.
A l'âge de soixante-seize ans, le grand empereur, qui depuis un demi-siècle gouvernait le monde, rédigea son testament politique. De ce document d'une grandeur saisissante qui nous a été conservé dans les ruines d'un temple d'Ancyre, je détacherai ce qui a trait à l'histoire de la piraterie:
«J'ai rétabli la paix sur la mer, dit Auguste, en la délivrant des pirates qui l'infestaient, et à la suite de cette guerre, j'ai remis à leurs maîtres, pour qu'ils leur fissent subir le supplice mérité, environ trente mille esclaves qui s'étaient enfuis de chez ceux auxquels ils appartenaient et qui avaient porté les armes contre la République...
»Pour honorer ma conduite, on m'a, par un sénatus-consulte, appelé Auguste, et décrété que le chambranle des portes de ma demeure serait décoré de lauriers, et qu'au-dessus de l'entrée serait placée une couronne civique et que, dans la Curia Julia, serait mis un bouclier d'or dont l'inscription attesterait qu'il m'était donné par le Sénat et le peuple romain en souvenir de mon courage, de ma clémence, de ma justice et de ma piété...
»Pendant mon treizième consulat, le Sénat, l'ordre équestre et le peuple me donnèrent le titre de Père de la Patrie, et décidèrent que ce titre serait inscrit dans ma demeure, dans la Curie et le Forum Auguste, sous un quadrige érigé en mon honneur...[1]»
[1] Inscription d'Ancyre; Exploration archéologique de Galatie, par MM. Perrot, Guillaume et Delbet.—Res gestæ divi Augusti ex monumentis Ancyrano et Apolloniensi, par Mommsen;—Examen des historiens d'Auguste, par M. Egger.
CHAPITRE XXV
LA PIRATERIE SOUS L'EMPIRE.
Avec la forte organisation de l'Empire, la piraterie disparaît de la Méditerranée. On ne la retrouve plus avec sa constitution formidable, ses états, ses villes, ses domaines; ce n'est plus désormais un adversaire dangereux et capable d'affamer l'Italie. Si quelques brigandages s'exercent encore parfois sur mer, ce sont des actes isolés; les pirates ne sont plus des ennemis, hostes, mais des voleurs, latrunculi vel prædones, selon les termes du jurisconsulte Ulpien[1].
Tel est le caractère nouveau de la piraterie à partir de l'empire romain. Elle ne se présente plus comme une nécessité de l'existence des antiques populations des bords de la mer, ni comme le produit de la rivalité et de la jalousie commerciale entre peuples voisins, ni comme un des fléaux obligés de la guerre, ni enfin comme une rébellion suprême de tous les vaincus contre le vainqueur; la civilisation a sans cesse progressé, et, dans le repos de l'univers soumis, l'unité de domination produisit des effets salutaires. Rome, grâce à l'empire, avait résolu le plus difficile des problèmes, l'unité dans le genre humain.
«Quelle facilité, dit Bossuet, n'apportait pas à la navigation et au commerce cette merveilleuse union de tous les peuples du monde sous un même empire? La société romaine embrassait tout, et, à la réserve de quelques frontières, inquiétées quelquefois par les voisins, tout le reste de l'univers jouissait d'une paix profonde. Ni la Grèce, ni l'Asie-Mineure, ni la Syrie, ni l'Égypte, ni enfin la plupart des autres provinces n'ont jamais été sans guerre que sous l'Empire romain; et il est aisé d'entendre qu'un commerce si agréable des nations servait à maintenir dans tout le corps de l'Empire la concorde et l'obéissance[2].»
[1] Fragm. 24, Dig. lib. 49, 15.
[2] Discours sur l'histoire universelle, IIIe partie, chap. 6.
La bonne administration des provinces contribua plus que tout le reste à faire disparaître la piraterie. Pourquoi les peuples jadis soumis par les Romains n'auraient-ils pas été pillards, voleurs et pirates, quand l'exemple de tous les crimes leur était donné par les proconsuls républicains? Sous la République, en effet, l'oppression des provinces avait été générale. Il était passé dans l'usage qu'un gouvernement était un moyen de fonder ou de réparer sa fortune, et il le fallait bien, car le gouverneur partait ruiné pour sa résidence: il avait dépensé au moins deux millions pour acheter les suffrages des électeurs, et comme le gouverneur changeait chaque année, que l'on juge de l'état des malheureuses provinces! Elles ne pouvaient plus respirer! «Une indicible misère, dit Mommsen[1], s'étendait du Tigre à l'Euphrate sur toutes les nations.»—«Toutes les cités ont péri, lit-on dans un écrit publié dès l'an 70 av. J.-C.» En Asie-Mineure, les villes étaient dépeuplées, tant les bandits, les pirates et les gouverneurs avaient commis des ravages effrayants. Tous ces maux venaient de ce qu'il n'y avait pas à Rome un pouvoir assez fort pour commander à ses propres agents le respect des lois. Heureusement les choses changèrent, grâce au génie de César et d'Auguste.
[1] Histoire romaine, liv. IV, chap. 11.
Il ne peut entrer dans mon sujet d'exposer le système impérial en vigueur dans les provinces, sur lequel tant de beaux et savants écrits ont été publiés en France et à l'étranger, je dois nécessairement me borner à rechercher sobrement l'influence qu'il a eue au point de vue de la piraterie et de la sécurité publique et privée. Il a détruit l'une et fait naître l'autre. Aussi le gouvernement impérial fut-il bien accueilli dans les provinces. Tacite le proclame au début de ses œuvres immortelles: «Le nouvel ordre de choses plaisait aux provinces qui avaient en défiance le gouvernement du Sénat et du peuple à cause des querelles des grands et de l'avarice des magistrats, et qui attendaient peu de secours des lois, impuissantes contre la force, la brigue et l'argent[1].»
Les provinces étaient de deux sortes, celles de l'empereur et celles du Sénat et du peuple, mais l'empereur avait l'œil aussi bien dans les unes que dans les autres, et partout les gouverneurs veillaient au maintien de l'ordre, à la bonne gestion des affaires, prévenaient, en imposant leur arbitrage ou leur autorité, les guerres particulières, et, sous leur responsabilité, dispersaient les rassemblements séditieux et les bandes de malfaiteurs aussi bien sur mer que sur terre. Sans doute, et c'est le propre de la nature humaine que de n'être pas sans défaut, il y a eu de mauvais gouverneurs sous l'Empire, Tacite en cite plusieurs, mais tous furent accusés et condamnés[2]. Il y en eut de très honnêtes, Pline, Tacite, Thraséas, Othon, Pétrone, ces deux derniers, quoique débauchés, et Vitellius lui-même. L'empereur était très dur pour les magistrats malhonnêtes. Tibère fut un justicier implacable; il était bien aimé par les provinces, parce qu'«il veillait, dit Tacite[3], à ce que de nouvelles charges ne leur fussent pas imposées, et à ce que les anciennes ne fussent pas aggravées par l'avarice et la cruauté des fonctionnaires.» Les historiens rendent la même justice à presque tous les empereurs. Domitien, le plus sanguinaire d'entre eux, «s'appliqua, au dire de Suétone[4], à maintenir dans le devoir les chefs des provinces et les contraignit à être intègres et justes.»—«Adrien, dit le biographe de ce prince[5], visita tout l'Empire! et quand il rencontra des gouverneurs coupables, il les frappa des peines les plus sévères et même du dernier supplice.» On voit dans la correspondance de Pline le Jeune combien Trajan est admirable de sagesse et d'économie, répétant plusieurs fois qu'un gouverneur était le tuteur des villes, le gardien de leur fortune, et que son plus grand devoir était d'examiner sévèrement les comptes. «S'il m'arrive malheur, disait ce grand prince au jurisconsulte Priscus, je te recommande les provinces[6].»
On a pu dire avec raison que l'empire a été l'âge d'or des provinces. Les inscriptions si nombreuses recueillies par MM. Lebas, Waddington, Renier, Perrot, etc., prouvent l'explosion de reconnaissance que les provinces eurent envers un gouvernement qui les avait dotées de monuments d'utilité publique, de prétoires, de basiliques, de temples admirables, dont les ruines gisent au milieu de régions dévastées et stériles depuis des siècles, attestant hautement qu'il fut un temps où, sous un pouvoir fort et respecté, la paix, le commerce, le travail, la richesse, la civilisation, ont répandu à profusion, dans ces mêmes lieux, leurs bienfaits éclatants.
[1] Annales, I, 2.
[2] Ann., III, 66; XIII, 33; XIV, 18, etc... Suétone, Auguste, 67; Dion Cassius, LIV, 3, LVI, 25.
[3] Ann., IV, 6.
[4] Domitien, 8.
[5] Spartien, Adrien, 13.
[6] Pline, Epist., X, 28, 35, 47, 50, 52, 53, 63, 85.
Par l'effet de cette organisation admirable de l'empire, la piraterie disparut de la Méditerranée, le grand lac romain. Les flottes impériales, entretenues dans cette mer pendant 300 ans et sous 39 empereurs, n'ont point d'histoire. Elles assuraient la sécurité et étaient employées en même temps à la traite des blés, aux transports et en quelques rares occasions.
Caius Caligula faisait servir sa flotte à ses folies. Il ordonna de construire des vaisseaux liburniens à dix rangs de rames; les voiles étaient de différentes couleurs et la poupe garnie de pierreries. On y voyait une grande quantité de bains, de galeries, de salles à manger; une grande variété de vignes et d'arbres fruitiers. C'était sur ces navires somptueux qu'il côtoyait la Campanie, mollement couché en plein jour, et au milieu des danses et des symphonies. Il prétendit surpasser Xerxès en jetant un pont de Baïes aux digues de Pouzzoles, formé de tous les navires qui faisaient les transports des vivres et des marchandises. Rangés sur deux lignes, solidement liés ensemble, affermis par des ancres, recouverts ensuite de planches, de pierres et de terre, ils formèrent une large chaussée, dans le genre de la voie Appienne, et longue de près de 3,600 pas (5 kilomètres). Caligula s'y promena d'abord avec l'appareil d'un triomphateur. Il montait un cheval magnifiquement harnaché et portait une couronne de chêne, un bouclier, un glaive et une chlamyde dorée. Il parut ensuite en habit de cocher et conduisit un char attelé de deux chevaux qui avaient été vainqueurs aux courses. Puis, ayant invité le peuple à venir admirer cette merveille, il fit impitoyablement jeter dans la mer tous ceux qui s'étaient avancés sur le pont[1].
[1] Suétone, Vie de Caligula, 19;—Dion Cassius, LVIII;—Josèphe, XVIII.
Sous le gouvernement de Claude, la marine jouissait d'une certaine considération. L'Italie, alors presque entièrement occupée par les jardins et les palais des grands seigneurs, ne pouvait plus nourrir ses habitants. Le blé lui était apporté par mer, et, comme en hiver la navigation était difficile, il fallait vivre, dans cette saison, des approvisionnements amassés pendant l'été et qui souvent étaient insuffisants. Claude accorda de très grands privilèges aux constructeurs de navires, promit des récompenses aux armateurs, et se chargea des pertes que pourraient leur causer les tempêtes. L'entrée du Tibre était d'un abord défectueux; le port d'Ostie était presque comblé; les navires chargés de marchandises et de vivres jetaient l'ancre à une certaine distance du rivage, et ne pouvaient remonter le fleuve qu'après avoir fait passer sur des barques une partie de leur chargement: ils restaient ainsi exposés à toute l'agitation de la pleine mer.
Claude donna l'ordre de creuser un vaste bassin sur la rive droite du Fiumicino (bras du Tibre) et de l'entourer de quais; il fit aussi construire deux jetées, fort avant dans la mer, et, en face de l'endroit où elles se rapprochaient, laissant entre elles un passage commode, une large chaussée. Afin de mieux asseoir ce môle, sur lequel on éleva un phare semblable à celui d'Alexandrie, pour guider les navigateurs pendant la nuit, on commença par couler un énorme vaisseau qui avait servi à transporter l'obélisque d'Égypte à Rome, et on le couvrit d'une solide maçonnerie[1].
[1] Suétone, Vie de Claude;—Strabon, V;—Pline, XLV.
Tacite signale quelques exploits de brigands et de pirates en Orient sous le règne de Claude. Des tribus de la Cilicie, connues sous le nom de Clites, se révoltèrent, et, conduites par Trosobore, campèrent sur des montagnes escarpées. De là, elles descendaient sur les côtes et jusque dans les villes pour enlever les habitants, les laboureurs et surtout les marchands et les maîtres de navires. La ville d'Anémur fut assiégée par ces brigands, et des cavaliers envoyés de Syrie sous les ordres du préfet Curtius Severus pour la secourir, furent mis en déroute à cause de l'âpreté du terrain qui était favorable à des gens de pied, tandis que la cavalerie n'y pouvait combattre. Enfin, le roi de ce pays, Antiochus, en flattant la multitude, en trompant le chef, parvint à désunir les forces de l'ennemi, et, après avoir fait mourir Trosobore et les principaux de la bande, ramena le reste par la clémence[1].
Néron, qui employait les navires de l'État à transporter d'Alexandrie à Rome de la poussière à l'usage des athlètes, fit exécuter cependant des travaux utiles à la navigation: il embellit le port de Claude et unit le lac Averne au Tibre par un canal sur lequel deux galères pouvaient passer de front[2]. Pline dit aussi que Néron, voulant illustrer son règne par quelque découverte importante, envoya deux centurions, accompagnés d'une suite nombreuse, à la recherche des sources du Nil[3]. Ces explorateurs ne purent remonter le fleuve que jusqu'aux cataractes.
Depuis Néron jusqu'à Trajan, il ne se passa sur la Méditerranée rien de mémorable. Lorsque après la guerre de Syrie, Vespasien revint à Rome, on frappa une médaille au revers de laquelle il était représenté sous la figure de Neptune, ayant le pied droit sur un globe, tenant de la main droite l'extrémité d'une proue de galère et dans la gauche un trident. Cependant il ne s'était illustré par aucune expédition maritime importante; seulement, arrivé à Tarrichée au moment où Titus venait de vaincre le parti opposé aux Romains, il avait fait construire à la hâte quelques navires et avait détruit sur le lac de Génézareth, après un combat acharné, un grand nombre de petits bâtiments sur lesquels s'était réfugié le reste des Juifs. Trajan protégea la navigation et la liberté du commerce. Une très longue étendue des côtes d'Italie était sans port; il en fit construire un fort beau à Centumcellæ (Civita-Vecchia), où il avait une maison de campagne[4], et un autre à Ancône, pour ouvrir une entrée plus facile du côté de la mer Adriatique.
Adrien, successeur de Trajan, fit usage de la marine pour ses grands voyages. Il encouragea le commerce et confirma les lois rhodiennes: «Je suis maître du monde, disait-il, mais la loi nautique des Rhodiens est maîtresse de la mer[5].»
[1] Tacite, Annales, XII, 55.
[2] Suétone, Vie de Néron.
[3] Pline, VI, 35, 6.
[4] Pline le jeune, Lettres, 31.
[5] Fragm. 9, Dig. De lege rhodia de jactu.
La marine romaine ne reparaît dans l'histoire des pays méditerranéens qu'au siège de Byzance (193-195), que Septime Sévère prit d'assaut, pilla et rasa, après un blocus de trois années, pendant lequel 500 navires byzantins firent subir de grandes pertes à la flotte de Sévère.
Quant à la piraterie, il faut venir jusqu'à l'époque de Probus pour trouver une guerre entreprise en Asie-Mineure contre elle ou plutôt contre des brigands, car ils n'osaient pas tenir la mer. Elle fut dirigée par cet empereur en Isaurie, la piratarum officina des anciens. En l'année 279, Lydius, Isaurien accoutumé au brigandage, ayant réuni une troupe de malfaiteurs, courait et pillait la Pamphylie et la Lycie. Les Isauriens, comme aux temps de Servilius et de Pompée, habitaient des cavernes et des châteaux forts perchés sur des rochers d'où ils bravaient la puissance romaine. Ils sortaient de leurs repaires quand il y avait un coup de main à faire sur une caravane ou sur des villes sans défense, et rentraient chargés de butin. Des troupes romaines furent dirigées contre ces voleurs, qui se retirèrent dans Cremna, ville de Lycie, assise sur une hauteur et entourée d'un côté de vallées fort profondes[1]. Lydius fut assiégé dans cette place; il en abattit les maisons, sema du blé pour nourrir ses défenseurs et chassa toutes les bouches inutiles. Mais les Romains les repoussèrent, et Lydius les précipita impitoyablement dans les ravins et les fondrières. Il fit creuser un souterrain qui s'étendait depuis la ville jusqu'au delà du camp des assiégeants, et s'en servit pour introduire dans la place des bestiaux et des vivres. Une femme découvrit le passage aux Romains, qui l'interceptèrent. Lydius n'en perdit pas courage; il se défit de tous ceux qui ne lui étaient pas nécessaires pour la défense des murs, et résolut de s'ensevelir sous les ruines de la ville. Mais un archer habile, qui avait été cruellement traité un jour par le chef barbare, parvint à gagner le camp des Romains. Instruit des mouvements de Lydius qui venait observer les ennemis par une fenêtre du rempart, l'archer l'attendit avec patience et le tua d'un coup de flèche. Les brigands, privés de leur chef, ne soutinrent pas longtemps le siège et se rendirent aux Romains. La place ne fut point démolie et les vainqueurs y établirent une garnison. Les Isauriens qui habitaient les montagnes furent traqués et dispersés. Probus pénétra de gré ou de force dans la plupart des repaires des brigands, en disant qu'il était plus facile de les empêcher d'y entrer que de les en chasser. Il assigna aux vétérans des postes dans des endroits escarpés et imposa à leurs fils le service militaire dès l'âge de dix-huit ans, afin qu'ils ne fissent pas l'apprentissage du vol avant celui de la guerre[2].
[1] Le nom de Cremna vient du grec κρημνός, qui signifie précipice.
[2] Zozime, Hist. rom.;—Flavius Vopiscus, Probus, XVI, XVII.
Malgré toutes ces précautions, on ne parvint pas à déraciner le brigandage de ces montagnes.
Sous l'empereur Gallus, les Isauriens se révoltèrent à cause d'un outrage insigne infligé à leur nation. Des prisonniers isauriens avaient été livrés aux bêtes dans l'amphithéâtre d'Iconium en Psidie: «La faim, a dit Cicéron, ramène les animaux féroces où ils ont trouvé une fois pâture.» Des masses de ces barbares désertèrent donc leurs rocs inaccessibles et vinrent, comme l'ouragan, s'abattre sur les côtes. Cachés dans le fond des ravins ou de creux vallons, ils épiaient l'arrivée des bâtiments de commerce, attendant pour agir que la nuit fût venue. La lune, alors dans le croissant, ne leur prêtait qu'assez de lumière pour observer, sans que leur présence fût trahie. Dès qu'ils supposaient les marins endormis, ils se hissaient des pieds et des mains le long des cables d'ancrage, escaladaient sans bruit les embarcations et prenaient ainsi les équipages à l'improviste. Excités par l'appât du gain, leur férocité n'accordait de quartier à personne, et, le massacre terminé, faisait, sans choisir, main basse sur tout le butin. Ce brigandage, toutefois, n'eut pas un long succès. On finit par découvrir les cadavres de ceux qu'ils avaient tués et dépouillés, et dès lors nul ne voulut relâcher dans ces parages. Les navires évitaient la côte d'Isaurie comme jadis les sinistres rochers de Sciron, et rangeaient de concert le littoral opposé de l'île de Chypre. Cette défiance se prolongeant, les Isauriens quittèrent la plage qui ne leur offrait plus d'occasion de capture, pour se jeter sur le territoire de leurs voisins de Lycaonie. Là, interceptant les routes par de fortes barricades, ils rançonnaient pour vivre tout ce qui passait, habitants ou voyageurs.
Ammien Marcellin[1] donne des détails intéressants sur la guerre que l'armée romaine soutint contre les Isauriens dans ces pays escarpés. Pour la caractériser, en un mot, ce fut une expédition de Kabylie. Les soldats romains furent forcés, pour suivre leurs agiles adversaires, d'escalader des pentes abruptes, en glissant et en s'accrochant aux ronces et aux broussailles des rochers; puis ils voyaient tout à coup, après avoir gagné quelque pic élevé, le terrain leur manquer pour se développer et manœuvrer de pied ferme. Il fallait alors redescendre, au hasard d'être atteints par les quartiers de roche que l'ennemi, présent sur tous les points, faisait rouler sur leurs têtes. On eut recours à une tactique mieux entendue: c'était d'éviter d'en venir aux mains tant que l'ennemi offrirait le combat sur les hauteurs, mais de tomber dessus, comme sur un vil troupeau, dès qu'il se montrerait en rase campagne.
Après beaucoup d'efforts, les Isauriens furent dispersés par les troupes de Nébridius, comte d'Orient, lieutenant de Gallus.
[1] XIV, 2.
Sous les règnes malheureux de Valérien et de Gallien (249-268), l'insurrection rendit l'Isaurie à ses habitudes d'indépendance et de rapine, et l'énergie dégénérée de Rome, impuissante désormais à remettre sous le joug cette population de quelques montagnes situées au cœur de l'empire, ne put que l'enfermer d'une ceinture de forteresses, souvent insuffisantes pour contenir ses incursions. On vit cependant cette race proscrite et méprisée fournir par la suite des soldats aux armées impériales et deux de ses enfants s'asseoir sur le trône de Constantin.
CHAPITRE XXVI
LA PIRATERIE ET LES INVASIONS DES BARBARES.
Une phase nouvelle s'ouvre pour l'histoire de la piraterie au troisième siècle de notre ère. Depuis longtemps déjà l'empire souffrait de sa propre grandeur, eo creverit ut jam magnitudine laboret suâ, pour me servir des expressions du grand historien Tite-Live[1]. Cependant, jusqu'à la fin des Antonins, des mains puissantes avaient maintenu l'autorité romaine, fait respecter les frontières, agrandi même les limites de l'empire. Mais, à partir de cette époque, le pouvoir suprême est mis à l'encan; l'anarchie et le despotisme militaires sont à leur comble; on compte jusqu'à trente empereurs à la fois que l'on appelle les trente tyrans. L'empire menacé, attaqué de tous côtés, est gouverné par des chefs asservis aux caprices d'une milice indisciplinée qui, suivant Montesquieu, les rendait impuissants pour faire le bien et ne leur laissait de liberté que pour commettre des crimes.
Sur les frontières s'amassent des peuples nouveaux, affamés de besoins, avides de conquêtes. Leur nombre fait leur force. Ils marchent toujours droit devant eux, poussés par un courant irrésistible d'invasion de l'Est à l'Ouest, comme s'ils étaient mus par une grande loi de la physique de l'univers. Ces peuples appelés généralement Barbares, comme au temps de l'invasion médique, et plus particulièrement Scythes, Hérules, Sarmates, Gépides, Goths, se comportent tous de la même manière que les peuples anciens dont il a été si souvent question dans le cours de cette histoire. Comme à l'époque de l'ambassade de Mélos, la force prime le droit, et c'est par le brigandage et la piraterie que les hordes barbares signalent leur entrée sur le territoire de l'empire romain.
[1] Préface de l'Histoire romaine.
Au milieu du troisième siècle, l'empire tout entier est envahi. Les Germains et les Franks traversent la Gaule et l'Espagne, et se montrent sur les rivages de la Mauritanie, étonnés de cette nouvelle race d'hommes. Les Alamans, au nombre de 300,000, s'avancent en Italie jusque dans le voisinage de Rome. Les Goths, les Sarmates et les Quades trouvent Valérien en Illyrie, qui les contient, assisté de Claude, d'Aurélie et de Probus. La Scythie vomit ses peuples sur l'Asie-Mineure et sur la Grèce[1]. C'est là que le flot des Barbares est le plus grand. Les Goths, après avoir conquis l'Ukraine, s'établissent sur la côte septentrionale du Pont-Euxin; cette mer ne baignait-elle pas, en effet, au midi, les provinces opulentes et amollies de l'Asie-Mineure, «où l'on trouvait tout ce qui pouvait attirer un conquérant et qui n'avaient rien pour lui résister[2].»
[1] Châteaubriand, Études historiques.
[2] Tableau de l'Empire romain depuis les Antonins jusqu'à Constantin, extrait de l'histoire de Gibbon, par l'abbé Cruice.
Les Barbares apprirent la navigation des peuplades insoumises que Strabon appelle les Achæi, les Zygi et les Héniokhes, qui exerçaient la piraterie depuis un temps immémorial. Ces pirates montaient des embarcations fragiles, étroites et légères, faites pour vingt-cinq hommes, mais pouvant, dans des cas exceptionnels, en porter jusqu'à trente. Ces embarcations étaient appelées camares (camaræ). Quand la mer était agitée, et à mesure que la vague s'élevait, on ajoutait des planches jusqu'à ce que les deux bords, se rejoignant par en haut, les couvrissent comme un toit. Les camares roulaient ainsi à travers les flots; les deux extrémités se terminaient en proue, et comme la chiourme changeait de main à volonté, on pouvait prendre terre indistinctement et sans péril par l'un et l'autre bout. Les pirates formaient avec leurs camares de véritables escadres et tenaient perpétuellement la mer, soit pour faire main basse sur les vaisseaux de transport, soit pour attaquer quelque province ou quelque ville du littoral. Les populations du Bosphore favorisaient elles-mêmes leurs déprédations en leur prêtant non seulement des abris pour leurs embarcations, mais encore des comptoirs, des entrepôts pour leur butin. Au retour de leurs courses, les pirates n'ayant ni ports, ni mouillages, portaient leurs camares à dos d'hommes au fond des bois. Ils donnaient souvent, en pays étranger, la chasse aux habitants pour se procurer des esclaves, et faisaient payer d'énormes rançons aux malheureux captifs qui voulaient se racheter[1].
[1] Strabon, XI;—Tacite, Hist., III, 47.
A l'instar de ces peuplades indépendantes, les Goths et les Scythes s'empressèrent de construire des camares pour exercer la piraterie et dévaster toutes les villes qu'ils rencontreraient dans leur aventureuse et audacieuse navigation. Ils attaquèrent d'abord Pytiunte, la dernière limite des provinces romaines, ville pourvue d'un bon port et défendue par une forte muraille. Successianus les repoussa et fut nommé, en récompense, préfet du prétoire par Valérien. Les Barbares profitèrent du départ de ce général pour renouveler leur attaque contre Pytiunte et s'en emparer. De là, ils naviguent vers Trébizonde, la surprennent, font main basse sur des richesses inestimables, enchaînent les citoyens captifs aux rames de leurs vaisseaux, et retournent triomphants dans leurs bois.
D'autres Goths ou d'autres Scythes, jaloux des richesses que leurs voisins avaient amassées, équipent des navires pour commettre de semblables brigandages, et se servent pour ouvriers d'une quantité de prisonniers et d'autres gens que la misère avait réunis autour d'eux. Ils partent des bouches du Tanaïs et voguent le long du rivage occidental du Pont-Euxin, en même temps qu'une armée de terre marche de concert avec la flotte. Ils franchissent le Bosphore, abordent en Asie, prennent Chalcédoine, où ils trouvent de l'argent, des armes et des approvisionnements en abondance. Ils entrent ensuite dans Nicomédie, où les appelait le tyran Chrysogonas; de là, ils vont saccager les villes de Pruse, Apamée, Cios, et se dirigent vers Cyzique. Un heureux accident retarda la ruine de cette cité. La saison était pluvieuse, et les eaux du lac Apolloniate, réservoir de toutes les sources du mont Olympe, s'élevaient à une hauteur extraordinaire. La petite rivière de Rhyndacus, qui en sort, devint tout à coup un torrent large et rapide qui arrêta la marche des Barbares. Ils retournèrent alors sur leurs pas avec une longue suite de chariots chargés des dépouilles de la Bithynie, brûlèrent Nicomédie et Nicée avant de s'embarquer, et rentrèrent dans leur pays.
Dans une nouvelle incursion, la Grèce entière fut parcourue et pillée par les Barbares; Athènes, Argos, Corinthe, Sparte, Cyzique, les îles de l'Archipel, le grand temple de Diane à Éphèse, tout fut brûlé ou rasé (263).
Jusqu'alors le nombre des Barbares qui s'étaient embarqués pour ces expéditions ne s'était pas élevé à plus de 15,000; leur flotte, en effet, se composait de 500 bâtiments pouvant contenir chacun vingt-cinq à trente hommes. Mais, enhardis par le succès et par l'impunité, les Barbares-pirates construisirent une flotte de 2,000[1] ou même de 6,000[2] navires pour transporter une armée de 320,000 hommes. Ils s'embarquèrent à l'embouchure du fleuve Tyras (Dniester) et tentèrent, mais inutilement, de s'emparer de Tomi et de Marianopolis. Ayant repris la mer, ils entrèrent dans le Bosphore, où la rapidité du courant et l'impéritie de leurs pilotes leur firent perdre un nombre considérable de vaisseaux. Ils opérèrent des descentes sur différents points des côtes de l'Asie et de l'Europe; mais le pays ouvert avait été déjà dévasté, et lorsqu'ils se présentèrent devant les villes fortifiées, ils furent repoussés honteusement. Un esprit de découragement et de division s'éleva dans la flotte. Quelques chefs dirigèrent leur course vers les îles de Crète et de Chypre; mais les principaux, suivant une route directe, débarquèrent près du mont Athos et assaillirent l'importante ville de Thessalonique, capitale de la Macédoine.
[1] Trebellius Pollion, Claude.
[2] Zozime.
Un empereur vaillant, Claude II, se hâta d'accourir au secours des provinces. Il força les Barbares à lever le siège, les poursuivit et remporta sur eux une grande victoire près de Naïssus (Nissa en Servie). Il s'empara des vaisseaux ennemis qui revenaient chargés de butin et les brûla. «Nous avons détruit 320,000 Goths, écrivait Claude, et coulé à fond 2,000 navires. Les fleuves sont chargés de boucliers, tous les rivages couverts d'épées et de lances. Les champs sont cachés sous les ossements; aucun chemin n'est libre; l'immense bagage de l'ennemi a été abandonné. Nous avons pris tant de femmes, que l'on a pu en donner deux et même trois à nos soldats victorieux[1].» Claude reçut le surnom glorieux de Gothique (270).
[1] Trebellius Pollion, Claude;—Zonare, XII, 26.
L'invasion des Barbares fut contenue par les successeurs de Claude, Aurélien et Probus, capitaines expérimentés.
L'historien Zozime rapporte que Probus, voulant repeupler la Macédoine, la Thrace et le Pont, y transporta un grand nombre de prisonniers franks, burgondes et vandales qui formèrent des colonies. Il espérait se servir utilement de ces intrépides guerriers, après les avoir éloignés de leur patrie, en les disséminant dans les armées et dans les provinces. Mais les Franks trompèrent son attente. Exilés dans le Pont, ils se réunirent, s'emparèrent de quelques navires, traversèrent le Bosphore, entrèrent dans la mer Égée, ravagèrent les côtes, abordèrent ensuite en Sicile et pillèrent Syracuse. De là, ils se dirigèrent vers l'Afrique, mais une escadre romaine les atteignit en vue de Carthage et leur livra un combat dans lequel ils perdirent la moitié de leurs vaisseaux. Cet échec ne découragea pas ces hardis navigateurs; ils franchirent les colonnes d'Hercule, longèrent les côtes de l'Espagne, puis celles de la Gaule, faisant souvent des descentes pour enlever des vivres, arrivèrent heureusement à l'embouchure du Rhin et revirent enfin leur patrie.
Sous Dioclétien, la piraterie des Frisons et des Saxons fut combattue mais non détruite sur les côtes de la Bretagne; quant au bassin de la Méditerranée, il resta calme. L'empereur avait du reste fixé sa résidence à Nicomédie pour mieux surveiller l'Orient. Après l'abdication de Dioclétien (305), Galérius et Constance Chlore prirent le titre d'augustes, Maximien et Sévère furent nommés césars. Mais Constantin ayant presque aussitôt succédé à son père, les Romains, irrités de l'abandon où les laissaient les nouveaux empereurs, élevèrent au trône Maxence, qui se donna pour collègue Maximien, de sorte que l'empire eut six maîtres à la fois. La guerre civile éclata. En 313, il n'y eut plus que deux empereurs en présence, Licinius en Orient et Constantin en Occident. Ce dernier marcha contre son rival, le battit d'abord à Cybalis, puis à Mardie, et le força d'abandonner ses possessions d'Europe (314). Les hostilités recommencèrent en 323. Licinius, à la tête de 170,000 soldats aguerris, vint camper sous Andrinople et attendit Constantin. Il fut vaincu et se réfugia dans Byzance. Les flottes des deux empereurs en vinrent aux prises à l'entrée de l'Hellespont. Une horrible tempête qui assaillit l'excellente flotte de Licinius, composée de vaisseaux égyptiens, ioniens, phéniciens, cypriotes, cariens et africains, aida au triomphe de Constantin. Licinius s'enfuit de Byzance, gagna Chalcédoine, où il réunit ses meilleures troupes. Constantin débarqua les siennes au promontoire sacré et défit encore complètement son rival, près de Chrysopolis. Le vainqueur rentra dans Byzance après cette lutte acharnée. Il y établit le siège de l'empire, éleva sur son emplacement admirable la grande ville de Constantinople qui repoussa pendant plus de dix siècles les attaques des Barbares et devint le plus grand centre de commerce du monde. Les provinces d'Orient durent leur salut à la création de Constantinople. Le Bosphore et l'Hellespont étaient les deux entrées de la ville, et le prince qui était maître de ces passages importants pouvait toujours les fermer aux navires ennemis et les ouvrir à ceux du commerce. Aussi, les Barbares qui, dans le siècle précédent, avaient conduit leurs flottes jusqu'au centre de la Méditerranée, désespérant de forcer cette barrière infranchissable, renoncèrent à la piraterie et demandèrent à être incorporés dans les armées impériales.
Les empereurs grecs, héritiers du grand Constantin, veillèrent autant qu'il fut en leur pouvoir à ce que la nuée des Barbares qui entouraient l'empire restât dans l'ignorance de la science navale; ils frappèrent de mort ceux qui tentèrent d'enseigner à ces voisins redoutables la fabrication des vaisseaux[1].
La piraterie fut ainsi contenue pendant longtemps. Le christianisme enfin qui répandait de jour en jour, à partir de Constantin, ses bienfaits sur le monde, ne fut pas non plus sans influence parmi les nations qui l'accueillirent et qui ne tardèrent pas à renoncer à leurs anciennes habitudes de brigandage, à s'épurer, à s'adoucir et à se moraliser par l'effet des divines doctrines du Christ. C'est du christianisme, en un mot, que naquit le droit des gens.
[1] Cod. tit. de pœnis; Const. 25, Basiliques, liv. 9, tit. 47, de pœnis. «His qui conficiendi naves incognitam ante peritiam barbaris tradiderint capitale judicium decernimus.»
CHAPITRE XXVII
LA PIRATERIE ET LA LÉGISLATION MARITIME DANS L'ANTIQUITÉ.
Toute piraterie, suivant la remarque judicieuse de M. Pardessus[1], suppose l'existence d'un commerce maritime aux dépens duquel elle s'exerce. Le commerce avait donc besoin d'une protection. C'est pour la lui donner que des guerres furent entreprises contre les pirates par tous les États qui eurent successivement la prépondérance maritime ou l'empire de la mer dans la Méditerranée. Mais, à l'origine, il n'existait pas de navires armés en guerre, et, même à des époques postérieures, il arriva souvent qu'aucun peuple ne faisait la police sur les eaux. Rome, après avoir détruit Carthage, avait complètement négligé la marine et laissé la mer au pouvoir des flibustiers. Qui protégeait alors la navigation, et comment les navires marchands pouvaient-ils transporter en sécurité les produits de l'agriculture et du négoce? Le premier moyen de défense fut peut-être celui dont les Grecs surtout paraissent avoir retenu l'usage, puisque Cicéron emploie un mot grec pour le désigner: όμοπλοία[2]. C'est ce que nous appelons «voyage de conserve» quand plusieurs navires se réunissent pour naviguer ensemble et s'assurer en quelque sorte mutuellement contre les périls communs de la navigation, comme on se réunit en caravane pour se défendre contre les Bédouins, ces pirates du désert.
J'ai beaucoup insisté pour démontrer que, pendant une grande partie des temps anciens, la piraterie ne fut pas considérée comme criminelle et qu'elle fut, au contraire, un métier tout comme un autre. Les mêmes actes qualifiés plus tard de crimes et punis comme tels, grâce au progrès de la civilisation et de la morale, passaient pour licites quand les différentes nations se les permettaient vis-à-vis d'étrangers dont elles rapportaient les dépouilles comme un légitime butin de guerre. Combien n'ai-je pas cité de peuples qui ne vivaient que de rapines et de brigandages sur terre et sur mer? Ce ne fut, en réalité, que sous l'empire romain, que les pirates cessèrent d'être regardés comme de «justes ennemis», et qu'ils furent traités comme des «brigands et des voleurs». «Hostes sunt, dit Ulpien[3] qui vivait sous Alexandre Sévère, quibus bellum publice populus romanus decrevit, vel ipsi populo romano. Cæteri latrunculi vel prædones appellantur.»
[1] Collection des lois maritimes, t. I, p. 69.
[2] Epist. ad Atticum, XVI, 1.
[3] Fragm. 24, Dig. lib. 49, tit. 15.
Parmi les peuples de l'antiquité qui firent aux pirates les guerres les plus acharnées, les Rhodiens se distinguèrent entre tous par leurs lois nautiques. Le haut rang que les Rhodiens ont occupé parmi les nations commerciales est attesté par Tite-Live, par Polybe, par Strabon, par Florus, etc., qui vantent la sagesse de leur législation. Cicéron lui a rendu hommage dans son discours pour la loi Manilia: «Rhodiorum usque ad nostram memoriam disciplina navalis et gloria remansit.»
Le droit maritime des Rhodiens reproduisait, en les complétant, les dispositions des lois de Tyr. Il passa en partie dans la loi romaine. Une question vivement débattue et sur laquelle les opinions les plus contraires se sont produites, a été celle de savoir si le recueil ou compilation aujourd'hui connu sous le nom de lois rhodiennes, publié pour la première fois par Schard, en 1591, et inséré par Lœwenklau, en 1596, dans une collection d'ouvrages sur le droit gréco-romain, jus græco-latinum, sous la rubrique: Loi maritime des Rhodiens, Νόμος Ροδίων ναυτικος, doit être considéré comme contenant le texte des véritables lois de Rhodes. Jacques Godefroy, Mornac, Vinnius, Gianonne, Valin ont accepté et vanté ce recueil comme authentique[1]. François Baudoin, Antoine Augustin, Bynkershœck, Heineccius, Gravina croient, au contraire, y reconnaître les signes manifestes d'un récit trompeur et d'une composition fabriquée à plaisir par un juriste ignorant, ou peut-être par un pauvre grec affamé: «Jus illud rhodium quod nescio quis Græculus esuriens finxit,» dit Bynkershœck[2]. Cujas a exprimé, au sujet de ces lois rhodiennes, l'opinion que ce n'étaient pas les anciennes lois de cette île célèbre, mais des lois d'une date plus récente, recentiorum leges. M. de Pastoret, dans sa remarquable Dissertation, couronnée en 1784, par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, partage cet avis: «Il paraît assez prouvé, dit-il, que les lois des Rhodiens, telles qu'elles ont été faites, ne sont pas parvenues jusqu'à nous[3].»
[1] «Pretiosum fragmentum,» dit Mornac; «in qua legum navalium collectione,» dit Vinnius, «multa sané sunt egregia et scitu utilissima.» Pardessus, loc. cit., i, 26.
[2] Dissertatio ad legem rhodiam, de jactu.
[3] De l'influence des lois maritimes des Rhodiens sur la marine des Grecs et des Romains.
On peut contester à cette compilation les deux caractères d'antiquité et d'autorité législative, mais elle ne doit pas cependant être rejetée d'une manière absolue, comme un assemblage incohérent et sans valeur. M. Pardessus me semble être tout à fait dans le vrai, en disant que cette série de chapitres, sans appartenir à la législation positive, ni en faire partie, s'y rattachait comme un livre de pratique se rattache à la loi dont il offre les développements ou le supplément usuel[1]. Penser avec Meyer et Boucher que les Rhodiens n'ont point eu de lois maritimes écrites, mais seulement des coutumes successivement accrues et corrigées par les décisions des juges, c'est s'insurger contre des autorités parfaitement dignes de foi. Le Digeste emploie expressément le mot loi: De lege rhodia, lege rhodia cavetur, lege rhodia judicetur. Dans un fragment inséré au Digeste, le jurisconsulte Volucius Mæcianus rapporte un rescrit qu'il attribue à l'empereur Antonin: «Requête d'Eudémon de Nicomédie à l'empereur Antonin.—Ayant fait naufrage sur les côtes d'Italie, nous avons vu nos effets enlevés par les agents du fisc qui résident aux îles Cyclades.»—Antonin répondit: «Je suis maître du monde, mais la loi est maîtresse de la mer. Que la loi maritime des Rhodiens soit observée en tout ce qui n'est pas contraire aux nôtres, ainsi l'a décidé autrefois l'empereur Auguste[2].»
En présence de textes aussi importants, il n'est pas permis de supposer que les jurisconsultes et les législateurs romains n'ont désigné que des usages vagues et incertains ou de simples coutumes manquant de ce caractère d'authenticité et de précision qui n'appartiennent qu'aux actes du pouvoir législatif.
[1] Loc. cit.; c'est aussi l'opinion de M. Cauchy, Droit maritime international, ouvrage couronné par l'Académie des sciences morales et politiques.
[2] Frag. 9, Digeste, de lege rhodia, de jactu.
Les bonnes lois navales deviennent universelles, celles des Rhodiens, dans l'antiquité, ont été, selon l'expression de l'empereur Antonin, maîtresses de la mer. Les Us et coutumes des Barcelonnais, dans le XIe siècle, les Jugements d'Oléron, dans le XIIIe siècle, et les Ordonnances de Wisby, au XVe, ne furent que les institutions maritimes des Rhodiens, transmises d'âge en âge, plus ou moins modifiées suivant l'état de la navigation et les progrès des peuples.
Les lois rhodiennes contenaient certainement des règlements sur la police des gens de mer et sur la répression des vols et des baratteries. A mesure que le commerce se répandit et que les idées de justice, d'humanité et de droit se développèrent chez les nations, on songea à purger les mers de la piraterie dont le propre, comme on l'a remarqué souvent, est de croître en force et en audace si on la laisse s'exercer impunément. Aussi la répression de ce brigandage dut-elle marcher de pair avec les progrès de la civilisation et du droit. Les nations les plus renommées pour la justice de leurs lois nautiques furent celles qui s'employèrent avec le plus de zèle à extirper cette plaie de la navigation. Les lois de Rhodes firent la force et la prospérité de cette île. C'est certainement dans ces lois qu'a été puisé le principe inscrit au Digeste que le pirate était un brigand et qu'il ne pouvait acquérir par la prescription la propriété de l'objet par lui volé[1].
Il existait une singulière disposition dans la loi grecque: lorsqu'un citoyen d'une ville grecque éprouvait un déni de justice dans une autre ville, il pouvait être autorisé par son gouvernement à exercer des représailles, c'est-à-dire à saisir la propriété d'un des concitoyens de son débiteur. Ces représailles s'exerçaient généralement sur mer. Qu'on juge combien d'actes de piraterie devaient se cacher sous le couvert de ce droit[2]! La loi romaine ne nous a transmis aucune trace d'une semblable disposition. Cette loi plaçait les vols commis par les pirates au nombre des cas de force majeure qui fournissaient à un armateur une légitime exception contre la demande des choses qui lui avaient été confiées, et, parmi les sacrifices faits pour le salut commun, les sommes ou valeurs données pour racheter le navire que les corsaires avaient pris[3]. Enfin, en cas de reprises sur les pirates, on suivait, relativement au droit de revendication par le propriétaire dépouillé, des principes semblables à ceux qui régissent les sociétés modernes[4].
[1] Lib. XLIX, tit. 15.
[2] Démosthène, Plaidoyers civils; Androclès contre Lacrite.
[3] Dig., lib. IV, tit. IX, Nautæ; lib. XIV, tit. II, De lege rhodia de jactu.
[4] Inst., lib. 2, t. 6, § 2 et suiv., L. unic., C. de usucap. transform.
Il existait de nombreuses actions dues à la sollicitude du législateur et du magistrat, et établies dans l'intérêt de la navigation et du commerce. Les vols commis, soit à bord, soit dans le chargement et le déchargement des navires, étaient sévèrement punis[1].
Non seulement les pirates, mais les peuples qui habitaient les rivages de la mer, ne se faisaient pas faute de s'emparer des effets des malheureux naufragés. C'est plutôt une supplication que la revendication d'un droit qui sort de la bouche d'un personnage de la tragédie grecque:
Ναυαγος ήκω ξενος, άσύλητον γενος.
Je suis un naufragé, ne me dépouillez pas.
Le préteur traduisit en loi positive ce cri de l'humanité: «Si quelqu'un, dit-il, enlève à mauvaise intention un objet quelconque d'un navire en détresse ou naufragé, ou cause en cas pareil quelque dommage, je le condamnerai à rendre le quadruple, si la poursuite a lieu dans l'année, et à la simple restitution, si la poursuite n'a lieu que plus tard[2].»
[1] Fragm. 88, tit. 2. lib. 47, Dig., De furtis.
[2] Fragm. 1, tit 9, lib. 47, Dig., De incendio, ruina.
Indépendamment de cette action, la loi criminelle prononçait des peines corporelles les plus sévères, le fouet ou les verges, l'exil, les travaux forcés dans les mines, contre ceux qui, au lieu de porter secours aux naufragés, les auraient pillés dans leur détresse[1]. Elle voulait qu'on traitât comme assassins ceux qui auraient empêché le sauvetage des passagers, dans le but détestable de s'approprier leurs dépouilles[2].
L'antique maxime res sacra miser fut enfin appliquée aux naufragés.
Les empereurs veillèrent avec soin sur les actes des agents du fisc qui, dans certaines localités, faisaient main basse sur les effets des naufragés. J'ai cité, à cet égard, la requête d'Eudémon de Nicomédie à l'empereur Antonin. Constantin fit aussi une déclaration généreuse dont voici les termes: «Que mon fisc n'intervienne pas pour empêcher les objets naufragés de retourner à leurs maîtres légitimes. Quel droit aurait-il donc de tirer profit d'une circonstance calamiteuse[3]?»
Dans l'intérêt de la navigation, le législateur obligea les maîtres de navires à prendre dans des passes difficiles des pilotes spéciaux ayant acquis par la pratique une connaissance exacte et sûre des lieux. Sa sollicitude s'étendit à la police des gens de mer, et veilla à ce qu'une discipline rigoureuse fût observée à bord des navires de commerce comme à bord des vaisseaux de l'État. Il plaça sous la protection de la loi, les familles des marins ou naviculaires victimes de leur dévoûment. Enfin, la création des douanes organisées à Athènes comme à Rome, eut lieu dans un double but: celui de percevoir des droits imposés au profit du trésor public, et celui d'assurer l'exécution des lois qui, dans un intérêt général, prohibaient, soit l'importation, soit l'exportation de certaines denrées ou marchandises. Les règlements sur les douanes étaient observés avec une grande rigueur. Nous lisons, en effet, une sentence du jurisconsulte Paul, contemporain d'Alexandre Sévère, ainsi conçue: «Si le propriétaire d'un navire a chargé ou fait charger à bord quelque objet de contrebande, le navire sera confisqué; si le chargement a eu lieu en l'absence du propriétaire, par le fait du patron ou d'un matelot, ceux-ci seront punis de mort et les marchandises confisquées, mais le navire sera rendu à son propriétaire[4].»
[1] Édit. d'Antonin.
[2] Ulpien, Fragm. 3, § 8, Dig., De incendio, ruina, naufragio.
[3] Fiscus meus sese non interponat, quod enim jus habet fiscus in aliena captivitate ut de re tam luctuosa compendium sectetur.
[4] Fragm. 11, § 2, Dig., lib. 39, tit. 4.
A côté de si sages réformes et de si grandes mesures de protection survivaient cependant des actes traités de criminels quand ils étaient commis par des aventuriers sans patrie et sans loi, et considérés comme licites quand des nationaux se les permettaient vis-à-vis d'étrangers dont ils rapportaient les dépouilles dans leur patrie, comme un légitime butin. Ainsi le droit de prise s'exerçait non seulement pendant la guerre, mais même pendant la paix, à l'égard des peuples qui n'avaient avec Rome ni pacte d'alliance, ni lien d'hospitalité ou d'amitié. C'est ce que dit Pomponius: «Si cum gente aliqua neque amicitiam, neque hospitium, neque fœdus amicitiæ causa factum habemus, hi hostes quidem non sunt, quod autem ex nostro ad eos pervenit illorum fit, et liber homo noster ab eis captus servus fit et eorum: idemque est si ab illis aliquid ad nos perverniat[1].» Ces lois inhumaines qui sanctionnaient dans une trop large mesure la piraterie elle-même, ont fait dire à Grotius que dans ces temps la corruption des mœurs avait éteint chez les hommes «le sentiment de l'humanité qui les rend sociables par nature[2]». Cependant, hâtons-nous d'ajouter que le grand jurisconsulte Ulpien posa en principe, à propos du droit de prise, que la translation de propriété n'avait pas lieu au profit du capteur, s'il n'était qu'un pirate et non un légitime ennemi; c'est pourquoi, disait-il, le citoyen enlevé par les brigands n'a pas besoin d'être déclaré libre à sa rentrée, car il n'a jamais cessé de l'être aux yeux de la loi[3].
C'était un immense progrès; à l'époque grecque il était loin d'en être ainsi. Une loi athénienne organisait la course pour enlever les hommes libres à l'ennemi[4]. C'était aussi une loi dans l'antiquité que l'homme libre devenait esclave de celui qui l'avait racheté jusqu'à ce qu'il eut remboursé sa rançon. Nous voyons dans le plaidoyer d'Apollodore contre Nicostrate, attribué à Démosthène, que Nicostrate s'étant mis en mer à la poursuite de trois esclaves fugitifs, tomba entre les mains des pirates, fut vendu à Égine, y subit un sort affreux et fût resté en servitude s'il n'avait trouvé le moyen de rembourser les 26 mines (23.831 fr. 60) que son acquéreur avait payées aux pirates. Une inscription d'Amorgos[5], de la fin du troisième siècle av. J.-C., rapporte un fait commun dans la vie des peuples anciens: «Des pirates ayant envahi le pays pendant la nuit et pris des jeunes filles, des femmes et d'autres, au nombre de plus de trente, Hégésippe et Antipappos qui eux-mêmes se trouvaient parmi les prisonniers, décidèrent le chef des pirates à rendre les hommes libres; quelques-uns des affranchis et des esclaves s'offrirent eux-mêmes en garantie et montrèrent un zèle extrême pour empêcher qu'aucun des citoyens ou citoyennes ne fût distribué comme partie du butin, ou vendu, et ne souffrit rien qui fût indigne de sa condition.» En récompense de cette action honorable, on leur vota une couronne; l'inscription est le décret même du peuple en leur faveur.
[1] Fragm. 5, § 2, Dig. lib. 49, tit. 15.
[2] «Sensum naturalis sociatatis quæ est inter homines, mores exsurdaverant.» Lib. 3, c. 9 § 18.
[3] Fragm., 19, § 2; 24, Dig., lib. 49, tit. 15.
[4] Petit, Lois attiques, VII, 17.
[5] Bœckh, Corp. inscript., suppl. nº 2263.
CHAPITRE XXVIII
LA PIRATERIE ET LA TRAITE DES ESCLAVES.
La traite des esclaves fut un des objets principaux de la piraterie. Le trafic des esclaves dans l'antiquité païenne était un besoin non seulement de la barbarie, mais de la civilisation elle-même, et devenait par conséquent l'une des excitations les plus puissantes à l'exercice de la piraterie publique ou privée.
Les prisonniers de guerre forment le fond de l'esclavage, et c'est par la guerre que le nombre des esclaves s'est élevé à un chiffre énorme dans l'antiquité. Les bas-reliefs égyptiens et assyriens représentent de longs défilés de captifs personnifiant les populations conquises et ayant des traits différents les uns des autres qui ont servi à déterminer les types de plusieurs peuples modernes. L'histoire nous apprend qu'après certaines conquêtes, c'était par milliers, par millions même, que le vainqueur comptait ses esclaves.
Le commerce des esclaves se faisait à la suite des armées, dans les camps et dans les pays étrangers. Il remonte à l'époque la plus ancienne de l'histoire: On voit des reproductions évidentes de cet usage sur les monuments d'Égypte. Aux différents âges où la piraterie domina sur la Méditerranée, les places publiques de l'Asie, de l'Afrique, de la Grèce et de l'Italie, regorgèrent de cette marchandise humaine. Les Grecs qui tombaient entre les mains des pirates étaient vendus au loin et perdaient leur liberté jusqu'au jour où ils pouvaient se racheter par une forte rançon. Platon et Diogène éprouvèrent ce malheur; les amis du premier donnèrent mille drachmes pour le racheter; le second resta dans les fers et apprit aux fils de son maître à être vertueux et libres[1]. Il en fut de même à l'époque romaine, et j'ai dit que de grands personnages de Rome étaient tombés au pouvoir des pirates qui les employaient aux plus rudes travaux. Sous la république, on vit les chevaliers qui prenaient à fermage l'impôt des provinces y pratiquer l'usure, vendre comme esclaves les débiteurs insolvables et exercer la piraterie pour se procurer de la marchandise humaine. Souvent ces chevaliers, et même les gouverneurs républicains, ne respectaient pas la personne du citoyen romain.
[1] Diog. Lært., in Plat., lib. 3, 20; 6, 29.
En Grèce et en Italie, le nombre des esclaves dépassait de beaucoup celui des citoyens. La traite des esclaves était pratiquée sur une grande échelle par les pirates. Tout le monde voulait des esclaves; le plus pauvre citoyen en avait plusieurs; Horace qui n'était pas riche en possédait trois. L'esclave lui-même n'aspirait à la liberté que pour en posséder à son tour: «Quand je serai libre, dit Gripus[1], j'achèterai une terre, une maison à la ville, des esclaves, j'équiperai de grands navires pour le négoce.»
Jam ubi liber ero, igitur demum instruam agrum, ædeis, mancipia,
Navibus magnis mercaturam faciam.
Chaque riche avait plus de mille esclaves. Le prix des esclaves était très élevé, surtout quand c'étaient des esclaves artistes ou littérateurs; ces derniers se vendaient couramment 25,000 francs, quelquefois plus. Que l'on juge par là de l'ardeur que les pirates devaient mettre à se procurer cette précieuse marchandise. Les riches favorisaient même la piraterie et encourageaient la concurrence afin d'avoir les esclaves à des prix moins élevés. Au dire de Plutarque[2], des chevaliers, les plus grands noms de Rome, équipaient des vaisseaux corsaires et se joignaient aux pirates. Ce fut grâce à l'appui qu'elle trouva ainsi dans Rome que la piraterie put se développer au point de devenir une puissance formidable. Ainsi que le fait très bien remarquer M. Wallon, dans son bel ouvrage, l'Histoire de l'esclavage, le besoin d'esclaves stimulait la piraterie qui, transformée en traite des blancs, était devenue la profession commerciale la plus lucrative et la plus répandue dans l'antiquité.
[1] Plaute, Rudens, v. 917-918.
[2] Vie de Pompée.
C'étaient surtout les petits royaumes asiatiques que visitait le pirate marchand d'esclaves, appelé par les Grecs άνδραποδοκάπηλος (andrapodocapèle), et par les Romains leno, ou encore mango. Il y avait une raison à cela: l'esclave syrien était estimé pour sa force; l'asiatique, l'ionien surtout, l'était pour sa beauté; l'alexandrin était le type accompli du chanteur et de l'esclave dépravé. Les auteurs comiques et satiriques abondent en précieux renseignements sur les diverses qualités des esclaves. Les courtisanes qui jouent un si grand rôle dans la vie antique, étaient l'objet d'un commerce étendu, et les pirates en étaient les grands pourvoyeurs. Les femmes libres elles-mêmes étaient enlevées; j'ai cité de nombreux exemples de ces enlèvements rapportés par les historiens, et que de fois la scène a représenté les aventures de ces malheureuses, ravies à leurs parents, ce qui fait supposer que ces sortes de rapts étaient très communes. A Athènes, on désignait sous le nom d' άνδραποδισταί (andrapodistai), la classe des malfaiteurs qui s'emparaient des personnes libres et les vendaient comme esclaves. Ces ventes étaient si répandues qu'une loi, attribuée à Lycurgue, avait établi que nul ne pourrait traiter avec un marchand d'esclaves sans se faire représenter un certificat constatant que la personne vendue avait déjà servi chez un autre maître nominativement désigné[1].
[1] Dictionnaire des antiquités grecques et romaines: Andrapodismou graphé.
Les marchés d'esclaves les plus célèbres à l'époque grecque étaient à Corinthe, à Égine, à Cypre, en Crète, à Éphèse, et surtout à Chio. A l'époque romaine, la grande échelle de Délos était devenue le grand centre commercial de la traite. C'était là que les corsaires crétois et ciliciens vendaient et livraient leur marchandise aux spéculateurs d'Italie. Entre le lever et le coucher du soleil on vit une fois débarquer et mettre aux enchères dix mille malheureux. Les lenones et les mangones exposaient ordinairement tout nus les esclaves à vendre, portant sur leur tête une couronne et au cou un écriteau sur lequel leurs bonnes et leurs mauvaises qualités étaient détaillées. Si le leno avait fait une fausse déclaration, il était obligé de dédommager l'acheteur de la perte que celui-ci pouvait faire, et même, dans certains cas, de reprendre l'esclave. Ceux que le marchand ne voulait pas garantir étaient mis en vente avec une sorte de bonnet (pileus) sur la tête, afin que l'acheteur fût bien averti. Les esclaves venus des pays situés au delà des mers portaient à leurs pieds des marques tracées avec de la craie, et leurs oreilles étaient percées. C'était à Pouzzoles que les pirates débarquaient de préférence leur marchandise, en étalant un luxe insolent. Un de ces pirates marchands d'esclaves est appelé par Horace «roi de Cappadoce!» Il n'y avait sorte de ruses qui ne fussent employées par ces traitants pour dissimuler les défauts de leurs esclaves ou pour exagérer leurs perfections; ils savaient donner aux membres plus de poli, de rondeur et d'éclat.
Les pirates avaient un marché national en Cilicie, à Sidé. Là se trouvait le grand entrepôt des prises faites sur les villes maritimes du continent, et ces prises consistaient principalement en créatures humaines. Sidé fut pendant de longues années le principal marché aux esclaves du monde romain. On y avait établi des bazars où les prisonniers étaient vendus aux enchères. Après la destruction de la piraterie, Sidé n'en continua pas moins le même commerce[1], elle devint le port le plus considérable de la région, et ses habitants, en grande partie des aventuriers prêts à tout entreprendre, acquirent d'immenses richesses. Au Xe siècle, elle conservait encore sa mauvaise réputation. Constantin Porphyrogénète la nommait l'officine des pirates, piratarum officina.
[1] Strabon, XIV.
CHAPITRE XXIX
LA PIRATERIE ET LA LITTÉRATURE.—LE THÉATRE ET LES ÉCOLES DE DÉCLAMATION.
Les historiens grecs et romains auxquels j'ai fait de si nombreux emprunts pour le développement de la partie historique de la piraterie ne sont pas les seuls à consulter sur cette matière, il faut aussi interroger les œuvres purement littéraires, si l'on veut avoir une idée complète de la piraterie dans l'antiquité. Le théâtre, la comédie surtout, reflet des mœurs, abonde en aperçus précieux et en documents curieux sur la piraterie. C'est dans les œuvres des grands auteurs comiques que je trouverai, jetés çà et là, une foule de traits caractéristiques et une multitude de renseignements concernant la vie et les mœurs des pirates, marchands d'esclaves. Combien la moisson serait plus abondante si la comédie grecque n'avait pas disparu! A défaut des œuvres des poètes comiques de la Grèce reste le théâtre de Plaute et de Térence, imitateurs d'Épicharme, de Ménandre, de Philémon, de Diphile, d'Alexis, et les scènes qu'il contient sur la piraterie tiennent à la fois de la Grèce et de Rome, comme du reste les personnages et les mœurs.
En dehors de l'histoire, le théâtre suffirait pour nous apprendre que la piraterie était en pleine vigueur dans le monde ancien. En effet, il n'est presque pas de pièce où l'intrigue ne roule sur des enlèvements de jeunes filles et de jeunes gens. Je n'ai qu'à citer par exemple le sujet de la pièce du Pœnulus, le petit Carthaginois, imitée de Ménandre, pour le prouver. Dans le prologue, Plaute expose qu'il y avait à Carthage deux pères auxquels on enleva à l'un son fils âgé de sept ans, et à l'autre ses deux filles en bas âge avec leur nourrice. Le garçon fut transporté à Calydon et vendu à un vieillard qui l'adopta et le fit son héritier; quant aux deux jeunes filles, elles furent achetées, argent comptant, avec leur nourrice, par un marchand d'esclaves, le plus exécrable des hommes, si toutefois un leno est un homme,
Præsenti argento, homini, si leno 'st homo,
Quantum hominum terra sustinet, sacerrumo.
Dans la fameuse pièce des Ménechmes, le chef-d'œuvre de Plaute, un des chefs-d'œuvre aussi de notre poète comique Regnard, il s'agit encore d'enlèvement. Dans le Câble (rudens), imité de Diphile, Palæstra, fille de Démonès de Cyrène, est tombée toute jeune entre les mains d'un pirate qui l'a vendue au trafiquant Labrax. Il en est de même dans le Curculio (le Charançon), dans le Persan et autres comédies de Plaute où des personnes, enlevées et considérées comme esclaves, recouvrent plus tard leur qualité de citoyennes libres, après mille intrigues imaginées par le poète.
Plaute, qui vivait à une époque où la piraterie était maîtresse de la Méditerranée, composa même une comédie intitulée les Pirates ou l'Aveugle, Prædones vel cœcus. La perte de cette œuvre nous est particulièrement sensible; que de détails intéressants elle nous eut donnés sur la piraterie! Il n'en reste que quelques vers; l'un d'eux résume en lui seul l'histoire de la piraterie:
Ita sunt prædones, prorsum parcunt nemini,
«Voilà comme sont les pirates, ils n'épargnent personne!» D'ingénieux interprètes, M. Naudet, entre autres, ont donné par conjecture l'analyse de cette pièce qu'ils ont refaite à la manière de Cuvier. D'après eux, la comédie des Pirates était sans doute une pièce de circonstance, du moins en partie. Plaute excitait ou flattait la haine des Romains contre Carthage. On mettait en scène des pirates africains. Les spectateurs romains admiraient les richesses d'une demeure ou d'une ville près de laquelle les flibustiers avaient débarqué. On s'apprêtait au combat; peut-être l'invasion arrivait-elle au milieu d'une fête. Les brigands triomphaient. Ils se vantaient de leurs violences,
Perii, hercle, Afer est!
«Je suis perdu, s'écrie un des personnages, en entendant parler un de ces pirates, c'est un Africain!»
Ils menaçaient les vaincus de la torture pour les contraindre à dire où leurs richesses étaient cachées:
Si non strenue fatetur, ubi sit aurum, membra ejus exsecemus serra.
Dans toutes les comédies de Plaute et de Térence, imitées ou non des poètes comiques grecs, on retrouve toujours un personnage indispensable, le marchand d'esclaves, le leno. Ces poètes sont très durs pour ces misérables voleurs et vendeurs d'esclaves; ils en parlaient du reste en connaissance de cause, Plaute était esclave, et Térence avait été enlevé par des pirates. Il n'est pas étonnant dès lors de trouver dans leurs œuvres une science profonde des ruses et des spéculations du leno, des misères et des mœurs de l'esclave. Dans Plaute surtout, le caractère des esclaves, leurs fourberies, et aussi leurs souffrances, sont reproduites avec une vérité et une énergie admirables. A l'époque où les poètes comiques grecs et latins mettaient sur la scène des marchands d'esclaves, c'était, je l'ai déjà dit, au moment de la plus grande puissance des pirates; aussi, le leno est-il, à proprement parler, un pirate, et non pas exclusivement un marchand. En effet, ce sont généralement des étrangers que le leno amène sur le marché, et la plupart de ces étrangers des deux sexes ont été ravis à leurs parents et à leur patrie. Le leno est un misérable, un être sans honneur, les poètes ne lui ménagent pas les injures. Dans la comédie du Persan, de Plaute, Toxile apostrophe le leno Dordalus en ces termes: «Ah! te voici ... être impur, infâme, sans foi ni loi, fléau du peuple, vautour de l'argent d'autrui, insatiable, méchant, insolent, voleur, ravisseur effronté! Trois cents vers ne suffiraient pas pour exprimer tes infamies[1]!»
Dans un grand nombre de vers le leno est ainsi injurié.
Dans les Adelphes de Térence, Sannion paie d'impudence:
«Marchand d'esclaves, c'est vrai, je l'avoue; je suis la ruine des jeunes gens, un voleur, un fléau public[2]», et le poète nous fait voir ce leno se dirigeant avec une riche cargaison de femmes et d'opulentes marchandises vers l'île de Cypre, consacrée à Vénus, et centre d'un grand commerce de courtisanes.
[1] Acte III, sc. III, v. 403-408.
[2] Acte II, sc. I, v. 189-190.
C'est ainsi que l'on trouve dans le théâtre antique mille traits ayant rapport à la piraterie et au danger de la navigation.
Un voyage était le grand souci de l'époque, j'ai dit que pour se mettre en mer on préférait la saison d'hiver et les temps orageux, on aimait mieux exposer sa vie que sa liberté. Un des personnages de Plaute ne peut s'empêcher de dire comiquement, et le trait est bien vrai, du moins en ce qui concerne le vaisseau: «Celui qui veut se préparer beaucoup d'embarras n'a qu'à se donner deux choses, un vaisseau et une femme!»
Negoti sibi qui volet vim parare
Navem et mulierem, hæc duo conparato[1].
[1] Pœnulus, acte I, sc. II, v. 210-211.
Non seulement la piraterie fournissait des sujets de comédies au théâtre, elle avait encore du retentissement dans les écoles de déclamation. L'histoire de la déclamation romaine est très intéressante, j'en dirai quelques mots avant d'indiquer les sujets que l'enseignement de cet art a empruntés à la piraterie.
Les Romains entendaient par le mot declamatio un exercice d'éloquence. L'enseignement de la déclamation apporté par des rhéteurs grecs à Rome ne s'y établit d'une manière définitive qu'après la mort du vieux Caton. On se rappelle, en effet, ce qui arriva au sujet de la mission de Diogène, de Critolaüs et de Carnéades, les trois délégués d'Athènes pour la négociation diplomatique de l'occupation d'Oropos. Ces habiles rhéteurs, en attendant la décision du Sénat, réunissaient autour d'eux l'élite de la jeunesse romaine et la charmaient par leur science philosophique, par leur éloquence, et par les grâces de leur esprit. Les pères excitaient leurs enfants à s'appliquer aux lettres grecques et à rechercher la société de ces hommes admirables. Seul, le sévère censeur fut effrayé des séductions exercées par les envoyés d'Athènes sur ses concitoyens. Craignant que la jeunesse ne préférât la gloire de bien à dire à celle de bien faire et de se distinguer dans la carrière des armes, il demanda énergiquement au Sénat l'expulsion de ces rhéteurs, otiosi, inepti, loquaces, qui démontraient le matin l'utilité, le soir l'inutilité de la vertu, et savaient si bien, disait-il, faire du juste l'injuste et de l'injuste le juste. Mais Caton mort (149 av. J.-C.), les rhéteurs affluèrent, ouvrirent des écoles qui obtinrent la plus grande faveur de la part du public, et l'héllénisme se répandit désormais victorieusement sur l'Italie.
Græcia capta ferum victorem cepit, et artes
Intulit agresti Latio[1].
[1] Horace, Épit. II, 1.
L'enseignement le plus goûté à Rome était celui de la déclamation. Il fallait, en effet, savoir parler pour arriver aux fonctions publiques, et chaque citoyen considérait le service de l'État comme un devoir. Les professeurs étaient généralement esclaves; ils fondaient des écoles ou cours de déclamation en langue grecque où les jeunes gens apprenaient à soutenir des discussions philosophiques et à prononcer des éloges et des harangues judiciaires. La méthode d'improvisation occupait le premier rang dans l'enseignement sophistique. Ces déclamateurs que Cicéron appelait des ouvriers en paroles, à la langue agile et bien exercée, operarios, lingua celeri et exercitata, habituaient leurs disciples à s'armer d'équivoques et de sophismes pour faire triompher le mensonge et la vérité. Quelques Romains, tels que L. Præconius, surnommé Stilo, «l'homme au style», M.-S. Postumus, L.-P. Gallus, professèrent en langue latine. Cicéron, lui-même, qui aimait tant à prononcer des discours, eut l'idée de déclamer devant ses amis, et souvent même devant les amis et les généraux de César, Balbus, Oppius, Matius, Pansa, Hirtius, Dolabella, etc. Il mit l'usage de la déclamation à la mode précisément au moment où l'éloquence politique allait disparaître. C'était après Pharsale.
L'empire opéra un grand changement à Rome: la vie publique n'exista plus, les citoyens cessèrent de s'occuper des affaires de l'État. On fut désoccupé, suivant l'expression de madame de Sévigné. On se jeta dans l'étude des belles-lettres, ce qui faisait gémir Horace: «Ignorants ou habiles nous écrivons tous», disait-il, et Sénèque s'écriait: «Nous souffrons de l'intempérance de la littérature, litterarum intemperantia laboramus.» Le forum devint désert, l'empereur, selon les termes de Tacite, ayant pacifié l'éloquence comme tout le reste. Elle fut donc réduite à ne plus vivre que par elle-même; on déclama pour le plaisir de déclamer, et l'empire fut la plus belle époque de la déclamation. Les écoles des rhéteurs, placées sous la surveillance du préteur, regorgeaient d'élèves. Les jeunes gens étaient d'abord exercés au genre démonstratif, ils prononçaient des laudationes ou panégyriques dans lesquels on louait les dieux, les grands hommes, les qualités de l'âme, les villes, etc... Les matières d'amplifications étaient dictées avec les formules de lieux communs, sur lesquels Cicéron a écrit un curieux traité, les Topiques, imité d'Aristote. Puis venaient dans le genre délibératif ce que l'on appelait les suasoriæ. Il y avait enfin les controverses, controversiæ, dans le genre judiciaire. C'est de ce dernier dont je vais parler, car on y retrouve la piraterie.
Les jeunes gens soutenaient des thèses affirmatives et négatives devant un auditoire nombreux et composé de leurs parents, de leurs amis et des gens du grand monde. Les sujets sur lesquels roulaient les controverses n'étaient pas très variés, il en résultait une sorte de concours où plusieurs orateurs parlaient dans le même sens et cherchaient à surpasser leurs rivaux en habileté, en imagination ou en esprit. Sénèque le Rhéteur et Quintilien fournissent chacun un volume de ces controverses.
Les controverses classiques par excellence étaient empruntées à la piraterie. Je n'entrerai pas dans l'examen de chacune de ces déclamations, très fastidieuses généralement, je me bornerai à signaler qu'un grand nombre de déclamations sont brodées sur le canevas suivant: Des jeunes gens «enlevés par des pirates» écrivent à leurs pères de les racheter; la rançon payée, ces jeunes gens, revenus dans leur patrie, refusent de nourrir leurs parents. La loi ordonnait d'enchaîner tout enfant qui ne nourrissait pas ses parents. Devait-on leur faire application de cette loi? Souvent la discussion devenait vive parce qu'on supposait que l'enfant ingrat avait eu «l'insigne honneur de tuer un tyran», action qui le mettait au-dessus des lois et lui attirait la bienveillance des juges-déclamateurs. Le tyrannicide était l'homme à la mode dans les écoles de déclamation. Juvénal nous apprend que la classe nombreuse du rhéteur Vectius immolait en chœur dans ses compositions les farouches tyrans[1]. La plupart du temps on supposait aussi que le meurtrier était le plus proche parent du tyran, et l'on discutait s'il devait être puni ou récompensé.
[1] Satire VII;—Boissier, L'Opposition sous les Césars, et à son cours.
Parmi toutes ces déclamations il en est une beaucoup plus intéressante que les autres, celle de la Fille du chef de pirates, Archipiratæ filia, dont voici le sujet: Un jeune Romain enlevé par les pirates écrit à son père de le racheter, mais le père reste inflexible. La fille du chef des pirates s'éprend d'amour pour le captif et lui fait promettre de l'épouser si elle parvient à le délivrer. Les deux amants s'échappent, et le jeune homme, fidèle à son serment, épouse sa libératrice. Aucun enfant n'étant né de cette union, le père du jeune Romain veut contraindre son fils à répudier sa femme ou à la vendre. Sur le refus de celui-ci, le père le désavoue et le déshérite. Était-il fondé à le faire en droit?—Telle est la proposition de cette controverse[1] exceptionnellement intéressante, attrayante même par les développements que lui donnaient des orateurs jeunes et pleins d'imagination.
[1] Sénèque le Rhéteur.
Les uns montraient, en effet, le captif couvert de haillons, enchaîné et gisant au fond d'un horrible cachot. Puis, ils faisaient apparaître la jeune fille, douce, sensible, aimante, née probablement de quelque captive, car elle n'avait rien des mœurs des pirates, nihil in illa deprehendi poterat piraticum; elle supplie son père, se jette à ses genoux en l'implorant en faveur du malheureux prisonnier dont les souffrances lui arrachent des larmes. La fille du pirate parvient enfin à délivrer le captif, les deux amants prennent la fuite et arrivent à Rome. Là, ils trouvent un père inflexible qui veut les séparer. «Partons, leur fait-on dire, puisque nous ne pouvons partager le même bonheur, nous partagerons du moins la même infortune.»
D'autres soutenaient que la jeune fille n'avait pas agi sous l'impression de la pitié pour les souffrances du captif, mais sous l'empire seulement de la volupté; d'autres, qu'elle avait suivi le Romain, non par amour, mais par haine envers son père, un chef de pirates. «Il faut se défier, disait un déclamateur, de cette fille audacieuse, née et élevée au milieu des pirates, et impie envers son père.» L'un des orateurs essayait d'ébranler la fidélité de l'époux en s'écriant: «Quel est ce tumulte, l'incendie nous entoure, les paysans fuient épouvantés, ô jeune homme, voici ton beau-père!»
Quand on en venait aux voix, les jeunes auditeurs se prononçaient tous en faveur des amants.
Je suis entré dans quelques développements sur cette déclamation, il me semble qu'elle contient les germes du roman dans l'antiquité, et c'est la piraterie qui en a fourni le sujet. Mlle de Scudéri s'en est inspirée dans son roman de Clélie. Cette controverse lui a donné l'idée de dépeindre la Méditerranée sillonnée par les pirates et de décrire un brillant combat entre son héros Aronce et un corsaire qui emportait sur son brigantin des Romains enchaînés parmi lesquels se trouvaient Clelius et la fameuse Clélie, sa fille. C'est un des meilleurs passages de ce roman. Mlle de Scudéri a traité l'épisode des pirates d'une manière en tous points conforme aux données de l'histoire.
La controverse de l'Archipiratæ filia est un souvenir perpétué dans les écoles de déclamation de certaines aventures romanesques qui se produisirent au moment où la piraterie était maîtresse de la mer. L'amour, en effet, ne pouvait-il pas naître dans le cœur des filles des pirates quand elles voyaient parmi les captifs de jeunes Romains, de haute aristocratie et de belles manières, surtout quand ce captif était un Clodius ou un César? Et de même ne peut-on pas supposer avec quelque raison que de jeunes Romaines furent séduites aussi par la vie aventureuse, la brillante audace et les immenses richesses de certains corsaires, possédant, au dire de Plutarque[1], des navires dorés, des rames d'argent, des voiles de soie éclatante, et parcourant les mers, mollement étendus sur des tapis de pourpre de l'Orient, pendant que de joyeux concerts retentissaient sur le pont de leurs somptueuses galères. Combien de fois la jeune fille ne dut-elle pas profiter du bénéfice de la loi qui lui donnait le droit d'épouser son ravisseur, si elle n'exigeait pas sa mort?
[1] Vie de Pompée.
On voit par l'esquisse rapide que je viens de tracer, que la piraterie occupait singulièrement les esprits dans l'antiquité puisqu'on la retrouve même dans les œuvres littéraires. C'était à un tel point que l'on discutait en philosophie[1] si les navigateurs, au retour d'un voyage au long cours, et témoins du départ d'autres voyageurs, ne devaient pas s'empresser de les avertir non seulement des tempêtes et des écueils, mais encore des pirates qu'ils pourraient rencontrer. Cet empressement était la conséquence de la bienveillance naturelle qu'on ressent pour ceux qui vont à leur tour s'exposer aux dangers auxquels on vient d'échapper.
[1] Cicéron, Pro Murena, II; Quintilien, V, 11.
FIN.