I

Dans l’avertissement de mon premier volume, j’ai parlé de la justice sévère de l’histoire, des arrêts de cassation que souvent elle porte contre les caprices du monde et les opinions légères, passionnées, des contemporains.

« Ces justices tardives que nous n’entendrons pas, ne nous affectent guère, » pourront dire quelques-uns. — A tort.

Non, l’opinion de l’avenir à laquelle tant d’hommes sacrifient la vie même, apparemment est quelque chose. La malédiction et le supplice posthume qu’inflige l’horreur du genre humain, cet enfer historique, est redouté par les tyrans puisqu’ils n’épargnent rien pour sauver leur mémoire et tromper la postérité. L’exposition publique qu’ils subissent à jamais leur a paru chose redoutable. A tout prix, ils auraient voulu fuir le soleil vengeur, et ne pas rester là, comme l’oiseau de nuit conspué du passant, qu’on a cloué sur une porte.

En récompense, beaucoup qui méritaient un souvenir reconnaissant n’ont bien souvent que l’oubli en partage. Ils surnagent un moment dans la mémoire, tombent bientôt au même gouffre. Ne comptez pas sur le petit cercle dont, vivant, vous fûtes entouré.

« Je mourrai seul, » dit Pascal.

C’est le sort commun de l’humanité.

Mais est-il bon qu’on se souvienne ? — Oui. Chaque âme, parmi des choses vulgaires, en a telle, spéciale, individuelle, qui ne revient point la même, et qu’il faudrait noter quand cette âme passe et s’en va au monde inconnu.

Si l’on constituait un gardien des tombeaux, comme un tuteur et protecteur des morts ?

J’ai parlé ailleurs de l’office qu’occupa Camoëns sur le rivage meurtrier de l’Inde : Administrateur du bien des décédés.

Oui, chaque mort laisse un petit bien, sa mémoire, et demande qu’on la soigne. Pour celui qui n’a pas d’amis, il faut que le magistrat y supplée. Car la loi, la justice est plus sûre que toutes nos tendresses oublieuses, nos larmes si vite séchées.

Cette magistrature, c’est l’Histoire. Et les morts sont, pour dire comme le Droit Romain, ces miserabiles personæ dont le magistrat doit se préoccuper.

Jamais dans ma carrière je n’ai perdu de vue ce devoir de l’historien. J’ai donné à beaucoup de morts trop oubliés l’assistance dont moi-même j’aurai besoin.

Je les ai exhumés pour une seconde vie. Plusieurs n’étaient pas nés au moment qui leur eût été propre. D’autres naquirent à la veille de circonstances nouvelles et saisissantes qui sont venues les effacer, pour ainsi dire, étouffer leur mémoire (exemple, les héros protestants, morts avant la brillante et oublieuse époque du XVIIIe siècle, de Voltaire et de Montesquieu).

L’histoire accueille et renouvelle ces gloires déshéritées ; elle donne nouvelle vie à ces morts, les ressuscite. Sa justice associe ainsi ceux qui n’ont pas vécu en même temps, fait réparation à plusieurs qui n’avaient paru qu’un moment pour disparaître. Ils vivent maintenant avec nous qui nous sentons leurs parents, leurs amis. Ainsi se fait une famille, une cité commune entre les vivants et les morts.

La différence des siècles, des formes, des costumes, n’y fait rien. L’histoire a plaisir à les reconnaître. Elle sent par exemple que les grands martyrs protestants, malgré leur costume et leur bizarre langage théologique, furent aussi les martyrs, les héros de la liberté.

Ce fut pour moi un grand bonheur de finir tel de ces malentendus.

Comment, en remontant, vers 1670, avait-on perdu la mémoire du héros, du martyr, qui, simple individu, chercha par toute l’Europe des ennemis à Louis XIV, et qui, plus que personne, créa la grande ligue contre lui, et la ruine future de ce nouveau Philippe II ? J’ai vu, avec étonnement des protestants eux-mêmes ne pas savoir ce nom digne d’une mémoire éternelle, ni la terrible aventure où il fut enlevé sur le lac de Genève pour être roué à Paris.

Je le trouvai, oserai-je dire, oublié, sans honneur au fond de la terre (dans la compilation, si peu lue, d’Élie Benoît). Avec quelle joie je l’en déterrai, et j’honorai cet illustre martyr des libertés du monde.

Je n’en ai guère moins, dans le présent volume, et les suivants, d’exhumer tant d’hommes éminents des derniers temps de la Révolution, que Bonaparte a obscurcis, cachés, fait oublier, et trop souvent noircis. Beaucoup ont disparu pour l’histoire, perdus dans les rayons absorbants et jaloux, que projetait sa gloire, augmentée à plaisir par tant d’historiens déclamateurs. Citons, entre autres, les hommes qui préparèrent l’expédition d’Égypte, qui dans ce pays même dirigèrent l’administration de Bonaparte. Nommons l’énergique, le bienfaisant Caffarelli, dont la noble figure avant moi s’était perdue dans l’ombre.


Et comment s’étonner qu’on oublie les individus, quand les peuples s’oublient eux-mêmes, quand ils sont ingrats et aveugles pour leurs pères et pour les plus grands moments de leur histoire ? Cela arrive à toute nation. Et ce n’est pas seulement aux Français, que l’Europe croit si légers. Je le prouverai également pour les Anglais, plus tenaces et moins oublieux.

Dans ce volume, pour la France et l’Europe, pour nous et la coalition, le nœud est Fructidor. C’est là surtout que le regard attentif et sérieux de l’histoire était nécessaire. Jusqu’à moi l’opinion générale se trompait et prenait le change sur cet événement. Nous avons prouvé, que ce fut en réalité un complot royaliste, déjoué à temps par le Directoire, par la fermeté d’un seul des directeurs[1]. Les royalistes eux-mêmes ont avoué leur parfaite entente avec l’Anglais qui, après son danger (la grande révolte de la flotte), faisait des sacrifices énormes d’argent pour faire sauter la France.

[1] La Réveillère-Lepeaux. Son fils a bien voulu communiquer ses beaux Mémoires, enfin imprimés.

On avait fait venir à Paris la Vendée furieuse. Ce qui fit dire à Pichegru déporté : « Si nous avions vaincu, les révolutionnaires n’eussent pas été quittes pour la déportation. » Au bout de deux ans, nous voyons ce bon royaliste Pichegru revenu à Londres puis, guidant contre nous les Russes, comme il avait naguère guidé les Autrichiens.

Cette affaire de Fructidor, où les attaquants se dirent attaqués et le firent croire, rappelle parfaitement l’affaire de 1870, où la Prusse, qui depuis trois ans préparait l’invasion de la France, parvint à mettre les torts apparents du côté des Français et à faire croire qu’elle n’avait fait que se défendre.

La chance tourna autrement en Fructidor. Non seulement la République échappa au complot royaliste, mais une explosion républicaine eut lieu dans tout l’occident de l’Europe (Irlande, Hollande, Rhin, Suisse, Piémont, Rome, Naples). De sorte que la France apparut dans la majesté de la mère République entourée de ses filles.

Toute l’humanité occidentale revendiqua ses droits et se crut apte à se gouverner elle-même, à ne plus obéir qu’aux lois de la Raison, telles que le XVIIIe siècle les avait promulguées.

Là la France eut un moment adorable de générosité, un élan merveilleux de fraternité courageuse. Jamais elle n’approcha davantage de son poétique rêve : la délivrance du monde, l’humanité devenue majeure sous la forme républicaine. Elle étendit ses vœux à l’Afrique, à l’Asie. Et les conseillers de Bonaparte en Égypte lui firent assembler le premier divan égyptien, que l’on consulta utilement sur les intérêts du pays, canaux, irrigations, répartition des taxes, etc.

La France, à ce moment, après la victoire de la république en Fructidor, sembla accepter la tutelle, la défense de tous les faibles de la terre. Grande audace, surtout pour un État tellement travaillé au dedans par la trahison.

On l’a taxée d’imprudence, d’étourderie. A tort. Il faut songer qu’alors, non seulement sur le Rhône, mais à Turin, à Rome, à Naples et à Dublin, on massacrait ou pendait nos amis, tous ceux qui avaient cru en nous, à l’évangile des libertés du monde. Pouvions-nous être sourds aux soupirs de leur agonie, à leurs prières pour leurs patries, ces jeunes républiques, hier nées de nous ?

La France ne s’effraya pas. Elle accepta le duel universel contre tous, décréta la conscription, et par ses jeunes soldats elle frappa deux coups admirables, en triomphant des meilleures armées de l’Europe. La république vainquit d’une part les Russes, de l’autre les Anglais. Et trahie, surprise par un guet-apens, elle emporta du moins ses deux victoires capitales au tombeau.

Le triste retour d’Égypte, et les raisons pour lesquelles les Anglais, qui tenaient la mer, laissèrent revenir Bonaparte dans une traversée si lente de quarante-cinq jours, s’explique comme on verra, surtout par la chronique orientale, publiée en 1839.

La surprise de Brumaire ne s’explique pas moins par la connivence des généraux pour prendre l’homme des royalistes, éloigner le général républicain, qui, après sa victoire de Zurich, pouvait revenir[2].

[2] M. Hamel est le premier qui ait eu le courage d’être juste envers le Directoire trop accusé. Ballotté par les événements, il n’eut ni les moyens ni le temps de poser la solide pierre où pût se fonder la république, l’éducation. Les royalistes l’arrêtèrent au premier pas, en lui faisant supprimer l’École normale. — Les grandes écoles restèrent à part, ne reconstituèrent point l’homme par leur réunion. La première, celle de droit, ne justifia pas ce titre, mais resta ce qu’elle est, une école des lois et décrets, qui varient chaque jour. (Voy. mon livre Nos fils, et la préface de ma Révolution.) Elle resta sans base morale dans le milieu bâtard où l’on fait semblant de croire que la vieille religion de la Grâce, des élus et du bon plaisir peut s’arranger avec la Justice et la République.