II

Dans ce second volume, où je raconte la lutte acharnée de la France et de l’Angleterre, ai-je cédé à un sentiment d’hostilité pour celle-ci !

Je ne le crois nullement. Ce que j’ai dit sur l’Inde anglaise est moins violent que les discours des grands orateurs anglais. Sur tout le reste, j’ai eu présente cette maxime que l’historien qui parle d’un peuple étranger doit y bien regarder avant de condamner ce qu’il connaît trop peu. Il devrait plutôt entrer dans ses idées, tenir compte de la tradition de ce peuple, et de la violence naturelle de ses moments passionnés[3].

[3] C’est ce que j’ai tâché de faire, et que n’a pas fait le professeur Sybel dans son dogmatisme. (Voy. les critiques fort justes et excellentes que M. Avenel a faites de son ouvrage, dans le journal la République.) Au reste, les idées qu’attaque si violemment cet Allemand sont celles de l’Allemagne elle-même et de toute l’Europe au XVIIIe siècle. M. Avenel remarque très bien que tous alors également adoptaient, croyaient, enseignaient cet évangile de la raison qui, par Rousseau, Basedow, Pestalozzi, circula et parut un moment le Credo de l’Allemagne.

L’époque de ces luttes sauvages et fratricides, grâce à Dieu, est finie. J’écrivais l’autre jour à Darwin, le grand naturaliste : « Par les idées communes, même par les intérêts communs, le détroit semble déjà comblé. Je vois avec bonheur l’entreprise du pont, ou plutôt du tunnel, qui, passant de Calais à Douvres, rendrait les deux pays à leur voisinage réel, à leur parenté, à leur identité géologique. »

Ce ne sont pas seulement mes rapports d’amitié, et un peu de famille, qui me lient avec ce grand peuple. Ce sont mes principes. Je suis pour lui contre Philippe II, Louis XIV et Napoléon. A la révocation de l’édit de Nantes, je suis avec nos protestants et je vais avec eux sacrer Guillaume à Westminster (voy. mon Histoire de France, année 1688).

Contre tous ces tyrans du continent, combien a servi le détroit ! Combien je me félicitais en 1830 (lorsque alors je vis l’Angleterre) que le sauvage Bonaparte eût échoué, n’eût pu faire la descente ni détruire cette ruche admirable de l’industrie humaine !

L’asile commun des nations, au moyen âge ! On parle trop des origines anglo-saxonnes de l’Angleterre. Ces petites tribus y furent peu de chose en comparaison du très grand fonds celtique, et du vaste flot d’émigrants qui venaient sans cesse du rivage d’en face, surtout du rivage flamand. Mille passages des chroniques[4] prouvent que de très bonne heure les populations laborieuses du continent y affluèrent en masse. Les tisserands surtout étaient attirés à tout prix dans ce pays où la laine était le principal commerce. L’élément germanique s’effaça, et le mysticisme flamand. L’esprit anglais se forma, avec un caractère particulier de positif, de suite, accompagné d’une dextérité inconnue aux Allemands. L’empereur Frédéric II, dans ses poésies, marque chez les Anglais ces belles et longues mains, que sans doute ils tenaient de leurs aïeux les ouvriers de Flandre[5].

[4] Le savant Brentano a l’air d’ignorer ces chroniques.

[5] J’ai parlé de ces émigrations dans mon Histoire de France. Mais pour cette intéressante Histoire de la laine, il faut attendre le grand ouvrage d’érudition que prépare avec tant de soin M. J. Quicherat, directeur de l’École des Chartes, n’épargnant ni dépenses, ni voyages nécessaires à ses recherches.

Une époque solennelle dans ces migrations d’ouvriers est celle de 1685, lorsque nos tisserands protestants vinrent remplir tout un faubourg de Londres (Spitalfield). Cette fuite par mer dut les mener aussi en Écosse, en ce pays qui avait été jadis par l’amitié une autre France.

Je le croirais. Mais je n’en crois pas moins à la belle légende d’Écosse, selon laquelle une riche demoiselle écossaise, ayant par erreur porté une fausse accusation contre sa servante, fit en expiation la fondation d’un atelier (couvent laïque) où de pieuses femmes avec une patience, une régularité admirable, parvinrent à la perfection de ce qu’on appela le fil d’Écosse.

Même perfection dans la laine qu’on fabriquait en Angleterre dans le Lancashire. Le débit des bas de laine devint considérable, lorsque, après la conquête de l’Inde, l’argent circula, même chez les pauvres. Un homme ingénieux, Arkwright, accéléra singulièrement cette fabrication par la machine à bas.

Ces machines admirables, et surtout celle de Watt (triomphante vers 1800) ont fait oublier une chose plus admirable encore : l’école des machinistes que forma Watt, et les circonstances morales qui avaient préparé de pareils ouvriers, si soigneux, attentifs à la précision, qui mirent dans ces grands moteurs la parfaite exactitude de l’horlogerie.

Les Anglais, superbes et colériques, comme tous les mangeurs de viande, semblaient moins propres à cela que les sobres Écossais. Il y fallut une révolution morale, un fanatisme vertueux plus qu’imaginatif, un rare amour du bien et du devoir, soutenu chaque journée, malgré l’ennui de longues heures, une patience peu connue chez les races mobiles du continent.

On a trop négligé cette époque, et ces ouvriers sérieux, dans la régularité des premières manufactures.

Les Anglais même, l’ont un peu oublié. C’est à l’histoire de leur rappeler les vertus de cette génération industrielle, si contraire par les mœurs à l’industrialisme d’aujourd’hui.

Beaucoup se figurent que la population agreste, entrant alors dans les manufactures, perdit sous le rapport moral. C’est exactement le contraire. La vie de l’atelier était plus sévère que celle des champs. Nombre de romans, tableaux très fidèles des mœurs de l’époque, sont là pour témoigner ce que c’était que cette joyeuse Angleterre (merry England), combien oppressive et souvent déshonorante pour la famille pauvre.

La famille rustique qui se faisait industrielle, n’étant serve que du travail régulier, sans caprice, montait en dignité morale et en intelligence. L’ouvrier suppléait l’imperfection de la machine, et parfois la perfectionnait.

Pour résumer, les deux points de départ de l’industrie anglaise sont :

1o Cette immense hospitalité qui s’ouvrit à tous les persécutés de l’Europe, et qui, en retour, fut dotée de leurs industries ; origine méconnue de l’Angleterre elle-même qui ne se souvient pas qu’elle est en partie Flamande, Française, etc., et s’intitule toujours Anglo-Saxonne.

2o La grande révolution qui eut lieu dans les mœurs anglaises peu avant 1800, et qu’on a tort de croire trop exclusivement théologique. Sous ces formes affectées d’un christianisme sombre se cachait une chose bien plus générale, un amour du travail régulier que n’a offert au même degré aucune nation.

Ces deux grands caractères que j’ai restitués à l’Angleterre, mieux qu’on ne faisait jusqu’ici, seront analysés dans mon troisième volume. Les mœurs de famille, généralement plus fortes que celles du continent, sont ce qui m’a le plus attaché à l’Angleterre, malgré ses luttes avec la France.