IX

J'ai parlé deux fois de Toulon. Jamais assez. Il m'a porté bonheur. Ce fut beaucoup pour moi d'achever cette sombre histoire dans le pays de la lumière. Nos travaux se ressentent de la contrée où ils furent accomplis. La nature travaille avec nous. C'est un devoir de rendre grâce à ce mystérieux compagnon, de remercier le Genius loci.

Au pied du fort Lamalgue qui domine invisible, j'occupais sur une pente assez âpre de lande et de roc une petite maison fort recueillie. Celui qui se bâtit cet ermitage, un médecin, y a écrit un livre original, l'Agonie et la Mort. Lui-même y est mort récemment. Tête ardente et cœur volcanique, il venait chaque jour de Toulon verser là ses troubles pensées. Elles y sont fortement marquées. Dans l'enclos, assez grand, de vignes et d'oliviers pour se fermer, s'isoler doublement, il a inscrit un jardin fort étroit, serré de murs, à l'africaine, avec un tout petit bassin. Il reste là présent par les plantes étrangères qu'il aimait, les marbres blancs chargés de caractères arabes qu'il sauva des tombeaux démolis à Alger. Ses cyprès de trente ans sont devenus géants, ses aloès, ses cactus énormes et redoutables. Le tout fort solitaire, point mou, mais très charmant. En hiver, partout l'églantier en fleur, partout le thym et les parfums amers.

Cette rade, on le sait, est la merveille du monde. Il y en a de plus grandes encore, mais aucune si belle, aucune si fièrement dessinée. Elle s'ouvre à la mer par une bouche de deux lieues, la resserrant par deux presqu'îles recourbées en pattes de crabe. Tout l'intérieur varié, accidenté de caps, de pics rocheux, de promontoirs aigus, landes, vignes, bouquets de pins. Un charme, une noblesse, une sévérité singulières.

Je ne découvrais pas le fond même de la rade, mais ses deux bras immenses: à droite, Tamaris (désormais immortel); à gauche, l'horizon fantastique de Gien, des Iles d'or, où le grand Rabelais aurait voulu mourir.

Derrière, sous le haut cirque des monts chauves, la gaieté et l'éclat du port, de ses eaux bleues, de ses vaisseaux qui vont, viennent, ce mouvement éternel, fait un piquant contraste. Les pavillons flottants, les banderoles, les rapides chaloupes, qui emmènent, ramènent les officiers, les amiraux, tout anime, intéresse. Chaque jour, à midi, allant à la ville, je montais de la mer au plus haut de mon fort, d'où l'immense panorama se développe, les montagnes depuis Hyères, la mer, la rade et, au milieu de la ville qui de là est charmante. Quelqu'un qui vit cela la première fois, disait: «La jolie femme que Toulon!»

Quel aimable accueil j'y trouvai! Quels amis empressés! Les établissements publics, les trois bibliothèques, les cours qu'on fait sur les sciences, offrent des ressources nombreuses que ne soupçonne point le voyageur rapide, le passant qui vient s'embarquer. Pour moi, établi pour longtemps, et devenu vrai Toulonnais, ce qui m'était d'un intérêt constant c'était de comparer l'ancien et le nouveau Toulon. Heureux progrès des temps que nulle part je n'ai senti mieux. La triste affaire de la Cadière, dont le savant bibliothécaire de la ville me communiqua les monuments, mettait pour moi ce contraste en vive saillie.

Un bâtiment surtout, chaque jour, arrêtait mes regards: l'Hôpital de la marine, ancien séminaire des Jésuites, fondé par Colbert pour les aumôniers de vaisseaux, et qui, dans la décadence de la marine, occupa de façon si odieuse l'attention publique.

On a bien fait de conserver un monument si instructif sur l'opposition des deux âges. Ce temps-là, d'ennui et de vide, d'immonde hypocrisie. Ce temps-ci, lumineux de vérité, ardent de travail, de recherche, de science, et de science ici toute charitable, tournée tout entière vers le soulagement, la consolation de la vie humaine!

Entrons-y maintenant: nous trouverons que la maison est quelque peu changée. Si les adversaires du présent disent que ses progrès sont du Diable, ils avoueront qu'apparemment le Diable a changé de moyens.

Son grimoire aujourd'hui est, au premier étage, une belle et respectable bibliothèque médicale, que ces jeunes chirurgiens, de leur argent et aux dépens de leurs plaisirs, augmentent incessamment. Moins de bals et moins de maîtresses. Plus de science, de fraternité.

Destructeur autrefois, créateur aujourd'hui, au laboratoire de chimie, le Diable travaille et prépare ce qui doit relever demain, guérir le pauvre matelot. Si le fer devient nécessaire, l'insensibilité que cherchaient les sorcières, et dont leurs narcotiques furent le premier essai, est donnée par la diablerie que Jackson a trouvée (1847).

Ces temps rêvèrent, voulurent. Celui-ci réalise. Son démon est un Prométhée. Au grand arsenal satanique, je veux dire au riche cabinet de physique qu'offre cet hôpital, je trouve effectués les songes, les vœux du Moyen-âge, ses délires les plus chimériques.—Pour traverser l'espace, il dit: «Je veux la force...» Et voici la vapeur, qui tantôt est une aile, et tantôt le bras des Titans.—«Je veux la foudre...» On la met dans ta main, et docile, maniable. On la met en bouteille; on l'augmente, on la diminue; on lui soutire des étincelles; on l'appelle, on la renvoie.—On ne chevauche plus, il est vrai, par les airs, au moyen d'un balai; le démon Montgolfier a créé le ballon.—Enfin, le vœu sublime, le souverain désir de communiquer à distance, d'unir d'un pôle à l'autre les pensées et les cœurs, ce miracle se fait. Et plus encore, l'unité de la terre par un grand réseau électrique. L'humanité entière a, pour la première fois, de minute en minute, la conscience d'elle-même, une communion d'âme!... O divine magie!... Si Satan fait cela, il faut lui rendre hommage, dire qu'il pourrait bien être un des aspects de Dieu.