VIII

Décadence, etc.—Une chose bien digne d'attention, c'est que l'Église, l'ennemie de Satan, loin de le vaincre, fait deux fois sa victoire. Après l'extermination des Albigeois au treizième siècle, a-t-elle triomphé? Au contraire. Satan règne au quatorzième.—Après la Saint-Barthélemy et pendant les massacres de la Guerre de Trente-Ans, l'Église triomphe-t-elle? Au contraire. Satan règne sous Louis XIII.

Tout l'objet de mon livre était de donner, non une histoire de la sorcellerie, mais une formule simple et forte de la vie de la sorcière, que mes savants devanciers obscurcissent par la science même et l'excès des détails. Ma force est de partir, non du Diable, d'une creuse entité, mais d'une réalité vivante, la Sorcière, réalité chaude et féconde. L'Église n'avait que les démons. Elle n'arrivait pas à Satan. C'est le rêve de la Sorcière.

J'ai essayé de résumer sa biographie de mille ans, ses âges successifs, sa chronologie. J'ai dit: 1o comment elle se fait par l'excès des misères; comment la simple femme, servie par l'Esprit familier, transforme cet Esprit dans le progrès du désespoir, est obsédée, possédée, endiablée, l'enfante incessamment, se l'incorpore, enfin est une avec Satan. J'ai dit: 2o comment la sorcière règne, mais se défait, se détruit elle-même. La sorcière furieuse d'orgueil, de haine, devient, dans le succès, la sorcière fangeuse et maligne, qui guérit, mais salit, de plus en plus industrielle, factotum empirique, agent d'amour, d'avortement; 3o elle disparaît de la scène, mais subsiste dans les campagnes. Ce qui reste en lumière par des procès célèbres, ce n'est plus la sorcière, mais l'ensorcelée (Aix, Loudun, Louviers, affaire de la Cadière, etc.).

Cette chronologie n'était pas encore bien arrêtée pour moi, quand j'essayai, dans mon Histoire, de restituer le Sabbat, en ses actes. Je me trompai sur le cinquième. La vraie sorcière originaire est un être isolé, une religieuse du diable, qui n'a ni amour ni famille. Même celles de la décadence n'aiment pas les hommes. Elles subissent le libertinage stérile, et en portent la trace (Lancre), mais elles n'ont de goûts personnels que ceux des religieuses et des prisonnières. Elles attirent des femmes faibles, crédules, qui se laissent mener à leurs petits repas secrets (Wyer, ch. 27). Les maris de ces femmes en sont jaloux, troublent ce beau mystère, battent les sorcières et leur infligent la punition qu'elles craignent le plus, qui est de devenir enceintes.—La sorcière ne conçoit guère que malgré elle, de l'outrage et de la risée. Mais si elle a un fils, c'est le point essentiel, dit-on, de la religion satanique qu'il devienne son mari. De là (dans les derniers temps) de hideuses familles et des générations de petits sorciers et sorcières, tous malins et méchants, sujets à battre ou dénoncer leur mère. Il y a dans Boguet une scène horrible de ce genre.

Ce qui est moins connu, mais bien infâme, c'est que les grands qui employaient ces races perverses pour leurs crimes personnels, les tenant toujours dépendantes, par la peur d'être livrées aux prêtres, en tiraient de gros revenus. (Sprenger, p. 174, éd. de Lyon.)

Pour la décadence de la sorcellerie et les dernières persécutions dont elle fut l'objet, je renvoie à deux livres excellents qu'on devrait traduire, ceux de MM. Soldan et Wright.—Pour ses rapports avec le magnétisme, le spiritisme, les tables tournantes, etc., on trouvera de riches détails dans la curieuse Histoire du merveilleux, par M. Figuier.