II

Poil de Carotte est maintenant couché sur son lit de fer. Ses parents et les amis de ses parents, mandés en hâte, visitent, courbés sous le plafond bas du toiton, les lieux où s'accomplit le drame.

--Ah! dit sa mère, j'ai dû centupler mes forces pour lui arracher le chat broyé sur son coeur. Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi.

Et tandis qu'elle explique les traces d'une férocité qui plus tard aux veillées de famille, apparaîtra légendaire, Poil de Carotte dort et rêve:

Il se promène le long d'un ruisseau, où les rayons d'une lune inévitable remuent, se croisent comme les aiguilles d'une tricoteuse.

Sur les pêchettes, les morceaux du chat flambaient à travers l'eau transparente.

Des brumes blanches glissent au ras du pré, cachent peut-être de légers fantômes.

Poil de Carotte, ses mains derrière son dos, leur prouve qu'ils n'ont rien à craindre.

Un boeuf approche, s'arrête et souffle, détale ensuite, répand jusqu'au ciel le bruit de ses quatre sabots et s'évanouit. Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas, n'agaçait pas autant, à luis seul, qu'une assemblée de vieilles femmes.

Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, lève doucement un bâton de pêchette et voici que du milieu des roseaux montent des écrevisses géantes.

Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes. Poil de Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait pas fuir.

Et les écrevisses l'entournent. Elles se haussent vers sa gorge. Elles crépitent. Déjà elles ouvrent leurs pinces toutes grandes.

Les Moutons

Poil de Carotte n'aperçoit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles poussent des cris étourdissants et mêlés, comme des enfants qui jouent sous un préau d'école. L'une d'elle se jette dans ses jambes, et il en éprouve quelque malaise. Une autre bondit en pleine projection de lucarne. C'est un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent graduellement à l'obscurité, et les détails se précisent.

L'époque des naissances a commencé. Chaque matin, le fermier Pajol compte deux ou trois agneaux de plus. Il les trouves égarés parmi les mères, gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre morceaux de bois d'une sculpture grossière.

Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils suçotent déjà ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un brin de foin dans la bouche.

Les vieux, ceux d'une semaine, se détendent d'un violent effort de l'arrière-train et exécutent un zig-zag en l'air. Ceux d'un jour, maigres, tombent sur leurs genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit qui vient de naître se traîne, visqueux et non léché. Sa mère, gênée par sa bourse gonflée d'eau et ballotante, la repousse à coups de tête.

--Une mauvaise mère! dit Poil de Carotte.

--C'est chez les bêtes comme chez le monde, dit Pajol.

--Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice.

--Presque, dit Pajol. Il faut à plus d'un donner le biberon, un biberon comme ceux qu'on achète au pharmacien. Ça ne dure pas, la mère s'attendrit. D'ailleurs, on les mate.

Il la prend par les épaules et l'isole dans une cage. Il lui moue au coup une cravate de paille pour la reconnaître, si elle s'échappe. L'agneau l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de râpe, et le petit, frissonnant, se dresse sur ses membres mous, essaie de téter, plaintif, le museau enveloppé d'une gelée tremblante.

--Et vous croyez qu'elle reviendra à des sentiments plus humains? dit Poil de Carotte.

--Oui, quand son derrière sera guéri, dit Pajol: elle a eu des couches dures.

--Je tiens à mon idée, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier provisoirement le petit aux soins d'une étrangère?

--Elle le refuserait, dit Pajol.

En effet, des quatre coins de l'écurie, les bêlements des mères se croisent, sonnent l'heure des tétées et, monotones aux oreilles de Poil de Carotte, sont nuancés pour les agneaux, car, sans confusion chacun se précipite droit aux tétines maternelles.

--Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants.

--Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces ballots de laine. Comment l'expliquer? Peut-être par la finesse de leur nez.

Il a presque envie d'en boucher un, pour voir.

Il compare profondément les hommes avec des moutons, et voudrait connaître les petits noms des agneaux.

Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques coups de nez, mangent, paisibles, indifférentes. Poil de Carotte remarque dans l'eau d'une auge des débris de chaîne, des cercles de roues, une pelle usée.

--Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin. Assurément, vous enrichissez le sang des bêtes au moyen de cette ferraille!

--Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi!

Il offre à Poil de Carotte de goûter l'eau. Afin qu'elle devienne encore plus fortifiante, il y jette n'importe quoi.

--Veux-tu un berdin? dit-il.

--Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir; merci d'avance.

Pajol fouille l'épaisse laine d'une mère et attrape avec ses ongles un berdin jaune rond, dodu, repu, énorme. Selon Pajol, deux de cette taille dévoraient la tête d'un enfant comme une prune. Il le met au creux de la main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser, à le fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frère et soeur.

Déjà le berdin travaille, attaque la peau. Poil de Carotte éprouve des picotements aux doigts, comme s'il tombait du grésil. Bientôt au poignet, ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va ronger le bras jusqu'à l'épaule. Tant pis, Poil de Carotte le serre; il l'écrase et essuie sa main sur le dos d'une brebis, sans que Pajol s'en aperçoive.

Il dira qu'il l'a perdu.

Un instant encore, Poil de Carotte écoute, recueilli, les bêlements qui se calment peu à peu. Tout à l'heure, on n'entendra plus que le bruissement sourd du foin broyé entre les mâchoires lentes.

Accrochée à un barreau de râtelier, une limousine aux raies éteintes semble garder les moutons, toute seule.

Parrain

Quelquefois madame Lepic permet à Poil de Carotte d'aller voir son parrain et même de coucher avec lui. C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui passe sa vie à la pêche ou dans la vigne. Il n'aime personne et ne supporte que Poil de Carotte.

--Te voilà, canard! dit-il.

--Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu préparé ma ligne?

--Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain.

Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne prête. Ainsi son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se fâche plus et cette manie du vieil homme complique à peine leurs relations. Quand il dit oui, il veut dire non et réciproquement. Il ne s'agit que de ne pas s'y tromper.

--Si ça l'amuse, ça ne me gêne guère, pense Poil de Carotte.

Et ils restent bons camarades.

Parrain, qui d'ordinaire ne fait de cuisine qu'une fois par semaine pour toute la semaine, met au feu, en l'honneur de Poil de Carotte, un grand pot de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journée, le force à boire un verre de vin pur.

Puis ils vont pêcher.

Parrain s'assied au bord de l'eau et déroule méthodiquement son crin de Florence. Il consolide avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes et ne pêche que les gros qu'il roule au frais dans une serviette et lange comme des enfants.

--Surtout, dit-il à Poil de Carotte, ne lève ta ligne que lorsque ton bouchon aura enfoncé trois fois.

Poil de Carotte: Pourquoi trois?

Parrain: La première ne signifie rien: le poisson mordille. La seconde, c'est sérieux: il avale. La troisième, c'est sûr: il ne s'échappera plus. On ne tire jamais trop tard.

Poil de Carotte préfère la pêche aux goujons. Il se déchausse, entre dans la rivière et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l'eau trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un à chaque jet de ligne. A peine a-t-il le temps de crier au parrain:

--Seize, dix-sept, dix-huit!...

Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa tête, on rentre déjeuner. Il bourre Poil de Carotte de haricots blancs.

--Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en bouillie. J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de perdrix.

Poil de Carotte: Ceux-là fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop mal. Pourtant ce n'est plus ça. Elle doit ménager la crème. Parrain: Canard, j'ai du plaisir à te voir manger. Je parie que tu ne manges point ton content, chez ta mère.

Poil de Carotte: Tout dépend de son appétit. Si elle a faim, je mange à sa faim. En se servant elle me sert par-dessus le marché. Si elle a fini, j'ai fini aussi.

Parrain: On en redemande, bêta.

Poil de Carotte: C'est facile à dire, mon vieux. D'ailleurs il vaut toujours mieux rester sur sa faim.

Parrain: Et moi qui n'ai pas d'enfants, je lècherais le derrière d'un singe, si ce singe était mon enfant! Arrangez ça.

Ils terminent leur journée dans la vigne, où Poil de Carotte, tantôt regarde piocher son parrain et le suit pas à pas, tantôt, couché sur des fagots de sarment et les yeux au ciel, suce des brins d'osier.

La Fontaine

Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de sa mère.

--Elle te fait donc bien peur? dit parrain.

Poil de Carotte: Où plutôt, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner une correction à mon frère, il saute sur un manche de balai, se campe devant elle, et je te jure qu'elle s'arrête court. Aussi elle préfère le prendre par les sentiments. Elle dit que la nature de Félix est si susceptible qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'appliquent mieux à la mienne.

Parain: Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte.

Poil de Carotte: Ah! si j'osais! nous nous sommes souvent battus, Félix et moi, pour de bon ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me défendrais comme lui. Mais je me vois armé d'un balai contre maman. Elle croirait que je l'apporte. Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-être qu'elle me dirait merci, avant de taper.

Parrain: Dors, canard, dors!

Ni l'un ni l'autre ne veut dormir. Poil de Carotte se retourne, étouffe et cherche de l'air, et son vieux parrain en a pitié.

Tout à coup, comme Poil de Carotte va s'assoupir, parrain lui saisit le bras.

--Es-tu là, canard? dit-il. Je rêvais, je te croyais encore dans la fontaine. Te souviens-tu de la fontaine?

Poil de Carotte: Comme si j'y étais, parrain. Je ne te le reproche pas, mais tu m'en parles souvent.

Parrain: Mon pauvre canard, dès que j'y pense, je tremble de tout mon corps. Je m'étais endormi sur l'herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as glissé, tu es tombé, tu criais, tu te débattais, et moi, misérable, je n'entendais rien. Il y avait à peine de l'eau pour noyer un chat. Mais tu ne te relevais pas. C'était là le malheur, tu ne pensais donc plus à te relever?

Poil de Carotte: Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la fontaine! Parrain: Enfin ton barbotement me réveille. Il était temps. Pauvre canard! pauvre canard! Tu vomissais comme une pompe. On t'a changé, on t'a mis le costume des dimanches du petit Bernard.

Poil de Carotte: Oui, il me piquait. Je me grattais. C'était donc un costume de crin.

Parrain: Non, mais le petit Bernard n'avait pas de chemise propre à te prêter. Je ris aujourd'hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort.

Poil de Carotte: Je serais loin.

Parrain: Tais-toi. Je m'en suis dit des sottises, et depuis je n'ai jamais passé une bonne nuit. Mon sommeil perdu, c'est ma punition; je la mérite.

Poil de Carotte: Moi, parrain, je ne la mérite pas et je voudrais bien dormir.

Parrain: Dors, canard, dors.

Poil de Carotte: Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, lâche ma main. Je te la rendrai après mon somme. Et retire aussi ta jambe, à cause de tes poils. Il m'est impossible de dormir quand on me touche.

Les Prunes

Quelque temps agités, ils remuent dans la plume et le parrain dit:

--Canard, dors-tu?

Poil de Carotte: Non, parrain.

Parrain: Moi non plus. J'ai envie de me lever. Si tu veux, nous allons chercher des vers.

--C'est une idée, dit Poil de Carotte.

Ils sautent du lit, s'habillent, allument une lanterne et vont dans le jardin.

Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une boîte de fer-blanc, à moitié pleine de terre mouillée. Il y entretient une provision de vers pour se pêche. Il les recouvre d'une mousse humide, de sorte qu'il n'en manque jamais. Quand il a plu toute la journée, la récolte est abondante.

--Prends garde de marcher dessus, dit-il à Poil de Carotte, va doucement. Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons. Au moindre bruit, le ver rentre dans son trou. On ne l'attrape que s'il s'éloigne trop de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu, pour qu'il ne glisse pas. S'il est à demi rentré, lâche-le: tu le casserais. Et un ver coupé ne vaut rien. D'abord il pourrit les autres, et les poissons délicats les dédaignent. Certains pêcheurs économisent leurs vers; ils ont tort. On ne pêche de beaux poissons qu'avec des vers entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l'eau. Le poisson s'imagine qu'ils se sauvent, court après et dévore tout de confiance.

--Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j'ai les doigts barbouillés de leur sale bave.

Parrain: Un ver n'est pas sale. Un ver est ce qu'on trouve de plus propre au monde. Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la terre. Pour ma part, j'en mangerais.

Poil de Carotte: Pour la mienne, je te la cède. Mange voir.

Parrain: Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d'abord les faire griller, puis les écarter sur du pain. Mais je mange crus les petits, par exemple ceux des prunes.

Poil de Carotte: Oui, je sais. Aussi tu dégoûtes ma famille, maman surtout, et dès qu'elle pense à toi, elle a mal au coeur. Moi, je t'approuve sans t'imiter, car tu n'es pas difficile et nous nous entendons très bien.

Il lève sa lanterne, attire une branche de prunier et cueille quelques prunes. Il garde les bonnes et donne les véreuses à parrain qui dit, les avalant d'un coup, toutes rondes, noyau compris;

--Ce sont les meilleures.

Poil de Carotte: Oh! je finirai par m'y mettre et j'en mangerai comme toi. Je crains seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m'embrasse.

--Ça ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul.

Poil de Carotte: C'est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens à plein nez. Je t'aime bien, mon vieux parrain, mais je t'aimerais davantage, plus que tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe.

Parrain: Canard! canard! ça conserve.

Mathilde

--Tu sais, maman, dit soeur Ernestine essoufflée à madame Lepic, Poil de Carotte joue encore au mari et à la femme avec la petite Mathilde, dans le pré. Grand frère Félix les habille. C'est pourtant défendu, si je ne me trompe.

En effet, dans le pré, la petite Mathilde se tient immobile et raide sous sa toilette de clématite sauvage à fleurs blanches. Toute parée, elle semble vraiment une fiancée garnie d'oranger. Et elle en a, de quoi calmer toutes les coliques de la vie.

La clématite, d'abord nattée en couronne sur la tête, descend par flots sous le menton, derrière le dos, le long des bras, volubile, enguirlande la taille et forme à terre une queue rampante que grand frère Félix ne se lasse pas d'allonger.

Il recule et dit:

--Ne bouge plus! A ton tour, Poil de Carotte.

A son tour, Poil de Carotte est habillé en jeune marié, également couvert de clématites où, çà et là, éclatent des pavots, des cenelles, un pissenlit jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde. Il n'a pas envie de rire, et tous trois gardent leur sérieux. Ils savent quel ton convient à chaque cérémonie. On doit rester triste aux enterrements, dès le début, jusqu'à la fin, et grave aux mariages, jusqu'après la messe. Sinon, ce n'est plus amusant de jouer.

--Prenez-vous la main, dit grand frère Félix. En avant! doucement.

Ils s'avancent au pas, écartés. Quand Mathilde s'empêtre, elle retrousse sa traîne et la tient entre ses doigts. Poil de Carotte galamment l'attend, une jambe levée.

Grand frère Félix les conduit par le pré. Il marche à reculons, et les bras en balancier leur indiquent la cadence. Il se croit monsieur le Maire et les salue, puis monsieur le Curé et les bénit, puis l'ami qui félicite et il les complimente, puis le violoniste et il racle, avec un bâton, un autre bâton.

Il les promène de long en large.

--Halte! dit-il, ça se dérange. Mais le temps d'aplatir d'une claque la couronne de Mathilde, il remet le cortège en branle.

--Aie! fait Mathilde qui grimace.

Une vrille de clématite luit tire les cheveux. Grand frère Félix arrache le tout. On continue.

--Ça y est, dit-il, maintenant vous êtes mariés, bichez-vous.

Comme ils hésitent:

--Eh bien! quoi! bichez-vous. Quand on est marié on se biche. Faites-vous la cour, une déclaration. Vous avez l'air plombés.

Supérieur, il se moque de leur inhabileté lui qui, peut-être, a déjà prononcé des paroles d'amour. Il donne l'exemple et biche Mathilde le premier, pour sa peine.

Poil de Carotte s'enhardit, cherche à travers la plante grimpante le visage de Mathilde et la baise sur la joue.

--Ce n'est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien avec toi.

Mathilde, comme elle l'a reçu, lui rend son baiser. Aussitôt, gauches, gênés, ils rougissent tous deux.

Grand frère Félix leur montre les cornes.

--Soleil! Soleil!

Ils se frotte deux doigts l'un contre l'autre et trépigne, des bousilles aux lèvres.

--Sont-ils buses! ils croient que c'est arrivé!

--D'abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de soleil, et puis ricane, ricane ce n'est pas toi qui m'empêcheras de me marier avec Mathilde, si maman veut.

Mais voici que maman vient répondre elle-même qu'elle ne veut pas. Elle pousse le barrière du pré. Elle entre suivie d'Ernestine la rapporteuse. En passant près de la haie, elle casse une rouette dont elle ôte les feuilles et garde les épines. Elle arrive droit, inévitable comme l'orage.

--Gare les calottes, dit grand frère Félix.

Il s'enfuit au bout du pré. Il est à l'abri et peut voir.

Poil de Carotte ne se sauve jamais. D'ordinaire, quoique lâche, il préfère en finir vite, et aujourd'hui il se sent brave.

Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des hoquets.

Poil de Carotte: Ne crains rien. Je connais maman; elle n'en a que pour moi. J'attraperai tout.

Mathilde: Oui, mais ta maman va le dire à ma maman, et ma maman va me battre.

Poil de Carotte: Corriger; on dit corriger, comme pour les devoirs de vacances. Est-ce qu'elle te corrige, ta maman?

Mathilde: Des fois; ça dépend.

Poil de Carotte: Pour moi, c'est toujours sûr.

Mathilde: Mais je n'ai rien fait.

Poil de Carotte: Ça ne fait rien. Attention!

Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. Elle ralentit son allure. Elle est si près que soeur Ernestine, par peur des chocs en retour, s'arrête au bord du cercle où l'action se concentrera. Poil de Carotte se campe devant "sa femme", qui sanglote plus fort. Les clématites sauvages mêlent leurs fleurs blanches. La rouette de madame Lepic se lève, prête à cingler. Poil de Carotte, pâle, croise ses bras, et la nuque raccourcie, les reins chauds déjà, les mollets lui cuisant d'avance, il a l'orgueil de s'écrier:

--Qu'est-ce que ça fait, pourvu qu'on rigole!

Le Coffre-Fort

Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit:

--Ta maman est venue tout rapporter à ma maman et j'ai reçu une bonne fessée. Et toi?

Poil de Carotte: Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne méritais pas d'être battue, nous ne faisions rien de mal.

Mathilde: Non, pour sûr.

Poil de Carotte: Je t'affirme que je parlais sérieusement quand je te disais que je me marierais bien avec toi.

Mathilde: Moi, je me marierais bien avec toi aussi.

Poil de Carotte: Je pourrais te mépriser parce que tu es pauvre et que je suis riche, mais n'aie pas peur, je t'estime.

Mathilde: Tu es riche à combien, Poil de Carotte?

Poil de Carotte: Mes parents ont au moins un million.

Mathilde: Combien que ça fait un million?

Poil de Carotte: Ça fait beaucoup; les millionnaires ne peuvent jamais dépenser tout leur argent.

Mathilde: Souvent, mes parents se plaignent de n'en avoir guère.

Poil de Carotte: Oh! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu'on le plaigne, et pour flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J'entends grincer la serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa dit un mot que personne ne connaît, ni maman, ni mon frère, ni ma soeur, personne, excepté lui et moi, et la porte du coffre-fort s'ouvre. Papa y rend de l'argent et va le déposer sur la table de la cuisine. Il ne dit rien, il fait seulement sonner les pièces, afin que maman, occupée au fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite l'argent. Tous les mois ça se passe ainsi, et ça dure depuis longtemps, preuve qu'il y a plus d'un million dans le coffre-fort.

Mathilde:

Et pour l'ouvrir, il dit un mot. Quel mot?

Poil de Carotte: Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons mariés, à la condition que tu me promettras de ne jamais le répéter.

Mathilde: Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le répéter.

Poil de Carotte: Non, c'est notre secret à papa et à moi.

Mathilde: Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais.

Poil de Carotte: Pardon, je le sais.

Mathilde: Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C'est bien fait, c'est bien fait.

--Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement.

--Parions quoi? dit Mathilde hésitante.

--Laisse-moi te toucher où je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras le mot.

Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosités au lieu d'une.

--Dis le mot d'abord, Poil de Carotte.

Poil de Carotte: Tu me jures qu'après tu te laisseras toucher où je voudrai.

Mathilde: Maman me défend de jurer.

Poil de Carotte: Tu ne sauras pas le mot.

Mathilde: Je m'en fiche bien de ton mot. Je l'ai deviné, oui, je l'ai deviné.

Poil de Carotte, impatienté, brusque les choses.

--Écoute, Mathilde, tu n'as rien deviné du tout. Mais je me contente de ta parole d'honneur. Le mot que papa prononce avant d'ouvrir son coffre-fort, c'est "Lustucru". A présent, je peux toucher où je veux.

--Lustucru! Lustucru! dit Mathilde qui recule avec le plaisir de connaître un secret et la peur qu'il ne vaille rien. Vraiment, tu ne t'amuses pas de moi!

Puis, comme Poil de Carotte, sans répondre, s'avance, décidé, la main tendue, elle se sauve. Et Poil de Carotte entend qu'elle rie sec.

Et elle a disparu qu'il entend qu'on ricane derrière lui.

Il se retourne. Par la lucarne d'une écurie, un domestique du château sort la tête et montre les dents.

--Je t'ai vu, Poil de Carotte, s'écrie-t-il, je rapporterai tout à ta mère.

Poil de Carotte: Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petite. Lustucru est un faux nom que j'ai inventé. D'abord, je ne connais point le vrai.

Pierre: Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n'en parlerai pas à ta mère. Je lui parlerai du reste.

Poil de Carotte: Du reste?

Pierre: Oui, du reste. Je t'ai vu, je t'ai vu, Poil de Carotte; dis voir un peu que je ne t'ai pas vu. Ah! tu vas bien pour ton âge. Mais tes plats à barbe s'élargiront ce soir!

Poil de Carotte ne trouve rien à répliquer. Rouge de figure au point que la couleur naturelle de ses cheveux semble s'éteindre, il s'éloigne, les mains dans ses poches, à la crapaudine, en reniflant.

Les Têtards

Poil de Carotte joue seul dans la coure au milieu, afin que madame Lepic puisse le surveiller par la fenêtre, et il s'exerce à jouer comme il faut, quand le camarade Rémy paraît. C'est un garçon du même âge, qui boite et veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme traîne derrière l'autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit:

--Viens-tu, Poil de Carotte? Papa me le chanvre dans la rivière. Nous l'aiderons et nous pêcherons des têtards avec des paniers.

--Demande le à maman, dit Poil de Carotte.

Rémy: Pourquoi moi?

Poil de Carotte: Parce qu'à moi elle ne me donnera pas la permission. Juste, madame Lepic se montre à la fenêtre.

--Madame, dit Rémy, voulez-vous, s'il vous plaît, que j'emmène Poil de Carotte pêcher des têtards?

Madame Lepic colle son oreille au carreau. Rémy répète en criant. Madame Lepic a compris. On la voit qui remue la bouche. Les deux amis n'entendent rien et se regardent indécis. Mais madame Lepic agite la tête et fait clairement signe que non.

--Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte. Sans doute, elle aura besoin de moi, tout à l'heure.

Rémy: Tant pis, on se serait rudement amusé. Elle ne veut pas, elle ne veut pas.

Poil de Carotte: Reste. Nous jouerons ici.

Rémy: Ah non, par exemple. J'aime mieux pêcher des têtards. Il fait doux. J'en ramasserai des pleins paniers.

Poil de Carotte: Attends un peu. Maman refuse toujours pour commencer. Puis, des fois, elle se ravise.

Rémy: J'attendrai un petit quart, mais pas plus.

Plantés là tous deux, les mains dans les poches, ils observent sournoisement l'escalier, et bientôt Poil de Carotte pousse Rémy du coude.

--Qu'est-ce que je te disais?

En effet, la porte s'ouvre et madame Lepic, tenant à la main un panier pour Poil de Carotte, descend une marche. Mais elle s'arrête, défiante.

--Tiens, te voilà encore, Rémy! Je te croyais parti. J'avertirai ton papa que tu musardes et il te grondera.

Rémy: Madame, c'est Poil de Carotte qui m'a dit d'attendre.

Madame Lepic: --Ah! vraiment, Poil de Carotte?

Poil de Carotte n'approuve pas et ne nie pas. Il ne sait plus. Il connaît madame Lepic sur le bout du doigt. Il l'avait devinée une fois encore. Mais puisque cet imbécile de Rémy brouille les choses, gâte tout, Poil de Carotte se désintéresse du dénouement. Il écrase de l'herbe sous son pied et regarde ailleurs.

--Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n'ai pas l'habitude de me rétracter.

Elle n'ajoute rien.

Elle remonte l'escalier. Elle rentre avec le panier que devait emporter Poil de Carotte pour pêcher des têtards et qu'elle avait vidé de ses noix fraîches, exprès.

Rémy est déjà loin.

Madame Lepic ne badine guère et les enfants des autres s'approchent d'elle prudemment et la redoutent presque autant que le maître d'école.

Rémy sauve là-bas vers la rivière. Il galope si vite que son pied gauche, toujours en retard, raie la poussière de la route, danse et sonne comme une casserole.

Sa journée perdue. Poil de Carotte n'essaie plus de se divertir. Il a manqué une bonne partie. Les regrets sont en chemin. Il les attend.

Solitaire, sans défense, il laisse venir l'ennui et la punition s'appliquer d'elle-même.

Coup de Théâtre