II

Poil de Carotte se promène à petits pas dans les allées du jardin. Il gémit. Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa mère l'observe, il s'immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l'oseille, le sable fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus. Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l'air.

Où diable peut-elle être, cette pièce d'argent? Là-haut, sur l'arbre, au creux d'un vieux nid?

Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pièces d'or. On l'a vu. Mais Poil de Carotte se traînerait par terre, userait des genoux et ses ongles, sans ramasser une épingle.

Las d'errer, d'espérer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue au chat et se décide à rentrer dans la maison, pour prendre l'état de sa mère. Peut-être qu'elle se calme, et que si la pièce reste introuvable, on y renoncera.

Il ne voit pas madame Lepic. Il l'appelle, timide:

--Maman, eh! maman!

Elle ne répond point. Elle vient de sortir et elle a laissé " ouvert le tiroir de sa table à ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte aperçoit quelques pièces d'argent.

Elles semblent vieillir là. Elles ont l'air d'y dormir, rarement éveillées, poussées d'un coin à l'autre, mêlées et sans nombre.

Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. On les compterait difficilement. Il faudrait renverser le tiroir, secouer des pelotes. Et puis comment faire la preuve?

Avec cette présence d'esprit qui ne l'abandonne que dans les grandes occasions, Poil de Carotte, résolu, allonge le bras, vole une pièce et se sauve.

Le peur d'être surpris lui évite des hésitations, des remords, un retour périlleux vers la table à ouvrage.

Il va droit, trop lancé pour s'arrêter, parcourt les allées, choisit sa place, y "perd" la pièce, l'enfonce d'un coup de talon, se couche à plat ventre et, le nez chatouillé par les herbes, il rampe selon sa fantaisie, il décrit des cercles irréguliers, comme on tourne, les yeux bandés, autour de l'objet caché, quand la personne qui dirige les jeux innocents se frappe anxieusement les mollets et s'écrie:

--Attention! ça brûle, ça brûle!

III

Poil de Carotte:

Maman, maman, je l'ai.

Madame Lepic: Mois aussi.

Poil de Carotte: Comment? la voilà.

Madame Lepic: La voici.

Poil de Carotte: Tiens! fais voir.

Madame Lepic: Fais voir, toi.

Poil de Carotte Il montre sa pièce. Madame Lepic montre la sienne. Poil de Carotte les manie, les compare et apprête sa phrase. C'est drôle. Où l'as-tu retrouvée, toi, maman? Moi, le l'ai retrouvée dans cette allée, au pied du poirier. J'ai marché vingt fois dessus, avant de la voir. Elle brillait. J'ai cru d'abord que c'était un morceau de papier, ou une violette blanche. Je n'osais pas la prendre. Elle sera tombée de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le fou. Penche-toi, maman, remarque l'endroit où la sournoise se cachait, son gîte. Elle peut se vanter de m'avoir causé du tracas.

Madame Lepic: Je ne dis pas non. Moi je l'ai trouvée dans ton autre paletot. Malgré mes observations, tu oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu te donner une leçon d'ordre. Je t'ai laissé chercher pour t'apprendre. Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant tu possèdes deux pièces d'argent au lieu d'une seule. Te voilà cousu d'or. Tout est bien qui finit bien, mais je te préviens que l'argent ne fait pas le bonheur.

Poil de Carotte: Alors, je peux aller jouer, maman?

Madame Lepic: Sans doute. Amuse-toi, tu ne t'amuseras jamais plus jeune. Emporte tes deux pièces.

Poil de Carotte: Oh! maman, une me suffit, et même je te prie de me la serrer jusqu'à ce que j'en aie besoin. Tu serais gentille.

Madame Lepic: Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pièces. Les deux t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier, à moins que le propriétaire ne la réclame. Qui est-ce? Je me creuse la tête. Et toi, as-tu une idée?

Poil de Carotte: Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain. A tout à l'heure, maman, et merci.

Madame Lepic: Attends! si c'était le jardinier?

Poil de Carotte: Veux-tu que j'aille vite le lui demander?

Madame Lepic: Ici, mignon, aide-moi. Réfléchissons. On ne saurait soupçonner ton père de négligence, à son âge. Ta soeur met ses économies dans sa tirelire. Ton frère n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts. Après tout, c'est peut-être moi.

Poil de Carotte: Maman, cela m'étonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires.

Madame Lepic: Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse de t'inquiéter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai un coup d'oeil dans le tiroir de ma table à ouvrage.

Poil de Carotte, qui s'élançait déjà, se retourne, il suit des yeux un instant sa mère qui s'éloigne. Enfin, brusquement, il la dépasse, se campe devant elle et, silencieux, offre une joue.

Madame Lepic:

Sa main droite levée, menace ruine.

Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant, tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on vole un boeuf. Et puis on assassine sa mère. La première gifle tombe.

Les Idées personnelles.

M. Lepic, grand frère Félix, soeur Ernestine et Poil de Carotte veillent près de la cheminée où brûle une souche avec ses racines, et les quatre chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas là, développe ses idées personnelles.

--Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa, tu sais comme je t'aime! Or, je t'aime, non parce que tu es mon père; je t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun mérite à être mon père, mais je regarde ton amitié comme une haute faveur que tu ne me dois pas et que tu m'accordes généreusement.

--Ah! répond M. Lepic.

--Et moi, et moi? demandent grand frère Félix et soeur Ernestine.

--C'est la même chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon frère et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l'empêcher. Inutile que je vous sache gré d'une parenté involontaire. Je vous remercie seulement, toi, frère, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins efficaces.

--A ton service, dit grand frère Félix.

--Où va-t-il chercher ces réflexions de l'autre monde? dit soeur Ernestine.

--Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une manière générale, j'évite les personnalités, et si maman était là, je le répéterais en sa présence.

--Tu ne le répéterais pas deux fois, dit grand frère Félix.

--Quel mal vois-tu à mes propos? répond Poil de Carotte. Gardez-vous de dénaturer ma pensée! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus que je n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'être banale, d'instinct et de routine, est voulue, raisonnée, logique. Logique, voilà le terme que je cherchais.

--Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens, dit M. Lepic qui se lève pour aller se coucher, et de vouloir, à ton âge, en remontrer aux autres. Si défunt votre grand-père m'avait entendu débiter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouvé par un coup de pied et une claque que je n'étais toujours que son garçon.

--Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte déjà inquiet.

--Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie à la main.

Et il disparaît. Grand frère Félix le suit.

--Au plaisir, vieux camarade à la grillade! dit-il à Poil de Carotte.

Puis soeur Ernestine se dresse et grave:

--Bonsoir, cher ami! dit-elle.

Poil de Carotte reste seul, dérouté.

Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre à réfléchir:

--Qui ça, on? lui disait-il. On n'existe pas. Tout le monde, ce n'est personne. Tu récites trop ce que tu écoutes. Tâche de penser un peu par toi-même. Exprime des idées personnelles, n'en aurais-tu qu'une pour commencer.

La première qu'il risque étant mal accueilli, Poil de Carotte couvre le feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge, et se retire dans la chambre où donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre de la cave. C'est une chambre fraîche et agréable en été. Le gibier s'y conserve facilement une semaine. Le dernier lièvre tué saigne du nez dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus qu'il plonge jusqu'au coude.

D'ordinaire les habits de toute la famille accrochés au porte-manteau l'impressionnent. On dirait des suicidés qui viennent de se pendre après avoir eu la précaution de poser leurs bottines, en ordre, là-haut, sur la planche.

Mais, ce soir, Poil de Carotte n'as pas peur. Il ne glisse pas un coup d'oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l'effraient, ni le puit du jardin comme creusé là exprès pour qui voudrait s'y jeter par la fenêtre.

Il aurait peur, s'il pensait à avoir peur, mais il n'y pense plus. En chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir le froid du carreau rouge.

Et dans le lit, les yeux aux ampoules du plâtre humide, il continue de développer ses idées personnelles, ainsi nommées parce qu'il faut les garder pour soi.

La Tempête de Feuilles

Il y a longtemps que Poil de Carotte, rêveur, observe la plus haute feuille du grand peuplier.

Il songe creux et attend qu'elle remue. Elle semble détachée de l'arbre, vivre à part, seule, sans queue, libre.

Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil.

Depuis midi, elle garde une immobilité de morte, plutôt tache que feuille, et Poil de Carotte perd patience, mal à son aise, lorsque enfin, elle fait un signe.

Au-dessous d'elle, une feuille proche fait le même signe. D'autres feuilles le répètent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent rapidement.

Et c'est un signe d'alarme, car, à l'horizon, paraît l'ourlet d'une calotte brune. Le peuplier déjà frissonne! Il tente de se mouvoir, de déplacer les pesantes couches d'air qui le gênent.

Son inquiétude gagne le hêtre, un chêne, des marronniers, et tous les arbres du jardin s'avertissent, par gestes, qu'au ciel la calotte s'élargit, pousse en avant sa bordure nette et sombre.

D'abord, ils excitent leurs branches minces et font faire les oiseaux, le merle qui lançait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle que Poil de Carotte voyait tout à l'heure verser, par saccades, les roucoulements de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie.

Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l'ennemi.

La calotte livide continue son invasion lente.

Elle voûte peu à peu le ciel. Elle refoule l'azur, bouche les trous qui laisseraient pénétrer l'air, prépare l'étouffement de Poil de Carotte. Parfois, on dirait qu'elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur le village; mais elle s'arrête à la pointe du clocher, dans la crainte de s'y déchirer.

La voilà si près que, sans autre provocation, la panique commence, les clameurs s'élèvent.

Les arbres mêlent leurs masses confuses et courroucées au fond desquelles Poil de Carotte imagine des nids pleins d'yeux ronds et de becs blancs. Les cimes plongent et se redressent comme des têtes brusquement réveillées. Les feuilles s'envolent par bandes, reviennent aussitôt, peureuses, apprivoisées, et tâchent de se raccrocher. Celles de l'acacia, fines, soupirent; celles du bouleau écorché des plaignent; celles du marronnier sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le mur.

Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de coups sourds.

Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des gouttes d'encre.

Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d'âne et les oignons montés se cognent entre eux, cassent leurs boules gonflées de graines.

Pourquoi? Qu'ont-ils donc? Et qu'est-ce que cela veut dire? Il ne tonne pas. Il ne grêle pas. Ni un éclair, ni une goutte de pluie. Mais c'est le noir orageux d'en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui les affole, qui épouvante Poil de Carotte.

Maintenant, la calotte s'est toute déployée sous le soleil masqué.

Elle bouge, Poil de Carotte le sait; elle glisse et, faite de nuages mobiles, elle fuira; il reverra le soleil. Pourtant, bien qu'elle plafonne le ciel entier, elle lui serre la tête, au front. Il ferme les yeux et elle lui bande douloureusement les paupières.

Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la tempête entre chez lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon. Elle ramasse son coeur comme un papier de rue.

Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le réduit.

Et Poil de Carotte n'a bientôt plus qu'une boulette de coeur.

La Révolte