II

Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas.

--Voilà une révolution! s'écrie madame Lepic sur l'escalier, levant les bras.

C'est, en effet la première fois que Poil de Carotte lui dit non. Si encore elle le dérangeait! S'il avait été en train de jouer. Mais, assis par terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour les tenir au chaud. Et maintenant il la dévisage, tête haute. Elle n'y comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secours.

--Ernestine, Félix, il y a du neuf! Venez voir avec votre père et Agathe aussi. Personne ne sera de trop.

Et même, les rares passants de la rue peuvent s'arrêter.

Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, à distance, surpris de s'affermir en face du danger, et plus étonné que madame Lepic oublie de le battre. L'instant est si grave qu'elle perd ses moyens. Elle renonce à ses gestes habituels d'intimidation, au regard aigu et brûlant comme une pointe rouge. Toutefois, malgré ses efforts, les lèvres se décollent à la pression d'une rage intérieure qui s'échappe avec un sifflement.

--Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte de me rendre un léger service, de pousser, en se promenant, jusqu'au moulin. Devinez ce qu'il m'a répondu; interrogez-le, vous croiriez que j'invente.

Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de répéter. La tendre Ernestine s'approche et lui dit bas à l'oreille:

--Prends garde, il t'arrivera malheur. Obéis, écoute ta soeur qui t'aime.

Grand frère Félix se croit au spectacle. Il ne céderait sa place à personne. Il ne réfléchit point que si Poil de Carotte se dérobe désormais, une part des commissions reviendra de droit au frère aîné; il l'encouragerait plutôt. Hier, il le méprisait, le traitait de poule mouillée. Aujourd'hui il l'observe en égal et le considère. Il gambade et s'amuse beaucoup.

--Puisque c'est la fin du monde renversé, dit madame Lepic atterrée, je ne m'en mêle plus. Je me retire. Qu'un autre prenne la parole et se charge de dompter la bête féroce. Je laisse en présence le fils et le père. Qu'ils se débrouillent.

--Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d'une voix étranglée, car il manque encore d'habitude, si tu exiges que j'aille chercher cette livre de beurre au moulin, j'irai pour toi, pour toi seulement. Je refuse d'y aller pour ma mère.

Il semble que M. Lepic soit plus ennuyé que flatté de cette préférence. Ça le gêne d'exercer ainsi son autorité, parce qu'une galerie l'y invite, à propos d'une livre de beurre.

Mal à l'aise, il fait quelques pas dans l'herbe, hausse les épaules, tourne le dos et rentre à la maison.

Provisoirement l'affaire en reste là.

Le Mot de la Fin

Le soir, après le dîner où madame Lepic, malade et couchée, n'a point paru, où, chacun s'est tu, non seulement par habitude, mais encore par gêne, M. Lepic noue sa serviette qu'il jette sur la table et dit: --Personne ne vient se promener avec moi jusqu'au biquignon, sur la vieille route?

Poil de Carotte comprend que M. Lepic a choisi cette manière de l'inviter. Il se lève aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit docilement son père.

D'abord ils marchent silencieux. La question inévitable ne vient pas tout de suite. Poil de Carotte, en son esprit, s'exerce à la deviner et à lui répondre. Il est prêt. Fortement ébranlé, il ne regrette rien. Il a eu dans sa journée une telle émotion qu'il n'en craint pas de plus forte. Et le son de voix même de M. Lepic qui se décide, le rassure.

Monsieur Lepic: Qu'est-ce que tu attends pour m'expliquer ta dernière conduite qui chagrine ta mère?

Poil de Carotte: Mon cher papa, j'ai longtemps hésité mais il faut en finir. Je l'avoue: je n'aime plus maman.

Monsieur Lepic: Ah! A cause de quoi? Depuis quand ?

Poil de Carotte: A cause de tout. Depuis que je la connais.

Monsieur Lepic: Ah! c'est malheureux, mon garçon! Au moins, raconte-moi ce qu'elle t'a fait.

Poil de Carotte: Ce serait long. D'ailleurs, ne t'aperçois-tu de rien?

Monsieur Lepic: Si. J'ai remarqué que tu boudais souvent.

Poil de Carotte: Ça m'exaspère qu'on me dise que je boude. Naturellement, Poil de Carotte ne peut garder une rancune sérieuse. Il boude. Laissez-le. Quand il aura fini, il sortira de son coin, calmé, déridé. Surtout n'ayez pas l'air de vous occuper de lui. C'est sans importance.

Je te demande pardon, mon papa, ce n'est sans importance que pour les pères et mère et les étrangers. Je boude quelquefois, j'en conviens, pour la forme, mais il arrive aussi, je t'assure, que je rage énergiquement de tout mon coeur, et je n'oublie plus l'offense.

Monsieur Lepic: Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries.

Poil de Carotte: Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu à la maison.

Monsieur Lepic: Je suis obligé de voyager.

Poil de Carotte, avec suffisance: Les affaires sont les affaires, mon papa. Tes soucis t'absorbent, tandis que maman, c'est le cas de te le dire, n'a pas d'autre chien que moi à fouetter. Je me garde de m'en prendre à toi. Certainement je n'aurais qu'à moucharder, tu me protégerais. Peu à peu, puisque tu l'exiges, je te mettrai au courant du passé. Tu verras si j'exagère et si j'ai de la mémoire. Mais déjà, mon papa, je te prie de me conseiller. Je voudrais me séparer de ma mère. Quel serait, à ton avis, le moyen le plus simple?

Monsieur Lepic: Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances.

Poil de Carotte: Tu devrais me permettre de les passer à la pension. J'y progresserais.

Monsieur Lepic: C'est une faveur réservée aux élèves pauvres. Le monde croirait que je t'abandonne. D'ailleurs, ne pense pas qu'à toi. En ce qui me concerne, ta société me manquerait.

Poil de Carotte: Tu viendras me voir, papa.

Monsieur Lepic: Les promenades pour le plaisir coûtent cher, Poil de Carotte.

Poil de Carotte: Tu profiterais de tes voyages forcés. Tu ferais un petit détour.

Monsieur Lepic: Non. Je t'ai traité jusqu'ici comme ton frère et soeur, avec le soin de ne privilégier personne. Je continuerai.

Poil de Carotte: Alors, laissons mes études. Retire-moi de la pension, sous prétexte que j'y vole ton argent, et je choisirai un métier.

Monsieur Lepic: Lequel? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par exemple?

Poil de Carotte: Là ou ailleurs. Je gagnerais a vie et je serais libre.

Monsieur Lepic: Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je imposé pour ton instruction de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles?

Poil de Carotte: Si pourtant je te disais, papa, que j'ai essayé de me tuer.

Monsieur Lepic: Tu charges! Poil de Carotte.

Poil de Carotte: Je te jure que pas plus tard qu'hier, je voulais encore me prendre.

Monsieur Lepic: Et te voilà. Donc tu n'en avais guère l'envie. Mais au souvenir de ton suicide manqué, tu dresses fièrement la tête. Tu t'imagines que la mort n'a tenté que toi. Poil de Carotte, l'égoïsme te perdra. Tu tires toute la couverture. Tu te crois seul dans l'univers.

Poil de Carotte: Papa, mon frère est heureux, ma soeur est heureuse, et si maman n'éprouve aucun plaisir à me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat. Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, même ma mère. Elle ne peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu'il y a des gens heureux parmi l'espèce humaine.

Monsieur Lepic: Petite espèce humaine à tête carrée, tu raisonnes pantoufle. Vois-tu clair au fond des coeurs? Comprends-tu déjà toutes les choses?

Poil de Carotte: Mes choses à moi, oui, papa; du moins je tâche.

Monsieur Lepic: Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te préviens, tu ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais.

Poil de Carotte: Ça promet.

Monsieur Lepic: Résigne-toi, blinde-toi, jusqu'à ce que majeur et ton maître, tu puisses t'affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caractère et d'humeur. D'ici là, essaie de prendre le dessus, étouffe ta sensibilité et observe les autres, ceux mêmes qui vivent le plus près de toi; tu t'amuserais; je te garantis des surprises consolantes.

Poil de Carotte: Sans doute, les autre ont leurs peines. Mais je les plaindrai demain. Je réclame aujourd'hui la justice pour mon compte. Quel sort ne serait préférable au mien? J'ai une mère. Cette mère ne m'aime pas et je ne l'aime pas.

--Et moi, crois-tu donc que je l'aime? dit avec brusquerie M. Lepic impatienté.

A ces mots, Poil de Carotte lève les yeux vers son père. Il regarde longuement son visage dur, sa barbe épaisse où la bouche est rentrée comme honteuse d'avoir trop parlé, son front plissé, ses pattes d'oie et ses paupières baissées qui lui donnent l'air de dormir en marche.

Un instant Poil de Carotte s'empêche de parler. Il a peur que sa joie secrète et cette main qu'il saisit et qu'il garde presque de force, tout ne s'envole.

Puis il ferme le poing, menace le village qui s'assoupit là-bas dans les ténèbres et il lui crie avec emphase:

--Mauvaise femme! te voilà complète. Je te déteste.

--Tais-toi, dit M. Lepic, c'est ta mère après tout.

--Oh! répond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis pas ça parce que c'est ma mère.

L'Album de Poil de Carotte