JADIS ET AUJOURD'HUI

De l'esprit, il y en a toujours beaucoup en France; mais il est dispersé, abandonné à lui-même; il se dépense en petite monnaie. Ce qui lui manque, ce sont ces centres de réunion, ces foyers d'autrefois, où il venait se former, se polir au contact de l'intelligence, du génie et de la beauté, et où il rencontrait des modèles de perfection en tout genre.

Depuis bientôt un siècle, nous assistons à la ruine continue de toutes les distinctions sociales; et les femmes, malheureusement, n'ont pas été épargnées dans le naufrage.

«Le glas de la haute société a sonné, disait un jour le prince de Talleyrand à un personnage de l'Empire, et le premier coup qui a tinté est votre mot moderne de femme comme il faut!...»

Le prince avait raison. En effet, cette femme, venue de la noblesse ou de la bourgeoisie, pourra bien réunir le bon goût, la grâce et la distinction, en être proclamée l'oracle, et donner ce que l'on appelle le ton; mais il lui manquera toujours ce cachet particulier, ce parfum de délicatesse, qui ne se rencontraient que dans le monde de la cour. Il en est de même pour les hommes. Demandez aux vieillards à qui il a été donné de voir les derniers types du grand seigneur et de la grande dame de Versailles, et dites-vous bien que leur admiration n'est pas exagérée.


Un des salons où se réunissaient de préférence ces débris de l'ancienne cour, était celui de la princesse de Vaudemont, si spirituelle, si bonne, si parfaitement distinguée, que ces qualités morales faisaient oublier en elle les disgrâces physiques. Elle portait, en Montmorency, dans sa personne aussi bien que dans ses armes. Là venaient les Montmorency, les Noailles, les Grammont, les Vaudreuil, les Mouchy, les Polignac, les Louvois, les Maillé, les La Châtre, les Jaucourt, etc., tous les grands noms de la monarchie.

Il y avait le salon de madame la comtesse de Vaudreuil, où se trouvaient la plupart de ces personnages. Le comte de Vaudreuil, malgré son âge, rappelait on ne peut mieux le type de l'homme de l'ancienne cour. D'un dévouement à toute épreuve, il eut un jour une discussion assez vive avec le comte d'Artois. Il lui écrivit presque aussitôt pour lui exprimer la peine qu'il ressentait d'être ainsi brouillés après trente ans d'amitié.

—Tais-toi, vieux fou, lui répondit le prince; tu as perdu la mémoire, car il y a quarante ans que je suis ton meilleur ami.

Il y avait aussi le salon de madame de Montcalm, sœur du duc de Richelieu. C'était le rendez-vous de l'aristocratie intelligente, ce groupe modéré et pratique de l'aristocratie, qui acceptait les conquêtes de la Révolution dans ce qu'elles avaient de bon et de raisonnable, qui prenait l'honneur national pour drapeau, et pour devise—l'égalité par le talent. Là, se rencontraient presque tous les jours MM. Lainé, Molé, Pasquier, Pozzo-di-Borgo, l'ambassadeur de Russie, l'abbé de Féletz, Villemain, etc., etc.

Chez madame la duchesse de Duras, l'élément aristocratique dominait, mais toutes les sommités de l'intelligence y étaient parfaitement accueillies. C'était un temple où brûlait sans cesse une cassolette en l'honneur de Chateaubriand. Madame de Duras s'était fait en quelque sorte le machiniste passionné de la politique et de la gloire de son ami.

Dans le salon de madame de Saint-Aulaire, la littérature tenait plus de place que la politique. Toutes les intelligences, toutes les célébrités y avaient accès, sans acception de partis. Le duc Decazes, le comte Beugnot; MM. Villemain, Cousin, de Barante; les amis du prince de Talleyrand et la belle duchesse de Dino. Des libéraux, des doctrinaires, étaient les hôtes habituels de ce salon, où affluaient aussi un grand nombre de jeunes et jolies femmes, élégantes et lettrées.

Citons également le salon de la duchesse de Broglie, fille de madame de Staël. C'était le foyer de l'opposition parlementaire et des sympathies orléanistes. L'on y coudoyait Lafayette, Benjamin Constant, des tribuns, des publicistes, des pamphlétaires; on eût dit d'un salon de la Ligue, où l'on jouait à la popularité, comme les enfants jouent avec le feu.

On recevait chez madame Gay, où trônait déjà sa fille, la belle Delphine, qui fut plus tard madame Emile de Girardin, et dont vers ce temps et à son insu, quelques personnages de la cour voulaient unir, par un mariage secret, l'éblouissante jeunesse à la vieillesse mélancolique du comte d'Artois, resté fidèle à la mémoire de la marquise de Polastron.

MM. de Lamartine, Victor Hugo, Balzac, Nodier, Alfred de Vigny, Mérimée, Sainte-Beuve, de Girardin,—nous en passons—s'y rencontraient côte à côte avec les débris du Directoire, dont les entretiens n'étaient pas moins curieux qu'instructifs.

Le salon de madame Récamier mérite une place à part, en raison de sa célébrité et du rôle considérable qu'il a tenu pendant près de quarante ans. Pour s'en rendre compte, il faut lire dans Lamartine le récit des Soirées de l'Abbaye-au-Bois. En voici un fragment qui, certes, est un des beaux morceaux de la langue française.

Après avoir passé en revue la vie de son héroïne, l'auteur conclut par les réflexions suivantes:

«Ainsi tout finit, et les toiles d'araignées tapissent maintenant les salons vides où brillèrent naguère toute la grâce, toute la passion, tout le génie de la moitié d'un siècle.

«Quand je repasse par hasard dans cette grande rue suburbaine et tumultuaire de Sèvres, devant la petite porte de la maison où vécut et mourut Ballanche, je m'arrête machinalement devant la grille de fer de la cour silencieuse de l'abbaye, sur laquelle ouvrait l'escalier de Julienne. Je regarde et j'écoute si personne ne monte ou ne descend encore les marches de cet escalier.

«Voilà pourtant, me dis-je à moi-même, ce seuil qu'ont foulé tous les jours, pendant tant d'années, les pas de tant de femmes charmantes, de tant d'hommes illustres, aimables ou lettrés, dont les noms, groupés par l'histoire, formeront bientôt la gloire intellectuelle des cinq règnes sous lesquels la France a saigné, pleuré, gémi, chanté, parlé, écrit; tantôt libre, tantôt esclave, mais toujours la France, l'écho précurseur de l'Europe, le réveille-matin du monde.

«Voilà ce seuil que Chateaubriand, vieilli et infirme de corps, mais valide d'esprit et devenu tendre de cœur, foula deux fois par jour pendant trente années de sa vie; ce seuil qu'abordèrent tour à tour Victor Hugo, d'autant plus respectueux pour les gloires éteintes qu'il se sentait plus confiant dans sa renommée future; Béranger qui souriait trop malignement des aristocraties sociales, mais qui s'inclinait plus bas qu'aucun autre devant les aristocraties de Dieu: la vertu, les talents, la beauté;

«Mathieu de Montmorency, le prince de Léon, le duc de Doudeauville, Sosthène de Larochefoucauld, son fils, Camille Jordan, leur ami; M. de Genoude, une de leurs plumes apportant dans ces salons les piétés actives de leur foi; Lamennais, dévoré de la fièvre intermittente des idées contradictoires, mais sincères, dans lesquelles il vécut et mourut, du oui et du non, sans cesse en lutte sur ses lèvres; M. de Frayssinous, prêtre politique, ennemi de tous les excès et prêchant la modération dans ses vérités, pour que la foi ne scandalisât jamais sa raison;

«Madame Swetchine, maîtresse d'un salon religieux tout voisin de ce salon profane, élève du comte de Maistre, femme virile, mais douce, dont la bonté tempérait l'orthodoxie, dont l'agrément attique amollissait les controverses, et qui pardonnait de croire autrement qu'elle, pourvu qu'on fût par l'amour au diapason de ses vertus;

«L'empereur Alexandre de Russie, vainqueur demandant pardon de son triomphe à Paris, comme le premier Alexandre demandait pardon à Athènes ou à Thèbes; la reine Hortense, jouet de fortunes contraires, favorite d'un premier Bonaparte, mère alors bien imprévue d'un second; la reine détrônée de Naples, Caroline Murat, descendue d'un trône, luttant de grâce avec madame Récamier dans son salon; la marquise de Lagrange, amie de cette reine, quoique ornement d'une autre cour, écrivant dans l'intimité, comme la duchesse de Duras, des nouvelles, des poèmes féminins, qui ne cherchent leur publicité que dans le cœur;

«Madame Desbordes-Valmore, femme saphique et pindarique, trempant sa plume dans ses larmes et chantée par Béranger, le poète du rire amer; madame Tastu, aux beaux yeux maintenant aveuglés, auxquels il ne reste que la voix de mère qui fait son inspiration; madame Delphine de Girardin, ne disputant d'esprit qu'avec sa mère, disputant de poésie avec tout le siècle, hélas! morte avant la première ride sur son beau visage et sur son esprit;

«La duchesse de Maillé, âme sérieuse, qui faisait penser en l'écoutant; son amie inséparable, la duchesse de Larochefoucauld, d'une trempe aussi forte, mais plus souple de conversation; la princesse de Belgiojoso, belle et tragique comme la Cinci du Guide, éloquente et patricienne comme une héroïne du moyen-âge de Rome ou de Milan; mademoiselle Rachel, ressuscitant Corneille devant Hugo et Racine devant Chateaubriand;

«Liszt, ce Beethoven du clavier, jetant sa poésie à gerbes de notes dans l'oreille et dans l'imagination d'un auditoire ivre de sons; Vigny, rêveur comme son génie trop haut entre ciel et terre; Sainte-Beuve, caprice flottant et charmant que tout le monde se flattait d'avoir fixé et qui ne se fixait pour personne; Emile Deschamps, écrivain exquis, improvisateur léger quand il était debout, poète pathétique quand il s'asseyait, véritable pendant en homme de madame de Girardin en femme, seul capable de donner la réplique aux femmes de cour, aux femmes d'esprit, comme aux hommes de génie;

«M. de Fresnel, modeste comme le silence, mais roulant déjà à des hauteurs où l'art et la politique se confondent dans son jeune front de la politique et de l'art; Ballanche, le dieu Terme de ce salon; Aimé Martin, son compatriote de Lyon et son ami, qui y conduisait sa femme, veuve de Bernardin de Saint-Pierre et modèle de l'immortelle Virginie: il était le plus cher de mes amis, un de ces amis qui vous comprennent tout entier, et dont le souvenir est une providence que vous invoquez, après leur disposition d'ici-bas dans le ciel;

«Ampère, savant aussi profond que brillant écrivain; Brifaut, esprit gâté par des succès précoces et par des femmes de cour, qui était devenu morose et grondeur contre le siècle, mais dont les épigrammes émoussées amusaient et ne blessaient pas; de Latouche, esprit républicain qui exhumait André Chénier, esprit grec en France, et qui jouait, dans sa retraite de la Vallée-aux-Loups, tantôt avec Anacréon, tantôt avec Béranger, tantôt avec Chateaubriand, insoucieux de tout, hormis de renommée, mais incapable de dompter le monstre, c'est-à-dire la gloire.

«Enfin, une ou deux fois, le prince Louis-Napoléon, entre deux fortunes, esprit qui ne se révélait qu'en énigmes, et qui offrait avec bon goût l'hommage d'un neveu de Napoléon à Chateaubriand, l'anti-napoléonien converti par popularité.

«L'oppresseur, l'opprimé n'ont que même asile; moi-même enfin, de temps en temps, quand le hasard me ramenait à Paris.

«A ces hommes retentissants du passé et de l'avenir se joignaient, comme un fond de table ou de cheminée, quelques hommes assidus, quotidiens, modestes, tels que le marquis de Sérac, le comte de Belisle; ceux-là personnages de conversation et non de littérature, apportant dans ce salon le plus facile des caractères, une amabilité réelle et désintéressée, ce que l'on appelle les hommes sans prétention.

«C'était la tapisserie des célébrités, le parterre, juge intelligent de la scène, souvent plus dignes d'y figurer que les acteurs.

«Et maintenant, célébrités politiques, célébrités littéraires, hommes de gloire, hommes d'agrément, femmes illustres et charmantes, acteurs de cette scène ou parterre de ce salon, qu'est-ce que tout cela est devenu, depuis le jour où un modeste cercueil, couvert d'un linceul blanc et suivi d'un cortège d'amis, est sorti de cette grille de l'Abbaye-au-Bois?

«Chateaubriand, qui s'était préparé depuis longtemps son tombeau, comme une scène éternelle de sa mémoire, sur un écueil de la rade de Saint-Malo, dort dans son lit de granit battu par l'écume vaine et par le murmure aussi vain de l'Océan breton; Ballanche repose, comme un serviteur fidèle, dans le caveau de famille des Récamier, couché aux pieds de la morte à laquelle il n'aurait pas voulu survivre!

«Ampère voyage, pareil à l'esprit errant, des déserts d'Amérique aux déserts d'Egypte, sans trouver le repos dans le silence ni l'oubli dans la foule, et rapportant de loin en loin dans sa patrie de la science, de la poésie, de l'histoire, qu'il jette comme les fleurs de la vie, sur le cercueil de son amie.

«Les Mathieu de Montmorency dorment dans une terre jonchée des débris du trône qu'ils ont tant aimé; le sauvage Sainte-Beuve écrit, dans une retraite de faubourg qu'il a refermée jeune sur lui, des critiques quelquefois amères d'humeur, toujours étincelantes de bile, splendida bilis (Horace); il étudie l'envers des évènements et des hommes, en se moquant souvent de l'endroit, et il n'a pas toujours tort, car dans la vie humaine l'endroit est le côté des hommes, l'envers est le côté de Dieu.

«Hugo, exilé volontaire et enveloppé, comme César mourant, du manteau de sa renommée, écrit dans une île de l'Océan l'épopée des siècles auxquels il assiste du haut de son génie.

«Béranger a été enseveli, comme il avait vécu, dans l'apothéose ambiguë du peuple et de l'armée, de la République et de l'Empire!

«Le prince Louis-Napoléon, rapporté par le reflux d'une orageuse liberté qui a eu lâchement peur d'elle-même; règne sur le pays qui s'était confié à son nom, nom qui est devenu depuis Marengo jusqu'à Waterloo, le dé de la fortune avec lequel les soldats des Gaules jouent sur leur tambour le sort du monde, la veille des batailles!

«Et moi, comme un ouvrier levé avant le jour pour gagner le salaire quotidien de ceux qu'il doit nourrir de son travail, écrasé d'angoisses et d'humiliations par la justice ou l'injustice de ma patrie, je cherche en vain quelqu'un qui veuille mettre un prix à mes dépouilles, et j'écris ceci avec ma sueur, non pour la gloire, mais pour le pain!...»

Avril 1869.


A cette liste des salons marquants de la Restauration, l'on pourrait en ajouter bien d'autres qui furent, pour la jeunesse d'alors, autant d'écoles vivantes où elle se formait à la vie politique et littéraire, en même temps qu'aux traditions élégantes du monde.

Toutes les supériorités s'y rencontraient, sans acception de partis, de condition sociale. Le mérite et le talent y marchaient de pair avec le blason. C'est ainsi qu'aux soirées du comte de Chabrol, préfet de la Seine, et aux fêtes de l'Hôtel-de-Ville, on voyait les écrivains en renom, les hommes éminents dans les arts et dans les sciences, mêlés et confondus avec les premiers personnages de l'État.

Il en était de même chez le duc d'Aumont, un des quatre premiers gentilshommes de la chambre du roi, cordon-bleu, grand d'Espagne, etc. Ses bals et ses concerts réunissaient l'élite de la population parisienne. Une particularité de très bon goût les faisait rechercher avec fureur: ainsi, à côté des grandes dames de la cour et de la ville, on voyait figurer les grandes dames du théâtre.

Mesdames Malibran, Pradher, de l'Opéra-Comique, mademoiselle Noblet, à la danse si suave et si décente; mademoiselle Cinti-Montaland, qui fut depuis madame Cinti-Damoreau, etc., s'y montraient dans tout l'éclat de leur beauté et de leur talent, et les femmes les plus titrées les accueillaient et les traitaient d'égales à égales.

Si nous insistons de nouveau sur ce point, c'est à cause des accusations sans cesse renouvelées contre la prétendue arrogance de l'ancienne aristocratie et contre l'étiquette de cour. Voici un dernier fait qui fera justice de ces attaques ridicules:

Le duc de Berry avait contracté l'habitude, pendant l'émigration, de souper tous les ans, le soir de sa fête, chez le comte de Vaudreuil. Cette habitude continua après le retour de la famille royale en France, et chaque année la comtesse prenait soin d'arranger une soirée qui pût amuser le prince.

Sachant qu'il désirait entendre Garat, elle invita l'artiste à venir chanter chez elle. A cette époque, Garat, qui commençait à vieillir, avait épousé une jeune personne dont la voix était fort belle; et tous deux, étant sans fortune, vivaient de leur talent. En conséquence, il est inutile de dire qu'ils avaient été rémunérés d'avance très largement, et plus inutile encore d'ajouter qu'ils chantèrent à ravir l'un et l'autre.

Le concert fini, le duc s'aperçut que Garat se disposait à partir.

—Est-ce que Garat ne soupe pas avec nous? demanda-t-il à la comtesse.

—Monseigneur, répondit-elle, je n'ai pas osé prendre sur moi de l'inviter à la table de Votre Altesse Royale.

—Allons donc, reprit vivement le prince, je ne veux point de ces choses-là; je vais l'inviter moi-même.

Et s'approchant de Garat, qui tenait son chapeau à la main:

—Est-ce que vous ne nous restez pas, monsieur Garat? lui dit-il avec une aimable familiarité. Quand on chante comme vous venez de le faire, avec une voix aussi jeune, on est loin de l'âge où c'est un besoin de se coucher de bonne heure; et puis, je vous avertis que nous garderions Madame.

Garat et sa femme prirent place à table, et furent pendant tout le repas, l'objet des attentions les plus courtoises de la part du prince. Garat s'en montra profondément touché; il rappelait souvent le fait dans ses conversations, et toujours avec une émotion nouvelle.


La révolution de Juillet vint jeter une grande perturbation dans le monde parisien. Elle lui enleva toutes ses notabilités, toutes les personnes de distinction qui se faisaient remarquer par cette délicatesse de ton élégante, par cette dignité simple et naturelle qu'on ne rencontrait qu'à la cour des Bourbons de la branche aînée.

Les héros de Juillet n'étaient pas précisément des héros de salon. Ils ne brillaient ni par l'élégance, ni par le savoir-vivre. C'est à ce point que, dans les premiers temps, on en vit beaucoup se présenter aux Tuileries dans un négligé de toilette singulier vraiment remarquable. Ils y venaient en redingote, pantalon de couleur, cravate item, et bottes crottées.

Les aides-de-camp de Louis-Philippe qui remplissaient alors les fonctions de chambellans, furent obligés—ceci est à la lettre—d'établir au bas du grand escalier, des décrotteurs en permanence. Et ce n'est pas sans peine qu'on obtenait de ces étranges visiteurs de se laisser approprier, tout au moins par les pieds.

Disons, à leur décharge, qu'ils pouvaient en quelque sorte se croire autorisés à ce laisser aller par l'exemple même de Louis-Philippe.

Sans parler des poignées de main devenues légendaires, le roi-citoyen, dans ses façons d'être et d'agir, poussait la simplicité jusqu'à l'oubli complet de la Majesté royale. Il se donnait en spectacle sur le balcon du Palais-Royal, il s'y montrait, entouré de ses enfants, jeunes filles vêtues de blanc, jeunes princes revenant du collège. Puis, comme intermède, il chantait la Parisienne ou la Marseillaise, aux applaudissements réitérés de la multitude.

Dans la rue, on le rencontrait, coiffé d'un chapeau gris émaillé d'une cocarde tricolore, portant son parapluie sous le bras, comme un bon bourgeois du Marais. Ce qui fit dire à l'ambassadeur d'une grande puissance étrangère, qu'il eût mieux valu abolir tout de suite la royauté que de la rabaisser ainsi aux yeux du peuple.

Il faut bien le reconnaître, un gouvernement a quelque ressemblance avec le théâtre; il commet toujours une faute en négligeant la mise en scène. Du reste, toutes ces concessions faites en vue de flatter la vanité des masses, de conquérir leur sympathie et leur appui, ne servirent à rien. Elles ne sauvèrent pas plus le trône de Juillet, au jour du danger, que le développement donné par lui aux intérêts matériels et à la prospérité publique.

C'est de cette époque que date l'ère des affaires et de l'agiotage. Un goût de luxe et de bien-être excessif, et par contre un besoin impérieux d'argent, se répandirent dans toutes les classes. Enrichissez-vous! avait dit, dans un banquet fameux, le ministre dirigeant du règne. Le mot fut à l'ordre du jour; il devint le guide des consciences, le but de tous les efforts. Nos mœurs, déjà fort entamées, en reçurent une funeste atteinte; elles s'altérèrent profondément sous l'action dissolvante de cette fièvre de l'or.

Puis éclata la révolution de Février, qui livrait la Société aux mains de la démocratie. L'air malsain de la rue pénétra dans les appartements, et en chassa ce qui restait encore de l'élégance et de la courtoisie françaises.

Muselée par Napoléon III, la démocratie reparut triomphante au 4 Septembre. Depuis lors, elle n'a cessé de grandir, de s'étendre comme une lèpre: c'est assez dire où en est aujourd'hui la politesse. En vain quelques âmes d'élite ont tenté de lui ouvrir un dernier refuge. Les lundis de madame de Blocqueville, les jeudis académiques de madame d'Haussonville, les raoûts intimes de madame de Janzé, les réceptions de madame Drouyn de Lhuys et de la princesse Lise de Troubetzkoi, n'avaient pas d'autre but que de recueillir les épaves de ce qui fut autrefois le monde. On sait le sort qu'ont eu ces tentatives.

La démocratie a tué le règne des femmes et des salons.

Elle n'a que faire d'élégance et de belles manières, qui la gêneraient dans ses allures. Pour elle le savoir-vivre consiste en ceci: s'affranchir de toutes les bienséances publiques et privées, parler un langage qui n'est rien moins que parfumé; en un mot agir à sa guise, sans le moindre égard pour les convenances d'autrui.

Telle est la note dominante du jour.

Cependant, les grandes traditions de l'ancienne Société subsistent encore chez quelques familles, qui les gardent très soigneusement, comme ces conserves de fruits excellents qu'on renferme dans des boîtes, pour les soustraire à l'influence de l'air du dehors.

LA CONVERSATION

En tuant les salons, la démocratie a tué du même coup la conversation, et privé la société de son charme le plus puissant. Le mélange de toutes les classes a fait du monde un assemblage confus, hétérogène, un pêle-mêle inextricable. Quel rapprochement, quels entretiens sont possibles désormais entre gens de condition toute différente, qui n'ont reçu ni la même instruction, ni la même éducation? Il n'en peut résulter que des contacts, des froissements d'amour-propre tout à fait désagréables,—témoin l'aventure suivante arrivée dans un bal de la cour, en 1834 ou 1835.

Une jeune femme charmante, mariée depuis peu à un lieutenant-général, avait été invitée à valser par un capitaine de la garde nationale. Elle venait de lui donner la main, lorsqu'elle reconnut en lui un de ses fournisseurs attitrés. Une subite rougeur couvrit son visage, mais il était trop tard pour dégager sa parole. Déjà le coup d'archet avait retenti, et les groupes tourbillonnaient.

Piquée au vif d'un tel manque de savoir-vivre, elle résolut d'en punir l'auteur. En conséquence, après quelques tours de valse, elle feignit de se trouver indisposée, et demanda à son cavalier de vouloir bien la reconduire à sa place. Quel fâcheux contre-temps pour la vanité de notre homme! En vain s'efforça-t-il de retenir sa charmante partenaire, de lui prouver que l'agitation même de la valse ferait disparaître ce malaise passager.

—Non, répondit-elle, je souffre trop.

—Mais où souffrez-vous, Madame?

—Eh! mon Dieu, capitaine, ne voyez-vous pas que vous m'avez fait ma chaussure beaucoup trop juste?


Après l'aventure du Cordonnier pour dames, celle du Changeur du Palais-Royal:

Un sergent de la garde nationale avait été invité au château, à son tour de légion. Il ne manquait jamais, quand cette bonne fortune lui arrivait, de se poser gracieusement devant le maître de la maison et de lui sourire avec une bienveillance affectée. Ce manège s'étant renouvelé à diverses reprises, pendant la soirée, l'auguste amphytrion voulut en avoir le cœur net. Il s'approche du sergent-major et l'interroge sur ce qui peut lui valoir ses politesses réitérées.

Celui-ci, sans se déconcerter, répond aussitôt:

—Sire, nous sommes de vieilles connaissances. C'est chez moi que, depuis dix ans, Altesse Royale ou Majesté, vous envoyez chaque mois changer vos pièces d'or contre des pièces de cent sous...

Le roi se mordit les lèvres et tourna le dos.

Que si l'on demande maintenant:

«Comment en vil argent l'or pur se changeait-il?»

Nous dirons que le Trésor public avait l'habitude de payer en or la Liste Civile. Et comme il y avait à réaliser sur le change un bénéfice assez rondelet, le roi des Français n'avait garde d'y manquer, tous les 30 ou 31 du mois.


Ce fut à l'hôtel de Rambouillet, dit l'historien de Mme de Maintenon, que naquit réellement la conversation: cet art si charmant, dont les règles ne peuvent se dire, qui s'apprend à la fois par la tradition et par un sentiment de l'exquis et de l'agréable; où la bienveillance, la simplicité, la politesse nuancée, s'étiquette même et la science des usages, la variété des tons et des sujets, le choc des idées différentes, les récits piquants et animés, une certaine forme de dire et de conter, les bons mots qui se répètent, la finesse, la grâce, la malice, l'abandon, l'imprévu, se trouvent sans cesse mêlés, et forment un des plaisirs les plus vifs que les esprits délicats peuvent goûter.

Essayons d'indiquer, tout au moins par aperçu, ce qu'était la conversation du XVIIe siècle. Généralement on s'en fait une fausse idée; on croit que, soumise aux exigences d'une inflexible étiquette, elle était gourmée et solennelle. On va voir qu'il n'en est rien et qu'elle se distingue, au contraire, par une grande liberté d'allure et de mouvement.

Le marquis de Vardes est rappelé de son gouvernement d'Aigues-Mortes, à la suite d'un exil de vingt ans.

Après une première entrevue, raconte Mme de Sévigné, le Roi fit appeler le Dauphin et le présenta comme un jeune courtisan. M. de Vardes le reconnut et le salua. Le Roi lui dit en riant:

—Vardes, voilà une sottise; vous savez bien qu'on ne salue personne devant moi.

—Sire, je ne sais plus rien, j'ai tout oublié; il faut que Votre Majesté me pardonne jusqu'à trente sottises.

—Eh bien! je le veux, dit le Roi; reste à vingt neuf...

Et tout se passe sur ce ton de liberté et d'agrément.

Partons maintenant pour Saint-Cyr; allons voir jouer Esther.

Nous voici dans la compagnie du Roi, de Mme de Maintenon, de Mme de Sévigné, du maréchal de Bellefond, etc., etc.

Il s'agit d'une première représentation; et l'on peut juger à la manière dont en parlent ses augustes auditeurs, combien leur langage diffère de celui des feuilletons d'aujourd'hui, du ton du monde actuel.

«J'en fus charmée, écrit Mme de Sévigné, et le maréchal de Bellefond aussi, qui sortit de sa place pour aller dire au Roi combien il était content, et qu'il se trouvait auprès d'une dame qui était bien digne d'avoir vu Esther.

Le Roi vint vers nos places et, après avoir tourné, il s'adressa à moi et me dit:

—Madame, je suis assuré que vous avez été contente.

Moi, sans m'étonner, je répondis:

—Sire, je suis charmée; ce que je ressens est au-dessus des paroles.

Le Roi me dit:

—Racine a bien de l'esprit...

—Sire, il en a beaucoup, mais en vérité les jeunes personnes en ont beaucoup aussi; elles entrent dans le sujet comme si elles n'avaient jamais fait autre chose.

—Ah! pour cela, reprit-il, il est vrai.

Et puis Sa Majesté s'en alla, et me laissa l'objet de l'envie.

Comme il n'y avait que moi de nouvelle venue, le Roi eut plaisir de voir mes sincères admirations sans bruit et sans éclat. M. le Prince et Mme la Princesse vinrent me dire un mot. Mme de Maintenon un éclair; elle s'en allait avec le Roi.»

Quel goût dans cette admiration sans bruit et sans éclat!

Remarquons d'abord que l'auteur de ce délicieux compte-rendu ne se livre à aucune théorie sur la tragédie ou sur l'art scénique. Rien n'empêchait, cependant, Mme de Sévigné de citer, avec toute l'autorité voulue, Sophocle, Euripide, ou Lopez de Vega.

Ensuite, pas d'exclamation, pas d'épithète admirative. «Elle est charmée», c'est tout.

Racine a bien de l'esprit, dit le Roi.—Il en a beaucoup, répond Mme de Sévigné.

Pas d'étonnement de leur part. N'est-ce pas parce qu'ils se sentent naturellement de plain-pied avec le génie? Nous soupçonnerions fort Racine, s'il ressuscitait, d'être plus flatté de cet éloge sec que des dissertations prolixes et exaltées faites depuis sur ses œuvres.

Aujourd'hui, veut-on complimenter un auteur sur le succès de sa pièce? on y dépense plus de transports que n'en excitèrent de leur temps Corneille et Racine.

Et les artistes donc! comparez les applaudissements frénétiques et les couronnes dont on les accable, avec cet éloge si simple, si concis, et qui pourtant dit tout:

«Les jeunes personnes entrent dans le sujet, comme si elles n'avaient jamais fait autre chose.»

N'est-ce pas à nous, plutôt qu'au XVIIe siècle, qu'on pourrait adresser le reproche d'emphase?


Ce langage simple et naturel était tellement dans les habitudes de la Société d'alors qu'on ne s'en départait même pas en traitant les affaires les plus sérieuses. Ecoutons ce récit.

Le Roi fit appeler dans son cabinet le maréchal de Bellefond, dont il connaissait les embarras extrêmes.

—Monsieur le maréchal, lui dit-il, je veux savoir pourquoi vous voulez me quitter. Est-ce dévotion, envie de vous retirer à la Trappe? ou bien serait-ce l'accablement de vos dettes? si c'est ce dernier motif, j'y veux donner ordre et entrer dans le détail de vos affaires.

Le maréchal fut sensiblement touché de cette générosité.

—Sire, répondit-il, ce sont mes dettes: Je suis abîmé. Je ne puis voir souffrir quelques-uns de mes amis qui m'ont assisté et que je ne puis satisfaire.

—Eh bien! ajouta le Roi, il faut assurer leurs créances; je vous donne... etc.

Voilà certes qui fait honneur à la bonté de Louis XIV; mais voici qui n'est pas moins à l'honneur du caractère du maréchal, chargé du poids de sa reconnaissance.

Quelque temps après, le Roi parla de nouveau au maréchal. Il lui dit que son intention était que dans la prochaine campagne, il obéît à M. de Turenne, sans que cela toutefois pût tirer à conséquence.

Le maréchal, sans demander du temps et chercher à voiler son refus, répondit qu'il ne serait point digne de la haute faveur que Sa Majesté avait bien voulu lui conférer antérieurement, s'il se déshonorait par une obéissance sans exemple.

Le Roi le pria fort bonnement de bien peser ses paroles, ajoutant qu'il attendait cette preuve de son amitié, et qu'il la désirait d'autant plus vivement qu'il y allait de sa disgrâce.

Le maréchal répliqua qu'il voyait bien qu'il perdait les bonnes grâces de Sa Majesté et sa fortune, mais qu'il s'y résignait plutôt que de perdre son estime. Il ne pouvait se placer sous les ordres de M. de Turenne, sans compromettre la dignité dont le Roi avait daigné l'investir.

—Alors, monsieur le maréchal, il faut se séparer.

Le maréchal fit une profonde révérence et sortit.

«Il est abîmé, mais il est content, ajoute Mme de Sévigné, et l'on ne doute pas qu'il ne se retire à la Trappe.»

En présence de ce sentiment de la dignité personnelle poussé jusqu'à l'abnégation complète de la fortune, les réflexions naissent en foule. Que la balle serait belle à renvoyer à tous ces gens qui, prosternés et aplatis aux pieds de la plèbe, osent parler encore de la servilité des courtisans!

Nous ne pouvons mieux finir ce court exposé de la conversation au XVIIe siècle que par le passage suivant extrait d'une étude de Sainte-Beuve sur le maréchal de Villars. C'est un modèle achevé de ce beau langage de la cour dans lequel Louis XIV était passé maître:

«Villars, en 1712, n'allait plus avoir affaire qu'au seul prince Eugène, et la Cour aussi devait lui laisser plus de liberté d'action. Louis XIV, en le recevant à Marly, dans le courant de mars, au plus fort de tous ses deuils de famille, lui avait dit ces paroles qu'il faut savoir gré au maréchal de nous avoir textuellement conservées:

«Vous voyez mon état, monsieur le maréchal. Il y a peu d'exemples de ce qui m'arrive, et que l'on perde dans la même semaine son petit-fils, sa petite-belle-fille et leurs fils, tous de grande espérance et très aimés. Dieu me punit, je l'ai bien mérité. J'en souffrirai moins dans l'autre monde. Mais suspendons mes douleurs sur les malheurs domestiques, et voyons ce qui se peut faire pour prévenir ceux du royaume.

«La confiance que j'ai en vous est bien marquée, puisque je vous remets les forces et le salut de l'État. Je connais votre zèle et la valeur de mes troupes: mais enfin la fortune peut vous être contraire. S'il arrivait ce malheur à l'armée que vous commandez, quel serait votre sentiment sur le parti que j'aurais à prendre pour ma personne?...

«Je sais les raisonnements des courtisans: presque tous veulent que je me retire à Blois et que je n'attende pas que l'armée ennemie s'approche de Paris, ce qui lui serait possible si la mienne était battue. Pour moi je sais que des armées aussi considérables ne sont jamais assez défaites pour que la grande partie de la mienne ne pût se retirer sur la Somme. Je connais cette rivière: elle est très difficile à passer; il y a des places qu'on peut rendre bonnes.

«Je compterais aller à Péronne ou à Saint-Quentin y ramasser tout ce que j'aurais de troupes, faire un dernier effort avec vous, et périr ensemble ou sauver l'État; car je ne consentirai jamais à laisser approcher l'ennemi de ma capitale. Voilà comme je raisonne: dites-moi présentement votre avis.»

Sainte-Beuve fait suivre ces paroles de Louis XIV, aussi touchantes qu'héroïques, des observations qui suivent:

«Notez bien une distinction très essentielle, selon moi. Si Louis XIV nous paraît un peu auguste et solennel, il était naturel aussi, il n'était jamais emphatique, il ne visait pas à l'effet. Dans le cas présent, ces paroles du grand Roi sont d'autant plus belles qu'elles lui sortaient du cœur et n'étaient pas faites pour être redites. Et on en a la preuve particulière:

«Lorsqu'en 1714 Villars fut nommé de l'Académie française et qu'il fit son discours de réception, il eut l'idée de l'orner de ces paroles généreuses de Louis XIV, à lui adressées avant la campagne de Denain, et qui l'y avaient enhardi. Il demanda au Roi la permission de les citer et de s'en décorer. Le Roi rêva un moment et lui répondit:

«On ne croira jamais que, sans m'en avoir demandé la permission, vous parliez de ce qui s'est passé entre vous et moi. Vous le permettre et vous l'ordonner serait la même chose, et je ne veux pas que l'on puisse penser ni l'un ni l'autre.»

«Ce n'est pas Louis XIV, ajoute Sainte-Beuve, dont certes le jugement n'est pas suspect, qui manquera jamais à une noble et délicate convenance. Tout s'ajoute donc, et même une sorte de modestie, pour rendre plus respectable et plus digne de mémoire le sentiment qui dicta ces royales et patriotiques paroles.»

Nous accusera-t-on de partialité quand nous dirons à notre tour que rien n'est plus noble et plus véritablement patriotique, que ce langage de Louis XIV? Il y a des sentiments et des idées que l'on ne commente pas, parce qu'ils parlent assez d'eux-mêmes à tous les cœurs, à tous les esprits.

Bornons-nous à ajouter que Louis XIV avait soixante-treize ans quand il manifestait ainsi sa résolution de combattre avec Villars et de périr avec lui, s'il ne sauvait l'État. Le grand Roi avait donc bien raison de dire: L'État, c'est moi!

Il prouva en cette mémorable circonstance, qu'il ne faisait qu'un avec la nation, qu'il s'était complètement identifié avec son honneur et sa gloire.

DE L'A-PROPOS

L'à-propos tient une place brillante dans la conversation. C'est une fusée qui part soudain, et illumine le discours ou la situation d'une douce et agréable lumière.

Vaugelas travaillait au Dictionnaire de l'Académie, lorsque le cardinal de Richelieu lui accorda une pension. Il vint pour l'en remercier.

—J'espère, dit le cardinal en l'apercevant, que vous n'oublierez pas le mot Pension dans votre dictionnaire.

—Non, Monseigneur, répliqua l'académicien, et encore moins celui de Reconnaissance.

Un jour à la suite d'un grand dîner, où Fontenelle avait déployé toutes les grâces de son esprit pour faire sa cour à madame Helvétius, il passa par inadvertance devant elle sans s'arrêter.

—Eh bien! Monsieur le galant, lui dit-elle, quel cas voulez-vous donc que je fasse de vos déclarations? Vous passez devant moi, sans même me regarder.

—Madame, répondit aussitôt Fontenelle, si je vous avais regardée, je ne serais pas passé.

Personne n'a jamais su mieux que Louis XIV s'identifier à la situation du moment, et personne n'a jamais exprimé en de meilleurs termes ce qu'il avait à dire. Il incrustait en quelque sorte ses pensées et ses sentiments dans des paroles en relief et faites pour l'histoire.

C'est ainsi qu'après la victoire de Senef, voyant le prince de Condé monter l'escalier de Versailles, le roi qui l'attendait en haut des marches, lui dit avec cette présence d'esprit et cette politesse toute royale qui ne l'abandonnaient jamais:

—Mon cousin, quand on est chargé de lauriers comme vous, on ne peut marcher bien vite.

Plus tard, dans des temps malheureux, Louis XIV trouvera un de ces mots partis du cœur, pour consoler le maréchal de Villeroi de ses défaites successives:

—Monsieur le maréchal, à notre âge, on n'est plus heureux.

Racine fut très bien inspiré le jour où, accompagné de Boileau, il causait du passage du Rhin avec le roi. Louis XIV leur ayant dit:

—Je suis fâché que vous ne soyez point venus à cette dernière campagne, vous auriez vu la guerre et votre voyage n'eût pas été long.

Racine répondit aussitôt:

—Sire, nous ne sommes que deux bourgeois qui n'avons que des habits de ville; nous en commandâmes de campagne, mais les places que vous attaquiez furent plus tôt prises que nos habits ne furent faits.

Cela fut reçu très agréablement.

LA RÉPLIQUE

Venant à propos, la réplique est d'autant plus piquante qu'elle répond à une attaque imprévue. Notre tempérament national veut que nous nous portions de préférence du côté de celui qui est attaqué.

Voici, par exemple, deux poëtes—Lebrun (Ecouchard) et Baour-Lormian—qui croisent la plume. C'est Lebrun qui porte le premier coup:

Sottise entretient la santé,
Baour s'est toujours bien porté.

—Touché! s'écrient les témoins. Mais la riposte ne se fait pas attendre:

Lebrun de gloire se nourrit,
Aussi voyez comme il maigrit.

—Bravo! fait la galerie qui se range en riant du côté de Baour.

M. de Talleyrand eut à son tour à regretter de s'être lancé à la légère, sans provocation aucune, contre Fouché.

On parlait de la police générale, de son rôle si compliqué, si ardu. Fouché faisait observer que pour le bien remplir, il y faudrait un coquin devenu honnête homme.

—Voilà pourquoi, dit aussitôt Talleyrand, monsieur le duc d'Otrante est un excellent ministre de la police générale.

—Et voilà comme quoi, reprit Fouché, monsieur le prince de Bénévent n'aurait pas encore toutes les qualités requises pour faire un bon ministre de la police.

La Fontaine, dans ses fables les plus hardies, n'avait jamais osé mettre deux renards en présence.

LES NUANCES

Les nuances consistent à régler ses manières et son langage sur le degré d'estime et de considération que l'on doit aux personnes avec lesquelles l'on se trouve en rapport.

L'art des nuances ne s'apprend pas, on n'en saurait fixer la pratique. C'est une chose d'instinct et d'appréciation.

L'on a souvent cité à ce propos la Leçon du bœuf,—les cinq ou six manières imaginées par M. de Talleyrand, pour offrir du bœuf à ses convives:

1o Monseigneur, disait-il avec une grande déférence, et en choisissant le meilleur morceau, aurai-je l'honneur d'offrir du bœuf à Votre Altesse?

2o Monsieur le marquis (avec un sourire plein de grâce), aurai-je le plaisir de vous offrir du bœuf?

3o Cher comte (avec un signe d'affabilité familière), vous offrirai-je du bœuf?

4o Baron (avec bienveillance), accepterez-vous du bœuf?

5o Monsieur le conseiller,—non titré et de noblesse de robe—voulez-vous du bœuf?

6o Enfin le prince, en indiquant le plat avec son couteau, disait à un monsieur placé au bout de la table: un peu de bœuf? et il accompagnait ces quatre mots d'un petit signe de tête et d'un léger sourire.

N'en déplaise à leurs admirateurs, ces sortes de nuances nous ont toujours paru d'un ridicule achevé. Si c'est un honneur d'offrir du bœuf, que sera-ce quand vous aurez à présenter quelqu'un? et de quelle expression vous servirez-vous alors? Cette assimilation d'un morceau de bœuf bouilli ou rôti à un être vivant, est d'une bouffonnerie exhilarante.

Quant au plaisir d'offrir du bœuf... c'est un comble que le proverbe «Chacun prend son plaisir où il le trouve» pourrait seul expliquer.

Mais voici qui va nous dédommager des nuances de M. de Talleyrand, et qui, en même temps, aura l'avantage de faire ressortir jusqu'à quel point extrême Napoléon portait le sentiment de la dignité impériale:

«C'était à Montereau... raconte Balzac. L'empereur fut obligé de donner personnellement pour se dégager d'une place où il pouvait être surpris. Il regarde ceux qui l'entouraient; il aperçoit les débris d'un régiment de la vieille-garde, et les restes de cette brillante garde d'honneur, commandée par M. de Mathan.

Cette garde fut alors la dernière goutte de sang de la France, ses derniers fils de famille, ses derniers chevaux. Malheureusement il n'y en eut pas encore assez! S'il y avait eu alors plus de dévouement, les immenses efforts de Bautzen et de Lutzen, n'eussent pas été nuls faute de cavalerie. On ne comptait que des gens comme il faut dans les Gardes d'honneur.

Napoléon vit encore près de lui son escorte; elle était heureusement complète. Après avoir mesuré le danger par un coup d'œil d'aigle, il sent la nécessité d'encourager ces trois masses d'hommes:

Soldats, cria-t-il à ses grenadiers, sauvons la France! Compagnons, cria-t-il à son escorte, faisons notre devoir! Puis, se tournant vers les Gardes d'honneur, il leur dit: Et vous, Messieurs, suivez-moi!»

Assurément, trouver de pareilles nuances au milieu de la mitraille et du feu, c'est être à la fois un homme de génie et parler en Louis XIV.

DES ÉCUEILS A ÉVITER

«L'esprit de la conversation, dit Labruyère, consiste bien moins à montrer beaucoup d'esprit qu'à en faire trouver aux autres.» Il ne suffit donc pas de mêler l'utile à l'agréable, selon le précepte d'Horace, il faut encore intéresser l'amour-propre de ses auditeurs, de manière qu'en nous quittant, ils soient aussi satisfaits d'eux-mêmes que de nous. Les hommes cherchent moins à s'amuser et à s'instruire qu'à être goûtés et applaudis.

La première règle à observer dans la conversation c'est de s'abstenir de tout sujet irritant, de toute discussion politique ou religieuse. Ces controverses amènent presque toujours des scissions fâcheuses, même entre amis, sans aboutir jamais à convaincre l'adversaire auquel on s'adresse.

Evitez de vous prononcer pour l'un ou pour l'autre des discoureurs. Si l'on vous prend pour juge, apportez dans cette tâche délicate tous les ménagements possibles; cherchez à concilier le différend plutôt qu'à le trancher.

Laissez le dé de la conversation aux mains des virtuoses de la parole; ne le ramassez qu'autant que vous vous sentez en passe de le tenir avec avantage. Si toutefois vous êtes forcé de rompre le silence renfermez-vous autant que possible dans les généralités. C'est encore faire preuve de savoir-vivre que de parler sans rien dire. On a même vu des gens, rompus à ce métier, arriver à n'en penser pas plus qu'ils n'en disent.

Lorsque quelqu'un a la parole, gardez-vous de l'interrompre, si c'est un vieillard surtout. Ecoutez avec attention, ou tout au moins ayez-en l'air.

Le prince K..., conteur fort agréable, adressait un jour des compliments au marquis de Custine sur la manière avec laquelle il semblait prendre plaisir à entendre ses récits. «On reconnaît, lui disait-il, l'homme bien élevé à l'air dont vous paraissez écouter.

—Prince, répliqua-t-il avec autant d'esprit que de politesse, la meilleure façon de paraître écouter, c'est... d'écouter.»

Une dernière recommandation:

Un homme d'honneur s'abstiendra de tout propos léger, inconsidéré, qui pourrait compromettre la réputation d'autrui. Celle d'une femme surtout, devra toujours trouver en lui un défenseur. C'est ainsi que se montra le colonel d'Entragues dans l'occasion suivante.

Entendant un jour dénigrer l'honnêteté d'une femme à qui on donnait pour amant un homme qu'elle recevait habituellement chez elle, il demanda à celui qui tenait cet imprudent propos, s'il avait été témoin du fait.

—Non... Mais...

—Alors, répliqua le colonel, vous nous mettez à l'aise en nous permettant de croire que ceux qui vous l'ont dit s'en sont rapportés, comme cela arrive trop fréquemment, à de fausses apparences, ou qu'ils ont eu quelque intérêt à vous tromper dans une circonstance qui touche d'aussi près à la réputation d'une femme.

Un peu confus, notre homme crut pouvoir se tirer de ce mauvais pas en affirmant la chose.

—Et si je vous disais, colonel, que je l'ai vu?

—En ce cas, répondit celui-ci, cette femme a dû compter sur la discrétion d'un galant homme, et nous ne pouvons que vous savoir très bon gré d'avoir la même confiance en la nôtre.