LE SAVOIR-VIVRE

Appliquez-vous surtout, c'est le grand livre,
A vous former dans l'art du savoir-vivre.
J.-B. Rousseau.
Soyez toujours à la pensée d'autrui, c'est en cela surtout que consiste le savoir-vivre.
Boileau.
... Il parlait comme un livre,
Toujours d'un ton confit en savoir-vivre.
Gresset.


Faire connaître les usages, les convenances, tous les égards de politesse que les hommes se doivent réciproquement dans la société,—c'est le but de ce livre. Son titre l'annonce assez clairement pour dispenser de tous prolégomènes.

Cela dit, nous entrons en matière.

[L'ÉTIQUETTE]

Il y a deux sortes d'étiquette: l'étiquette de cour et l'étiquette des salons.

L'étiquette des salons, est, à proprement parler, le cachet, l'estampille qui distingue la bonne compagnie. C'est l'ensemble des obligations, des bienséances, qu'elle a cru devoir s'imposer dans les relations sociales, afin de les rendre plus agréables.

L'étiquette préside à tous les salons: sévère, rigoureuse dans quelques-uns, mitigée dans d'autres; c'est à l'homme du monde qui les fréquente, à consulter ce thermomètre et à régler ses allures en conséquence.

Quant à l'étiquette de cour, elle a disparu avec la monarchie; elle n'est plus qu'une tradition, qu'un souvenir des temps passés. Mais comme ce souvenir revient souvent encore sous la plume des ennemis de la royauté, comme ils se plaisent à le charger et à le noircir, il est bon de lui restituer ses véritables couleurs. C'est pourquoi, si vous le voulez bien, nous allons nous rendre à Versailles et pénétrer un instant dans les grands et petits appartements.

UNE JOURNÉE DE LOUIS XIV

Nous sommes dans une grande chambre carrée, tendue de soie et d'or, devant un lit resplendissant de velours: c'est la chambre du roi.

Bontemps, premier valet de chambre, qui a passé la nuit, couché sur un lit de camp, auprès de Sa Majesté, est allé s'habiller dans l'antichambre. Il rentre et attend en silence que la pendule ait marqué sept heures, selon la consigne qu'il a reçue. Alors il s'approche du lit, tire les rideaux en disant: «Sire, l'horloge a sonné.»

Et il s'en va aussitôt annoncer le réveil du roi. C'est le petit lever; ou, suivant l'expression des courtisans: «Il fait petit jour chez le roi.»

La porte s'ouvre à deux battants pour livrer passage au Dauphin et à ses enfants, à Monsieur, et au duc de Chartres, qui viennent souhaiter le bonjour à Sa Majesté et s'enquérir de sa santé.

Le duc du Maine, le comte de Toulouse, le duc de Beauvilliers, premier gentilhomme de la chambre, le duc de la Rochefoucauld, grand-maître de la garde-robe, entrent, suivis du premier valet de la garde-robe et d'autres officiers, qui tiennent les habits du roi.

Le premier médecin et le premier chirurgien sont présents: ils assistent toujours au lever ainsi qu'au coucher.

Bontemps prend une soucoupe de vermeil et verse de l'eau spiritueuse sur les mains du roi. Le duc de Beauvilliers présente le bénitier, et Sa Majesté, après une courte prière, quitte son lit. Le duc lui aide à passer une somptueuse robe de chambre; M. de Saint-Quentin étale plusieurs perruques aux yeux du roi, qui en choisit une et l'ajuste lui-même. Bontemps lui passe ses chaussons, ses bas, et le duc de Beauvilliers offre de nouveau le bénitier.

Le roi sort de la balustrade qui entoure le lit, et va s'asseoir dans un fauteuil. Il donne l'ordre de la première entrée, ordre que le duc répète à haute voix.

Immédiatement un page introduit ceux qui, par leur charge ou par une faveur toute spéciale, sont admis au petit lever.

En tête figurent les quatre secrétaires: le maréchal de Villeroy, le comte de Grammont, le marquis de Dangeau et M. de Beringhem; puis viennent Colin et Baurepas, lecteurs de la chambre; le baron de Breteuil et quelques officiers de la garde-robe, dont ce n'est pas le jour de service; enfin les gardes de la vaisselle d'or et d'argent.

Voici l'heure de la barbe.

Bontemps tient la glace, Charles de Guignes le bassin; Saint-Quentin ajuste la serviette et procède à l'opération. Il lave ensuite le visage du roi, d'abord avec une éponge trempée dans de l'eau de senteur, puis avec de l'eau pure: le roi s'essuie.

Pendant que le marquis de la Salle et le marquis de Louvois, tous deux maîtres de la garde-robe, s'occupent de compléter la toilette, le roi ordonne les grandes entrées, autrement dit le grand lever. On sait combien cet honneur était ambitionné et recherché des gens de cour.

A mesure qu'un personnage se présentait dans l'antichambre, un des huissiers, le sieur de Rassé, après avoir pris son nom, le transmettait à voix basse au duc de Beauvilliers, qui le répétait au roi. Si Sa Majesté ne faisait aucune objection, l'introduction avait lieu. Ainsi défilèrent successivement maréchaux de France, cardinaux et évêques, gouverneurs de province, présidents de parlements, etc., etc.

Tout à coup l'on entendit frapper discrètement un petit coup, suivi d'un second. Le duc de Beauvilliers s'était à peine détourné pour recevoir le nom du nouveau venu, que la porte s'ouvrait toute large comme pour un prince du sang. Alors, à la stupéfaction générale, l'on vit entrer tout de go, sans être le moins du monde annoncés:—Racine d'abord, puis Boileau, puis Molière, puis enfin l'architecte Jules Mansard.

C'était une surprise ménagée par Louis XIV à tous ces grands seigneurs, si fiers d'être admis en sa présence. Il voulait leur faire comprendre que le génie doit marcher de pair avec la naissance et les plus hautes dignités.


Cependant le roi se trouvait engagé dans les grands apprêts de sa toilette. Il mit ses bas et agraffa ses jarretières de diamants. Un officier lui passa le haut-de-chausses; un autre mit les souliers. Puis deux pages, magnifiquement vêtus, enlevèrent les habits que Sa Majesté venait de quitter.

Le déjeuner est prêt.

Louis XIV ordonne à Racine de s'asseoir à sa table.

Deux officiers du gobelet apportent le service. Le Dauphin ôte son chapeau et ses gants, les remet au premier gentilhomme de la chambre, et donne la serviette au roi.

Alors, sur un signe, l'écuyer tranchant découpe les viandes dont un gentilhomme fait l'essai, avant d'en servir au roi. Quand Sa Majesté manifeste le désir de boire, l'officier de l'échansonnerie crie aussitôt: «A boire au roi!» Et il s'en va prendre au buffet deux carafes de cristal contenant, l'une du vin, l'autre de l'eau, et goûte à ce double breuvage. Le duc de Beauvilliers présente à Sa Majesté une coupe de vermeil dans laquelle elle verse à sa guise de l'eau et du vin. Et, après avoir bu, elle reçoit des mains du Dauphin une nouvelle serviette pour essuyer ses lèvres.

Le déjeuner fini, le roi, à l'aide du marquis de la Salle et de Bontemps, quitte sa robe de chambre et sa veste de nuit. Il remet sa bourse à Bontemps, qui la transmet à François de Belloc, pour être renfermée dans une boîte, dont celui-ci a la garde spéciale.

Arrivons maintenant à la cérémonie de la chemise.

L'honneur de la servir appartient de droit à un fils de France ou, en son absence, à un prince du sang. C'est donc le Dauphin qui va remplir encore cette fonction.

Le duc de la Rochefoucauld aide au roi à mettre sa soubreveste; puis on apporte la veste, l'épée et le ruban bleu, avec les croix du Saint-Esprit et de Saint-Louis. Le duc agraffe l'épée, le marquis de la Salle soutient l'habit que Sa Majesté endosse, et lui passe une riche cravate de dentelle qu'Elle attache elle-même. Enfin le sieur de Saint-Michel lui présente sur une salve ou plateau d'argent, trois mouchoirs bordés de points, dont Elle prend un ou deux.

Le roi repasse alors derrière la balustrade, s'agenouille et dit une prière. Les cardinaux et les évêques présents l'accompagnent à voix basse.

On jette une courte-pointe sur le lit, et l'on tire le rideau en avant et au pied.

Maintenant Louis XIV est prêt à recevoir ceux des ambassadeurs qui en ont fait la demande. Il se place sur un fauteuil, ayant à ses côtés les princes du sang, et près de lui le duc de Beauvilliers, le duc de la Rochefoucauld, et le marquis de la Salle. Ensuite il ordonne qu'on introduise l'ambassadeur d'Espagne.

L'ambassadeur, à son entrée, fait un profond salut; après quelques pas, un second salut aussi respectueux; et, une fois arrivé devant Sa Majesté, un troisième pareil aux deux autres. Louis XIV se lève, se découvre et salue; puis il remet son chapeau et se rassied. Cependant l'ambassadeur, qui a commencé sa harangue, se couvre à son tour, et les princes du sang font de même.

L'audience terminée, l'ambassadeur se retira à reculons, en s'inclinant profondément à trois reprises différentes.

Un lieutenant général, commandant une des provinces du royaume, fut ensuite introduit pour prêter le serment d'office. Ayant remis son épée, son chapeau et ses gants à un officier de la chambre, il s'agenouilla et, les mains placées dans celles du roi, lui jura obéissance et fidélité.

Ce fut la fin de la cérémonie des grandes entrées.


Louis XIV s'était levé en prononçant à haute voix ces mots: «Au Conseil!»

Il se dirigea aussitôt vers son cabinet où l'attendaient plusieurs officiers de service, et leur donna ses ordres pour le jour. Il dit à l'évêque d'Orléans, premier aumônier, qu'il entendrait la messe à midi, au lieu de dix heures et demie, comme il en avait eu l'intention; au marquis de Sivry, son premier maître d'hôtel, qu'il dînerait dans son appartement particulier, et souperait au Grand Couvert; à Bontemps, qui lui présentait sa montre et son reliquaire, qu'il visiterait le jeu de paume; à l'officier de la garde-robe, qu'il ferait un tour de promenade après son dîner, et qu'il revêtirait son manteau.

Sa Majesté alla s'asseoir au bout de la table que recouvrait un tapis de velours vert. Le Dauphin, les ministres et autres grands personnages se rangèrent à ses côtés dans l'ordre hiérarchique. La discussion commença, et Louis XIV ne laissa passer aucune affaire sans l'avoir mûrement examinée, sans avoir exposé et motivé son avis. Ainsi faisait-il pour toutes les ordonnances qu'il discutait article par article; jamais il n'a signé une lettre sans se l'être fait lire.

Après le Conseil, il se rendit à la chapelle, et, en passant, donna le mot d'ordre aux gendarmes, aux dragons et aux mousquetaires.

Pendant la messe les musiciens du Roi exécutèrent un motet composé par l'abbé Robert.

A une heure, le marquis de Sivry, bâton en main, vint annoncer que le dîner était servi. Le roi y fit honneur, selon son habitude, car il était doué d'un robuste appétit.

Après le repas, ayant reçu son manteau des mains du maître de la garde-robe, il descendit dans la cour de marbre, au milieu d'une double haie de seigneurs, rangés de chaque côté de l'escalier, monta dans son carrosse et se rendit au jeu de paume, où il s'entretint quelque temps avec les ducs de Chartres, de Bourgogne et du Maine.

De là Sa Majesté alla faire sa visite à Madame de Maintenon, et la trouva en grande conversation avec Racine et Boileau. Il s'agissait de l'art théâtral. Racine, qui possédait son sujet à plein fond, l'assaisonna si bien d'anecdotes piquantes, que Louis XIV, pris au charme, faillit oublier l'heure du souper. Il était près de dix heures lorsqu'il sortit pour se rendre au grand Couvert.

A son entrée dans le salon, toutes choses étant disposées, les plats furent dressés à l'instant même. Ayant pris place, le roi dit au Dauphin et aux princes de s'aller ranger à l'autre extrémité de la table, où chacun des augustes convives trouva, debout derrière son siège, un gentilhomme pour le servir.

Après la récitation du bénédicité par le grand aumônier, et la présentation de la serviette par le Dauphin, le souper commença. On a vu plus haut le cérémonial en usage pour la distribution du manger et du boire. Ces formalités ne variaient pas. Seulement, au grand couvert, le service était fait par un personnel beaucoup plus nombreux, et l'on y déployait un luxe, un apparat des plus imposants. Quant aux menus, ils étaient toujours composés de même.

Pour le dîner: deux grands potages, deux moyens potages, quatre petits potages, hors-d'œuvre;—deux grandes entrées, deux moyennes entrées six petites entrées, hors-d'œuvre;—deux grands plats de rôt, deux plats de rôt, hors-d'œuvre.

A souper, le même nombre de plats, mais deux potages en moins.

Plusieurs morceaux de musique furent exécutés pendant le repas auquel assistait un groupe d'hommes de la cour, de seigneurs, se tenant debout ou occupant des sièges autour de la table.

Le Roi se leva et, après les grâces dites par l'aumônier, passa dans le grand salon. Là, il s'entretint familièrement avec quelques personnes, puis salua les dames, et rejoignit sa famille.


Cependant les préparatifs se faisaient pour le coucher. On apportait la collation de nuit; on mettait tout en ordre, le fauteuil et la toilette de Sa Majesté.

Minuit sonne!

Le Roi, précédé d'un huissier qui ouvre la foule, entre dans sa chambre: c'est le grand coucher.

Il donne son chapeau, ses gants et sa canne au marquis de la Salle, et tandis qu'il détache le ceinturon de son épée par devant, la Salle le détache par derrière. L'épée est placée sur la table de toilette.

Pendant que l'aumônier récite à voix basse des oraisons, le Roi s'agenouille et prie. Ensuite, précédé toujours d'un huissier qui fait faire place, il s'approche de son fauteuil, donne sa montre et son reliquaire à Bontemps, et désigne le duc de Chartres pour porter le bougeoir, ce qui était, comme on le sait, une très haute faveur.

Sa Majesté enlève alors son cordon bleu et ôte son justaucorps. Puis s'étant assise, Bontemps et Bachelin détachent les jarretières; deux valets déchaussent chacun un soulier, tirent chacun un bas. Un page de la chambre à droite, un page de la chambre à gauche, lui mettent chacun une pantoufle. Le Roi retire son haut-de-chausses qu'un valet de chambre enveloppe dans une toilette de taffetas rouge. Le Dauphin présente ensuite la chemise de nuit au Roi, qui, après avoir endossé sa robe de chambre, fait une révérence à la compagnie.

Aussitôt l'huissier crie: «Allons, Messieurs, passez.»

La foule s'écoule.

Nous voici au petit coucher. Il n'est resté que les princes et ceux qui le matin ont assisté au petit lever. Le Roi, assis sur un pliant, est peigné par un valet de chambre. Le duc de la Rochefoucauld lui présente, sur un plat d'argent, un bonnet de nuit avec deux mouchoirs unis; le duc de Beauvilliers lui apporte, entre deux assiettes de vermeil, une serviette dont un coin est mouillé, et avec laquelle le Roi se lave et s'essuie le visage.

Sa Majesté donne ensuite ses ordres pour l'heure du lever. Tout le monde se retire. Seul, le médecin et le chirurgien demeurent quelques instants. Après leur sortie, le Roi se couche, Bontemps tire les rideaux, visite les portes et se jette sur le lit préparé pour lui dans la même chambre.

Silence profond jusqu'au lendemain.


Voilà ce qui a soulevé si fort la colère des beaux-esprits de l'école libérale, ce qui a excité outre mesure leur verve sarcastique. Ils n'ont vu ou voulu voir qu'une mascarade, là, où se révèle bien clairement une idée politique profonde, un instrument de règne puissant.

En effet, c'est grâce à l'étiquette, à cette vaste hiérarchie de rangs, de préséances et de fonctions, où tout était réglé comme les heures sur un cadran, mais où chaque heure, chaque minute qui s'écoulait, rapportait gros au titulaire, que Louis XIV tint en haleine toutes les ambitions, toutes les convoitises, qu'il arriva à avoir toute sa noblesse dans les mains, et par sa noblesse, le royaume, si bien qu'un jour il a pu dire:

«L'État, c'est moi!»

Naturellement cela ne faisait pas le compte de nos égalitaires; aussi quand Louis Courier eut écrit: «L'étiquette est la muraille de Chine des Tuileries et de Versailles; elle sépare le roi de son peuple», la chose fut aussitôt répétée par les journaux, colportée dans toute la France, criée sur tous les toits. L'esprit tout fait est si facile à faire. En admettant même que le mot soit spirituel, toujours est-il qu'il est faux, complètement faux. L'étiquette n'existait en réalité que pour le cérémonial de cour; elle ne visait que les grands et ne s'appliquait jamais au peuple.

Un grand seigneur, un prince du sang, n'auraient pas été admis à adresser la parole au Roi, alors qu'il sortait de ses appartements pour se rendre soit à la promenade, soit au conseil des ministres ou ailleurs. Mais voici une pauvre vieille femme qui, un placet à la main, aborde Louis XIV, se rendant à la chapelle de Versailles.

—Retirez-vous, fit brusquement un capitaine des gardes. On ne parle pas au Roi!

—Vous avez tort, on parle au Roi, reprit Louis XIV d'un ton sévère. Cette femme a un placet à me présenter.

Et la faisant approcher, il lui prit des mains sa requête, à laquelle il fut répondu favorablement, le lendemain même. Voltaire qui rapporte le fait ajoute que Louis XIV renfermait les pétitions qu'on lui adressait dans une cassette dont lui seul avait la clef.

Passant seul un matin dans un appartement peu fréquenté du château de Versailles, il y vit un ouvrier qui, monté sur une échelle, détachait une magnifique pendule. Le parquet ciré était très glissant et le Roi, consultant beaucoup plus les lois de l'équilibre, que les règles de l'étiquette, tint le pied de l'échelle pour l'empêcher de tomber. Le plus drôle de l'aventure, c'est que le prétendu ouvrier n'était qu'un hardi voleur, qui emporta la pendule. Le soir, on raconta l'aventure dans les petits appartements, et le Roi en rit tout le premier; il ordonna même de ne point poursuivre le coupable.

Un jour, le Dauphin, fils de Louis XIV, étant à la chasse, vit une pauvre femme qui tâchait de faire sortir son ânesse d'un fossé où elle était tombée. Il descendit de cheval et lui aida à remettre l'animal sur pied.

Autre fait:

Le Nôtre, charmé de ce que Louis XIV lui disait de bienveillant et de flatteur pour sa création du jardin des Tuileries, chef-d'œuvre de grandeur et d'harmonie, sauta au cou du Roi et l'embrassa, ce dont les courtisans se montrèrent très scandalisés.

«Laissez faire, dit Louis XIV, le bon le Nôtre est heureux de me voir content.»

Voilà ce qu'était l'étiquette à la cour de Versailles. Aujourd'hui—par ce bienheureux temps de liberté, d'égalité et de fraternité, qui court—nous serions curieux de savoir de quelle façon seraient reçus le jardinier de l'Elysée ou le jardinier des Tuileries, s'ils s'avisaient jamais l'un ou l'autre de sauter au cou de M. le Président de la République ou de M. le préfet de la Seine.


Une très jolie histoire qui nous revient à l'occasion de la cassette du Roi:

Un jour, le 14 mars 1670, Louis XIV reçut un mémoire sur l'utilité qu'il y aurait à convertir l'ancien rempart en un boulevard devant servir de promenade aux Parisiens. L'auteur de ce Mémoire, nommé Louis Pasquier, contrôleur au sel, signalait également quelques abus administratifs et en sollicitait le redressement.

Le Roi que ce rapport avait vivement intéressé, écrivit en marge du Mémoire: A renvoyer au prévôt des marchands, Claude Le Peletier.—L'auteur ferait un excellent échevin!...

Malheureusement, Louis Pasquier avait eu la fâcheuse idée d'adresser une copie de son Mémoire au lieutenant-général de police. Le magistrat qui dirigeait alors cette administration, s'appelait Gabriel Nicolas de la Reynie. C'était un homme de grand talent, un administrateur vraiment habile, mais très chatouilleux à l'endroit de ses prérogatives. La Reynie examina avec la plus grande attention le document administratif qui lui était soumis. La lecture achevée, le lieutenant-général de police prit un papier imprimé, dont il remplit les blancs avec rapidité.

Voici ce que contenait ce papier, écriture et imprimé: L'exempt Sarrazin conduira aujourd'hui, 17 mars 1670, au For-l'Evêque, le nommé Louis Pasquier, pour avoir insulté le gouvernement du Roy.

Le pauvre écrivain qui traitait dans son Mémoire des embellissements de Paris, n'était pas un conspirateur bien redoutable. Le trône de France n'était pas mis en péril par la franchise spirituelle du contrôleur du grenier à sel, dont toute l'intervention dans la politique s'était bornée à écrire que Paris pouvait être plus heureusement éclairé et mieux assaini.

Le lieutenant-général n'avait pas été de cet avis, et le contrôleur méditait dans sa prison sur le malheur d'avoir déplu à M. de la Reynie, et l'inconvénient d'avoir mis un peu trop de sel dans un mets administratif que nos magistrats n'assaisonnent guère de cette façon.

Heureusement, Louis Pasquier avait pour protecteur et parrain le duc de Gesvres. Etonné de l'absence de son filleul, il en chercha la cause et finit par découvrir qu'il était claquemuré au For-l'Evêque.

A l'instant le gentilhomme alla conter l'affaire à Louis XIV, qui fit mander le lieutenant-général de police.

—Monsieur, qu'avez-vous fait, dit Sa Majesté, d'un nommé Louis Pasquier?

—Sire, répliqua le magistrat, j'ai fait conduire en prison cet écrivailleur, pour s'être permis d'insulter le gouvernement de Votre Majesté.

—Entendons-nous, monsieur de la Reynie: serait-ce pour ce Mémoire que vous avez emprisonné son auteur?

—Oui, sire.

—Monsieur le lieutenant-général de police, continua Louis le Grand d'un ton sévère, je vous ai choisi pour faire respecter mon gouvernement, non pour le faire haïr. Le Mémoire de Louis Pasquier est l'œuvre d'un fidèle sujet, d'un homme de talent et de cœur; mon devoir sera de récompenser celui qu'un faux amour-propre vous a fait punir injustement.—Allez bien vite réparer votre faute, et gardez-vous désormais de tirer sur les soldats du Roi...

De la Reynie s'inclina et sortit.

Le lieutenant-général de police se fit conduire dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois, où s'élevait le For-l'Evêque.

—Monsieur Pasquier, vous êtes libre, dit le magistrat au prisonnier; permettez-moi de vous reconduire dans mon carrosse à votre domicile.


Le 16 août 1671, le contrôleur au grenier à sel, l'écrivailleur Louis Pasquier, était élu à l'unanimité, moins sa voix, échevin de la bonne ville de Paris, en récompense du Mémoire qui l'avait fait emprisonner.

Quelques jours après cette nomination, il y avait fête à l'Hôtel de ville. Dans le cabinet qui précède la grande salle des prévôts, deux hommes parlaient à voix basse; l'un était le lieutenant-général de police, l'autre l'échevin Louis Pasquier.

—Monsieur de la Reynie, dit l'ancien prisonnier du magistrat, un échevin vaut un lieutenant-général de police, n'est-ce pas?

—C'est selon, maître Pasquier.

—J'ai à vous réclamer le payement d'une dette. Tenez, reconnaissez-vous ce billet?

—Je ne nie jamais ma signature, répliqua le lieutenant-général de police.

—Très bien, monsieur; en ce cas, j'espère que vous viendrez vous acquitter à sept heures du matin, derrière le clos des Chartreux.

—J'y serai avec ce qu'il faut pour cela.

—C'est une galanterie dont je vous tiendrai compte.

Le lendemain soir, le lieutenant-général de police et l'échevin assistaient au souper du Roi.

—Mais qu'a donc M. de la Reynie pour porter à chaque instant sa main gauche sur son bras droit? demanda Louis XIV au duc de Gesvres.

—Sire, peu de chose, une légère piqûre que lui a faite l'échevin Pasquier.

—Maître Louis Pasquier, dit le Roi en s'adressant à l'échevin, allez serrer la main du lieutenant-général de police, celle que vous n'avez pas endommagée.

«Rappelez-vous désormais, l'un et l'autre, que je ne vous ai pas fait magistrats pour tirer l'épée, mais bien et uniquement pour utiliser au profit de la ville de Paris vos talents et votre prud'hommie.»

LA POLITESSE

«C'est à la cour de Louis XIV, dit Voltaire, à la société qui s'est formée de son temps que l'Europe a dû la politesse et l'esprit de sociabilité qu'on y a vus régner depuis.»

Louis XIV éleva, en effet, la cour de Versailles à un tel degré de splendeur que l'Europe la reconnut désormais comme l'arbitre du bon goût, des grâces et des belles manières, comme le type, le prototype des bienséances dans le monde. Aujourd'hui même, après deux siècles révolus, quand il s'agit de beau langage, de questions de haute élégance, d'étiquette de cour, de cérémonial diplomatique, Versailles fait encore autorité.

Nous aurons occasion de lui emprunter plus d'un modèle, plus d'un exemple.

La politesse est une façon de s'exprimer ou d'agir qui suppose une culture suivie des qualités de l'âme ou l'art de les feindre; beaucoup de bonté et de douceur dans le caractère, de finesse, d'esprit, de délicatesse, afin de pouvoir discerner à l'instant ce qu'il y a de mieux à faire, dans telle ou telle circonstance.

Etre affable et prévenant envers tout le monde, ne montrer ni raideur, ni obséquiosité avec ses supérieurs, ni hauteur, ni familiarité avec ses inférieurs, constitue une des obligations de la politesse.

Elle s'impose à nous dans la vie privée comme dans la vie publique, dans les rapports d'intérieur ou de famille, comme dans ceux du dehors.

Entre femme et mari, il existe une politesse qui les unit jusqu'à la fin. C'est un échange nécessaire, indispensable, d'égards et de bons procédés. Veut-on arriver à la somme possible du bonheur domestique? il faut alors s'astreindre, de part et d'autre, aux mêmes petits soins qu'avant le mariage.

S'il vient à s'élever quelque différend, quelque contestation, que l'on se garde d'en rendre les enfants témoins: ce serait leur donner prise, et compromettre le respect et l'obéissance auxquels ils sont tenus.

Cultivez leur cœur et leur esprit; inspirez-leur le sentiment des vertus morales; faites marcher de pair l'éducation et l'instruction, c'est-à-dire, joignez aux connaissances scolastiques celle du savoir-vivre, de l'usage de la bonne compagnie, et ainsi formerez-vous des sujets qui vous feront honneur dans le monde.

LE TUTOIEMENT

C'est une question très controversée que celle du tutoiement.

Un mari et une femme, appartenant au grand monde, pourront bien se tutoyer dans l'intimité, mais jamais devant une tierce personne, et encore moins en public.

Il est encore beaucoup de familles qui persistent à repousser cette circonstance atténuante de l'intimité.

Autrefois, dans la classe bourgeoise et même parmi le peuple, les enfants ne tutoyaient pas leurs parents, et certes ils ne les aimaient pas moins pour cela. Mais vinrent les Immortels principes, qui supprimèrent, avec tant d'autres choses, cette marque de respect.

Le vous échappa à la guillotine, mais non pas à la proscription. Un traité de politesse présenté à la Convention, porte en toutes lettres:

Article premier.—La politesse de la République est celle de la nature.

Article second.—Il n'y a pas de vous dans la République; tous les citoyens sont des tu, des toi.

Est-ce assez grotesque?

Le Vaudeville n'eut garde de laisser échapper cette occasion de bon rire. Nous nous rappelons avoir vu jouer, sous la Restauration, une pièce intitulée les Trois Innocents, dans laquelle un des personnages, se jetant aux pieds de sa maîtresse, lui disait avec autant d'esprit que de bonheur:

Je ne connais à vos genoux
Que toi de plus joli que vous.

Les partisans, les défenseurs du tutoiement auront beau dire. Il est tout au moins choquant d'entendre un jeune homme de vingt ans tutoyer son grand-père, vieillard de soixante-dix ou quatre-vingts ans, ou bien un oncle, une tante du même âge. L'on rencontre même aujourd'hui des gendres qui poussent l'oubli des convenances jusqu'à tutoyer leur belle-mère.

Où s'arrêtera le progrès?


La politesse entre amis est surtout nécessaire. L'on se voit tous les jours, plusieurs fois même par jour;—raison de plus pour apporter dans ces entrevues une certaine réserve de ton et de manières. Le tutoiement conduit à une grande familiarité, laquelle mène à son tour à des brouilles plus ou moins fâcheuses.

On fera donc bien de ne se point laisser aller à cette privauté de langage qui, du reste, n'est pas une preuve probante d'affection, d'une sincère et solide amitié. Mme de Sévigné n'a jamais tutoyé sa fille, et Dieu sait si elle l'aimait! «Ma fille, aimez-moi donc toujours, c'est ma vie, c'est mon âme que votre amitié...

«Je ne puis me représenter d'amitié au delà de celle que je sens pour vous; ce sont des terres inconnues...»

Que d'autres personnages célèbres, qui furent liés entre eux d'une étroite amitié, ne pourrait-on pas citer à l'appui! Et puis notons qu'il y a danger, et danger sérieux à notre époque, de trop se familiariser. Ce temps est si fertile en naufrages de toute sorte, que l'on s'y trouve exposé à de terribles avaries. Votre ami du jour peut être reconnu, le lendemain, pour un homme tout à fait indigne d'estime.

Quelques conseils pour en finir avec les amis.

Règle générale et sans exception:

Ne prêtez ni n'empruntez jamais d'argent à vos amis, si vous ne voulez pas vous exposer à de fâcheux mécomptes.

«Conduisez-vous avec votre ami, dit un sage de l'antiquité, comme si vous deviez être un jour ennemis, et avec votre ennemi, comme si plus tard vous deviez devenir amis.»

Tout attaché qu'il nous paraisse, le cœur d'un ami peut changer. Mme de Maintenon devait en avoir fait la douloureuse épreuve, lorsqu'elle a écrit ces mots: «On est souvent trompé par des amis de trente ans.»

LE COSTUME OU VÊTEMENT

Le costume! cette science qui demande tant d'art et de goût, pour arriver à une simplicité savante, à cette espèce de laisser-aller, qui n'est point le négligé, à ce résultat élégant et harmonieux, qui est presque du génie... Nos pères en avaient bien compris l'importance. Ils en avaient fait un tout complet jusque dans ses moindres détails.

Rappelez-vous ces somptueux habits de velours ou de soie, ces vestes de drap d'or et de toile d'argent; cette cravate d'un tissu si fin, roulée nonchalamment autour du cou, pour laisser à la tête toute sa grâce et son balancement naturel; et ces manchettes en points d'Angleterre, ces jabots en point de Venise qui coûtaient jusqu'à mille écus; et ces chapeaux, empanachés de plumes, avec broderies, galons et diamants; et la poudre qui faisait la tête si gracieuse, si odorante; et ces bas de soie à coins brodés, ces souliers à talons rouges et à boucles d'or; et ces riches épées, à la garde étincelante, si artistement travaillée.

Nous avons remplacé tout cela par une mesquinerie sans nom. Nous avons jeté sur nos épaules un morceau de drap noir—habit ou redingote—qui nous sert pour le salon et la rue, le bal et l'enterrement. Nos jambes, nous les insérons dans un double entonnoir, afin d'en dissimuler les grosseurs ou les indigences. Nos bottes et bottines, bien gentilles, ma foi! elles nous font un pied en forme de sole. Et le chapeau, ce fameux tuyau de poêle, qui n'abrite ni du soleil, ni de la pluie, qui écrase la tête en été, ne la tient pas chaude en hiver, ne dirait-on pas qu'il a été inventé pour résoudre un problème d'équilibre sur notre occiput?

N'oublions pas la cravate blanche qui, jointe à cet accoutrement, nous donne l'air d'un croque-mort, en deuil de quelqu'un ou de quelque chose.

Quand on pense que toutes ces belles choses-là nous sont venues en ligne directe de la perfide Albion, on serait tenté de s'écrier comme le vieux Caton: «Delenda est Albion

Heureusement, nos femmes se sont gardées de nous suivre dans cette voie du laid et du ridicule. Elles créent, elles inventent tous les jours et à toute heure. Elles prennent partout, empruntent à tous les siècles et à tous les pays. La soie, le velours, le satin, le cachemire, les dentelles, les étoffes tramées d'or et d'argent, les diamants et les fleurs, sont par elles mis à contribution.

Il y a de l'imprévu et de la variété dans la toilette des femmes. Notre costume, à nous, est stéréotypé: toujours le même, à part quelques minces changements,—et le même pour tous!

Avec lui, plus de luxe possible. L'habit d'un millionnaire ou d'un descendant des Croisés ressemble à s'y tromper, à l'habit du premier ou du dernier venu. Allez trouver le tailleur le plus en renom; moyennant cent écus, il vous fournira un habillement complet, tout pareil à celui de M. le baron de Rothschild ou de M. le président de la République. Or, quel est le bourgeois, quel est l'ouvrier, qui, pour cette modique somme, ne voudra pas se donner la satisfaction d'être mis comme un archimillionnaire, ou comme le chef de l'État?

Oui, avec de l'argent, on peut se passer ce petit luxe de vanité, et mieux encore, se livrer aux fantaisies les plus somptueuses. Mais ce que l'on ne saurait se procurer contre écus, c'est l'élégance et le savoir-vivre. Aussi conseillerons-nous aux parvenus de la fortune, ainsi qu'aux parvenus des révolutions, de refaire de fond en comble leur éducation.

Ils apprendront, avec le temps, à se familiariser avec cette grande existence qui est venue les surprendre tout à coup; ils arriveront, à la longue, à façonner leur nature commune aux délicatesses et aux belles manières, qui sont chez ceux qui les possèdent le résultat des traditions de famille.

TYPES DE L'ÉLÉGANCE PARISIENNE

De tout temps, en France, un nom plus ou moins fantaisiste a servi à désigner ceux que l'élégance réelle ou la prétention au succès en ce genre, mettaient particulièrement en relief.

On compte une très longue succession de ces types. Les raffinés, les mignons, les muguets, sous Charles IX et Henri III; les beaux fils, sous la Fronde; les menins, sous Louis XIV; les roués, pendant la Régence; les hommes à bonnes fortunes, sous Louis XV et Louis XVI; les incroyables, les merveilleux du Directoire; les fashionables, et les dandys de la Restauration; sous Louis-Philippe, les lions et les tigres dont nous allons nous occuper.

Puis vinrent, après la révolution de Février, les daims, les gandins, puis les cocodès, puis enfin les gommeux, qui forment aujourd'hui la dynastie régnante.

Cette dynastie se partage en deux branches; branche aînée—Haute gomme; branche cadette,—gomme. Jusqu'à présent, elles n'ont produit aucune célébrité marquante. Nous ne nous y arrêterons donc pas plus longtemps, et nous passerons aux lions et tigres civilisés.

LIONS ET TIGRES CIVILISÉS

Le mot lion, venu du monde anglais, indique un personnage sorti de la ligne ordinaire par ses aventures, ses excentricités, sa beauté, ou simplement par un faste bizarre et hardiment exceptionnel.

Le tigre se distingue par un luxe effréné, par sa mise, par son langage, et des manières qui ne sont qu'à lui. C'est un fantaisiste de haute volée, qui se met au-dessus de toutes les convenances sociales.

Bien que l'aristocratie anglaise ait été féconde en tigres, le roi Georges IV et Brumell, surnommé le roi de Bath, sont encore cités comme les spécimens les plus remarquables de l'espèce. Ils luttaient entre eux d'excentricités les plus extravagantes.

Le roi s'avisait-il de porter un pantalon de daim tellement collant, qu'il fallait deux domestiques pour le précipiter dans ce double entonnoir, où il ne pénétrait que par la force d'impulsion: Brumell se faisait coudre le sien (son pantalon) sur place. Si le tigre royal ornait son parc de temples et de mosquées, le tigre domestique mettait le feu à son château pour en chasser les rats. L'un dépensait des milliers de livres sterling pour entretenir des poissons dans un ruisseau bourbeux; l'autre, pour pêcher plus commodément les siens, lâchait les écluses de ses étangs et inondait dix lieues de pays.

Le roi d'Angleterre attachait des fausses queues à ses chevaux; le roi de Bath coupait les oreilles aux siens. Georges IV s'habillait en chef écossais; le beau Brumell arriva à ne pas s'habiller du tout, et se promena un jour dans ce costume adamique à Saint-James-Park.

Cette excentricité fut la dernière.

A quelques jours de là, dans une orgie, le tigre domestique osa dire au tigre royal: «Georges, sonnez pour avoir ma voiture!»

Soit que le tigre royal eût pris, ce soir-là, plus que sa pâture habituelle, soit par toute autre raison, il accueillit fort mal cette innocente familiarité, lui qui en avait toléré d'autres que l'on n'oserait raconter. Sa Majesté féline rompit avec son ami; et quand il devint officiel que le brillant Brumell n'était plus l'heureux émule du roi, la faveur publique l'abandonna.

A cette funeste nouvelle, ses créanciers le menacèrent de faire saisir ses revenus. Devant un commencement d'exécution, il s'enfuit à Boulogne-sur-mer, mettant ainsi la Manche entre lui et les poursuites de cette sotte espèce d'individus, qui s'imaginent que les dettes sont faites pour être payées! C'est là que s'est éteint le vieux beau, cet astre de la fashion britannique, entouré encore à son coucher des admirations de la foule:

Le tigre s'était fait lion.


Après la mort de Brumell et celle de Georges IV, le trône de la mode demeura vide. Ce fut lord Byron qui s'en empara. Le dandysme anglais conserve encore ses belles traditions de luxe, et le cite comme l'un des plus grands novateurs, l'un des puissants génies en matière de goût et d'élégance.

De 1830 à 1845, trois ou quatre tigres se disputèrent le sceptre, parmi lesquels M. Haine tint le premier rang. Jeunesse, beauté, fortune, il avait tout pour lui. Les journaux n'étaient occupés que de son luxe et de ses prodigalités; on parlait de sa toilette en palissandre qu'il paya quarante mille francs. Il a longtemps brillé à Paris, où nous le vîmes porter un habit vert-pomme, au printemps de 1825, et un habit feuille-morte, pendant l'automne de la même année.

Il fut remplacé par M. Bayly, que la trop grande splendeur de son luxe rejeta bientôt sur le continent. Quand vint le dernier jour de cette magnifique excentricité, lorsque les membres du jury furent appelés à prononcer sur les droits des parfumeurs, des tailleurs, etc., etc., dont il avait usé et abusé pendant son règne, des mystères incroyables se révélèrent: un seul tailleur (et il en occupait six) produisit un compte d'une année sur lequel figuraient quatre-vingt-quatre habits,—cent vingt-six pantalons,—trois cent cinquante-deux gilets blancs,—trois cent seize idem de fantaisie,—et deux mille trois cent cinquante cravates.

Mais le tigre par excellence, celui auquel toutes les cours de l'Europe ont accordé des lettres de naturalisation, fut assurément le comte d'Orsay, notre compatriote. D'un consentement unanime, on l'a proclamé le plus parfait modèle de l'espèce. Il n'appartenait à aucune école; ses créations, ses inventions fantastiques, déroutaient ses émules aussi bien que ses imitateurs; quoi qu'ils fissent, il était toujours en avance sur eux.

Surpris un jour par un violent orage, il n'eut d'autre ressource pour s'en préserver un peu, que d'emprunter une lourde capote à un invalide de la marine. Il sut si bien assouplir à ses mouvements ce drap grossier et rebelle, et lui imprimer le cachet de sa propre distinction, qu'il en fit un vêtement à la mode.

Le véritable élégant procède de lui-même, il n'attend pas les inspirations de son tailleur.


La vie du tigre est impossible en France. Indépendamment de la fortune fabuleuse qu'en fin de compte il faut se résoudre à y engloutir, elle a des exigences de mouvement et de plaisir, des obligations forcées, qui ne permettent pas de distraire la moindre parcelle de son temps pour se livrer à d'autres occupations, à d'autres préoccupations que les siennes; on lui appartient corps et âme, on s'absorbe, on s'identifie complétement en elle.

Confessons donc en toute humilité que le tigre pur sang n'existe pas en France. Contentons-nous des variétés ou sous-variétés de l'espèce, et des lions que l'on y a vus fleurir, depuis les dernières années du XVIIIe siècle.

En voici une esquisse assez complète:

Nous avons eu David en costume romain, Garat avec ses cravates monstres, ses gilets microscopiques et ses bottes jaunes. Peut-être aurions-nous eu notre tigre royal, dans la personne de Murat, si Napoléon n'eût réprimé ses goûts de parure somptueuse et théâtrale.

«Allez mettre votre habit de maréchal de France, lui dit-il, le jour de l'entrevue des deux empereurs sur le Niémen; vous ressemblez à Franconi.»

Murat s'était présenté, ruisselant d'or sur toutes les coutures, le chef surmonté d'une toque, avec force plumes éclatantes et une grosse perle par devant.

Chodruc-Duclos, dans sa jeunesse, fut un instant assez bon tigre; mais son règne fut court. Il passa bientôt aux lions et conserva ce titre jusqu'à sa mort.

Balzac essaya de se classer parmi les tigres, à l'aide de sa fameuse canne et d'un habit bleu à boutons d'or. Il eut voiture et groom; il donna des déjeuners fabuleux, endossa trente gilets différents en un mois... Tout cela en pure perte!

LA LOGE DES LIONS

Cette loge, qui a fait tant de bruit, s'est d'abord appelée la loge des mauvais sujets. Les dames en particulier ne la désignaient pas autrement, ce qui ne les empêchait pas de lorgner avec beaucoup d'attention tous ceux qui s'y montraient. Or ces jeunes gens, au nombre de huit, ne méritaient pas cette qualification, bien qu'ils affectassent des airs tout à fait régence.

Venus parfois au théâtre, après une orgie de limonade ou d'eau sucrée, ils interrompaient la représentation par leurs rires ou leurs conversations à haute voix; mais le public se montrait si mal disposé à leur égard qu'ils durent changer de rôle. C'est alors qu'ils affichèrent la prétention de remplacer le Coin du roi et le Coin de la reine; qu'ils se posèrent en juges et arbitres du bon goût. C'est de ce moment là aussi, que les figurantes du corps de ballet leur donnèrent ce nom de lions qui leur est resté.

Ils arrivaient pimpants et frais, tirés à quatre épingles, les cheveux artistement bouclés, la fleur à la boutonnière, étalant avec affectation leurs gants sur le devant de la loge, gants glacés, jaune serin, jaune citron, jaune jonquille; jaune patte-de-canard pour les petits jours.

Parmi eux figurait un journaliste du petit format, Lautour-Mezeray. Nous le signalons en toutes lettres, car ce fut un bien grand coupable. C'est lui qui mit à la mode ces pantalons d'une longueur et d'une ampleur si disgracieuses. Il est mort préfet d'Alger, sous l'Empire. Dieu veuille avoir son âme... et ses pantalons!

Le comte Gilbert des Voisins était un des habitués les plus assidus de la loge. Gentilhomme parfait et de haute élégance, don Juan aussi heureux que prodigue, il savait répandre l'or avec une délicatesse exquise.

Un jour, ou plutôt un soir, qu'il offrait un bal à ses amis et aux premiers sujets du chant et de la danse, au foyer de l'Opéra, il fit circuler sur des plateaux, en guise de glaces, de boissons chaudes ou froides, de gâteaux et de bonbons, tout un assortiment de riches bijoux: broches, boucles d'oreille, bagues, bracelets; il y en avait pour quarante mille francs! Vous pensez quel bruit cela dut faire; le lendemain, il n'était question que de cela dans Paris.

Une autre fois, il assistait à une soirée chez un honnête bourgeois du Marais. Dans ce monde, les choses ne se pratiquent pas précisément comme au faubourg Saint-Germain. Quand l'heure de se retirer est venue, on n'entend pas crier:—Les gens de monsieur le comte!—les gens de madame la duchesse! De grands valets de pied ne se présentent pas, tenant sur leur bras la sortie de bal qu'on pose sur les épaules, en attendant que la voiture soit avancée.

Non! tout se fait beaucoup plus simplement. La bonne de la maison apporte les chapeaux, les châles, les socques ou même les chaussons, que l'on a déposés au vestiaire, et chacun reprend son bien, s'il le trouve; on se couvre, on s'emmitouffle de son mieux, pendant que le maître ou la maîtresse de la maison vous recommande,—suprême attention de son hospitalité!—de prendre garde au chaud et froid. Les trois quarts des invités s'en vont à pied, surtout si le temps est beau. Par les temps douteux, il y a des files de parapluies en guise de files de voitures. Les plus huppés s'en retournent en fiacre.

Cette simplicité n'empêche pas la grâce et la séduction de s'épanouir en ces modestes logis, tout aussi bien que dans les salons les plus distingués. La beauté a des duchesses dans tous les quartiers et à tous les étages.

C'est sans doute en vertu de ce principe égalitaire que le comte Gilbert des Voisins se trouvait dans l'antichambre de cette maison bourgeoise, où il avait été prié à un concert d'amateurs. Il venait d'offrir son bras à une jeune et jolie femme qui ne pouvait retrouver son châle.

Le mari s'impatientait et la tançait de belle sorte: «C'était toujours la même chose!... Elle ne savait jamais où elle mettait ses affaires... son étourderie serait cause qu'il faudrait payer une heure de fiacre, quand une simple course aurait pu suffire... Et patati et patata...»

La pauvre dame au châle, ou plutôt sans châle, souffrait péniblement de ces reproches de mauvaise humeur, faits en présence du cavalier accompli qui l'honorait de ses soins, et le trouble où la jetait son mari paralysait d'autant ses recherches. On y voyait d'ailleurs fort mal. Dans ces réunions à la bonne franquette, le salon n'est pas éclairé a giorno et l'antichambre ne possède souvent qu'un quinquet fumeux.

«Madame n'y voit pas bien», dit le comte Gilbert, au moment où le mari sans vergogne déplorait les quelques sous de dépense en plus que sa femme allait lui occasionner. Là-dessus, sortant de son portefeuille un billet de cinq cents francs, le gentilhomme le roula entre ses doigts; puis, l'ayant allumé, il éclaira, de cette torche en miniature, la dame qui retrouva son châle.

Cette allumette de vingt-cinq louis, brûlée à son intention, éblouit la candide bourgeoise. Elle se sentit superbement vengée de l'humeur parcimonieuse de son mari; aussi, en descendant l'escalier, la main qui avait tenu l'allumette fut-elle récompensée par la pression reconnaissante et émue d'une petite main qui tremblait.


La loge des lions s'ouvrait rarement pour des dames. Or il advint qu'un jour,—c'était un mardi gras,—elle se trouva exclusivement occupée par des femmes. Qu'étaient devenus ses hôtes habituels? où diable avaient-ils passé? Mystère et chuchotement général. Cependant la représentation de Gustave III n'en poursuivait pas moins son cours.

Tout à coup, au cinquième acte, voilà qu'apparaissent huit ours se tenant gravement par la main, ou plutôt par la patte. Ils s'avancent vers la rampe et saluent le public; puis, se mêlant au groupe des danseurs, ils prennent part assez gauchement au galop général. De temps à autre on voyait un d'eux lever brusquement la patte de derrière; cette patte, qui n'était pas toujours lancée en mesure, avait subi le contact un peu rude d'un pied de figurant.

La plaisanterie n'eût pas été complète si le public n'avait pas su à qui il avait affaire. Voici donc que nos ours se réunissent en troupe, prennent leur tête sous le bras, et, tirant de leur manche un énorme éventail, se mettent à en jouer avec toute la désinvolture d'une marquise de l'ancien régime:

Les lions s'étaient faits ours!

Jamais acteurs ne furent accueillis par de plus vifs applaudissements.


Revenons aux tigres.

L'espèce la plus vivace dans le genre, c'est encore celle des auteurs et des artistes; mais bien qu'elle réunisse les physionomies les plus tranchées, les penchants les plus bizarres, les barbes les plus splendides, elle n'offre aucun type complet. On peut citer feu Pradier, le sculpteur, que tout Paris a pu voir en pantalon de tricot blanc, et en habit de velours bleu de ciel, ou vert céladon, pêcher des goujons sur les bateaux amarrés le long du quai Voltaire.

Eugène Sue ne soutint ses prétentions au titre de tigre qu'à l'aide de nombreuses chaînes d'or et de boutons plus nombreux encore, égarés dans les volutes d'une chemise fantastique. Il ressemblait à un Mondor de l'ancien répertoire.

Parlerons-nous maintenant de ceux qui essayèrent de se singulariser par un déguisement perpétuel? Horace Vernet, qui s'efforçait de ressembler à un vieux de la vieille; Duret, à un Arabe, etc., etc. Ces nuances-là échappent à la foule, qui a besoin d'être frappée profondément par une façon d'être et d'agir tout à fait exceptionnelle, par des procédés qui s'adressent à son imagination, la soulèvent d'étonnement, la séduisent et l'entraînent d'admiration.

Ce n'est qu'à ce prix qu'on peut se hisser à la hauteur du tigre britannique.


[DU SALUT ET DE SON IMPORTANCE]

Le salut a une haute importance dans les relations sociales; c'est la pierre de touche qui sert à reconnaître l'homme de bon ton, de l'homme sans éducation.

Le salut se règle d'après l'âge, la condition et le sexe des personnes auxquelles il s'adresse.

Dans la rue, sur les boulevards ou toute autre promenade, saluez le premier les gens de votre connaissance, et n'allez pas calculer la valeur de votre salut. Laissez au faquin, à l'enrichi, au nouveau venu, toutes ces distinctions, ces façons de s'y prendre, qui sont d'un homme mal élevé.

Avez-vous été prévenu dans cet acte de politesse? répondez-y avec empressement, quand bien même il émanerait d'une personne inconnue, que vous ne vous rappelez pas avoir rencontrée dans le monde. Le prince de Condé avait pour principe que l'on doit toujours rendre politesse pour politesse.

Comme il entrait dans Avignon et qu'il traversait ce beau pont dont la ville est si fière qu'elle en a fait une chanson:

Sur le pont d'Avignon
L'on y danse tout en rond...

le prince reçut de belles révérences de quelques demoiselles qui le regardaient passer, et y répondit par un salut plein de courtoisie. Un de ses compagnons lui ayant dit:

—Il me semble, Monseigneur, que vous saluez là des femmes bien légères!...

—Monsieur, répondit le prince, un salut en vaut un autre, et de la sorte je ne suis pas exposé à ne pas saluer les honnêtes femmes.

C'était bien dire. Et en ceci il suivait l'exemple du roi Louis XIV qui ne passa jamais devant une femme,—fût-elle de la domesticité du château, sans se découvrir. «Voilà ce qui s'appelle un grand roi!» s'écriait Mme de Sévigné, voulant dire par là un roi bien élevé. En fait de royauté, c'est même chose.


La question du salut a donné lieu à de nombreuses controverses. On s'en est occupé au Jockey-Club, et voici comment elle fut résolue d'un commun accord:

«A qui incombe, disait-on, l'initiative du salut lorsque deux hommes, accompagnés chacun d'une dame, se rencontrent sur les degrés d'un escalier?»

C'est évidemment à celui des deux qui tient à passer pour le mieux élevé. C'est de ce principe, à l'époque où nous sommes, qu'il faut nécessairement s'inspirer dans les relations du monde.

Il n'existe plus de hiérarchie sociale que dans les corps constitués; il ne peut donc résulter pour personne, en dehors des fonctions officielles, l'obligation de saluer le premier. L'initiative du salut résulte du désir de manifester tout à la fois le respect d'autrui et l'oubli de soi.

Autrefois il était de règle que l'homme d'un rang modeste saluât le premier celui qui appartenait à une classe supérieure; aujourd'hui aucune prééminence n'est imposée par l'organisation sociale. Il n'y a plus que la supériorité individuelle qui établisse une différence. Mais comment la déterminer, par exemple, entre un avocat, un médecin, un professeur, un millionnaire honnête, un manufacturier, un armateur, un grand artiste, un écrivain de renom ou un homme de naissance indépendant par caractère et par position? Nul n'oserait prononcer, tous sont également honorables.

Le manant d'autrefois était tenu de se découvrir devant son seigneur; aujourd'hui il n'y a plus de seigneur; plus on a de valeur, moins on doit paraître le savoir. Saluer le premier, c'est faire acte de dignité et de modestie; c'est faire preuve d'une certaine abnégation de fierté, et même souvent d'orgueil, ce qui est de bon goût.

Remarquez bien que sur dix personnes qui se posent et attendent qu'on prenne à leur égard l'initiative du salut, neuf cèdent à des prétentions non justifiées, ou bien ce sont des parvenus, des enrichis d'hier, des gens de condition douteuse et qui veulent se donner un air de rang, une importance qu'ils n'ont pas. Jamais cette restriction ne se rencontre chez un homme de race et de grande éducation.

Il existe des procédés de convenance entre gens comme il faut, que le simple bon sens indique et explique sans avoir besoin d'étudier le cérémonial. Ainsi, lorsque deux personnes se croisent dans un escalier, l'une montant, l'autre descendant, celle qui, après avoir pris sa droite, se trouve du côté de la muraille, devra se ranger pour laisser passer l'autre, plus empêchée, qui est du côté de la rampe.

Pour nous résumer, disons que, si deux hommes qui se connaissent et se rencontrent, le mieux élevé sera toujours le plus empressé à saluer le premier.

Si un homme rencontre une femme qui est de sa société habituelle, il saluera le premier; s'il n'est pour elle qu'une simple connaissance, il attendra au contraire, qu'elle le salue.

Et maintenant que cette question du salut est vidée, rappelons quelques faits historiques où il a joué un rôle considérable.

En Suisse, le tyran Gessler fait placer son chapeau sur un poteau portant une inscription qu'ordonne, sous peine de mort, à tout passant de s'incliner et de se découvrir devant cet emblème du pouvoir. Guillaume Tell, indigné, se révolte et refuse le salut; il en appelle aux armes, renverse le tyran, et assure ainsi par son courageux refus la liberté de l'Helvétie.

Cinq cents ans après, Rossini, qui s'est emparé du sujet, lui a dû son plus beau chef-d'œuvre.

Il est telle famille, riche et puissante aujourd'hui dont la fortune a pour origine un coup de chapeau donné par un de ses aïeux. Un roi d'Espagne—son nom nous échappe—étant un jour à la chasse avec un de ses courtisans, fut contraint de se retirer dans une chaumière pour éviter la pluie qui tombait à torrents. Le toit de la chaumière était en si mauvais état que l'eau passait à travers.

Touché de la situation désagréable de son compagnon, situation à laquelle s'ajoutait encore un rhume très violent, le roi lui dit: Couvrez-vous! Le courtisan se couvrit; et, au retour de la chasse un décret royal lui conféra le titre de Grand d'Espagne, afin qu'il ne fût pas dit qu'un sujet de Sa Majesté catholique eût manqué à la majesté du trône, avec l'assentiment du roi.

L'on sait jusqu'à quel point Louis XIV poussait la politesse du salut. Le sort lui devait bien de l'en récompenser dignement un jour; c'est ce qui arriva dans les dernières années de son règne.

Les finances étaient alors complètement épuisées, la France ruinée et aux abois. Déjà la noblesse avait dû vendre son argenterie, et le Roi, le Grand Roi lui-même, était sur le point d'envoyer la sienne à la Monnaie pour subvenir aux frais de sa Maison.

Le contrôleur-général n'ignorait pas la présence à Paris d'un fameux banquier, nommé Samuel Bernard, le Rothschild de ce temps-là, et qui jouissait d'un crédit illimité en Europe. Lui seul pouvait sauver le Roi et le royaume; mais on lui avait si souvent manqué de parole, qu'il ne voulait plus donner ni fonds, ni papier.

En vain Desmarets lui représentait l'urgence, l'excès des besoins de l'État; en vain essaya-t-il de le toucher au cœur avec les grands mots de patrie, du salut du royaume, etc. Un financier ne connaît que les chiffres, il n'est sensible qu'aux signatures et aux endos de bon aloi:—Samuel demeurait inébranlable.

—Cependant, disait Desmarets au roi, il n'y a que lui, que lui seul, qui puisse nous tirer de là; mais il faudrait peut-être que Votre Majesté lui parlât elle-même.

—Eh bien! finit par répondre le Roi, invitez-le de ma part à venir me trouver à Marly, je lui parlerai.

Le lendemain Samuel était présenté au Roi, à la promenade. Louis XIV, du plus loin qu'il le vit, lui ôta son chapeau et lui dit:

—Vous êtes bien homme à n'avoir jamais vu Marly... Venez, nous allons le visiter ensemble.

Le banquier rentré chez lui, ne pouvait trouver d'expressions capables d'exalter un prince si bon, si grand, si affable, si généreux, etc. Il courut offrir au contrôleur-général ses caisses, ses billets, son crédit et sa signature sur toutes les banques de l'Europe, ne cessant de répéter à tout venant: «Le grand Roi! il m'a ôté son chapeau!! Ma vie, mes trésors, tous mes biens, sont à lui... Il m'a ôté son chapeau!!!»

Et la France fut sauvée par un coup de chapeau.

LA POIGNÉE DE MAIN

Tandis que le salut s'envoie respectueusement à distance, la poignée de main, familière de sa nature, se distribue à bout portant—et à bout de champ.

Elle a cela de commun avec le tutoiement, qu'elle est comme lui un vrai trompe-l'œil. Elle semble dire: «Je suis votre ami, votre ami tout dévoué».—Eh bien! ne vous fiez pas trop à cette affirmation; vous pourriez avoir à vous en repentir.

Autrefois, dans les relations de la vie, la poignée de main jouissait d'une juste considération. Elle avait la force d'un contrat réputé inviolable. L'on se montrait plus fidèle à un engagement pris de la sorte, qu'à un engagement par écrit.

Molière lui reconnaissait ce pouvoir, lorsqu'il fait dire à Gros-René, dans le Dépit amoureux:

«Un hymen qu'on souhaite, entre gens comme nous, est chose bientôt faite. Je te veux, me veux-tu?»

MARINETTE

Avec plaisir!

GROS RENÉ, tendant la main:

Touche, il suffit.

Marinette touche et le mariage est conclu; et cette étreinte l'emportera sur la paille qu'ils veulent rompre et qu'ils ne rompront pas.

Mais alors la poignée de main n'avait rien de commun avec cette chose banale, importée en France par les Anglais, et qui, par sa prodigalité même, a perdu toute valeur.

Dans un certain monde, cet usage a envahi jusqu'au beau sexe; et c'est d'autant plus à regretter, qu'en dehors de sa familiarité de mauvais goût, il se traduit par un geste très disgracieux. Il est tout au plus tolérable chez une femme d'un certain âge. Au moins peut-il avoir l'air, en pareille circonstance, d'être une preuve de bienveillance et d'affection véritable.


Bonnes et vigilantes mères qui, dans un bal, couvrez votre fille bien-aimée de votre sauvegarde, qui suivez avec une attentive sollicitude tous ses mouvements, veillez bien au contact magnétique, à cette étreinte de deux mains qui se parlent et se répondent à la muette, qui, grâce à l'agitation de la contredanse, et surtout à l'emportement du galop, peuvent se dire sans que personne l'entende: «Je vous aime!—M'aimez-vous?»

Mères prudentes, surveillez le langage des mains!


[LES VISITES]

Les visites sont un des devoirs les plus importants de la société.

Il y a deux sortes de visites: les unes obligatoires, les autres que l'on rend de son plein gré et à ses heures.

Au nombre des premières il faut ranger:

1o Les visites de digestion qui ont lieu dans la huitaine, à la suite d'un déjeuner ou d'un dîner prié. Si un motif quelconque vous empêchait de remplir ce devoir, excusez-vous par lettre.

2o Avez-vous accepté une invitation à un grand bal ou à une grande soirée? vous êtes tenu à rendre visite, dans les huit jours, à la personne qui vous a fait cette politesse.

3o Apprenez-vous qu'un événement heureux est arrivé à un de vos amis ou une personne de votre connaissance? Visite de félicitation. Le plus tôt est le mieux.

4o Les visites de condoléance pour témoigner de la part qu'on prend à la mort de quelqu'un, se font aux amis intimes, le jour même de l'enterrement; pour toute autre personne, quinze jours au plus.

5o Les visites de noces doivent être rendues dans la quinzaine au père et à la mère qui vous ont invité à la bénédiction nuptiale de leur enfant. Vous attendrez la visite des nouveaux mariés pour la leur rendre.

6o Les visites du jour de l'an ont lieu le jour même, pour les père et mère, oncle et tante, frère et sœur aînés; c'est la veille que l'on va voir les grands parents.

Inscrivez votre nom chez vos supérieurs, ou déposez votre carte.

On a les huit premiers jours de janvier pour faire sa visite à ses amis, et la quinzaine pour les personnes moins intimes.

Telles sont les règles à suivre, si l'on veut conserver de bonnes relations.

Maintenant est-il nécessaire de dire qu'une toilette soignée, pour les hommes comme pour les femmes, est de rigueur? Assurez-vous donc bien de celle qui est adoptée pour le quart d'heure, sans quoi vous vous exposeriez à vous trouver en faute. L'on est si friand d'innovations en France, que tout y change souvent, du soir au matin:—Modes et gouvernement.


Il est généralement reçu dans la Société de ne pas faire de visites avant trois heures, et après six heures.

Arriver trop tôt, ce serait courir le risque de gêner la maîtresse de la maison dans les apprêts de sa toilette; et trop tard, de la déranger également. Un peu de répit est toujours nécessaire avant le dîner. En outre, il est bon de ne pas se donner l'air d'un parasite en quête.

Règle générale: Ne dérangeons jamais personne à l'heure de son dîner, et encore moins pendant son dîner.

Le maréchal de Thémines en fit l'épreuve un jour qu'il était allé rendre visite à un surintendant des finances. Il fut reçu de fort mauvaise grâce et à peine reconduit.

—Vous m'excuserez, Monsieur le maréchal, lui dit le financier, si je ne vous accompagne pas jusqu'à votre carrosse, mais vous savez, il est l'heure dînatoire.

—Il est vrai, Monsieur, répliqua le maréchal; et de plus, la rue est fort crotatoire.

Autre preuve:

Henri II, prince de Condé et père du grand Condé, s'était rendu à la Ferté-Milon pour y affermer une de ses terres, la terre de Muret. Il était midi, quand le prince se présenta en habit de voyage chez le tabellion de l'endroit, Me Arnould Cocault. Arnould dînait, et sa femme, qui était sortie de table, se trouvait sur le pas de la porte, attendant que le garde-notes eût fini son repas.

Le prince demanda maître Arnould.

—Y daine, répondit la chère femme.

—Mais ne pourrait-on pas lui parler?

—Y daine; et quand Arnould daine, on ne l'y parle pas.

Le prince insiste:

—Je vous dis que non, encore une fois; il faut qu'Arnould daine; assisez-vous sur c'banc, en attendant.

Le dîner terminé, le prince est enfin introduit et dit au tabellion de dresser un bail pour la terre de Muret.

—Vous êtes le fondé de pouvoirs?

—Oui.

—Vos nom et prénoms?

—Henri de Bourbon.

—Henri de Bourbon!—Vos qualités?

—Prince de Condé, premier prince du sang, seigneur de Muret.

Le tabellion, tout abasourdi, se jeta aux pieds de Son Altesse, excusant de son mieux sa femme et lui, de leur ignorance et de leur erreur.

—Il n'y a pas de mal, s'écria le prince en riant: «Il faut qu'Arnould daine!»

L'aventure passa de bouche en bouche, et donna lieu au proverbe qui est encore resté dans le pays. Quand on est forcé d'attendre, on se dit en manière de consolation:

«Il faut qu'Arnould daine!»


Revenons à notre sujet:

Vous vous présentez dans un salon. Le maître et la maîtresse, ou seulement l'un des deux, vous reçoivent. Après les salutations d'usage, vous vous informez de leur santé et de celle de la famille. C'est le préliminaire obligé de toute visite comme de toute rencontre à la ville;—formule banale, si l'on veut, mais très commode évidemment pour entrer en conversation.

Si, au contraire, lorsque vous arrivez, plusieurs personnes sont déjà réunies au salon, faites une très légère inclination de tête, et allez droit au maître ou à la maîtresse du logis. Vous leur adressez un salut particulier, et vous tournant aussitôt vers le demi-cercle formé par la compagnie, vous vous inclinez de nouveau, mais silencieusement.

Ne quittez pas votre chapeau à moins d'une nécessité absolue, auquel cas vous le poserez à terre ou sur une chaise,—jamais sur un meuble.

Vous pouvez être déganté d'une main; mais ne partez pas sans avoir remis votre gant.

Lorsqu'après un laps de temps convenable, vous jugez à propos de prendre congé, retirez-vous discrètement et sans attirer l'attention.

Dans une réunion quelconque où la foule est nombreuse, on peut à la rigueur s'éclipser. Le procédé est un peu leste; mais il est toléré, grâce à son estampille britannique. Cela s'appelle le Départ à l'Anglaise.

A l'Anglaise! mot véritablement magique, qui comprend tout, qui explique tout, qui dispense de tout aujourd'hui. Déjà, sous Louis XV, le prononçait-on.

Un jour que le Roi se rendait à Marly, un jeune seigneur de sa suite trottait à la portière, sur un cheval très fringant. La bête, avec ses soubresauts, lançait de la boue jusque dans l'intérieur de la voiture. Alors Sa Majesté se penchant quelque peu en dehors, cria à l'écuyer.

—Vous me crottez, Monsieur!

Mais notre anglomane, tout entier à sa nouvelle manière de monter à cheval, crut que le roi l'en félicitait et répondit aussitôt:

—Oui, sire! A l'Anglaise!


Quand vous vous levez pour prendre congé, si vous êtes seul, laissez-vous reconduire jusqu'à la porte du salon, mais pas au delà. Dans le cas où votre hôte insisterait, cédez de bonne grâce, afin de couper court à ses façons cérémonieuses; ne vous exposez pas à renouveler,—quoique dans des proportions minuscules,—la lutte que soutint le duc de Coislin.

Le duc passait à juste titre pour le modèle le plus complet de l'homme de cour, sous Louis XIV. C'est à ce point que sa politesse était devenue proverbiale. Il arriva cependant qu'il eut affaire un jour à quelqu'un de même force que lui.

Un ambassadeur étant venu lui rendre visite, le duc le voulut reconduire jusqu'à la rue. Refus et prière de l'ambassadeur. Insistance acharnée du duc. Si bien que l'ambassadeur, voyant qu'il n'aurait pas le dernier mot, prit le parti de fermer à double tour la porte du vestibule, et d'empêcher ainsi M. de Coislin d'aller plus loin.

Jamais renard pris au piège ne fut plus stupéfait. Comment se sortir de là? Le duc s'y perdait, lorsqu'une idée lui traversa le cerveau. Il ouvre la fenêtre de l'antichambre, et ne trouvant pas l'espace à franchir trop considérable, il saute dans la rue, court au carrosse de l'étranger, et s'y présente encore assez à temps pour le saluer une dernière fois avant qu'il ne soit monté sur le marchepied.

—Eh! Monsieur le duc, c'est donc le diable qui vous a porté ici?

—C'est le respect que je vous dois, Monsieur l'ambassadeur, répondit M. de Coislin, et pas autre chose.

—Mais vous avez déchiré vos chausses; hélas! vous seriez-vous blessé?

—N'y prenez pas garde, je vous prie; il suffit que je vous aie rendu mes devoirs. Mais souvenez-vous une autre fois de ne plus vous opposer à mes désirs.

M. de Coislin s'était démis le pouce de la main droite en sautant par la fenêtre. Louis XIV ayant appris la chose, envoya son chirurgien Félix.

Après un pansement assez douloureux, le duc voulut faire honneur au praticien et le reconduire jusqu'aux escaliers. Celui-ci s'y refusa naturellement, et les voilà aux prises, tirant la porte, l'un par la clef, l'autre par la serrure. M. de Coislin se démit de nouveau le pouce, et il fallut procéder immédiatement à une seconde opération, plus douloureuse que la première.

L'excès en tout est un défaut, comme le dit un vieil adage.

LA CARTE DE VISITE

Cette petite monnaie de convention, qui sert à nous alléger dans nos obligations si nombreuses, ne laisse pas que d'avoir une importance relative très réelle. Il faut donc savoir la placer à propos.

Dans les occasions où la carte peut tenir lieu d'une visite personnelle, on devra la remettre soi-même, en la marquant d'une petite corne au coin.

Immédiatement après avoir reçu une invitation pour un bal ou une grande soirée, on portera sa carte, ou on l'enverra par un domestique, chez la personne qui nous a fait cette gracieuseté.

Ce n'est qu'au nouvel an qu'il est permis d'adresser sa carte par la poste, sous enveloppe. Les uns en mettent autant qu'il y a de personnes dans la famille; d'autres se contentent d'une seule: d'autres enfin plient la carte par le milieu, ce qui veut dire qu'elle est pour toute la famille.

A cette époque du renouvellement de l'année, il faut envoyer sa carte non seulement à ses amis, mais à tous ceux avec qui l'on a entretenu des rapports dont on n'a eu qu'à se louer. Cela ne vous dispensera pas, pour la plupart d'entre eux, de la visite de rigueur; mais on vous en saura très bon gré.

Rappelons-nous toujours que si l'on fait attention aux cartes qu'on reçoit, on fait beaucoup plus encore attention à celles qu'on ne reçoit pas. Bien des gens ont eu à se repentir de l'avoir oublié, et il est de bonne pratique, en toute circonstance, d'observer les obligations consacrées par l'usage.


[LA PRESENTATION]

Encore un usage qui nous vient de l'Angleterre, Quousque tandem, etc.?

On sait que nos aimables voisins ne se parleraient pas de toute une soirée, avant d'avoir été l'un à l'autre présentés. Plutôt mourir, plutôt sécher d'ennui sur place, que de manquer à cette cérémonie. Etonnez-vous après cela des ravages du spleen, du nombre des victimes qu'il fait chaque année à Londres. Ce sont autant de présentations manquées, autant de présentations rentrées.

Voici le rite suivi en pareille circonstance:

Un élégant, un gommeux—appelez-le comme vous voudrez—arrive, flanqué d'un sien ami. Après les salutations d'usage, il le présente à la maîtresse de la maison.

—Madame la baronne, mon ami intime, monsieur de ***.

La baronne s'incline gracieusement et avec un sourire aimable:

—Monsieur!...

Nouvelle révérence respectueuse du récipiendaire, qui répond:

—Madame!...

Quelquefois, on allonge ce discours; on l'agrémente d'une formule banale empruntée à la civilité puérile et honnête:

—Je suis enchanté, ou je suis très reconnaissant Madame, de l'honneur que vous voulez bien me faire, etc.

Elle répondra:

—Votre nom, Monsieur, ne m'est pas inconnu; je l'ai souvent entendu prononcer chez madame de ***, etc.

Et tout est dit: voilà qui est fait.

Il n'en allait pas ainsi autrefois.

Un gentilhomme se présentait bien différemment. Tout d'abord il avait envoyé un message pour solliciter la faveur d'être reçu. Puis, au jour fixé, il arrivait en habit de gala. Après une révérence des plus décentes et des plus gracieuses,—car l'on apprenait alors la politesse du corps, des bras et des jambes, de la tête et des yeux,—il s'approchait de la dame, lui prenait la main, qu'il portait respectueusement à ses lèvres, puis il lui adressait un compliment des mieux tournés. Alors, c'était une affaire d'État que le compliment! Chacun s'y escrimait de son mieux, chacun y voulait raffiner.

Convenons que les monsieur et madame d'aujourd'hui sont bien plus expéditifs et surtout plus faciles à débiter. Cela met la présentation à la portée de tout le monde. Et, par ce temps de démocratie qui déborde, de très prochain avénement des nouvelles couches, la précaution n'est pas inutile.

En attendant, il faut se conformer aux règles établies. Si donc, après votre réception, on vous a invité à revenir, remettez ou faites remettre votre carte, le lendemain même, en ayant soin de la marquer d'une petite corne, ou de la plier par le milieu.

Une présentation qui eut dans le monde un grand succès d'esprit, est celle du marquis de Jaucourt à Louis XVIII. Elle se rattache à une aventure tragi-comique, arrivée quelque temps avant la première révolution, et qui caractérise bien la différence des mœurs galantes de l'ancien régime avec celles de nos jours.

Le marquis de Jaucourt était beau et très aimable de sa personne, mais de cette beauté mélancolique et douce qui l'avait fait surnommer à la cour Clair de Lune. Bien venu de la duchesse de La Châtre, dont il était le chevalier assidu, un soir, à une heure assez avancée de la nuit, il dut la quitter par suite du retour inopiné du duc.

Pour ne pas déranger les gens de la duchesse, le marquis avait appris à manœuvrer le ressort d'une petite porte située au bout du parc. Mais, pressé comme il l'était de disparaître au plus vite, il négligea la précaution indispensable, et la porte en se refermant, saisit et arrêta net au passage un de ses doigts.

Quelque vive que fût la douleur, elle n'était rien comparativement au cruel embarras où se trouvait placé le marquis. Impossible d'appeler à son aide..., c'eût été compromettre la duchesse. Que faire alors? M. de Jaucourt se posa la question et l'eut bientôt résolue. «Quand on ne peut pas dénouer le nœud, se dit-il, il ne reste qu'à le trancher.» Et tirant aussitôt son épée, il se coupa le doigt à la jointure demeurée prisonnière.

Grâce à ce sacrifice, le marquis croyait bien avoir sauvé la situation moralement. Mais il avait compté sans le jardinier, qui, en faisant sa tournée du matin, aperçut et ramassa ce débris sanguinolent.

—Mon Dieu! s'écria notre homme tout effaré, Qu'est-ceci? Qu'a-t-il bien pu se passer céans? Quelque lutte assurément, entre voleurs et assassins qui n'auront pas pu s'entendre.

Et tout aussitôt il courut, la pièce de conviction en main, conter la chose au duc de La Châtre.

A la vue de ce doigt bien blanc, à ongle rosé, le duc comprit tout de suite que ce n'était ni à sa bourse, ni à sa vie, qu'on en voulait. Mais pour ne point se trahir aux yeux du jardinier, il abonda dans son sens, exagéra même sa frayeur, et, après l'avoir généreusement récompensé, il le congédia en lui recommandant le secret le plus absolu.

Le duc tenait à garder pour lui le mot de l'énigme qu'il avait parfaitement devinée.

La révolution éclata. Le duc et la duchesse émigrèrent, et convinrent entre eux de divorcer. M. de Jaucourt, qui était resté leur ami, épousa la duchesse.

Puis vint la Restauration. Le marquis ayant sollicité d'être présenté à Louis XVIII, le hasard voulut que, le jour même de la présentation, le duc de La Châtre fût de service auprès de Sa Majesté. C'était donc à lui qu'incombaient les fonctions d'introducteur; et voici la façon spirituelle dont il s'y prit:

—Sire, dit-il, je présente au roi le mari de ma femme.

Louis XVIII, malgré son humeur peu joviale, ne put s'empêcher de rire, et les assistants firent de même. Le mot eut un grand succès et fut répété le soir, de bouche en bouche, au cercle du roi et des princes.

C'est que l'esprit était tenu alors en grande estime, à la cour aussi bien que dans la haute société.


[LES SALONS]