CHAUDEYROLLES

Je suis arrivé bien moulu et bien écorché, mais j'ai fait celui qui n'est pas fatigué.

Les premiers moments ont été tristes.

Le cimetière est près de l'église, et il n'y a pas d'enfants pour jouer avec moi; il souffle un vent dur qui rase la terre avec colère, parce qu'il ne trouve pas à se loger dans le feuillage des grands arbres. Je ne vois que des sapins maigres, longs comme des mâts, et la montagne apparaît là-bas, nue et pelée comme le dos décharné d'un éléphant.

C'est vide, vide, avec seulement des boeufs couchés, ou des chevaux plantés debout dans les prairies!

Il y a des chemins aux pierres grises comme des coquilles de pèlerins, et des rivières qui ont les bords rougeâtres, comme s'il y avait eu du sang; l'herbe est sombre.

Mais, peu à peu, cet air cru des montagnes fouette mon sang et me fait passer des frissons sur la peau.

J'ouvre la bouche toute grande pour le boire, j'écarte ma chemise pour qu'il me batte la poitrine.

Est-ce drôle? Je me sens, quand il m'a baigné, le regard si pur et la tête si claire!…

C'est que je sors du pays du charbon avec ses usines aux pieds sales, ses fourneaux au dos triste, les rouleaux de fumée, la crasse des mines, un horizon à couper au couteau, à nettoyer à coups de balai…

Ici le ciel est clair, et s'il monte un peu de fumée, c'est une gaieté dans l'espace,—elle monte, comme un encens, du feu de bois mort allumé là-bas par un berger, ou du feu de sarment frais sur lequel un petit vacher souffle dans cette hutte, près de ce bouquet de sapins…

Il y a le vivier, où toute l'eau de la montagne court en moussant, et si froide qu'elle brûle les doigts. Quelques poissons s'y jouent. On a fait un petit grillage pour empêcher qu'ils ne passent. Et je dépense des quarts d'heure à voir bouillonner cette eau, à l'écouter venir, à la regarder s'en aller, en s'écartant comme une jupe blanche sur les pierres!

La rivière est pleine de truites. J'y suis entré une fois jusqu'aux cuisses; j'ai cru que j'avais les jambes coupées avec une scie de glace. C'est ma joie maintenant d'éprouver ce premier frisson. Puis j'enfonce mes mains dans tous les trous, et je les fouille. Les truites glissent entre mes doigts; mais le père Regis est là, qui sait les prendre et les jette sur l'herbe, où elles ont l'air de lames d'argent avec des piqûres d'or et de petites taches de sang.

Mon oncle a une vache dans son écurie; c'est moi qui coupe son herbe à coups de faux. Comme elle siffle dans le gras du pré, cette faux, quand j'en ai aiguisé le fil contre la pierre bleue trempée dans l'eau fraîche!

Quelquefois je sabre un nid ou un noeud de couleuvres.

Je porte moi-même le fourrage à la bête, et elle me salue de la tête quand elle entend mon pas. C'est moi qui vais la conduire dans le pâturage et qui la ramène le soir. Les bonnes gens du pays me parlent comme à un personnage, et les petits bergers m'aiment comme un camarade.

Je suis heureux!

Si je restais, si je me faisais paysan?

J'en parle à mon oncle, un soir qu'il avait fait servir le dîner sous le manteau de la cheminée, et qu'il avait bu de son vin pelure d'oignon.

«Plus tard, quand je serai mort. Tu pourras acheter un domaine, mais tu ne voudrais pas être valet de ferme?»

Je n'en sais trop rien.

Quand il pleut et qu'il n'y a pas moyen de pêcher ni d'aller chercher des groseilles sauvages là-bas, au pied de la montagne, entre les pierres galeuses,—ou bien quand le soleil brûle comme une plaque de tôle bleuie au feu et grille le pays sans ombre,— ces jours-là, je m'enferme dans la bibliothèque de mon oncle et je lis, je lis. Il y a la biographie des hommes illustres de l'abbé de Feller. Je cours aux passages qui parlent de Napoléon, et je fais tout éveillé des rêves pleins de Sainte-Hélène. Je regarde par la fenêtre la campagne déserte, l'horizon vide, et je cherche Hudson Lowe. Si je le tenais!

Mon oncle attend les curés du voisinage pour la conférence.

Ils viennent. Je les entends à table qui disent du mal du vicaire de Saint-Parlier, du curé de Solignac; ils ne paraissent pas plus penser au bon Dieu qu'à l'an quarante!

Mon oncle se mêle peu aux conversations. Son âge l'en dispense; il se fait même plus vieux qu'il n'est, contrefait le sourd et presque l'aveugle; mais le vin a délié la langue des autres. Un gros, qui a l'air ivrogne, fait sauter les boutons de sa robe crasseuse tachée de vin et dérange son rabat jaune de café. Un maigre, à tête de serpent, ne boit que de l'eau; mais il jette de côté et d'autre des regards qui me font peur. J'ai vu au théâtre de Saint-Étienne, une fois, le traître qui servait du poison dans les verres; il a cet air-là.

Les autres mangent, boivent comme des goinfres, et quand ils ont une prière à dire, ils ont encore la bouche pleine.

On voit leur culotte sous leur robe sale.

Le crasseux, le gros, se tourne de mon côté.

«C'est votre neveu, monsieur le curé? Il a bon appétit au moins, ce gaillard-là; est-il râblé!»

Et il me passe la main sur le dos, ce qui me dégoûte et me gêne.

«Et Maclou, le protestant, qu'est-ce que vous en faites? dit une voix.

—Il est maintenant au lac de Saint-Front.

—Avec le tas! C'est là qu'ils ont fait leur nid.

—Nid de vipères», siffle la tête de serpent.

Il y a donc des protestants! J'ai lu ce qu'on en dit dans la bibliothèque de Chaudeyrolles, et les protestants qu'on a brûlés, qu'on envoie en enfer, me semblent une race de damnés.

Je vais un jour jusqu'au lac Saint-Front, tout seul. C'est un grand voyage. Je pense tout le long du chemin à la Saint-Barthélemy, et je vois des croix rouges sur le ciel bleu.

Voici le lac avec une ou deux barques dans les roseaux, des cabanes perdues dans des champs tout autour.

On m'a dit d'aller vers la hutte à gauche, chez Jean Robanès; je n'ai qu'à dire que je suis le neveu du curé, on m'offrira du lait et on me montrera les protestants.

On m'accueille bien; «et quant aux protestants, me dit l'homme, il y en a un qui est justement là-bas, debout dans le sillon.»

Il a l'air dur et triste,—maigre, jaune, le menton pointu,— et raide comme une épée.

Est-ce que les gendarmes ne le surveillent pas? Lui parle-t-on? A-t-il un boulet? Je me rappelle bien que l'on punit tous les impies dans la Bible, et les livres de la bibliothèque les appellent des scélérats! J'en touche un mot à mon oncle, le soir; il me répond mal, et je commence à croire qu'il en est des protestants infâmes comme des bêtes qui parlent dans La Fontaine. Des farces tout ça!

Il faut partir.

Mon oncle a une tournée à faire, et je dois d'ailleurs bientôt rentrer à Saint-Étienne pour le collège.

Nous partons par le chemin que j'ai pris pour venir, mais j'ai cette fois un cheval doux, on m'a caleçonné, ouaté, et je me suis suifé d'avance. D'ailleurs, j'ai monté à cheval depuis un mois, je suis aguerri, et je trouve une joie bien vive à me retourner sur la selle pour dire adieu au paysage. Je donne un coup de talon pour avoir un temps de galop, je flatte la bête comme un vieil ami…

Mon oncle me quitte à la Croix de la Mission. Il me parle avec bonté.

«Travaille bien, dit-il.

—Vous écrirez à papa de me faire revenir l'année prochaine.

—Ton père! ce n'est pas ton père qui t'empêchera, mais peut-être ta mère; je ne suis pas bien avec ta mère, vois-tu!»

Je le sais. Dans les premiers jours de mon arrivée, j'ai entendu la servante parler dans la chambre.

«C'est le fils de madame Vingtras?

—Oui.

—Celle qui disait tant de mal de vous?

—C'est fini maintenant, je lui ai pardonné,—et j'aime cet enfant.»

Il n'était pas beau, mon oncle, il avait les yeux petits, le nez gros, des poils un peu partout, mais il était bon.

Je savais qu'il sentait que j'étais malheureux chez nous et qu'en le quittant je perdais de la liberté et du bonheur. Il était aussi triste que moi.

«Adieu, me dit-il en m'embrassant et en me donnant une poignée de main qui me fit encore plus de plaisir que son embrassade. Tu trouveras quelque chose au fond de ta valise, n'en dis rien à ta mère.»

Il me tendit encore ses vieux doigts gris, fit un mouvement de tête et partit.

Oh! s'il eût été mon père, cet oncle au bon coeur!

Mais les prêtres ne peuvent être les pères de personne, il paraît: pourquoi donc?

J'avais envoyé une lettre à mademoiselle Balandreau lui annonçant mon arrivée, une lettre qu'elle a montrée à tout le monde.

«Comme il écrit bien! voyez ces majuscules!»

Elle m'a préparé un lit dans un petit cabinet qui est à côté de sa chambre. C'est grand comme une carafe, mais j'ai le droit de fermer ma porte, de jeter ma casquette sur mon lit et de planter mon paletot en disant ouf! Je fais des gestes de célibataire, je range des papiers, je fredonne…

Qu'y a-t-il dans ma valise, dont m'a parlé mon oncle?

Dix francs!

Je puis les accepter de lui…

Me voilà riche tout d'un coup.

Le temps est superbe, et je descends dès neuf heures en ville, libre, et craquant du bonheur d'être libre; je me sens gai, je me sens fort, je marche en battant la terre de mes talons et en avalant des yeux tout ce qui passe la nue dans le ciel, le soldat dans la rue; je rôde à travers le marché, je longe la mairie, je vais au Breuil flâner, les mains derrière le dos, en chassant quelque caillou du bout de mon soulier, comme le receveur particulier qui marche devant moi et que j'imite un peu.

Il n'y a pas de devoirs, pas de pensums, ni père ni mère, personne, rien!

Il y a le tambour de ville qui s'arrête au coin du carrefour et amasse les gens; il y a les officiers à épaulettes d'or que je frôle; j'ai le droit d'aller à tous les rassemblements.

Je me fais cirer mes souliers tous les matins par Moustache. Ah! mais!

Il m'a fallu seulement un mois de vacances avec la vache à conduire, les courses dans les champs, les promenades seul, pour m'ouvrir les idées et le coeur!

Nous allons le soir au café; on est trois ou quatre anciens camarades; on joue sa demi-tasse, son petit verre et l'on fait brûler son eau-de-vie! Cette fumée, cette odeur d'alcool, le bruit des billes, le saut des bouchons, les gros rires, tout cela double mes sens et il me semble qu'il m'est poussé des moustaches et que je soulèverais le billard!

On va en sortant au Fer-à-Cheval faire un tour—comme des rentiers!—On s'arrête en rond aux moments intéressants, je marche quelquefois à reculons devant la bande.

Puis l'âge reprend le dessus.

«C'est toi qui l'es! Sauterais-tu ce banc à pieds joints?
Lèverais-tu cette pierre à bras tendu?

—Je parie que je renverse Michelon.»

Je ne sais si je suis le plus fort, mais on le croit, tant j'y mets de volonté! J'aurais préféré vomir le sang par la bouche que lâcher la pierre ou demander grâce à Michelon.

Je suis mon maître; je fais ce que je veux et même je suis un peu le chef, celui qu'on écoute et qui a dit l'autre jour, quand un voyou nous a jeté une pierre: «Ne bougez pas, vous autres!»— J'ai attrapé le voyou et je l'ai ramené en le tenant par la ceinture, et en le calottant jusque devant la bande.—«Demande pardon!» Il était plus grand que moi.

Nous avons fait une partie de bateau: personne ne sait ramer, et nous avons failli nous noyer dix fois. Ah! nous nous sommes bien amusés!

On m'avait voulu nommer capitaine.

«Des blagues! nommez Michelon; moi, je me couche.»

Et je me suis étendu dans le bateau, regardant le soleil qui me faisait cligner les yeux, et trempant mes mains dans l'eau bleue…

Un oncle de je ne sais quelle branche court après moi dans le
Martouret et ne prend que le temps d'aller avertir mademoiselle
Balandreau qu'il m'emmène dans sa carriole voir sa famille; il me
renverra après-demain.

«Filons, mon neveu. Hue! la Grise.»

C'est moi qui tiens les rênes en passant dans le faubourg. J'envoie de temps en temps un coup de fouet inutile et j'ai l'air de jurer en frappant avec le manche: «Ah! carcan!»

Nous nous arrêtons au Cheval-Blanc pour le picotin à la Grise. Je saute de la carriole comme un clown et je donne un clic-clac en l'air comme un maquignon.

L'oncle de je ne sais quelle branche est fier comme tout.

«C'est mon neveu!» dit-il à tout le monde dans l'hôtel.

Nous dînons les coudes sur la table, il me raconte (tout en mangeant des oeufs au vin, puis des oeufs au lard, pour finir par une salade aux oeufs durs), il me raconte l'histoire de sa branche. Il a épousé ci, ça, il est issu de germain, etc.

«Tu verras tes cousines, elles sont jolies.»

Oui, elles le sont, et comme elles ont l'air déluré, mâtin!

C'est moi qui suis la fille, je redeviens gauche, je me sens bête. Elles parlent très bien français pour des paysannes. Elles ont été à l'école au bourg voisin.

«Un verre de vin! me disent-elles.

—Oui, un verre de vin.»

Je n'en accepte que pour trinquer dans les cabarets ou dans les auberges, parce que c'est gai les verres qui se choquent, comme je ne prends de cognac que pour faire des brûlots: c'est joli les flammes bleues. Mais, ma foi, je me trouve dépassé tout d'un coup par ces cousines à l'air hardi, à la voix tintante, et je vais boire—boire du bleu et du courage.

«À votre santé!» font-elles après avoir versé une goutte, une toute petite goutte au fond de leurs verres.

Elles ont rempli le mien jusqu'au bord.

Je crois que je suis un peu gris.—Gare à vous! cousines.

C'est qu'en effet j'ai un toupet du diable, une audace d'enfer!

Elles ont voulu me faire voir le verger. Va pour le verger! et j'y entre en sautant par-dessus la barrière à pieds joints.

Voilà comme je suis, moi!

Mes cousines me regardent ébahies, je ris en revenant à elles pour leur tendre la main et les aider à enjamber. Une, deux, voyons!

Elles poussent de petits cris et me retombent dans les bras en mettant pied à terre; elles s'appuient et s'accrochent, et nous allons dégringoler! Nous dégringolons, ma foi, on perd tous l'équilibre, et nous tombons sur le gazon. Elles ont des jarretières bleues.

Comme il fait beau! un soleil d'or! de larges gouttes de sueur me tombent des tempes, et elles ont aussi des perles qui roulent sur leurs joues roses. Le bourdonnement des abeilles qui ronflent autour des ruches, derrière ces groseilliers, met une musique monotone dans l'air…

«Qu'est-ce que vous faites donc là-bas?» crie une voix du seuil de la maison.

Ce que nous faisons?… Nous sommes heureux, heureux comme je ne l'ai jamais été, comme je ne le serai jamais. J'enfonce jusqu'aux chevilles dans les fleurs et je viens d'embrasser deux joues qui sentaient la fraise.

Il faut rentrer, on nous appelle! Nous revenons comme des gens sages, et ces demoiselles m'ont pris chacune par un bras; elles s'appuient un peu en croisant les mains et me secouant le coude, chaque fois qu'elles veulent m'apprendre quelque chose, ou me demander ce que je sais.

On me gronde déjà, remarquez! On prétend que je ne réponds pas ou que je réponds mal. «On ne me dira plus rien si je me moque comme ça… Voulez-vous bien!»

On me donne des tapes, on me fait des reproches.

C'est que j'ai adopté un système pour être à l'aise: je les embrasse quand elles me posent une question que je trouve trop difficile.

Ah! que j'ai bien fait de boire du vin!

Elles veulent me rouler.

«Vous savez la géographie?

—Pas trop.

—Vous savez bien quel est le chef-lieu de…»

Je l'ignore absolument, et, pour m'en tirer, j'embrasse, j'embrasse; j'en perds mon assurance, malgré le verre de gros bleu, et si elles ne faisaient pas des petites mines pour se cacher, elles me verraient rougir comme une pivoine.

Nous arrivons à table. Il est midi. Les sabots des garçons de ferme battent l'heure du dîner dans la cour, et tout le monde rentre, même les poules, qui viennent attendre leur grain et se pressent contre la porte. Un poussin estropié se dépêche en tirant la patte; les abords de la maison sont vides, je vois dans les champs les charrues s'arrêter et les laboureurs s'asseoir pour manger la soupe que vient d'apporter la servante dans son tablier vert.

C'est le grand calme de midi et son grand silence.

À notre table (on a servi le dîner à part pour le neveu), il y a une nappe blanche, des fruits dressés dans des soucoupes et une branche d'églantier, qui est là toute frissonnante dans l'eau, fraîche comme un panache vert avec des grelots rouges.

Il vient je ne sais quelle odeur de sureau.—Ah! j'ai le coeur qui s'en va, tant cette odeur est douce!

Après le dîner.

«Si nous partions faire un tour en carriole avec notre cousin?

—La Grise est trop fatiguée, dit le père.

—C'est vrai. Où irons-nous alors?»

J'offre d'aller du côté des sureaux, et nous voilà, au bout d'un moment, occupés à vider la moelle de ces sureaux et à faire des sifflets luisants comme des cuivres; la cousine Marguerite se coupe le doigt et laisse tomber de grosses gouttes de sang sur le blanc des feuilles.

On arrache une herbe pour la panser, et l'on va loin des vilains arbres qui sont cause qu'on s'est coupé.

On va vers la mare où les canards barbotent, on va dans la grange où les _fléaux _s'arrêtent quand les demoiselles et le cousin entrent! Puis ils repartent décrivant un grand cercle, et battent en mesure les gerbes sur le plancher sonore. J'en attrape un pour essayer; je sens tourner le battant qui part comme une fronde, et qui revient comme un marteau, qui prend de l'air et fait du vent… S'il touchait une tête, il la casserait comme du verre.

Au fond du clos, il y a un trou plein d'eau et de branches mortes, avec de petites grenouilles vertes qui luisent au soleil; je fais une ligne avec un bâton que je ramasse à terre, un bout de ficelle que je trouve dans mes poches, et une épingle que fournit Marguerite. Sa soeur donne un morceau de ruban écarlate, et la pêche commence.

Quels cris quand la première rainette mord! Mais il faut l'arracher de l'hameçon, personne n'ose, la grenouille s'échappe et les jeunes filles s'enfuient.

Je les suis! Nous passons une journée délicieuse à battre les champs, à entrer jusqu'aux genoux dans la rivière! Je cours après elles en sautant sur les pierres, que polit le courant.

À un moment, le pied me glisse et je tombe dans l'eau.

Je sors ruisselant, et je m'en vais, le pantalon tout collé et pesant, m'étendre au soleil. Je fume comme une soupe.

«Si nous le tordions?» dit une cousine, en faisant un geste de lessive.

Elles vont de leur côté, derrière une pierre qui les cache mal, ôter leurs bas; elles ont les jambes trempées, quoi qu'elles en disent… et si blanches!

Enfin nous voilà séchés, et nous repartons joyeux.

Nous avons les yeux clairs, la peau brillante. Nous prenons des chemins bordés de mûres, et pleins de petites prunes violettes qui sont aigres comme du vinaigre, et que nous mangeons à poignées,— j'avale les noyaux pour faire l'homme.

On se fâche, on se perd! mais on se retrouve toujours bras dessus, bras dessous, raccommodés et curieux: moi, racontant ce que je fais à Saint-Étienne, les farces de collège; elles, disant des gaietés de pension, ceci, cela, et finissant par crier:

«Laquelle aimez-vous le mieux de nous deux?

—Laquelle aimes-tu mieux?» dit carrément Marguerite, qui jette le_ vous_ par-dessus les moulins et se plante devant moi.

Ne sachant que répondre, je les embrasse toutes deux. On me fouette la figure avec une fleur et l'on s'écarte pour me bombarder de prunes violettes.

Le soir nous trouve un peu las, et nous causons sur la pierre usée devant la maison, comme de petits vieux à la porte d'une auberge.

Ah! c'est Marguerite que je préfère décidément! Elle me prend la main toujours à la fin de ses phrases, elle me dit, ébouriffant ma crinière de ses doigts: «Rejette donc tes cheveux en arrière, tu n'es pas beau comme ça!»

On me conduit à ma chambre qui est près du grenier,—le grenier où l'on a, l'hiver dernier, pendu les raisins, entassé les pommes, avec des bouquets de fenouil et des touffes sèches de lavandes. Il en est resté une odeur et je laisse la porte ouverte pour qu'elle entre chez moi,—encore un chez moi d'un soir!

Je me mets à la fenêtre et regarde au loin s'éteindre les hameaux.
Un rossignol froufroute dans un tas de fagots et se met à chanter.
Il y a le coucou qui fait hou-hou! dans les arbres du grand bois,
et les grenouilles qui font croa-croa dans les herbages du marais.

J'écoute et finis par ne rien entendre.

Le coq me réveille en sursaut, je m'étais endormi le front dans mes mains et je me déshabille avec un frisson, pour dormir d'un sommeil sans rêve, étourdi de parfums, écrasé de bonheur.

Deux jours comme cela,—avec des disputes et des raccommodailles près des buissons, dans les fleurs, dans le foin; le grand jeu du fléau, le chant doux des rivières et l'odeur du sureau!

Il faut partir!

«Tu m'écriras, soupire Marguerite, me disant adieu. Tiens tu garderas ce petit bouquet comme souvenir. Bonsoir!…»

Elle me donne son front à embrasser, rien que son front. Ces deux jours-ci, elle se laissait embrasser sur les lèvres; elle a l'air toute sérieuse, et je la vois de loin, debout, qui agite son mouchoir, comme font les châtelaines dans les livres, quand leur fiancé s'en va; je tâte le bouquet qu'elle a fourré dans ma poitrine et je me pique le doigt à ses épines. J'ai sucé ce doigt-là.

Nous le retrouverons, ce bouquet, avec des larmes dans les fleurs sèches…

15 Projets d'évasion

J'entre en quatrième. Professeur Turfin.

Il a été reçu le second à l'agrégation; il est le neveu d'un chef de division, il porte de grands faux-cols, des redingotes longues, il a la lèvre d'en bas grosse et humide, des yeux bleus de faïence, des cheveux longs et plats.

Il a du mépris pour les pions, du mépris pour les pauvres, maltraite les boursiers et se moque des mal vêtus.

Il fait rire les autres à mes dépens; je crois qu'il veut faire rire de ma mère aussi.

Je le hais…

On m'accorde des faveurs en ma qualité de fils de professeur.

Externe, je suis puni comme un interne. Toujours en retenue. Je ne rentre presque jamais à la maison. On m'apporte du réfectoire un morceau de pain sec.

«De cette façon, on lui donne à déjeuner pour rien; je sauve encore une ratatouille à la mère Vingtras.»

C'est Turfin qui parle ainsi à quelque collègue qui sourit; il le dit assez loin de moi à demi-voix, mais il veut, je crois, que je l'entende.

Je me contente d'enfoncer mes mains dans mes poches, et j'ai l'air de rire! Je pleure. Que de sanglots j'ai étouffés pendant qu'on ne me voyait pas!

Je ne suis plus qu'une bête à pensums!

Des lignes, des lignes!—des arrêts et des retenues, du cachot!

Je préfère le cachot à la retenue.

Je suis libre entre mes quatre murs, je siffle, je fais des boulettes, je dessine des bonshommes, je joue aux billes tout seul.

Avec des morceaux de bois et des bouts de ficelle je monte des potences auxquelles je pends Turfin, je me remets à la besogne vers le soir et je fais mon pensum.

On me renvoie à neuf heures à la maison.

Le cachot ne m'épouvante pas; même j'éprouve un petit orgueil à revenir le soir par les cours désertes, en rencontrant au passage quelques élèves qui me regardent comme un révolté!

Nous nous croisons souvent avec Malatesta, qui sort d'un autre cachot. C'est le chef des _chahuteurs _dans l'étude des grands.

Il va entrer en élémentaires.

C'est lui qui doit être reçu à Saint-Cyr l'an prochain. C'est le champion de Saint-Étienne; on ne le renverrait pas pour un empire.

Il porte un képi à galons d'or et il prend des leçons d'armes.

Malatesta me fait des signes de tête en passant et me dit: «Salut,
Vingtras!» Salut, comme en latin, «Vingtras», comme à un homme.

C'est la retenue qui m'ennuie le plus.

J'y gobe encore des pensums.—Je suis si maladroit!—C'est mon encrier que je renverse, c'est mon porte-plume qui tombe, mes papiers qui s'envolent, mon pupitre que je démanche.

«Vingtras, cent lignes!»

Patatras! mon paquet de livres qui dégringole et fait un tapage d'enfer!

«Cent lignes de plus.

—M'sieu!

—Vous répliquez? Cinq pages de grammaire grecque.»

Encore! Toujours!

Ils veulent me faire mourir sous le pensum, ces gens-là!

C'est à peine si je vois le soleil!

Le dimanche, comme les autres jours, j'arrive pour la grande retenue, de deux à six, dans cette salle vraiment lugubre ce jour-là, à cause du silence écrasant, du bruit mélancolique que fait un soulier qui passe, une porte qui tombe, un fredon solitaire, un cri de marchand bien loin, bien loin!

Nous sommes là une vingtaine.

Une plume grince, quelqu'un tousse, le pion fait deux ou trois tours en regardant le ciel à travers les croisées.

«M'sieu… sortir!»

Il fait oui de la tête, et sous prétexte d'aller là-bas, je traîne un peu dans les longs corridors, je fourre le nez dans des salles vides, je jette par une fenêtre une bille, j'envoie une boulette de pain à un moineau, je lorgne l'infirmière et je tâche d'aller chiper des fruits au réfectoire, puis je reviens à cloche-pied, dans l'étude.

Je me replonge la tête dans ce qui me reste de papier, que je barbouille avec ce qui me reste d'encre, je pense à tout autre chose qu'à ce que j'écris—et il se trouve qu'il y a quelquefois dans mes pensums des «Turfin pignouf. Turfin crétin.»

Mardi matin.

C'était composition en version latine.

Je cherchais un mot, dans un dictionnaire tout petit que mon père m'a donné à la place de Quicherat.

Turfin croit que c'est une traduction.

Il s'avance et me demande le livre que je cachais tout à l'heure.

Je lui montre le petit dictionnaire.

«Ce n'est pas celui-là.

—Si, m'sieu!

—Vous copiez votre version.

—Ce n'est pas vrai!»

Je n'ai pas fini le mot qu'il me soufflette.

Mon père et mère me battent, mais eux seuls dans le monde ont le droit de me frapper. Celui-là me bat parce qu'il déteste les pauvres.

Il me bat pour indiquer qu'il est l'ami du sous-préfet, qu'il a été reçu second à l'agrégation.

Oh! si mes parents étaient comme d'autres, comme ceux de Destrême qui sont venus se plaindre parce qu'un des maîtres avait donné une petite claque à leur fils!

Mais mon père, au lieu de se fâcher contre Turfin, s'est tourné contre moi, parce que Turfin est son collègue, parce que Turfin est influent dans le lycée, parce qu'il pense avec raison que quelques coups de plus ou de moins ne feront pas grand-chose sur ma caboche. Non, mais ils font marque dans mon coeur.

J'ai eu un mouvement de colère sourd contre mon père.

Je n'y puis plus tenir; il faut que je m'échappe de la maison et du collège.

Où irai-je?—À Toulon.

Je m'embarquerai comme mousse sur un navire et je ferai le tour du monde.

Si l'on me donne des coups de pied ou des coups de corde, ce sera un étranger qui me les donnera. Si l'on me bat trop fort, je m'enfuirai à la nage dans quelque île déserte, où l'on n'aura pas de leçon à apprendre ni du grec à traduire.

Il y a encore une consolation, même si l'on est attaché au grand mât ou enchaîné à fond de cale; il y a l'espérance d'arriver à être officier à son tour, et l'on a le droit de souffleter le capitaine.

Turfin, lui, peut me tourmenter tant qu'il voudra, sans que je puisse me venger.

Mon père peut me faire pleurer et saigner pendant toute ma jeunesse; je lui dois l'obéissance et le respect.

Les règles de la vie de famille lui donnent droit de vie et de mort sur moi.

Je suis un mauvais sujet, après tout!

On mérite d'avoir la tête cognée et les côtes cassées, quand, au lieu d'apprendre les verbes grecs, on regarde passer les nuages ou voler les mouches.

On est un fainéant et un drôle, quand on veut être cordonnier, vivre dans la poix et la colle, tirer le fil, manier le tranchet, au lieu de rêver une toge de professeur, avec une toque et de l'hermine.

On est un insolent vis-à-vis de son père, quand on pense qu'avec la_ toge_ on est pauvre, qu'avec le tablier de cuir on est libre!

C'est moi qui ai tort, il a raison de me battre.

Je le déshonore avec mes goûts vulgaires, mes instincts d'apprenti, mes manies d'ouvrier.

Mes parents m'ont donné de l'éducation et je n'en veux plus!

Je me plais mieux avec les laboureurs et les savetiers qu'avec les agrégés; et j'ai toujours trouvé mon oncle Joseph moins bête que M. Beliben!…

«Fort comme il est, et si fainéant!» disent-ils toujours. C'est justement parce que je suis fort que je m'ennuie dans ces classes et ces études où l'on me garde tout le jour. Les jambes me démangent, la nuque me fait mal.

Je suis gai de nature; j'aime à rire et j'ai la rate qui va en éclater quelquefois! Quand je peux échapper aux pensums, éviter le séquestre, être loin du pion ou du professeur, je saute comme un gros chien, j'ai des gaietés de nègre.

Être nègre!

Oh! comme j'ai désiré longtemps être nègre!

D'abord, les négresses aiment leurs petits.—J'aurais eu une mère aimante.

Puis quand la journée est finie, ils font des paniers pour s'amuser, ils tressent des lianes, cisèlent du coco, et ils dansent en rond!

Zizi, bamboula! Dansez, Canada!

Ah! oui! j'aurais bien voulu être nègre. Je ne le suis pas, je n'ai pas de veine!

Faute de cela, je me ferai matelot.

Tout le monde s'en trouvera bien.

«Je les fais périr de chagrin?» ils me l'ont assez dit, n'est-ce pas?

Ils vont revivre, ressusciter.

Je leur laisse ma part de haricots, ma tranche de pain; mais ils devront finir le gigot!

Finir le gigot?

Je suis une triste nature décidément! Je ne songe pas seulement au plaisir d'échapper à ce gigot; mais, dévoré d'une idée de vengeance, je me dis, comme un petit jésuite, que c'est eux qui auront à le manger, rôti, revenu, en vinaigrette, à la sauce noire, en émincés et en boulettes,—comme je faisais.

Je vais plus loin, hypocrite que je suis!

Je me dis qu'il faut m'exercer, me tâter, m'endurcir, et je cherche tous les prétextes possibles pour qu'on me rosse.

J'en verrai de dures sur le navire. Il faut que je me _rompe _d'avance, ou plutôt qu'on me _rompe _au métier; et me voilà pendant des semaines disant que j'ai cassé des écuelles, perdu des bouteilles d'encre, mangé tout le papier!—Il faut dire que je mange toujours du papier et que je bois toujours de l'encre, je ne peux pas m'en empêcher.

Mon père ne se doute de rien et se laisse prendre au piège, le malheureux!…

Je lui use trois règles et une paire de bottes en quinze jours, il me casse les règles sur les doigts et m'enfonce ses bottes dans les reins.

Je lui coûte les yeux de la tête, je le ruine, cet homme!

Je pense qu'il me pardonnera plus tard en faveur de l'intention; et d'ailleurs il me semble que cela ne l'ennuie pas trop.

Un peu fatigué seulement quand il m'a rossé trop longtemps,—il a chaud!

Je me traîne alors jusqu'à la fenêtre, et je la ferme pour qu'il n'attrape pas de courants d'air.

La nuit, je me couche dans une malle,—en chemise.

Je me couche en chemise! Dieu puissant! favorise Cette sainte entreprise!

Partirai-je seul?

C'est bien ennuyeux! Et puis à plusieurs on peut s'emparer d'un navire, faire le corsaire, au besoin mener les révoltes, et quand on est fatigué, fonder une colonie.

Qui entraînerai-je dans cette expédition?

Malatesta est justement parti d'hier.

Sa mère est tout d'un coup tombée malade, et il est allé la voir.

Il adore sa mère, une mauvaise mère, cependant!

Elle lui envoie toujours des pastèques, des dattes et des oranges; elle lui fait passer de l'argent en cachette du proviseur.

«Elle est donc bien riche, ta mère? lui demandai-je un jour.

—Non, mais elle est si bonne!

—Tu l'aimes bien!

—Si je l'aime!»

Il me dit cela avec une petite larme dans les yeux.

Lui qui doit être soldat!

Avoir une si mauvaise mère et l'aimer tant! Une mère qui le console quand il est puni, qui mange peut-être moins de pain pour que son enfant ait plus d'oranges!

«Que fait-elle, ta mère?

—Elle est charcutière à Modène.»

Et il n'a pas l'air de rougir!

Charcutière! Tout s'explique. C'est une femme du commun.

Ma mère n'aurait jamais été charcutière. Jamais!

Ah! elle est fière, ma mère, il faut lui accorder ça.

Si ce n'avait pas été pour elle, c'eût été pour son fils qu'elle n'eût pas voulu vendre du jambon.

Elle préférait crever la misère, conseiller à mon père d'être lâche!…

Elle préférait vivre d'une vie sourde, bête et vile; mais elle était la femme d'un fonctionnaire, une dame, et son enfant dirait un jour:

«Mon père était dans l'Université.»

Ah! cela me fera une belle jambe, et on a l'air de les estimer drôlement, ces messieurs de l'université!

Si elle entendait ce que j'entends, moi, non pas seulement ce que les élèves marmottent—ce n'est rien—mais ce que les parents disent, elle verrait ce qu'on pense des professeurs! si elle savait comme ils sont méprisés par les chefs même: le proviseur, l'inspecteur, le censeur, qui, quand une mère riche se plaint, répondent:

«N'ayez peur: je lui laverai la tête!»

Du petit cabinet où l'on m'enferme d'habitude avant de me mener au cachot, je puis saisir ce qu'on dit dans le salon du proviseur, et je n'ai pas manqué d'appliquer mes oreilles contre le mur, chaque fois que j'ai pu.

Un jour, un des maîtres est venu se plaindre qu'un domestique l'avait insulté. Le proviseur n'a fait ni une ni deux: il appelle le pion Souillard, qui lui sert de secrétaire: «M. Souillard, il y a M. Pichon qui se plaint de ce que Jean lui ait parlé insolemment devant les élèves;—il faut que l'un des deux file. Je tiens à Jean; il nettoie bien les lieux. M. Pichon est un imbécile qui n'a pas de protections, qui achète cent francs de bouquins pour faire son livre d'étymologie et qui porte des habits qui nous déshonorent.

«Écrivez en marge à son dossier:

«"PICHON. Se commet avec les domestiques—a des habitudes de saleté—sait ses classiques. Rendrait de grands services dans une autre localité."«

Ah! vivent les charcutiers, nom d'une pipe!

Et les cordonniers aussi! vivent les épiciers et les bouviers!

Vivent les nègres!…

Moi, plutôt que d'être professeur, je ferai tout, tout, tout!…

Il n'y a donc pas à compter sur Malatesta, qui est à la charcuterie de Modène, et il a même laissé intacte dans son pupitre une boîte de fruits confits qu'on se partage en retenue.

Je cherche de tous côtés d'autres complices; je jette sur la foule des camarades le regard creux du capitaine. Je fais des ouvertures à plusieurs: ils hésitent. Les uns disent qu'ils ne s'ennuient pas à la maison, qu'ils s'y amusent beaucoup, au contraire, que leur père rigole avec eux, que leur mère a les mêmes défauts que celle de Malatesta.

«On ne te bat donc pas?

—Si, quelquefois, mais je suis content ces jours-là; je suis sûr que le soir on me mènera au spectacle ou bien qu'on me donnera une pièce de dix sous. Mon père en est tout embêté, et ils se cherchent des raisons avec ma mère.—C'est toi qui en es cause. —Je te dis que c'est toi.—Tu ne lui as pas fait de mal au moins!—J'ai bien tapé un peu fort, quel brutal je suis!»

«Tu lui as fait du mal au moins», demande ma mère à mon père, à l'envers de ces parents imbéciles. «J'espère qu'il l'a senti cette fois!»

Et il faut bien avouer que ma mère est logique. Si on bat les enfants, c'est pour leur bien, pour qu'ils se souviennent, au moment de faire une faute, qu'ils auront les cheveux tirés, les oreilles en sang, qu'ils souffriront, quoi!… Elle a un système, elle l'applique.

Elle est plus raisonnable que les parents de ce petit à qui on donne dix sous quand on lui a envoyé une taloche; qui tapent sans savoir pourquoi, et qui regrettent d'avoir fait mal.

Je ne comprends pas comment mon camarade aime tant ses parents, qui sont si bêtes et ont si peu d'énergie.

Je suis tombé sur une mère qui a du bon sens, de la méthode.

Je ne trouverai donc personne qui veuille s'enfuir avec moi!

Ricard?

Ils sont neuf enfants.

On les fouette à outrance.—Quel bonheur!

Je tâte Ricard;—quand je dis je tâte, je parle au figuré: il me défend de le tâter (il a trop mal aux côtes)—il est sale comme un peigne; il m'explique que c'est parce qu'ils sont sales que leur mère les bat; mais elle est diablement sale aussi, elle!

Elle les rosse encore parce qu'ils disent des gros mots; ils jurent comme des charretiers; il y a le petit de cinq ans qui crie toujours: «Crotte pour toi!»

Il n'y en a qu'un dans la famille qui soit bien sage et qui ne jure pas. C'est celui qui est en classe avec moi.

On le bat tout de même. Pourquoi donc?

Parce qu'il ne faut pas faire de préférences dans les familles, c'est toujours d'un mauvais effet. Les autres pourraient s'en plaindre.

Puis, «il est là comme une oie.»

Il est là comme une oie.—Voilà pourquoi on le bat.

On fouette les autres parce qu'ils font du bruit et qu'ils jurent et sont grossiers: on le fouette, lui, parce qu'il ne dit rien et se tient tranquille.

«Il est là comme une oie…»

Il a encore une faiblesse—(qui n'a pas les siennes!)—il pisse au lit.

Voilà le secret de sa misère, pourquoi il est triste, pourquoi sa mère crie toujours qu'elle va lui enlever la peau de ceci, la peau de cela!

Et ses parents ont l'air de croire que c'est pour s'amuser, parce qu'il y trouve du plaisir, que c'est par coquetterie ou défi, un jeu ou une menace, une fantaisie de talon rouge, un mouvement de désoeuvré. Le malheureux fait pourtant ce qu'il peut,—ce qu'il fait ne sert à rien.—Il se réveille dans le crime, et on est obligé de mettre ses draps à la fenêtre tous les matins.

On lui procure cette honte.—Tout le monde sait sa faute; comme on sait que le roi est aux Tuileries, quand le drapeau flotte au-dessus du château!…

Il en pleure de douleur, le pauvre mâtin, il se prive de tout, exprès, quand il soupe le soir, et boit avec une paille.

C'est en vain qu'il prie Dieu, la sainte Vierge et cherche s'il y a un saint spécialement affecté à ce genre de péché; il retombe désespéré sous le coup de torchon de sa mère, qui a une drôle d'expression pour annoncer que la danse commence. Elle dit de sa grosse voix, et en levant le fouet:

«Ah! nous allons faire pleurer le lapin

Allusion, sans doute (ironique et cruelle), à la faiblesse de son enfant et à l'opération que le chasseur fait subir au lapin atteint par son plomb meurtrier.

Je le décide. Il fera son hamac lui-même à bord du navire, et personne ne saura que le lapin a pleuré!

Si je parlais aussi à Vidaljan?

C'est le fils d'un rat-de-cave; il reçoit, comme moi, des roulées à tout casser.

Encore un qui voudrait être ce que son père ne voudrait pas qu'il fût: il voudrait être escamoteur.

Il est venu un escamoteur au collège. Les élèves payaient vingt sous. Vidaljan a eu le malheur d'être choisi pour monter sur l'estrade et tenir le paquet de cartes; il a vu couper le cou à la tourterelle, brûler le mouchoir; il a frôlé Domingo, le compère.

«Pardon, mon ami, qu'avez-vous là dans votre poche?»

Et l'on a retiré de sa poche une perruque.

«Vous portez donc vos économies dans vos cheveux?»

Et l'on rafle sur sa tête une pièce de cinq francs.

«Maintenant, mon ami, je vous remercie.»

Il est descendu à sa place devant tout le collège, entouré, questionné, envié; sa classe crève de jalousie.

Pourquoi est-ce lui qu'on a pris? Qui l'a fait choisir?

«Il a de la chance», a dit Ricard aîné, qui pense que, la nuit prochaine…

Depuis cette soirée où il a eu son rôle, éclairé par toutes les bougies du sorcier, objet de l'attention de la foule, dévoré par les regards des grands et des moyens, depuis ce jour-là, la résolution de Vidaljan est prise, sa vocation est décidée: il va se mettre au travail tout de suite. Il a toujours eu un penchant pour l'escamotage!

C'est le plus grand chipeur du collège; il aimait déjà à fouiller dans les pupitres, et il savait retirer un crayon de dessus l'oreille d'un camarade, sans que le camarade s'en doutât. Il savait couper une orange en huit et cacher une pièce dans le coin d'un mouchoir.

Il escamotait déjà la toupie, l'agate et la plume à tête de mort. Il avait une collection de petits dessins cueillis à l'aide de fausses clefs dans les boîtes des copains.

Non qu'il aimât les arts, mais il se plaisait à faire de la serrurerie sournoise et à passer sa main entre les fentes. Il volait les cahiers de punition et les listes de places dans la poche des maîtres. Il avait une fois subtilisé le porte-feuille d'un professeur, et les secrets de M. Boquin avaient été à la merci des moutards pendant huit jours.

Le pauvre Boquin en avait manqué un mariage et failli perdre sa place.

Vidaljan avait apporté aussi des améliorations dans la plume à pensums: il était parvenu à ficeler quatre becs ensemble, ce qui ne s'était jamais vu encore, de l'aveu même de Gravier, qui avait été trois mois en pension à Paris, et il écrivait quatre vers de Virgile à la fois.

Déjà porté à l'escamotage, il eut la tête tournée par la magie blanche.

Il acheta les _Secrets du petit Albert. _Nous le vîmes avec des gobelets et des muscades, avec des crapauds séchés et des coquilles d'oeufs vides.

Il fabriquait de la poudre.

C'est ce qui me décida à m'adresser à lui,—malgré l'espèce de défiance que m'inspiraient ses habitudes.

Il avait, deux jours auparavant, failli être assommé par l'auteur de ses jours, qui avait appris qu'au lieu de faire ses devoirs son fils se livrait à la mécanique; et, en retournant le lit de son enfant, la mère avait trouvé des peaux de serpents et des punaises de cuivre mêlées aux punaises de famille.

Je lui offris d'être mon lieutenant.

Il accepta.—Ricard aussi.

Mais, au jour fixé, le drapeau flotte à la fenêtre de Ricard, et il me jette par cette fenêtre un papier, un peu humide, qui me donne de douloureux détails. Il a été criminel plus que de coutume et on l'a battu plus que jamais; il ne peut pas se traîner.

Et Vidaljan?—Il n'est pas au rendez-vous. Les élèves arrivent l'un après l'autre, la cloche sonne, on entre, il n'est pas là. Que s'est-il passé?

Je vais du côté de sa maison en me cachant; je rencontre des commères qui racontent que le quartier a failli sauter, et le fils Vidaljan avec.

«Il a laissé tomber une allumette sur une écuelle où il faisait de la poudre. C'est un petit vaurien qui lui avait mis ça dans la tête, le petit de cette dame qui marchande toujours, vous savez, et qui a son châle collé sur le dos comme une limande: Vingtrou, Vingtras… On doit être en train de le chercher. J'espère qu'on le fichera en prison.

—Mais le voilà, je le reconnais», crie une commère, qui m'aperçoit tout d'un coup dans le coin où j'étais courbé, et d'où j'essayais de filer.

On s'empare de moi.—On me ramène à la maison.

Ma mère m'en donna une volée!

Elle ne s'arrêta que quand j'eus promis sur tous les saints du paradis de ne plus m'échapper.

Et Vidaljan?—Il guérit et ne fit plus de poudre.

Et Ricard aîné?—La peur qu'il eut en apprenant l'accident de
Vidaljan lui fit une révolution, et il ne pissa plus au lit.

C'est toujours ça.

16 Un drame

Madame Brignolin, une voisine, est devenue l'amie de la maison.

C'est une petite créature potelée, vive, aux yeux pleins de flamme; elle est gaie comme tout, c'est plaisir de la voir trottiner, rigoler, coqueter, se pencher en arrière pour rire, tout en lissant ses cheveux d'un geste un peu long et qui a l'air d'une caresse! Et elle vous a des façons de se trémousser qui paraissent singulières à mon père lui-même, car il rougit, pâlit, perd la voix et renverse les chaises.

Drôle de petite femme! Elle a trois enfants.

Elle conduit et élève tout cela avec une activité fiévreuse, elle ne fait qu'aller, venir; habillant l'un, savonnant l'autre, plantant une casquette sur cette binette, un bonnet sur ce bout de crâne, recousant les culottes, repassant les robes, mouchant celui-ci, nettoyant celle-là. Toujours en l'air!

Le soir, elle sort un peignoir frais et fait un bout de musique devant un vieux piano à queue; à la fin de chaque morceau, elle en arrache un _boum _grave du côté des notes graves et un hi flûté du côté des notes minces. Boum, boum, hi hi…

«M. Vingtras, vous êtes triste comme un bonnet de nuit, c'est que vous ne vous êtes pas fait raser, voyez-vous! Revenez demain en sortant de chez le coiffeur. Je vous embrasserai; vous me donnerez l'étrenne de votre barbe.»

Et en même temps elle passe près de lui, met sa main sur sa main, le frôle avec sa jupe. Elle lui prend le bras même et lui donne sa ceinture à presser.

«Valsons», dit-elle.

Et avançant, d'un air joyeux, ses petits pieds hardis, le buste rejeté en arrière, les cheveux flottants, elle entraîne son cavalier; un ou deux tours dans la chambre trop étroite,—et elle va retomber, en riant, sur une chaise qui crie, devant mon père qui ne dit rien.

Puis elle file du côté de la cuisine où l'on a entendu du bruit.

C'est la fillette qui est à terre; c'est le gamin qui a cassé une cruche; elle roule comme un tourbillon de mousseline, s'engouffre, disparaît, revient, tapageuse et folle, serrant ses deux mains à plat entre ses genoux, penchée pour mieux rire, et secouant sa jolie tête, en racontant quelque aventure salée arrivée à un de ses rejetons.

Elle trouve encore moyen d'effleurer et de bousculer M. Vingtras en passant.

M. Brignolin est rarement là: c'est un savant. Il est associé dans une fabrique de produits chimiques, et il a déjà inventé un tas de choses qui font bouillir ses fourneaux et sa marmite: il est toujours dans les cornues, et j'ai même remarqué que l'on riait quand on disait ce mot-là.

Il y a une cousine dans la maison: mademoiselle Miolan.

Elle a vingt ans: douce, complaisante et pâle, pâle comme la cire, et j'entends dire tout bas qu'elle va bientôt mourir.

Madame Brignolin est pleine de bonté pour elle, nous l'aimons tous; nous jouons aux cartes et aux dés sur ses genoux; elle nous fait des cocardes avec des bouts de rubans,—elle est si habile de ses doigts maigres! Elle a dans une poche un portefeuille à coins de nacre, la seule chose qu'elle nous empêche de toucher: «C'est là qu'est mon coeur», a-t-elle dit un jour, et l'on raconte qu'elle meurt d'un amour perdu.

Le jour où madame Brignolin contait cela, mon père était près d'elle. Ma mère était absente. Je tournai la tête: j'entendis un soupir, et, quand je regardai, je vis madame Brignolin qui avait les mains sur celles de mon père et les yeux dans ses yeux! Il avait l'air gêné, lui. Elle souriait doucement, et elle lui dit:

«Grand bête!»

Je devinai que je les embarrassais et ils jetèrent sur moi, tous les deux en même temps, un regard qui voulait dire: «Pas devant lui», ou «Pourquoi est-il là?» Je n'ai jamais oublié ce «grand bête!» si tendre et ce geste si doux.

Pour mademoiselle Miolan, on a loué un bout de campagne, où l'on va passer deux ou trois heures le soir, après le collège, où l'on dépense, quand il fait beau, toute la journée du dimanche.

Les belles heures pour les petits Brignolin et moi!

Les environs de la maison de plaisance ne sont pas beaux,—c'est au bout d'un chemin désert, noir de charbon, jaune de sable, gris de poussière, qui sent le brûlé, a des odeurs de cendre, sur lequel les souliers s'écorchent et les voitures crient. Il y a une mine là-bas et deux briqueteries qui montrent leurs toits plats dans le vide des champs;—l'herbe est maigre et roussie, elle traîne par places comme des restes de poil sur un dos de chameau; il y a des débris de coke et de briques, rougeâtres et ternes comme des grumeaux de sang caillé; mais nous entassons tout cela en forme de portiques et de cabanes, et nous faisons des trous dans la terre; on y allume du feu, l'on souffle, et la flamme brille, la fumée tourne dans le vent. Cela sent le travail, rappelle Robinson; on est seul dans cette vaste plaine—comme si l'on devait vivre sans le secours des villes: on parle comme des hommes, et comme des hommes on a l'émotion que donne toujours le silence.

Quand on est las de cette nature muette et vide, quand le froid de la nuit descend, quand les bruits tombent un à un comme des pierres dans un gouffre, on revient vers la petite maison qui est coiffée de rouge et chaussée de vert.

Il y a un jardinet, deux arbres, des carrés de pensées, un soleil.

Ces pensées, je les vois encore, avec leurs prunelles d'or et leurs paupières bleues, je sens le velours de leurs feuilles, et je me rappelle qu'il y avait une touffe dont je prenais soin; il en reste encore des pétales dans un vieux livre où je les avais mises.

À l'heure où la maison s'allume, nous voyons de loin la lampe qui luit comme une étoile.

Ces dames et mon père improvisent un souper de fruits, avec du lait et du pain noir. On est allé chercher tout cela dans le fond du village.—Quel calme! J'en ai des larmes de félicité dans les yeux.

Le dimanche, c'est un brouhaha! Nous portons les provisions. Madame Brignolin met un tablier blanc, ma mère retrousse sa robe, et mon père aide à éplucher les légumes.—On nous jette, à nous, quelques carottes crues à grignoter, et nous aidons pour la cuisine, nous faisons tourner le poulet devant le feu de braise (en arrêtant en route les larmes de jus): nous embrouillons tout, nous troublons tout, nous cassons tout, personne ne s'en plaint.

C'est un bruit de casseroles et d'assiettes, puis un bruit de mâchoires, puis un bruit de bouchons!—Au dessert, on goûte au vin blanc mousseux.

On trinque, on retrinque.

C'est toujours à la santé de madame Vingtras qu'on boit d'abord!

Elle répond toute rouge de joie: son sang de paysanne coule plus libre dans cette atmosphère de campagne, avec ces petites odeurs de cabaret et ces vues de fermes dans le lointain!

À peine elle pense à mon pantalon que je dois retrousser, à mes chaussures neuves qui ont des boulets de boue. Madame Brignolin, d'ailleurs, l'en empêche.

«Il faut que tout le monde s'amuse!» dit-elle en lui fermant la bouche et en la tirant par le bras pour l'entraîner à la promenade ou au jardin.

C'est mon père qui paraît heureux!

Il joue comme un enfant; c'est lui qui fait le pot aux quatre coins, qui pousse la balançoire quand on est las de jouer, il chante (il a un filet de voix). Madame Brignolin lance après lui des chansons du Midi.

Ma mère—paysanne—dit: «Ça, c'est des airs de freluquets», et elle entonne en auvergnat:

Digue d'Janette, Te vole marigua Laya! Vole prendre un homme! Que sabe trabailla, Laya!

«Laya!» reprend madame Brignolin en esquissant à son tour une pose de danse—rien qu'un geste, la tête renversée, le buste pliant et puis tout d'un coup un ramassis de jupes, un rejeté de hanche!

Elle tape du pied, fait claquer ses doigts, et elle a l'air enfin de s'évanouir avec les lèvres entrouvertes, par où passe un souffle qui soulève sa poitrine; elle est restée un moment sans rire, mais elle repart bien vite dans un accès de gaieté qui mêle la cachucha et la bourrée, l'espagnol et l'auvergnat,

La Madona et la fouchtra, Laya!

«Qu'est-ce que cela veut dire?» demande M. Brignolin, un positif, qui vient de temps en temps pour le malheur des sauces.

Il essaye des jus concentrés basés sur la chimie, qui sentent le savant et gâtent le dîner.

On joue,—il embrouille le jeu,—ne devine jamais!

Il_ l'_est toujours.

«C'est lui qui_ l'est!»_

Mme Brignolin dit cela d'une drôle de façon et presque toujours en regardant mon père; puis elle ajoute en secouant son mari:

«Allons, tu n'es bon qu'à donner le bras; prends le bras de
Mme Vingtras.—M. Vingtras, voulez-vous me donner le vôtre?—
Jacques, toi tu seras avec Mlle Miolan.»

Pauvre fille! tandis que nous jouons et faisons tapage, elle est souvent prise d'un serrement de coeur ou d'une quinte de toux qui empourpre ses joues pâles, puis la laisse retomber sur l'oreiller qui rembourre sa chaise longue;—elle sourit tout de même et elle se fâche quand nous voulons nous taire à cause d'elle.

«Non, non, amusez-vous, je vous en prie. Cela me fait plaisir, cela me fait du bien, amusez-vous.»

Sa voix s'arrête, mais son geste continue et nous dit:

«Amusez-vous!»