SUR LE BREUIL

J'ai eu bien des émotions au Breuil.

On a planté une tente de toile comme une grosse toupie renversée, et, en allant faire une commission, j'ai vu par-là un grand nègre.

C'est le cirque Bouthors, qui vient s'installer dans la ville.

Ils ont un éléphant et un chameau, une bande de musiciens à shakos et à tuniques rouges, avec des parements d'or et des épaulettes comme des pâtés.

Ils ont fait le tour de la ville en battant de la grosse caisse; les écuyères sont en amazones et les écuyers en généraux.

Les paysans regardaient, la bouche ouverte; les gamins suivaient en trottant.

Une écuyère a laissé tomber sa cravache.

Nous nous sommes jetés dix pour la ramasser, et on s'est battu à qui la rendrait. L'écuyère riait; son oeil a rencontré le mien; et j'ai senti comme quand ma tante de Bordeaux m'embrassait…

J'veux la revoir, cette femme!

Puis je reverrai aussi le chameau et l'éléphant.

Sur l'affiche on les montre qui se mettent à genoux, dansent sur deux jambes, débouchent des bouteilles—avec un clown bariolé qui fait le saut périlleux par-dessus.

Je les ai revus, tous; et même le clown m'a donné, en se jetant, par farce, sur le parterre, un coup de tête dans l'estomac.

«C'est sur moi qu'il est tombé!

—Pas vrai, sur moi!

—À preuve qu'il m'a laissé du blanc sur ma veste!

—Il ne t'a pas écorché, toi,—j'ai du rouge à la joue, c'est lui qui m'a fait ça!»

Et de là, dispute à qui a été bousculé, blanchi, ensanglanté par le clown!

Au tour de l'écuyère!

Elle arrive!—Je ne vois plus rien! Il me semble qu'elle me regarde…

Elle crève les cerceaux, elle dit: Hop! hop!

Elle encadre sa tête dans une écharpe rose, elle tord ses reins, elle cambre sa hanche, fait des poses; sa poitrine saute dans son corsage, et mon coeur bat la mesure sous mon gilet.

«Qu'est-ce que tu as donc, Jacques, tu es blanc comme le clown!»

Je suis amoureux de Paola!—c'est le nom de l'écuyère.

J'ai envie de la voir encore. Il le faut! Mais je n'ai pas les dix sous, prix des troisièmes.

J'irai tout de même.

Je me fais beau, je prends en cachette dans l'armoire mon gilet des dimanches, je mets des manchettes de ma mère et je pars pour le Breuil, en disant que je vais jouer chez le petit Grélin.

Il fait nuit. Je traverse la place toute noire, jusqu'à ce que j'aperçoive les lampions qui brûlent rouge dans la brume. La musique est rentrée dans l'intérieur; on a commencé. J'entends claquer la chambrière à travers la toile qui sert de mur.

Elle est là!

Je n'ai pas dix sous, rien, rien!… que mon amour.

Je fais le tour du manège, je colle mon oeil à des fentes, je me dresse sur mes orteils, à m'en casser les ongles; pas un trou pour mon regard de flamme!

Par ici…

Par ici la toile est plus courte. Elle est déchirée près du poteau, et en déchirant encore un peu…

J'ai élargi la déchirure, mis le pied—je veux dire passé la tête—dans le chemin qui conduit à l'écurie.

Je suis à plein ventre par terre, dans la boue, et je me glisse comme un voleur, comme un assassin, la nuit, dans un cirque habité!

M'y voici! Je rampe sous les planches, je me racle au poteau, je me fais des écorchures aux mains; mon nez, qui s'est aplati contre un madrier, ne donne plus signe de vie; je ne le sens plus, j'ai peur de l'avoir perdu en route; ce que je tiens n'y ressemble guère; mais encore un effort, encore une blessure, et je pourrai la voir en passant derrière cette grosse bonne.

Je vais grimper!… Je grimpe,—un point d'appui me manque… je me raccroche à ce que je trouve…

Un cri!… tumulte!

Une femme serre ses jupes, appelle au secours!

On croit que le cirque s'écroule!

J'ai pris la bonne à pleine chair, je ne sais où; elle a cru que c'était le singe ou la trompe égarée de l'éléphant.

On me prend moi-même par la peau de ce qu'on peut, on me pousse comme du crottin dans l'écurie, on m'interroge, je ne réponds pas!

On m'entoure. ELLE est là près de moi. ELLE! Je l'entends, mais je ne peux pas la voir à cause de mon nez qui gonfle.

Je me retrouve à temps à la maison pour m'entendre avec madame Grélin, qui m'empêchera d'être fouetté,—(oh! Paola!) et à qui je dis tout,—tout, moins le secret de mon amour! Compromettre une femme! J'ai tout mis sur le compte du chameau, qui a bon dos, et de l'éléphant dont on a soupçonné la trompe.

Et quand quelquefois je tâche de me rappeler le Breuil, c'est toujours Paola et le gras de la bonne que la mémoire empoigne. Le Breuil tient dans ce cirque, sous ce maillot et cette jupe…

9 Saint-Étienne

Mon père a été appelé comme professeur de septième à Saint-Étienne, par la protection d'un ami. Il a dû filer dare-dare.

Ma mère et moi, nous sommes restés en arrière, pour arranger les affaires, emballer, etc., etc.

Enfin nous partons. Adieu le Puy!

Nous sommes dans la diligence; il fait froid, c'est en décembre. Nous avons pour compagnons de route un commis voyageur, une grosse femme et un petit vieux.

La grosse femme a une poitrine comme un ballon, avec une échancrure dans la robe qui laisse voir un V de chair blanche, douce à l'oeil et qui semble croquante comme une cuisse de noix. Elle a des yeux dans le genre de ceux de ma tante, avec des cils très longs.

Une plaisanterie—à laquelle je ne comprends rien—dite par le commis voyageur, lui écarte les lèvres et lui arrache un bon gros rire. À partir de ce moment-là, ils ne font plus que rigoler et ils se donnent même des tapes, au grand scandale de ma mère, qui s'écarte et manque de m'écraser dans mon coin, à la grande joie du petit vieux qui se frotte les mains et cligne de l'oeil en branlant la tête.

Quand on arrive aux relais, ils descendent ensemble et je les vois à travers les fenêtres de l'auberge qui se passent les radis— toujours en riant—et s'allongent des coups de coude.

Le commis voyageur offre à la grosse un bouquet qu'un mendiant lui a vendu et demande qu'elle le fourre dans son corsage; elle finit par mettre le bouquet où il veut.

Comme elle est plus gaie que ma mère, celle-là!

Que viens-je de dire?… Ma mère est une sainte femme qui ne rit pas, qui n'aime pas les fleurs, qui a son rang à garder,—son honneur, Jacques!

Celle-ci est une femme du peuple, une marchande (elle vient de le dire en remontant dans sa voiture); elle va à Beaucaire pour vendre de la toile et avoir une boutique à la foire. Et tu la compares à ta mère, jeune Vingtras!

Nous arrivons à Saint-Étienne.

Il fait nuit; mon père n'est pas là pour nous recevoir.

Nous attendons debout entre les malles. Il y a de la neige plein les rues et je regarde l'ombre des réverbères se détacher sur ce blanc cru. Ma mère fouille la place d'un oeil qui lance des éclairs; elle va et vient, se mord les lèvres, se tord les mains, fatigue les employés de questions éternelles.

On lui demande si elle veut entrer ou sortir, se tenir dans le bureau ou sur le pavé, si elle persistera longtemps avec ses malles à encombrer la porte.

«J'attends mon mari qui est professeur au lycée.»

Ils ont l'air de s'en moquer un peu!

Je voudrais bien rester dans le bureau; j'ai les pieds gelés, les doigts engourdis, le nez qui me cuit. J'en fais part à ma mère.

«Jacques!»

Un «Jacques» qui inaugure mal notre entrée dans cette ville—et elle marmotte entre ses dents qui claquent:

«Il laisserait sa mère crever de froid, tenez, tandis qu'il se rôtirait les cuisses!»

Mais elle peut se rôtir les jambes aussi! Rien ne l'empêche, puisqu'on lui a demandé si elle voulait se mettre près du feu.

Mon père arrive tout essoufflé.

«Je suis en retard… (Il s'essuie le front.) Vous avez fait un bon voyage?» (Il tend les bras vers ma mère et la manque.)

Il se retourne vers moi.

«Ah! voilà Jacques!

—Crois-tu pas que je t'en aurais amené un autre?» dit ma mère.

Mon père dit: «Non, non!»—c'est-à-dire—il ne sait plus trop.

Il va pour m'embrasser à mon tour, il me rate; comme il a raté ma mère. Pas de chance pour les embrassades, pas de veine pour les baisers.

«J'étais avec l'économe, M. Laurier, tu sais… Je croyais que la diligence…»

On ne lui répond rien, rien, rien!

Nous prenons un fiacre pour nous rendre à la maison.

Du silence tout le long de la route, du silence et de la neige. Mon père regarde à la portière, ma mère s'est accroupie dans un coin, je suis au milieu, n'osant bouger de crainte qu'on n'entende tourner mes os, virer ma tête. Je tourmente du bout du doigt un gland de parapluie; à ce moment le parapluie m'échappe—je me penche pour le rattraper; mon père se tournait—pan! —Nous nous cognons—nous nous relevons comme deux Guignols!—Encore un faux mouvement—pan, pan! —c'est en mesure.

Le sourire jaune reparaît sur la face de mon père; des changements visibles s'opèrent sur la mienne. C'était la lutte de l'oeuf dur contre l'oeuf mollet. Mon père a pu supporter le choc et il sourit.—Bonne nature! Mais moi j'ai une bosse qui enfle, c'est pesant comme une maison. Mon père étend sa main dans l'obscurité, pour tâter, et aussi parce que mon front a l'air d'avancer et va le gêner tout à l'heure; il étend la main, c'est mon nez qu'il attrape; il croit de son devoir, plus paternel et plus gracieux, plus conforme à sa dignité ou meilleur à ma santé de rester un instant sur ce nez qu'il a l'air de bénir ou de consulter.

De ma mère on ne voit rien, on n'entend rien, qu'un grincement de soie: ce sont ses ongles qui en veulent à sa ceinture.

Ce grincement dans le silence a quelque chose de terrible. Pour des augures, c'eût été un présage; pour mon pauvre père, c'en était un aussi; il annonçait des malheurs. Il devait nous en arriver au moins un, en effet, dans cette ville que traversait, neigeuse et triste, notre fiacre muet.

La maison où la voiture nous descend fait le coin de la rue.

L'entrée est misérable, avec des pierres qui branlent sur le seuil, un escalier vermoulu et une galerie en bois moisi à laquelle il manque des membres.

Nous faisons trembler ce bois sous nos mains, ces pierres sous nos pieds—ce qui gêne tout le monde. Il semblait qu'on devait rester muet jusqu'à la fin des siècles. Mon père fait l'affairé.

«Passe devant, dit-il. Il y a une marche ici. Prends garde, un trou là. Tiens-toi à la rampe.»

Il joue avec la clef pendue à son petit doigt; le geste est isolé et saugrenu comme un geste de bébé.

Je traînais le parapluie.

Ordinairement, quand je laisse ce parapluie piquer la robe ou cogner le flanc de ma mère, c'est du «maladroit» par-ci, du «nigaud» par-là; elle crie, je reçois une gifle.

Je donnerais beaucoup pour recevoir une gifle; ma mère est contente quand elle me donne une gifle,—cela l'émoustille, c'est le frétillement du hoche-queue, le plongeon du canard,— elle s'étire et rencontre la joue de son fils. Quelle joie pour une mère de le sentir à sa portée et de se dire: c'est lui, c'est mon enfant, mon fruit, cette joue est à moi,—clac!

Mais non.

Elle a les bras croisés et les garde cachés sous son châle…
Allons! Elle n'est pas disposée à la bonne humeur.

Mon père use un tas d'allumettes; elles se cassent et font un petit bruit sec qui est tout ce qu'on entend devant cette porte fermée, dans le corridor que glace le vent, avec ma mère et moi contre le mur comme des habits de la Morgue.

Jamais moment ne m'a paru plus long.

Enfin une des chimiques prend, et mon père peut introduire la clef dans la serrure…

Nous entrons dans une pièce immense où arrive, par des croisées énormes, la lumière d'un réverbère qui clignote dans la rue.

Elle tombe en plein sur ma mère, qui se tient immobile et muette, avec la rigidité d'une morte, l'insensibilité d'un mannequin et la solennité d'un revenant.

………………………………

Mais je sauve toujours les situations avec ma tête ou mon derrière, mes oreilles qu'on tire ou mes cheveux qu'on arrache, en glissant, m'accroupissant ou roulant, comme l'ahuri des pantomimes, comme l'_innocent _des escamoteurs.

Je me sens tout d'un coup dégringoler, je tombe!

Il y avait une pelure d'orange sous mon talon; ce dont on s'aperçoit en se penchant vers moi, comme sur un problème. Je déconcerte les mathématiciens par l'imprévu de mes opérations.— C'est ma mère tout d'un coup rappelée à l'amour de son fils, par cette chute à tournure de mystification, qui remarque la première cette peau d'orange.

Elle croise ses bras et avance sur mon père:

«On mange donc des oranges ici, on mange des oranges!…»

Et elle trépigne, trépigne… Je ne sais ce que cela veut dire.

Je suis à terre, forcé de lever la tête pour voir tout ce qui se passe; ma situation d'historiographe ressemble à celle d'un cul-de-jatte qu'on a porté là et laissé tomber comme un sac trop lourd.

Je ne veux pourtant pas mourir à cette place! Puis je ne dois pas écouter ma mère qui est debout, dans cette position indifférente, m'isolant d'elle avec l'apparence du mépris; Jacques, tu as trop tardé déjà!

Relève-toi, et mets-toi entre le discours de ta mère et l'effroi de ton père. Relève-toi, fils ingrat.

Mais non, non!

J'ai voulu bouger… je ne puis…

Je suis tombé sur une gravure et j'ai cassé le verre.

On est forcé de reconnaître des lésions affligeantes, et quelques gouttes de sang qui traînent sur le plancher servent de prétexte à mon père—et à ma mère aussi—pour entrer dans des mouvements nouveaux. J'en tressaille d'aise (autant que je puis tressaillir sans trop de souffrance, entendons-nous). Mais je suis bien content tout de même d'avoir dérangé ce silence, cassé la glace, et ma famille en arrache les morceaux.

On me lave comme une pépite; on me sarcle comme un champ.

L'opération est minutieuse et faite avec conscience.

Dans le hasard de l'échenillage, les mains se rencontrent, les paroles s'appellent; on se réconcilie sournoisement sur ma blessure, et je crois même que mon père fait traîner le sarclage pour laisser à la colère de sa femme le temps de tomber tout à fait. Je saigne bien un peu; je suis tantôt à quatre pattes, tantôt sur le ventre, suivant qu'ils l'ordonnent et que les piquants se présentent; mais je sens que j'ai rendu service à ma famille, et cela est une consolation, n'est-ce pas?

Au lieu de pousser tant de haricots dans les coins, pourquoi M. Beliben ne dirait-il pas: «Voyez si Dieu est fin et s'il est bon! que lui a-t-il fallu pour raccommoder l'époux et l'épouse qui se fâchaient? Il a pris le derrière d'un enfant, du petit Vingtras, et en a fait le siège du raccommodement.»

On pouvait me montrer dans les cours de philosophie ou de catéchisme.

J'en fus malade, j'eus la fièvre. Mais l'orage avait été apaisé: on s'explique sur la peau d'orange, avec calme; on donna une raison pour l'arrivée tardive à la diligence; on mit les compresses sur la colère; on m'en mit aussi ailleurs.

On s'expliqua sur la peau d'orange, mais il paraît qu'il y avait un mystère, tout de même…

Mon père avait menti en disant que M. Laurier l'avait retenu; je le sus en l'entendant causer avec un collègue, qui vint le voir, à un moment où ma mère, fatiguée par le voyage, l'attente, l'orage et surtout l'échenillage, faisait un somme.

«Vous direz ceci, je dirai cela. Nous préviendrons Chose.— Pourvu qu'elles ne s'avisent pas de nous reconnaître dans la rue.—Il n'y a pas de danger, au moins?»

J'entendais tout de mon lit, où je reposais à plat ventre, un peu de côté, par instants, et je me demandais ce que ce elles signifiait.

10 Braves gens

Je pourrais à peine dire comment était fait l'appartement dans lequel nous entrâmes, ainsi que je l'ai conté, avec bris de cadre, clignotement de réverbère et raccommodement posthume—si posthume est le mot.

À peine étions-nous installés, qu'un grand événement arriva.

Ma mère dut repartir pour recueillir ou soigner une succession,— celle de la tante Agnès peut-être, et je restai seul avec mon père.

C'est une vie nouvelle,—il n'est jamais là, je suis libre, et je vis au rez-de-chaussée avec les petits du cordonnier et ceux de l'épicière.

J'adore la poix, la colle, le tire-fil: j'aime à entendre le tranchet passer dans le gras du cuir et le marteau tinter sur le veau neuf et la pierre bleue.

On s'amuse dans ce tas de savates, et le grand frère ressemble à mon oncle Joseph. Il est compagnon du Devoir aussi, il a un grade, et quelquefois c'est moi qui attache les rubans à sa canne et brosse sa redingote de cérémonie. Les jours ordinaires, il me laisse planter des clous et prendre des coins de maroquin rouge.

Je suis presque de la famille. Mon père m'a mis en pension chez eux; il dîne je ne sais où, au collège sans doute, avec les professeurs d'élémentaires. Moi, j'avale des soupes énormes, dans des écuelles ébréchées, et j'ai ma goutte de vin dans un gros verre, quand on mange le chevreton.

Ils sont heureux dans cette famille!—c'est cordial, bavard, bon enfant: tout ça travaille, mais en jacassant; tout ça se dispute, mais en s'aimant.

On les appelle les Fabre.

L'autre famille du rez-de-chaussée, les Vincent, sont épiciers.

Madame Vincent est une rieuse. Je les trouve tous gais, les gens que je vois et que ma mère méprise parce qu'ils sont paysans, savetiers ou peseurs de sucre.

Madame Vincent n'est pas avec son mari. On ne l'a vu qu'une fois, vêtu en Arabe, avec un burnous blanc, mais il n'est resté que deux heures, et est reparti.

Il paraît qu'ils sont séparés—judiciairement, je ne sais pas ce que c'est—et il vit en Afrique, en Algère, dit Fabre.

Il était venu pour chercher un de ses fils. Madame Vincent, qui rit toujours, ne riait pas ce jour-là! Il s'en fallait de tout; on l'entendait qui disait: «Non; non», d'une voix dure, à travers la porte—et le petit Vincent qui pleurait:

«Je veux rester avec maman!

—Je te donnerai un cheval, avec un pistolet comme celui là.»

Un pistolet! un cheval!

Si mon père m'avait promis cela, et, en plus de m'emmener loin de ma mère! s'il m'avait pris avec lui, sans la redingote à olives et le chapeau tuyau de poêle, quel soupir de joie j'aurais poussé!— à la porte seulement—de peur que ma mère ne m'entendît et ne voulût me reprendre!… Oh! oui, je serais parti!

Le petit Vincent, au contraire, pleurait et s'accrochait aux jupes.

Il y eut encore du bruit… le père qui se fâchait, la mère qui parlait plus haut et l'enfant qui sanglotait… puis la porte s'ouvrit, le burnous blanc passa. Il ne reparut plus.

Il me fit de la peine tout de même. Je le vis qui se cachait au coin de la rue; il regardait la maison d'où il sortait, où étaient sa femme, son enfant; il resta un long moment, l'air triste, et je crus m'apercevoir qu'il pleurait.

Je trouve des pères qui pleurent, des mères qui rient; chez moi, je n'ai jamais vu pleurer, jamais rire; on geint, on crie. C'est qu'aussi mon père est un professeur, un homme du monde, c'est que ma mère est une mère courageuse et ferme qui veut m'élever comme il faut.

Les Vincent, les Fabre et le petit Vingtras forment une colonie criarde, joueuse, insupportable.

«Vous êtes insupportables, Jacques, Ernest…»

C'est la mère Vincent qui veut faire la méchante et qui ne peut pas; c'est le père Fabre qui le dit faiblement, avec un doux sourire de vieux.

«Insupportables! Ah! si je vous y reprends!»

On nous y reprend sans cesse, et on nous supporte toujours.

Braves gens! Ils juraient, sacraient, en lâchaient de salées; mais on disait d'eux: «Bons comme le bon pain, honnêtes comme l'or.» Je respirais dans cette atmosphère de poivre et de poix, une odeur de joie et de santé; ils avaient la main noire, mais le coeur dessus; ils balançaient les hanches et tenaient les doigts écarquillés, parlaient avec des velours et des cuirs;—c'est le métier qui veut ça, disait le grand Fabre. Ils me donnaient l'envie d'être ouvrier aussi et de vivre cette bonne vie où l'on n'avait peur ni de sa mère ni des riches, où l'on n'avait qu'à se lever de grand matin, pour chanter et taper tout le jour.

Puis, on avait de belles alènes pointues. On voyait luire sous la main le museau allongé d'une bottine, le talon cambré d'une botte, et l'on tripotait un cirage qui sentait un peu le vinaigre et piquait le nez.

Braves gens!

Ils ne battaient pas leurs enfants—et ils faisaient l'aumône.
Ce n'était pas comme chez nous.

Pendant toute mon enfance, j'ai entendu ma mère dire qu'il ne fallait pas donner aux pauvres: que l'argent qu'ils recevaient, ils l'allaient boire, que mieux valait jeter un sou dans la rivière, qu'au moins il ne roulait pas au cabaret. Je n'ai jamais pu cependant voir un homme demander un sou pour acheter du pain, sans qu'il me tombât du chagrin sur le coeur, comme un poids.

Mais comment cela se fait-il cependant?

Madame Vincent était contente quand son fils tirait un des sous de sa petite bourse pour le mettre dans la main d'un malheureux. Elle embrassait Ernest et disait: «Il a bon coeur!»

Madame Vincent voulait donc le malheur de son fils? Elle l'aimait pourtant, sans cela elle l'aurait donné à l'homme au burnous blanc.

Ah! elles me troublaient un peu, les braves femmes, la mère Vincent et la mère Fabre! Heureusement cela ne durait pas et ne tenait pas une minute quand j'y réfléchissais.

Elles n'osaient pas battre leur enfant, parce qu'elles auraient souffert de le voir pleurer! Elles lui laissaient faire l'aumône, parce que cela faisait plaisir à leur petit coeur.

Ma mère avait plus de courage. Elle se sacrifiait, elle étouffait ses faiblesses, elle tordait le cou au premier mouvement pour se livrer au second. Au lieu de m'embrasser, elle me pinçait;—vous croyez que cela ne lui coûtait pas!—Il lui arriva même de se casser les ongles. Elle me battait pour mon bien, voyez-vous. Sa main hésita plus d'une fois; elle dut prendre son pied.

Plus d'une fois aussi elle recula à l'idée de meurtrir sa chair avec la mienne; elle prit un bâton, un balai, quelque chose qui l'empêchait d'être en contact avec la peau de son enfant, son enfant adoré.

Je sentais si bien l'excellence des raisons et l'héroïsme des sentiments qui guidaient ma mère, que je m'accusais devant Dieu de ma désobéissance, et je disais bien vite deux ou trois prières pour m'en disculper. Malheureusement, j'avais très peu de temps à moi, et mes mea culpa restaient en l'air parce qu'Ernest, Charles ou Barnabé, un Vincent ou un Fabre, m'appelait pour une glissade, une promenade ou une bourrade, à propos de bottes ou de marmelade; il y avait toujours quelque tonneau, quelque baquet, quelque querelle ou quelque pot à vider pour aider la boutique ou l'échoppe, le travail ou la rigolade.

Nous allions au second faire enrager la femme du plâtrier.

La plâtrière était une grande blonde, à l'air très doux, fort propre,—un peu languissante;—elle nous laissait nous engouffrer quelquefois dans sa chambre au milieu de nos jeux, quand son mari n'était pas là; mais, dès qu'elle l'entendait, il fallait descendre; elle fermait sa porte et ne reparaissait que pour montrer une figure plus lasse et des hanches plus languissantes encore. Elle parlait toujours à madame Vincent d'avoir un enfant, «qu'elle avait peur que ce ne fût pas encore pour cette fois, que cela désespérait son mari».

Si un des Fabre, celui de dix-huit ans, ou celui de vingt-trois, passait à ce moment, elle se taisait; mais lui, en manière de farce, jetait un mot qui la faisait rougir jusqu'à la racine de ses cheveux pâles: elle essayait de sourire tout de même, mais elle semblait doucement gênée.

«Vous avez du plâtre ici (il montrait une place blanche) et de l'édredon là—(il enlevait une petite plume sur l'épaule, et hochait la tête en rigolant).

—Ce M. Fabre!…

—Mais dame! dit-il un jour, on ne les trouve pas sous les choux.»

J'étais là, quand il lâcha ce: «On ne les trouve pas sous les choux.»

Le mot m'entra dans l'oreille comme une alène et s'y attacha comme de la poix.

M'a-t-on égaré?

Ma mère est revenue. L'affaire d'héritage s'est arrangée, je ne sais trop comment. Je suis retombé sous le fouet et je ne suis plus libre que les jours où elle est absente par hasard.

Mais le mardi gras, la femme d'un collègue est venue la prendre à l'improviste pour la consulter sur une toilette,—elle a tant de goût!—et en même temps pour passer la journée. Ma mère n'a pas eu le temps de m'enfermer. Je suis mon maître, un mardi gras!

Ce jour-là, c'est la coutume que dans chaque rue on élève une pyramide de charbon, un bûcher en forme de meule, comme un gros bonnet de coton noir avec une mèche à laquelle on met le feu le matin.

On avait dit que ceux de la rue à côté devaient venir démolir notre édifice; il y avait haine depuis longtemps entre les deux rues. Un polisson, le fils de l'aubergiste du Lion-d'Or, propose de faire sentinelle avec des pierres et une fronde dans la poche; on a l'ordre de lancer la fronde si l'ennemi s'avance en masse et de loin, de cogner avec la pierre dans sa main si l'on est surpris et saisi.

Je suis de garde un des premiers.

Voilà que je crois reconnaître le petit Somonat, un de la rue
Marescaut, qui passe son nez derrière la porte de l'église…

Il me semble qu'il fait des signes; ils vont arriver en masse; je serai débordé, tourné.—Que dira le fils de l'aubergiste, et toute ma rue? Oserai-je y repasser, si je ne me défends pas en héros?

Mon parti est pris: j'ai mon tas de pierres, je charge ma fronde et je la fais claquer, en lançant au hasard du côté des Marescauts une mitraille de cailloux, qui sifflent dans l'air et dont j'entends le bruit contre les portes de bois, dans les volets fermés! Je fouille à l'aventure comme on fouille avec le canon.— Je me figure que je suis au siège d'Arbelles ou à Mazagran.—Si j'avais un drapeau tricolore, je le planterais.—Cette histoire d'Arbelles, nous l'avons traduite hier dans Quinte-Curce. Celle de Mazagran est toute fraîche. On ne parle que de cela et du capitaine Lelièvre.

Ah! l'on parlera de moi aussi,—nom de nom!

Je bombarde de pierres tout un quartier, au risque de tuer les gens et d'interrompre l'existence normale d'une ville.

On sort des maisons et l'on regarde—pas trop—car je manie toujours ma fronde, mais je commence à me demander comment finira le siège.

J'ai entendu des carreaux tomber, j'ai vu un caillou entrer dans une chambre; j'ai peut-être tué quelqu'un. On ne riposte pas! Je me suis donc trompé; on n'attaquait point.—Je vais être pris, jugé, mon père perdra sa place.

Que faire?

J'ai entendu dire que pour les cessations de feu on arborait le drapeau blanc; j'ai mon mouchoir,—il est bleu.—Se retirer? Je le puis peut-être, la place est déserte, en filant à gauche…

Je prends ma course.

Qu'ai-je donc? Je suis tombé. On m'entoure. J'ai le bras cassé.

M. Dropal, le médecin passe, on l'arrête. Que va-t-il dire?

Si par hasard ce n'était rien, que deviendrais-je?

Comment oser rentrer devant ma mère. Et les lapidés, que me feront-ils?

Le médecin hoche la tête avec un «ah!» qui est triste. Je fais l'évanoui pour mieux l'entendre.

«C'est grave, c'est grave!»

Dieu soit loué! Qu'on aille vite dire à ma mère que c'est grave, pour qu'elle ne pense pas à me gronder et à me rosser!

C'était grave; je ne pouvais pas dire un mot. Plus de chance que je ne méritais: on dit que j'ai la langue coupée! Comme c'est commode! pas d'explication à donner; je serai malade pendant longtemps probablement, et tout sera apaisé quand je serai guéri.

Je restai longtemps sans pouvoir parler, mais je ne parlai point dès que je le pus.

Je voyais bien qu'à mesure que je guérissais, ma mère faisait des additions.

«Déjà pour deux francs de diachylum[2]!»

Brave femme qui voulait l'économie dans son ménage, et n'oubliait jamais les lois d'ordre, qui sont seules le salut des familles, et sans lesquelles on finit par l'hôpital et l'échafaud.

Moi, je me désolais à l'idée que j'allais guérir!

J'appréhendais le moment où je serais à point pour être corrigé, quoique je n'eusse pas besoin d'une roulée pour n'avoir pas envie de recommencer; je ne me sentais pas la moindre inclination pour un nouveau siège, une nouvelle chute, un flot si terrible d'émotions. J'aurais voulu que ma mère le sût, que mon père le comprît, et l'on ne m'aurait peut-être pas frappé.

On ne me frappa pas—on fit pire.

On savait que je m'amusais chez les Fabre, on me punit par là.

Au surplus, il y avait longtemps que ma mère était jalouse et honteuse; elle souffrait de me voir traîner dans un monde de cordonniers, et depuis quelques semaines elle nourrissait le projet de m'en détacher.

Seulement elle était bavarde, la mère Vingtras, et on l'écoutait chez les Fabre. Avec leur bonhomie, ils croyaient peut-être qu'elle leur était supérieure, cette dame à chapeau; en tout cas, ils lui prêtaient une oreille complaisante, et l'on écartait la poix et la colle avec politesse quand elle venait me chercher.

Elle voulait que son Jacques ne frayât plus avec les savetiers, mais elle ne voulait pas perdre un auditoire.

Mon aventure de mardi gras lui permit de basculer la situation, de ménager la chèvre et le chou.

Elle m'infligea comme punition de ne plus y retourner; elle ne se brouilla point pourtant.

«Il faut punir Jacques, n'est-ce pas? Il faut le punir, mais il a déjà assez souffert, le pauvre enfant.

—Oh oui, dit la mère Fabre qui pensait qu'une approbation— même de savetière—, ferait pencher la balance du côté du pardon.

—Aussi je ne veux pas le battre.»

J'entendais la conversation, non pas que je l'écoutasse, mais j'étais derrière la porte; ma mère le savait et voulait peut-être que je l'entendisse. C'était la première sortie: j'étais encore assez faible, mal recousu, nourri depuis quinze jours de bouillon un peu pâle; ma mère savait que trop de suc fait plus de mal que de bien, et qu'on grise les veines avec du jus de vache comme avec du jus de raisin—car c'était de la vache.—«C'est plus tendre, disait-elle, la vache pour les enfants, le boeuf pour les grandes personnes.»

J'étais donc soutenu seulement par un peu de vache détrempée; j'avais encore le détraquement de la chute, et ma tête me semblait vide comme un globe: il me restait peu de sang; ce qui en restait fit un tour, monta vers les joues creuses, et je les sentais qui brûlaient.

«On ne voulait pas me battre!»

On voulait faire plus.

«Je ne veux pas le battre, reprit ma mère, mais comme je sais qu'il se plaît bien avec vos fils je l'empêcherai de les voir; ce sera une bonne correction.»

Les Fabre ne répondaient rien,—les pauvres gens ne se croyaient pas le droit de discuter les résolutions de la femme d'un professeur de collège, et ils étaient au contraire tout confus de l'honneur qu'on faisait à leurs gamins, en ayant l'air de dire qu'ils étaient la compagnie que Jacques, qui apprenait le latin, préférait.

Je compris leur silence, et je compris aussi que ma mère avait deviné où il fallait me frapper, ce qui faisait mal à mon âme. J'ai quelquefois pleuré étant petit; on a rencontré, on rencontrera des larmes sur plus d'une page, mais je ne sais pourquoi je me souviens avec une particulière amertume du chagrin que j'eus ce jour-là. Il me sembla que ma mère commettait une cruauté, était méchante.

Tout malade encore, presque estropié, enfermé depuis des semaines dans une chambre avec la souffrance et la fièvre, j'avais besoin de causer à des enfants comme moi, de leur demander des nouvelles, et de leur raconter mon histoire.

Ils avaient eu l'air bon comme tout, en venant à moi dans l'escalier, et m'avaient dit avec affection: «Comme tu es pâle!…» Il y avait dans leur voix de l'émotion, presque de l'amitié. Braves petits garçons, saine nichée de savetiers, marmaille au bon coeur! Je les aimais bien. Ma mère aurait mieux faire de me battre et de me laisser les revoir quand mon bras fut guéri.

11 Le lycée

Mon père était donc professeur de septième, professeur élémentaire, comme on disait alors.

J'étais dans sa classe.

Jamais je n'ai senti une infection pareille. Cette classe était près des latrines, et ces latrines étaient les latrines des petits!

Pendant une année j'ai avalé cet air empesté. On m'avait mis près de la porte parce que c'était la plus mauvaise place, et en ma qualité de fils de professeur, je devais être à l'avant-garde, au poste du sacrifice, au lieu du danger…

À côté de moi, un petit bonhomme qui est devenu un haut personnage, un grand préfet, et qui à cette époque-là était un affreux garnement, fort drôle du reste, et pas mauvais compagnon.

Il faut bien qu'il ait été vraiment un bon garçon, pour que je ne lui aie pas gardé rancune de deux ou trois brûlées que mon père m'administra, parce qu'on avait entendu de notre côté un bruit comique, ou qu'il était parti d'entre nos souliers une fusée d'encre. C'était mon voisin qui s'en payait.

Chaque fois que je le voyais préparer une farce, je tremblais; car s'il ne se dénonçait pas lui-même par quelque imprudence, et si sa culpabilité ne sautait pas aux yeux, c'était moi qui la gobais; c'est-à-dire que mon père descendait tranquillement de sa chaire et venait me tirer les oreilles, et me donner un ou deux coups de pied, quelquefois trois.

Il fallait qu'il prouvât qu'il ne favorisait pas son fils, qu'il n'avait pas de préférence. Il me favorisait de roulées magistrales et il m'accordait la préférence pour les coups de pied au derrière.

Souffrait-il d'être obligé de taper ainsi sur son rejeton?

Peut-être bien, mais mon voisin, le farceur, était fils d'une autorité.—L'accabler de pensums, lui tirer les oreilles, c'était se mettre mal avec la maman, une grande coquette qui arrivait au parloir avec une longue robe de soie qui criait, et des gants à trois boutons, frais comme du beurre.

Pour se mettre à l'aise, mon père feignait de croire que j'étais le coupable, quand il savait bien que c'était l'autre.

Je n'en voulais pas à mon père, ma foi non! je croyais, je sentais que ma peau lui était utile pour son commerce, son genre d'exercice, sa situation,—et j'offrais ma peau.—Vas-y, papa!

Je tenais tant bien que mal ma place (empoisonnée) dans ce milieu de moutards malins, tout disposés à faire souffrir le fils du professeur de la haine qu'ils portaient naturellement à son père.

Ces roulées publiques me rendaient service; on ne me regardait pas comme un ennemi, on m'aurait plaint plutôt, si les enfants savaient plaindre!

Mon apparence d'insensibilité d'ailleurs ne portait pas à la pitié; je me garais des horions tant bien que mal et pour la forme; mais quand c'était fini, on ne voyait pas trace de peur ou de douleur sur ma figure. Je n'étais de la sorte ni un _patiras _ni un pestiféré; on ne me fuyait pas, on me traitait comme un camarade moins chançard qu'un autre et meilleur que beaucoup, puisque jamais je ne répondais: «Ça n'est pas moi.» Puis j'étais fort, les luttes avec Pierrouni m'avaient aguerri, j'avais du moignon, comme on disait en raidissant son bras et faisant gonfler son bout de biceps. Je m'étais battu,—j'y avais fait avec Rosée qui était le plus fort de la cour des petits. On appelait cela y faire. «Veux-tu y faire, en sortant de classe?»

Cela voulait dire qu'à dix heures cinq ou à quatre heures cinq, on se proposait de se flanquer une trépignée dans la cour du Coq-Rouge, une auberge où il y avait un coin dans lequel on pouvait se battre sans être vu.

J'avais infligé à Rosée quelques atouts qui avaient fait du bruit —sur son nez et au collège.—Songez donc! j'avais l'autorisation de mon père.

Il avait eu vent de la querelle—pour une plume volée—et vent de la provocation.

Rosée ne tenait par aucun fil à l'autorité. Il y avait plus; son oncle, conseiller municipal, avait eu maille à partir avec l'administration. Je pouvais y faire.

Et à chaque coup de poing que je lui portais, à ce malheureux, je me figurais que je semais une graine, que je plantais une espérance dans le champ de l'avancement paternel.

Grâce à cette bonne aventure, j'échappai au plus épouvantable des dangers, celui d'être—comme fils de professeur—persécuté, isolé, cogné. J'en ai vu d'autres si malheureux!

Si cependant mon père m'avait défendu de me battre; si Rosée eût été le fils du maire; s'il avait fallu, au contraire, être battu?…

On doit faire ce que les parents ordonnent; puis c'est leur pain qui est sur le tapis. Laisse-toi moquer et frapper, souffre et pleure, pauvre enfant, fils du professeur…

Puis les principes!

«Que deviendrait une société, disait M. Beliben, une société qui… que… Il faut des principes… J'ai encore besoin d'un haricot…»

J'eus la chance de tomber sur Rosée.

Où qu'il soit dans le monde, s'il est encore vivant, que son nez reçoive mes sincères remerciements:

Calice à narines, sang de mon sauveur, Salutaris nasus, encore un baiser!

… J'ai été puni un jour: c'est, je crois, pour avoir roulé sous la poussée d'un grand, entre les jambes d'un petit pion qui passait par là, et qui est tombé derrière par-dessus tête! Il s'est fait une bosse affreuse, et il a cassé une fiole qui était dans sa poche de côté; c'est une topette de cognac dont il boit— en cachette, à petits coups, en tournant les yeux. On l'a vu: il semblait faire une prière, et il se frottait délicieusement l'estomac.—Je suis cause de la topette cassée, de la bosse qui gonfle… Le pion s'est fâché.

Il m'a mis aux arrêts;—il m'a enfermé lui-même dans une étude vide, a tourné la clef, et me voilà seul entre les murailles sales, devant une carte de géographie qui a la jaunisse, et un grand tableau noir où il y a des ronds blancs et la binette du censeur.

Je vais d'un pupitre à l'autre: ils sont vides—on doit nettoyer la place, et les élèves ont déménagé.

Rien, une règle, des plumes rouillées, un bout de ficelle, un petit jeu de dames, le cadavre d'un lézard, une agate perdue.

Dans une fente, un livre: j'en vois le dos, je m'écorche les ongles à essayer de le retirer. Enfin, avec l'aide de la règle, en cassant un pupitre, j'y arrive; je tiens le volume et je regarde le titre: ROBINSON CRUSOÉ.

Il est nuit.

Je m'en aperçois tout d'un coup. Combien y a-t-il de temps que je suis dans ce livre?—quelle heure est-il?

Je ne sais pas, mais voyons si je puis lire encore! Je frotte mes yeux, je _tends _mon regard, les lettres s'effacent, les lignes se mêlent, je saisis encore le coin d'un mot, puis plus rien.

J'ai le cou brisé, la nuque qui me fait mal, la poitrine creuse; je suis resté penché sur les chapitres sans lever la tête, sans entendre rien, dévoré par la curiosité, collé aux flancs de Robinson, pris d'une émotion immense, remué jusqu'au fond de la cervelle et jusqu'au fond du coeur; et en ce moment où la lune montre là-bas un bout de corne, je fais passer dans le ciel tous les oiseaux de l'île, et je vois se profiler la tête longue d'un peuplier comme le mât du navire de Crusoé! Je peuple l'espace vide de mes pensées, tout comme il peuplait l'horizon de ses craintes; debout contre cette fenêtre, je rêve à l'éternelle solitude et je me demande où je ferai pousser du pain…

La faim me vient: j'ai très faim.

Vais-je être réduit à manger ces rats que j'entends dans la cale de l'étude? Comment faire du feu? J'ai soif aussi. Pas de bananes! Ah! lui, il avait des limons frais! Justement j'adore la limonade!

Clic, clac! on farfouille dans la serrure.

Est-ce Vendredi? Sont-ce des sauvages?

C'est le petit pion qui s'est souvenu, en se levant, qu'il m'avait oublié, et qui vient voir si j'ai été dévoré par les rats, ou si c'est moi qui les ai mangés.

Il a l'air un peu embarrassé, le pauvre homme!—Il me retrouve gelé, moulu, les cheveux secs, la main fiévreuse; il s'excuse de son mieux et m'entraîne dans sa chambre, où il me dit d'allumer un bon feu et de me réchauffer.

Il a du thon mariné dans une timbale «et peut-être bien une goutte de je ne sais quoi, par là dans un coin, qu'un ami a laissée il y a deux mois».

C'est une topette d'eau-de-vie, son péché mignon, sa marotte humide, son dada jaune.

Il est forcé de repartir, de rejoindre sa division. Il me laisse seul, seul avec du thon,—poisson d'Océan,—la goutte—salut du matelot—et du feu,—phare des naufragés.

Je me rejette dans le livre que j'avais caché entre ma chemise et ma peau, et je le dévore—avec un peu de thon, des larmes de cognac—devant la flamme de la cheminée.

Il me semble que je suis dans une cabine ou une cabane, et qu'il y a dix ans que j'ai quitté le collège; j'ai peut-être les cheveux gris, en tout cas le teint hâlé.—Que sont devenus mes vieux parents? Ils sont morts sans avoir eu la joie d'embrasser leur enfant perdu? (C'était l'occasion pourtant, puisqu'ils ne l'embrassaient jamais auparavant.) Ô ma mère! ma mère!

Je dis: «ô ma mère!» sans y penser beaucoup, c'est pour faire comme dans les livres.

Et j'ajoute: «Quand vous reverrai-je? Vous revoir et mourir!»

Je la reverrai, si Dieu le veut.

Mais quand je reparaîtrai devant elle, comment serai-je reçu? Me reconnaîtra-t-elle?

Si elle allait ne pas me reconnaître!

N'être pas reconnu par celle qui vous a entouré de sa sollicitude depuis le berceau, enveloppé de sa tendresse, une mère enfin!

Qui remplace une mère?

Mon Dieu! une trique remplacerait assez bien la mienne!

Ne pas me reconnaître! mais elle sait bien qu'il me manque derrière l'oreille une mèche de cheveux, puisque c'est elle qui me l'a arrachée un jour. Ne pas me reconnaître; mais j'ai toujours la cicatrice de la blessure que je me suis faite en tombant, et pour laquelle on m'a empêché de voir les Fabre. Toutes les traces de sa tutelle, de sa sollicitude, se lisent en raies blanches, en petites places bleues. Elle me reconnaîtra; il me sera donné d'être encore aimé, battu, fouetté, pas gâté!

Il ne faut pas gâter les enfants.

Elle m'a reconnu! merci, mon Dieu! Elle m'a reconnu et s'est écriée:

«Te voilà donc! s'il t'arrive de me faire encore t'attendre jusqu'à deux heures du matin, à brûler la bougie, à tenir la porte ouverte, c'est moi qui te corrigerai! Et il bâille encore! devant sa mère!

—J'ai sommeil.

—On aurait sommeil à moins!

—J'ai froid.

—On va faire du feu exprès pour lui,—brûler un fagot de bois!

—Mais c'est M. Doizy qui…

—C'est M. Doizy qui t'a oublié, n'est-ce pas! Si tu ne l'avais pas fait tomber, il n'aurait pas eu à te punir, et il ne t'aurait pas oublié. Il voudrait encore s'excuser, voyez-vous! Tiens! voilà ce qui me reste d'une bougie que j'ai commencée hier. Tout ça pour veiller en se demandant ce qu'était devenu monsieur! Allons, ne faisons pas le gelé,—n'ayons pas l'air d'avoir la fièvre… Veux-tu bien ne pas claquer des dents comme cela! Je voudrais que tu fusses bien malade une bonne fois, ça te guérirait peut-être…»

Je ne croyais pas être tant dans mon tort: en effet, c'est ma faute; mais je ne puis pas m'empêcher de claquer des dents, j'ai les mains qui me brûlent, et des frissons qui me passent dans le dos. J'ai attrapé froid cette nuit sur ces bancs, le crâne contre le pupitre; cette lecture aussi m'a remué…

Oh! je voudrais dormir! je vais faire un somme sur la chaise.

«Ôte-toi de là, me dit ma mère en retirant la chaise. On ne dort pas à midi. Qu'est-ce que c'est que ces habitudes maintenant?

—Ce ne sont pas des habitudes. Je me sens fatigué, parce que je n'ai pas reposé dans mon lit.

—Tu trouveras ton lit ce soir, si toutefois tu ne t'amuses pas à vagabonder.

—Je n'ai pas vagabondé…

—Comment ça s'appelle-t-il, coucher dehors? Il va donner tort à sa mère à présent! Allons, prends tes livres. Sais-tu tes leçons pour ce soir?»

Oh! l'île déserte, les bêtes féroces, les pluies éternelles, les tremblements de terre, la peau de bête, le parasol, le pas du sauvage, tous les naufrages, toutes les tempêtes, des cannibales, —mais pas les leçons pour ce soir!

Je grelottai tout le jour. Mais je n'étais plus seul; j'avais pour amis Crusoé et Vendredi. À partir de ce moment, il y eut dans mon imagination un coin bleu, dans la prose de ma vie d'enfant battu la poésie des rêves, et mon coeur mit à la voile pour les pays où l'on souffre, où l'on travaille, mais où l'on est libre.

Que de fois j'ai lu et relu ce Robinson!

Je m'occupai de savoir à qui il appartenait; il était à un élève de quatrième qui en cachait bien d'autres dans son pupitre; il avait le Robinson suisse, les Contes du Chanoine Schmidt, la Vie de Cartouche, avec des gravures.

Ici se place un acte de ma vie que je pourrais cacher. Mais non! Je livre aujourd'hui, aujourd'hui seulement, mon secret, comme un mourant fait appeler le procureur général et lui confie l'histoire d'un crime. Il m'est pénible de faire cette confession, mais je le dois à l'honneur de ma famille, au respect de la vérité, à la Banque de France, à moi-même.

J'ai été _faussaire! _La peur du bagne, la crainte de désespérer des parents qui m'adoraient, on le sait, mirent sur mon front de faussaire un masque impénétrable et que nulle main n'a réussi à arracher.

Je me dénonce moi-même, et je vais dire dans quelle circonstance je commis ce faux, comment je fus amené à cette honte, et avec quel cynisme j'entrai dans la voie du déshonneur.

Des gravures! la Vie de Cartouche, les Contes du Chanoine Schmidt, les aventures du Robinson suisse!… un de mes camarades—treize ans et les cheveux rouges—était là qui les possédait…

Il mit à s'en dessaisir des conditions infâmes; je les acceptai…
Je me rappelle même que je n'hésitai pas.

Voici quelles furent les bases de cet odieux marché.

On donnait au collège de Saint-Étienne, comme partout, des exemptions. Mon père avait le droit d'en distribuer ailleurs que dans sa classe, parce qu'il faisait tous les quinze jours une surveillance dans quelque étude; il allait dans chacune à tour de rôle, et il pouvait infliger des punitions ou délivrer des récompenses. Le garçon qui avait les livres à gravures consentit à me les prêter, si je voulais lui procurer des exemptions.

Mes cheveux ne se dressèrent pas sur ma tête.

«Tu sais faire le paraphe de ton père?»

Mes mains ne me tombèrent pas des bras, ma langue ne se sécha pas dans ma bouche.

«Fais-moi une exemption de deux cents vers et je te prête la Vie de Cartouche

Mon coeur battait à se rompre.

«Je te la donne! Je ne te la prête pas, je te la donne…»

Le coup était porté, l'abîme creusé; je jetai mon honneur par-dessus les moulins, je dis adieu à la vie de société, je me réfugiai dans le faussariat.

J'ai ainsi fourni d'exemptions pendant un temps que je n'ose mesurer, j'ai bourré de signatures contrefaites ce garçon, qui avait, il est vrai, conçu le premier l'idée de cette criminelle combinaison, mais dont je me fis, tête baissée, l'infernal complice.

À ce prix-là, j'eus des livres,—tous ceux qu'il avait lui-même; —il recevait beaucoup d'argent de sa famille et pouvait même entretenir des grenouilles derrière des dictionnaires. J'aurais pu avoir des grenouilles aussi—il m'en a offert—mais si j'étais capable de déshonorer le nom de mon père pour pouvoir lire, parce que j'avais la passion des voyages et des aventures, et si je n'avais pu résister à cette tentation-là, je m'étais juré de résister aux autres, et je ne touchai jamais la queue d'une grenouille, qu'on me croie sur parole! Je ne ferai pas des moitiés d'aveux.

Et n'est-ce point assez d'avoir trompé la confiance publique, imité une signature honorable et honorée, pendant deux ans! Cela dura deux ans. Nous nous arrêtâmes, las du crime ou parce que cela ne servait plus à rien; j'ai oublié, et nul ne sut jamais que nous avions été des faussaires. Je le fus et je ne m'en portai pas plus mal. On pourrait croire que le sentiment du crime enfièvre, que le remords pâlit; il est des criminels, malheureusement, sur qui rien ne mord et que leur infamie n'empêche pas de jouer à la toupie et de mettre insouciamment des queues de papier au derrière des hannetons.

Ce fut mon cas: beaucoup de queues de papier, force toupies. C'est peut-être un remède, et je n'ai jamais eu le teint si frais, l'air si ouvert, que pendant cette période du faussariat.

Ce n'est qu'aujourd'hui que la honte me prend et que je me confesse en rougissant. On commence par contrefaire des exemptions, on finit par contrefaire des billets. Je n'ai jamais pensé aux billets: c'est peut-être que j'avais autre chose à faire, que je suis paresseux, ou que je n'avais pas d'encre chez moi; mais si la contrefaçon des exemptions mène au bagne, je devrais y être.

Et qui dit que je n'irai pas?

12 Frottage—Gourmandise—Propreté

On me charge des soins du ménage. «Un homme doit savoir tout faire.»

Ce n'est pas grand embarras: quelques assiettes à laver, un coup de balai à donner, du plumeau et du torchon; mais j'ai la main malheureuse, je casse de temps en temps une écuelle, un verre.

Ma mère crie que je l'ai fait exprès, et que nous serons bientôt sur la paille, si ce brise-tout ne se corrige pas.

Une fois, je me suis coupé le doigt—jusqu'à l'os.

«Et encore il se coupe!» fait-elle avec fureur.

Le malheur est qu'elle a une méthode… comme Descartes, dont M. Beliben parlait quelquefois: il faudrait que je fisse des bouquets avec des épluchures.

«Pas pour deux liards d'idée.»

Et, prenant l'arrosoir et le balai, elle fait des dessins sur le plancher avec l'eau ou la poussière, en se balançant un peu, minaudière et souriante.

Ah! je n'ai pas cette grâce, certainement!

Quelquefois, c'est le coup de la vigueur: elle prend une peau avec du tripoli ou une brosse à gros poils, et elle attaque un luisant de cuivre ou un coin de meuble.

Elle fait: «Han!» comme un mitron; elle geint à faire pousser des pains sur le parquet! J'en ai la sueur dans le dos!

Mais je suis vigoureux, j'ai du moignon, et je lui prends le torchon des mains pour continuer la lutte. Je me jette sur le meuble ou je me précipite contre la rampe, et je mange le bois, je dévore le vernis.

«Jacques, Jacques! tu es donc fou!»

En effet, l'enthousiasme me monte au cerveau, j'ai la monomanie flottante…

«Jacques, veux-tu bien finir! Il nous démolirait la maison, ce brutal, si on le laissait faire!»

Je suis fort embarrassé:—ou l'on m'accuse de paresse, parce que je n'appuie pas assez, ou l'on m'appelle brutal, parce que j'appuie trop.

Je n'ai pas deux liards d'idée. C'est vrai, je le sens. Pas même capable de faire la vaisselle avec grâce! Que deviendrai-je plus tard? Je ne mangerai que de la charcuterie,—du lard sur du pain et du jambon dans le papier. J'irai dîner à la campagne pour laisser les restes dans l'herbe.

(Serais-je poète? J'aime à dîner dans la prairie!)

C'est que je n'aurai pas à laver d'assiettes, et Dieu ne m'obligera pas à enlever les crottes des petits oiseaux.

Le plus terrible, dans cette histoire de vaisselle, c'est qu'on me met un tablier comme à une bonne. Mon père reçoit quelquefois des visites de parents, de mères d'élèves, et l'on m'aperçoit à travers une porte, frottant, essuyant et lavant, dans mon costume de Cendrillon. On me reconnaît et on ne sait à quoi s'en tenir, on ne sait pas si je suis un garçon ou une fille.

Je maudis l'oignon…

Tous les mardis et vendredis, on mange du hachis aux oignons, et pendant sept ans je n'ai pas pu manger de hachis aux oignons sans être malade.

J'ai le dégoût de ce légume.

Comme un riche! mon Dieu, oui!—Espèce de petit orgueilleux, je me permettais de ne pas aimer ceci, cela, de rechigner quand on me donnait quelque chose qui ne me plaisait pas. Je m'écoutais, je me sentais surtout, et l'odeur de l'oignon me soulevait le coeur, —ce que j'appelais mon coeur, comprenons-nous bien; car je ne sais pas si les pauvres ont le droit d'avoir un coeur.

«Il faut se forcer, criait ma mère. Tu le fais exprès, ajoutait-elle comme toujours.»

C'était le grand mot. «Tu le fais exprès!»

Elle fut courageuse heureusement: elle tint bon, et au bout de cinq ans, quand j'entrai en troisième, je pouvais manger du hachis aux oignons. Elle m'avait montré par là qu'on vient à bout de tout, que la volonté est la grande maîtresse.

Dès que je pus manger du hachis aux oignons sans être malade, elle n'en fit plus—à quoi bon? c'était aussi cher qu'autre chose et ça empoisonnait. Il suffisait que sa méthode eût triomphé,—et plus tard, dans la vie, quand une difficulté se levait devant moi, elle disait:

«Jacques, souviens-toi du hachis aux oignons. Pendant cinq ans tu l'as vomi et au bout de cinq ans tu pouvais le garder. Souviens-toi, Jacques!»

Et je me souvenais trop.

J'aimais les poireaux.

Que voulez-vous?—Je haïssais l'oignon, j'aimais les poireaux. On me les arrachait de la bouche, comme on arrache un pistolet des mains d'un criminel, comme on enlève la coupe de poison à un malheureux qui veut se suicider.

«Pourquoi ne pourrais-je pas en manger? demandai-je en pleurant.

—Parce que tu les aimes», répondait cette femme pleine de bon sens, et qui ne voulait pas que son fils eût de passions.

Tu mangeras de l'oignon, parce qu'il te fait mal, tu ne mangeras pas de poireaux, parce que tu les adores.

«Aimes-tu les lentilles?

—Je ne sais pas…»

Il était dangereux de s'engager, et je ne me prononçais plus qu'après réflexion, en ayant tout balancé.

Jacques, tu mens!

Tu dis que ta mère t'oblige à ne pas manger ce que tu aimes.

Tu aimes le gigot, Jacques.

Est-ce que ta mère t'en prive?

Ta mère en fait cuire un le dimanche.—On t'en donne.

Elle en reprend du froid le lundi.—T'en refuse-t-on?

On le fait revenir aux oignons le mardi—le jour des oignons, c'est sacré—tu en as deux portions au lieu d'une.

Et le mercredi, Jacques! qui est-ce qui se sacrifie, le mercredi, pour son fils? Le jeudi, qui est-ce qui laisse tout le gigot à son enfant? Qui? parle!

C'est ta mère—comme le pélican blanc! Tu le finis, le gigot— à toi l'honneur!

«Décrotte l'os! ce n'est pas moi qui t'en empêcherai, va!»

Entends-tu, c'est ta mère qui te crie de ne pas avoir de scrupules, d'en prendre à ta faim, elle ne veut pas borner ton appétit… «Tu es libre, il en reste encore, ne te gêne pas!»

Mais Dieu se reposa le septième jour! voilà huit fois que j'y reviens, j'ai un mouton qui bêle dans l'estomac: grâce, pitié!

Non, pas de grâce, pas de pitié! Tu aimes le gigot, tu en auras.

«As-tu dit que tu l'aimais!

—Je l'ai dit, lundi…

—Et tu te contredis samedi! mets du vinaigre,—allons, la dernière bouchée! J'espère que tu t'es régalé?…»

C'est que c'est vrai! On achetait un gigot au commencement du mois, quand mon père touchait ses appointements. Ils y goûtaient deux fois; je devais finir le reste—en salade, à la sauce, en hachis, en boulettes; on faisait tout pour masquer cette lugubre monotonie; mais à la fin, je me sentais devenir brebis, j'avais des bêlements et je pétaradais quand on faisait «prou, prou».

Le bain!—Ma mère en avait fait un supplice.

Heureusement elle ne m'emmenait avec elle, pour me récurer à fond, que tous les trois mois.

Elle me frottait à outrance, me faisait avaler, par tous les pores, de la soude et du suif, que pleurait un savon de Marseille à deux sous le morceau, qui empestait comme une fabrique de chandelles. Elle m'en fourrait partout, les yeux m'en piquaient pendant une semaine, et ma bouche en bavait…

J'ai bien détesté la propreté, grâce à ce savon de Marseille!

On me nettoyait hebdomadairement à la maison.

Tous les dimanches matin, j'avais l'air d'un veau. On m'avait fourbi le samedi; le dimanche on me passait à la détrempe; ma mère me jetait des seaux d'eau, en me poursuivant comme Galatée, et je devais comme Galatée—fuir pour être attrapé, mon beau Jacques! Je me vois encore dans le miroir de l'armoire, pudique dans mon impudeur, courant sur le carreau qu'on lavait du même coup, nu comme un amour, cul-de-lampe léger, ange du décrotté.

Il me manquait un citron entre les dents et du persil dans les narines, comme aux têtes de veau. J'avais leur reflet bleuâtre, fade et mollasse; mais j'étais propre, par exemple!

Et les oreilles! ah! les oreilles! On tortillait un bout de serviette et on l'y entrait jusqu'au fond, comme on enfonce un foret, comme on plante un tire-bouchon…

Le petit tortillon était enfoncé si vigoureusement que j'en avais les amygdales qui se gonflaient; le tympan en saignait, j'étais sourd pour dix minutes, on aurait pu me mettre une pancarte.

La propreté avant tout, mon garçon!

Être propre et se tenir droit, tout est là.

Je suis propre comme une casserole rétamée. Oui, mais je ne me tiens pas droit.

C'est-à-dire que pendant que j'apprends mes leçons, je m'endors souvent, et je me cache la tête dans les bras, le dos en rond.

Ma mère veut que je me tienne droit.

«Personne n'a encore été bossu dans notre famille, ce n'est pas toi qui vas commencer, j'espère!»

Elle dit cela d'un ton de menace, et si j'avais l'intention d'être bossu, elle m'en ôterait du coup l'envie.

13 L'argent

«M'man! J'ai mal.

—Ce sont les vers, mon enfant!

—Je sens bien que j'ai mal.

—Douillet, va! Ah! si tu avais dix mille livres de rentes!… Quand tu as mal au ventre, fais comme faisait mon père, fais la culbute!»

L'argent!—les rentes!

On me promet, comme à tous les gamins, des récompenses, un gros sou, si je suis sage, et chaque fois que je suis premier, une petite piécette blanche. On me la donne?… Non, ma mère m'aime trop pour cela.

Elle ne me privait pourtant pas pour s'enrichir.

Les dix sous ne rentraient pas dans la famille,—ils allaient se coucher dans une tirelire dont la gueule me riait au nez.

«C'est pour toi», disait ma mère en me faisant voir la pièce et avant de la glisser dans le trou!

Je ne la revoyais plus!

«Ce sera, ajoutait-elle, pour t'acheter un homme!»

C'est le remplaçant caché dans cette tirelire qui absorbe toutes les petites pièces et les gros sous que d'autres, mes copains, dépensent le dimanche et les jours de foire, en entrées aux baraques, cigares à paille, canons en cuivre.

Toujours sage, donnant la leçon sans pédantisme, ma mère, qui marchait avec son siècle, m'inspirait ainsi la haine des _armées permanentes _et me faisait réfléchir sur l'impôt du sang. Je me regimbais quelquefois et je citais mes camarades qui dépensaient leur argent au lieu de le garder pour acheter un homme.

«C'est que sans doute ils sont infirmes, vois-tu!»

Elle avait même une parole de tristesse et un accent de compassion à l'égard de ces pauvres enfants qui faisaient bien de se consoler en dépensant leurs sous, eux que le ciel avait tordus ou embossés sans que cela parût.

«Et pourquoi!» disait-elle en se parlant à elle-même et arrivant jusqu'à l'impiété.

«C'est un crime de la nature, presque une injustice de Dieu.—Il t'a épargné, toi», reprenait-elle en me tapant sur le dos, pour me montrer qu'il n'y avait pas de gibbosité et qu'elle pouvait, qu'elle devait,—c'était son rôle de mère—continuer à nourrir le remplaçant dans le fond de la tirelire…

Et moi, défiant, ingrat, désirant monter sur les chevaux de bois, je regrettais souvent de n'être pas bossu, et je priais Dieu de commettre quelque injustice que je cacherais sous ma chemise, et qui, me sauvant du tirage au sort, me donnerait le droit de prendre ce qu'on avait mis et de ne plus mettre rien dans cette satanée tirelire.

Les inspecteurs généraux vont arriver dans quelque temps.

Mon père éreinte les élèves et convoque les forts pour préparer l'inspection. Il leur distribue les rôles. Il demandera à celui-ci ce passage, à celui-là cet autre.

«Tribouillard, vous avez le que retranché[3].—Caillotin, l'Histoire sainte. Piochez les prophètes.

—M'sieu, dit Caillotin, comment faut-il prononcer Ezéchiel?»

Ma mère se frappe le front, comme André Chénier.

«Jacques, si tu es dans les trois premiers d'ici à ce que l'inspecteur vienne, je te donnerai… Regarde! Pour toi, pour toi tout seul; tu en feras ce qu'il te plaira.»

Elle m'a montré de l'or; c'est une pièce de vingt sous. Oh! pourquoi me donner la soif des richesses? Est-ce bien de la part d'une mère?

Il se livré un combat en moi-même—pas très long.

«Pour moi tout seul? J'achèterai ce qu'il me plaira avec? Je les donnerai à un pauvre, si je veux?»

Les donner à un pauvre!—ma mère chancelle; ma folie l'épouvante et pourtant elle répond à la face du ciel:

«Oui, elle sera à toi. J'espère bien que tu ne la donneras pas à un pauvre!»

Mais c'est une révolution, alors! Jusqu'ici je n'ai rien eu qui fût à moi, pas même ma peau.

Je lui fais répéter.

Minuit.

Il s'agit de bien apprendre mon histoire pour être premier,—et je pioche, je pioche!

Le samedi arrive.

Le proviseur entre. Les élèves se lèvent; le professeur lit:

«Thème grec.

—Premier: Jacques Vingtras.»

«Eh bien? dit ma mère en arrivant.

—Je suis premier.

—Ah! c'est bien. Tu vois, quand tu travailles, comme tu peux avoir de bonnes places! Demain je te ferai une bonne pachade.»

La pachade est une espèce de pâte pétrie avec des pommes de terre, un mortier jaune, sans beurre, que ma mère m'a présenté comme un plat de luxe. Mais il n'est pas question de pachade! C'est une pièce de vingt sous que je veux. On n'en parle pas. La question est si grave que je n'ose pas l'attaquer. Ma mère fait l'affairée pour la pachade et me montre un oeuf tout crotté en me disant: «J'espère qu'il est gros!»

Des farces, tout cela. Et mes vingt sous, les ai-je gagnés, oui ou non? Est-ce qu'on me les a promis? Il faut peut-être que je les lui demande. Pourquoi donc? Est-ce qu'elle a oublié?

Je vois bien à un peu de gêne, à cette coquetterie de l'oeuf, à la contrainte du sourire, je vois bien qu'elle se souvient. Elle tient peut-être à garder son rang. C'est le fils qui doit rappeler à la mère ce qu'elle a promis.

«Maman, et mes vingt sous?»

Elle ne me répond pas de suite; mais, venant à moi tout d'un coup, d'une voix qui n'est plus celle qu'elle avait, espiègle et charmante, en montrant le gros oeuf crotté:

«Jacques, veux-tu faire crédit à ta mère?…»

Il y a dans l'accent toute la dignité d'une vaincue qui accepte son sort d'avance, mais demande une grâce au vainqueur. Elle ne défend pas sa bourse, la voilà!—Les vingt sous sont sur la table—mais elle prie qu'on lui laisse du temps.

Oui, ma mère, je vous fais crédit. Oh! gardez, gardez ces vingt sous, soit qu'ils doivent servir à réparer une brèche, soit que vous vouliez les engager pour moi dans une entreprise,—et sans me rien dire, en ayant l'air plutôt de mendier un pardon, vous joignez mon capital au vôtre, vous m'intéressez dans les affaires, vous me faites l'associé de la maison! Merci!

Et elle s'entend en affaires, ma mère; elle sait comment on fait rapporter à l'argent; car elle m'a raconté, bien souvent, qu'à quatre ans, elle pouvait déjà gagner sa vie.

Elle a commencé par acheter un pigeon avec sept sous qu'on lui avait donnés, parce qu'elle avait gardé les oies. Elle a engraissé le pigeon et l'a revendu pour acheter un agneau qui sortait du ventre de la mère.

Elle a revendu cet agneau et s'est procuré un veau, toujours du même âge.

Dès qu'il y avait dans une écurie, une étable, un chenil, quelque bête en travail, on voyait accourir ma mère qui attendait, curieuse des phénomènes de la nature, avec son argent tout prêt à déposer écus sur bonde, monnaie sous ventre.

Je n'ai pas sa force, moi! J'aurais trois sous, je les entamerais et je ne penserais pas à acheter un lapereau à la mamelle pour gagner avec l'argent un veau au débarqué.

Je crus bien une fois que j'allais avoir quarante sous à refuser au remplaçant et à donner aux chevaux de bois. Il s'agissait encore d'être _premier _deux ou trois fois avant le bal du proviseur.

Je décrochai de nouveau la timbale.

J'avais bien fait mes conditions, cette fois. J'avais bien demandé: «Elle sera pour moi? Je la garderai.» J'avais indiqué que je ne voulais pas joindre cette somme à celle que j'avais déjà dans les affaires. On met cinq francs dans une entreprise, on n'en met pas sept.

«Je la garderai?

Tu la garderas.»

Ma mère ne manqua pas à sa promesse. On me remit les quarante sous; je les serrai dans mon gousset; mais quand je parlai d'aller sur les chevaux de bois, ma mère me rappela le contrat:

«Tu m'as dit que tu les garderais

Et elle ajouta que, si je m'avisais de changer la pièce, j'aurais affaire à elle. Comme je protestais:

«Tu es devenu menteur maintenant; il ne te manquait plus que ça, mon garçon!»

Je ne pouvais pas le nier; j'étais écrasé par moi-même. Je m'étais suicidé avec ma propre langue.

J'en fus réduit à traîner ces quarante sous comme une plaque d'aveugle.

Tous les soirs, ma mère demandait à les voir.

Un jour je ne pus les lui montrer!…

J'étais allé sur la place Marengo, dans un bazar à treize, tout à treize!

J'achetai une paire de bretelles à pattes. Elles étaient rose tendre!

À peine eus-je commis cette faute que j'en compris l'étendue. La pièce était entamée: j'avais treize sous de bretelles. Il ne restait que vingt-sept sous! Qu'allait dire ma mère?—Perdu pour perdu, je me dis qu'il fallait aller jusqu'au bout.

Jouir…—après moi, le déluge!

Je commençai par m'enfoncer dans une allée où je me déshabillai pour mettre mes bretelles. Après quelques tentatives inutiles, toujours dérangé et regardé de travers par des gens étonnés de me voir demi-nu sur le pas de leurs portes, je crus plus prudent, quoiqu'un peu moins noble, d'entrer dans un lieu retiré, le premier que je trouverais.

Il me restait vingt-sept sous, en sous,—jamais je n'avais eu une si grosse somme à ma disposition. Elle gonflait et crevait mes poches.—Patatras! les sous roulent à terre,—même ailleurs!

C'est horrible.

Je n'ai retrouvé qu'un franc deux sous. Je perds la tête…

Je m'approche d'un des jeux qui sont installés place Marengo:

«Trois balles pour un sou! On gagne un lapin.»

Je prends la carabine, j'épaule et je tire… Je tire les yeux fermés, comme un banquier se brûle la cervelle.

«Il a gagné le lapin!»

C'est un bruit qui monte, la foule me regarde, on me prend pour un Suisse; quelqu'un dit que, dans ce pays-là, les enfants apprennent à tirer à trois ans et qu'à dix ans il y en a qui cassent des noisettes à vingt pas.

«Il faut lui donner le lapin!»

Le marchand n'avait pas l'air de se presser en effet, mais la foule approche, avance et va faire une gibelotte avec l'homme s'il ne donne pas le lapin qui est là et qui broute.

Je l'ai, je l'ai! Je le tiens par les oreilles et je l'emporte.

Il faut voir le monde qu'il y a! Le lapin fait des sauts terribles. Il va m'échapper tout à l'heure.

Comme dans toutes les luttes, chaque côté a ses partisans. Les uns tiennent pour le lapin, les autres pour le Suisse—c'est moi, le Suisse—et je sens toute la responsabilité qui pèse sur ma tête. Quelquefois l'animal fait un bond qui épouvante les miens. Je voudrais changer de main, le prendre par la queue de temps en temps. Je n'ose pas devant cette foule.

Je n'ai pas le courage de tourner la tête, mais je devine que les rangs se sont grossis.

On marque le pas.

Je suis en avant, à quelques pas de la colonne, seul comme un prophète ou un chef de bande…

On se demande sur la route ce que nous voulons, si c'est une idée religieuse ou une pensée sociale qui me pousse.

Si elle est pratique, on verra;—mais que je laisse là le lapin!
—Est-ce un drapeau?—Il faut le dire alors.

Mes doigts sont crispés, les oreilles vont me rester dans la main.
Le lapin fait un suprême effort…

Il m'échappe! Mais il tombe en aveugle dans ma culotte—une culotte de mon père, mal retapée, large du fond, étroite des jambes.—Il y reste.

On s'inquiète, on demande…

Les foules n'aiment pas qu'on se joue d'elles. On n'escamote pas ainsi son drapeau!

«Le La-pin! Le La-pin!» sur l'air des Lampions.

Des gens se mettent aux fenêtres; les curieux arrivent.

Le lapin est toujours entre chair et étoffe, je le sens.

Oh! si je pouvais fuir! Je vais essayer. Un passage est là—je l'enfile…

On me cherche, mais je connais les coins.

Où aller?—Je tombe sur M. Laurier, l'économe. Je lui ai fait des commissions, j'ai porté des lettres à une dame. J'ai son secret, je suis prêt au chantage.—Il faut qu'il me sauve! Je lui dis tout.

«Tiens, voilà tes quarante sous. Je vais te reconduire et dire que c'est moi qui t'ai gardé, et lâche-moi cette bête!»

Ma mère croit à notre mensonge.

«Bien, bien, M. Laurier,—du moment qu'il était avec vous… Savez-vous ce qu'il y a dans les rues, ce soir? On dit que les mineurs ont voulu se révolter et ont mis le feu à un couvent.»

Le lendemain.

«Mange donc, Jacques, mange! Tu n'aimes donc plus le lapin maintenant?»

Elle a acheté un lapin, ce matin, à bas prix, parce qu'il est un peu écrasé, et qu'on lui a trouvé des bouts de chemise dans les dents.

Où est la peau?…

Je vais à la cuisine.

C'est lui!…

14 Voyage au pays

Jacques ira passer ses vacances au pays.

C'est ma mère qui m'annonce cette nouvelle.

«Tu vois, on te pardonne tes farces de cette année, nous t'envoyons chez ton oncle; tu monteras à cheval, tu pêcheras des truites, tu mangeras du saucisson de campagne. Voilà trois francs pour tes frais de voyage.»

La vérité est que mon oncle le curé, qui va sur soixante-dix, a parlé de me faire son héritier, et il demande à m'avoir près de lui pendant les vacances.

Le vieux prêtre, qui économise, a pour notaire un bonhomme qui en a touché deux mots à mon père dans une lettre qu'on a oubliée sur la table et que j'ai lue. Je suis au courant. On me laisserait une somme de… payable à ma majorité: c'est l'idée du testament.

J'ai mon paletot sur le bras, une casquette sans visière et une gourde.

«Il a l'air d'un Anglais.»

Ce mot me remplit d'orgueil.

Mon père (il me gâte!) m'emmène au café pour lamper le coup de l'étrier.

«Allons, bois cela, ça te fera du bien.»

J'avale l'eau-de-vie tout d'un trait, ce qui me fait éternuer pendant cinq minutes et me mouille les yeux, comme si j'avais pleuré toute la nuit. La langue me cuit à vouloir la tremper dans le ruisseau.

«Sois aimable avec ton oncle.»

C'est la dernière recommandation de mon père.

«Aie bien soin de ta veste neuve.»

C'est le cri suprême de ma mère.

En route, fouette, cocher!

Les adieux ont été simples. Il faut que j'arrive au plus vite chez le grand-oncle.

On n'a pas fait de sentiment.

Et je n'attendais, moi, que le moment où les chevaux fileraient…

J'ai passé ma nuit à savourer ma joie. J'ai bu, dormi, rêvé, j'ai pris des sirops au buffet, j'ai soulevé les vasistas, je suis descendu_ aux côtes_.

À six heures du matin, je me suis trouvé en plein Puy, devant le café des Messageries.

Je laisse mon bagage au bureau, et je grimpe vers notre ancienne maison, où mademoiselle Balandreau doit m'attendre. On lui a écrit que j'arriverais, sans fixer le jour.

Je frappe.

Ah! ce n'est pas long! La bonne vieille fille m'arrive ébouriffée et émue! et m'embrasse, m'embrasse—comme jamais ne m'a embrassé ma mère.

Elle s'occupe de me débarrasser, et elle a peur que je sois las, et que j'aie eu froid…

«Tu dois être fatigué. Ôte-moi ce paletot-là. Ce n'est pas possible, ce n'est pas toi!—Comme tu es grand!—Toute la nuit en voiture, pauvre petit,—tu dois avoir sommeil. As-tu dormi?

—Pas fermé l'oeil.»

Je mens comme un arracheur de dents, mais cela la flattera que son favori n'ait pas fermé l'oeil et paraisse si frais, si fort.— C'est un grand garçon qui peut passer les nuits.

«Veux-tu te coucher?—Tiens, couche-toi.—Tu ne veux pas?— Tu vas prendre une tasse de café au moins?—Tu sais, comme je t'en donnais en cachette de ta mère, avec du lait.—Tu l'écrémais toujours,—tu disais: "donne-moi la peau".»

Comme elle m'aime!

Nous faisons le café ensemble. Elle a l'air d'une sorcière, et moi d'un diablotin; elle, avec ses coques en l'air, tournant le moulin; moi, dans les cendres, soufflant le feu…

Comme toutes les vieilles filles—qui ont une gourmandise— elle aime son café au lait à l'adoration,—et il est bon, ma foi! J'en ai les lèvres toutes grasses et les joues toutes chaudes. C'est le même bol que celui où je trempais autrefois mon museau, en buvant des gorgées doubles parce que ma mère pouvait arriver et que ma mère ne voulait pas qu'on me gâtât en dehors d'elle;—puis le café au lait, c'est mauvais pour les enfants, «ça donne des glaires».

«Mais venez donc le voir!»

Elle est allée chercher les voisins, elle a ramené les commères.
Il y a une petite demoiselle dans un coin.

«Tu ne reconnais pas mademoiselle Perrinet?»

Quoi, cette petite fille qui avait toujours un pantalon de velours, ses cheveux défaits, avec qui je me battais, qui m'égratignait—j'en ai encore la marque,—elle était méchante comme la gale; c'est elle qui est là avec une belle natte retenue par un peigne d'écaille, un noeud bleu au corsage, une petite fraise de tulle qui entoure son cou doré, une fumée brune sur les joues et la lèvre?

«Embrassez-vous donc!»

Je n'ose pas, elle attend. On me pousse, elle avance. Pas trop!

Je suis rouge, elle l'est bien un peu aussi! Nous avions joué au petit mari et à la petite femme, dans le temps; nous avions fait la dînette ensemble, et la grande égratignure, celle qui me reste comme un bout de fil blanc, avait été donnée, je crois, à la suite d'une scène de jalousie.

Je m'en souviens, elle ne l'a peut-être pas oublié.

«Ma malle est aux messageries.»

Je dis cela avec un revenez-y de vanité, il est entendu que j'irai avec un petit voisin la chercher.

«C'est bien lourd pour toi», dit mademoiselle Balandreau.

Il y a mon trousseau, quelques chemises, ma veste neuve, un paquet pour la tante Rosalie, un paquet pour le vieil oncle et une pierre pour un monsieur.

Ce monsieur est un personnage qui fait une collection de cailloux et a cherché partout un rognon.

J'ai entendu parler de ce rognon pendant six mois, toujours avec le même étonnement; à la fin on a trouvé une chose couleur de fer, que mon père a empaquetée avec soin et que je dois porter au collectionneur; il est parent de je ne sais plus qui dans la haute Université, et la fortune professionnelle de M. Vingtras peut s'accrocher à ce rognon.

Ce mot de rognon me gêne tout de même, et quand une dame, qui se trouve là au moment où je déboucle ma malle, demande ce que c'est que ce caillou bleu, je ne lui dis pas comment on l'appelle.

J'emporte vite cette pierre chez le destinataire qui la tourne, retourne et la regarde comme on mire un oeuf. Il me reconduit et me met cinq francs dans la main en arrivant à la porte.

«C'est pour toi, fait-il.

—Pas pour mes parents? ai-je dit tout bouleversé.

—Pour toi, pour t'amuser en vacances.»

Je viens de faire le tour de la ville, j'ai longé la rivière, j'ai cherché des endroits déserts, j'avais besoin d'être seul.

À la tête d'une fortune!—Si jeune, à mon âge, sans que j'aie besoin d'en rendre compte à mes parents, avec le droit d'en disposer comme je l'entendrai, de faire des folies ou d'économiser, de mettre cet argent dans un pot ou de le jeter par les fenêtres!

Il y a peut-être un crime là-dessous.

Non, M. Buzon, le destinataire, est un honnête homme, il a une bonne figure,—même l'air un peu bête;—j'ai entendu dire que les criminels n'ont jamais l'air bête. M. Buzon a une situation à l'abri du soupçon.

Cependant!—Je ne sais pas, moi, si je dois garder l'argent de ce monsieur!… Oh! j'ai eu tort. Je suis un petit mendiant.

«Dis, mademoiselle Balandreau, tu le lui rapporteras, je t'en prie! tu diras que je l'ai pris sans savoir…»

Et je n'ai pas de cesse que je ne l'aie entraînée par sa robe jusque devant la porte du monsieur «au rognon».

Je suis caché dans un coin et je regarde si elle entre.

Quand elle sort, elle me dit: «C'est fait», et elle m'embrasse en se frottant le nez plusieurs fois.

«Mais tu pleures!

—Cher petit! fait-elle en ne cachant plus ses larmes et en s'essuyant les yeux. Le brave homme, il ne voulait pas reprendre la pièce. Je lui ai dit qu'il le fallait. Je pleure. Est-ce que je pleure?… C'est de voir que tu as fait cela, toi, tout petit! Déjà si fier…»

Elle s'éponge le nez et les cils.

Moi, j'ai envie de jeter des pierres dans les carreaux en m'en allant; un peu plus, je lui en casserais pour ses cinq francs.

À cheval!

Mon oncle m'attend demain. Quelques-uns de ses paroissiens venus pour la foire doivent repartir en bande; ils m'emmèneront. L'un d'eux a justement acheté un cheval. Je le monterai et nous irons en caravane à Chaudeyrolles.

Le rendez-vous est chez Marcelin.

Marcelin tient une auberge dans une rue du faubourg. Il a la réputation à dix lieues à la ronde pour le vin blanc et les grillades de cochon.

Il y a, quand on entre, une odeur chaude de fumier et de bêtes en sueur qui avance, comme une buée, de l'écurie. Dans la salle où l'on boit, on sent le piquant du vinaigre cuit, versé sur la grillade, et qui mord les feuilles de persil.

Il y a aussi les émanations fortes du fromage bleu.

C'est vigoureux à respirer, et c'est plein de montant, plein de bruit, plein de vie.

On dit des bêtises en patois, et l'on se verse le vin à rasades.

Je joue avec une paire de vieux éperons qui rôdent sur la table, et je soupèse de gros bâtons cravatés de cuir: quelques-uns ont une histoire qu'on raconte.—Il y a après le bout de la peau d'huissier.

_Anyn!… _Il faut partir.

Le bruit que font les étriers en se cognant au moment où l'on apporte les selles, le clic-clac des cuirs, le rongement du mors, j'ai encore cela dans l'oreille, avec le nom de Baptiste, le garçon d'écurie.

Je suis trop petit: on me plante et on raccourcit les courroies.

Encore, encore! J'ai les jambes si courtes. M'y voilà! On me met rênes en mains.

«Tu feras comme ceci, comme cela. As-tu monté quelquefois?

—Non.

—Ça ne fait rien. As pas peur!»

Tout le monde est à cheval. Nous sommes cinq en me comptant. On s'occupe à peine de moi. On me trouve assez grand, on me trouve assez au courant pour me laisser seul. J'en suis si fier!