SUR LA TOLÉRANCE.

J'en parlois un jour avec Voltaire; et il me félicitoit sur le bonheur et l'avantage que j'avois de vivre dans une contrée, où quelques expressions libres, quelques allusions piquantes, interprétées par la malice et l'ignorance, et devenues aussitôt des blasphêmes contre l'église et l'état, échappoient néanmoins à l'inquisition et à la bastille.

Il me mit aussitôt entre les mains son traité sur la tolérance qu'il venoit de publier. Il est écrit, comme tous ses ouvrages, avec beaucoup d'esprit et de savoir. Il prouve, à ceux qui ont besoin de preuves, que la persécution pour l'amour de dieu, est le système le plus absurde et le plus contraire à l'écriture.

J'ai, en effet, trouvé toujours fort extraordinaire, que depuis que les hommes sont assez dépravés pour se persécuter au sujet de leur croyance, il n'y ait pas eu cependant chez les payens des auto-da-fé, des inquisitions, et des croisades.

Dans les siècles d'ignorance et de barbarie, où le diable, selon les théologiens, gouvernoit l'Eglise, rendoit des oracles équivoques, ordonnoit des impuretés, et exigeoit des victimes humaines, des frères ne combattirent point contre des frères, des nations ne s'armèrent point contre les nations, pour des opinions religieuses.

Et aussitôt que, par sa miraculeuse interposition, Dieu eut bien voulu prendre l'église dans ses propres mains, le siècle de l'impiété et de la cruauté commença: un peuple chrétien et pacifique tira l'épée; et des préceptes de concorde et d'amour produisirent la haine et la dissention.

Un prêtre chrétien (ai-je dit chrétien?) m'apprend que la raison de cette différence remarquable est, que les payens n'avoient pas un seul article de foi pour lequel il valût la peine de se battre; qu'ils supposoient tous que l'ame périssoit avec le corps; que la formule post mortem nihil est, étoit leur symbole; et que ceux de leurs philosophes, qui admettoient une existence postérieure au trépas, nioient les peines de l'enfer. Non est unus, dit Cicéron, tam excors, qui credat.

Ainsi donc, suivant ce bon prêtre catholique, pendant que les ténèbres de la mortalité de l'ame et du matérialisme couvroient la surface de la terre, la paix, l'amitié et la bienveillance régnoient sous ce voile obscur: la guerre, les persécutions, et la haine vinrent à la lumière du christianisme.

Lorsque l'immortalité de l'ame est confiée au soin du vicaire du Christ sur la terre, comment des prêtres, qui jettent au feu le corps d'un hérétique, et damnent son ame, peuvent-ils s'appeler des prêtres de l'agneau?

Oui, je diffère en tout de l'orthodoxie d'un pareil article, et je pencherois plutôt vers la doctrine de Cicéron, que je viens de citer, quoiqu'il soit lui-même dans les ténèbres du paganisme. Croire à la post-existence de l'ame, et la damner, ce n'est pas éclairer; c'est brûler.

VIE
ET OPINIONS
DE
TRISTRAM SHANDY.

CHAPITRE PREMIER.
C'étoit bien à cela qu'il falloit penser.

Je l'ai toujours dit: il auroit été à souhaiter que mon père ou ma mère, et pourquoi pas même tous deux, eussent apporté quelque attention à ce qu'ils faisoient, quand il leur plut de me donner l'existence. Ils y étoient également obligés. Eh! pouvoient-ils réfléchir trop mûrement sur les conséquences qui devoient résulter de l'important ouvrage dont ils s'occupoient en ce moment? Il ne s'agissoit rien moins que de la production d'un être raisonnable. Les heureuses proportions de son corps, son tempérament, son génie, la tournure de son esprit, et peut-être même la fortune de toute leur maison, étoient autant de points capitaux qui dépendoient de la disposition des humeurs dont ils étoient dominés dans cet instant décisif.—Oui, s'ils eussent agi en conséquence, je suis persuadé que j'aurois figuré dans le monde tout autrement que je ne fais, et que je ne ferai vraisemblablement le reste de mes jours.—Croyez-moi, bonnes gens, ceci est un point beaucoup plus essentiel que vous ne le pensez. Vous avez, sans doute, entendu parler de certains esprits qu'on appelle esprits animaux. Vous savez, sans doute aussi, comment s'en opère la transfusion du père au fils, etc., etc.—Eh bien!… je vous donne ma parole que de dix parties du bon sens ou de la bêtise d'un homme, il y en a neuf qui dépendent du mouvement, de l'activité et des directions différentes que vous leur faites prendre au moment dont je parle.—L'essor une fois donné, bien ou mal, il n'importe, les esprits s'échappent avec précipitation; et si l'impulsion se répète, la route qu'ils se fraient, vous le savez, mesdames, devient aussi unie, aussi douce que l'allée d'un beau jardin.—Le diable, avec toute sa puissance, ne pourroit pas les en détourner, quand une fois ils s'y sont habitués.

«Mon ami, dit ma mère, n'auriez-vous point par hasard oublié de monter la pendule?—Bon Dieu! s'écria mon père, qui eut soin en même-temps de modérer sa voix, est-il jamais arrivé, depuis la création du monde, qu'une femme ait interrompu un homme par une question aussi sotte?»

Que dit encore votre père? Rien.

CHAPITRE II.
L'Embryon.

Je n'aperçois, réflexion faite, ni bon ni mauvais dans la question de ma mère.—Ni bon ni mauvais? Convenez, au moins, qu'elle étoit hors de saison. Vous seriez trop heureux si elle n'eût été que déplacée. Mais, ne voyez-vous pas qu'elle détournoit, qu'elle dispersoit les esprits qui se développoient en ce moment, et dont la principale affaire étoit d'escorter, de mener, de conduire l'embryon jusqu'à l'endroit qui étoit destiné à le recevoir?

Un embryon, monsieur, quelque petit, quelque peu important qu'il paroisse, en ce siècle léger, aux yeux de la folie et des préjugés, est pourtant quelque chose. Ceux de la raison, éclairés par des recherches et des observations scientifiques, le regardent comme un être qui a des droits, et qu'on est obligé de conserver avec soin.—Les philosophes minutieux, dont l'ame est de la même trempe que leurs recherches, et qui s'imaginent, malgré cela, que c'est la sublimité de leur esprit qui les distingue, nous prouvent, d'une manière incontestable, qu'il est créé par la même main, formé par les mêmes lois de la nature, doué des mêmes puissances mouvantes et agissantes, et qu'il a enfin les mêmes facultés que nous.—Il est composé, comme nous, de chair et d'os, de peau, de cheveux, de veines, d'artères, de ligamens, de nerfs, de muscles, de moëlle, de glandes, de cervelle, d'humeurs qui circulent, d'articulations… Et qu'avons-nous en grand qu'il n'ait pas en petit? Rien du tout, monsieur, rien. C'est un être aussi actif que nous, et, dans toutes les acceptions du mot, il est aussi véritablement notre prochain, que le chancelier d'Angleterre.—Il peut éprouver du bien être; il est exposé à des injures; il est susceptible de plus de perfection:—en un mot, il jouit de tous les droits et de toutes les prétentions de l'humanité, dans le degré que Cicéron, Puffendorf, et tant d'autres écrivains moralistes qui en parlent, attribuent à son état relatif.

Et que voudriez-vous, d'après cela, mon cher monsieur, qu'il devînt, si, seul sur la route, il lui arrivoit quelque accident, ou que, frappé de quelque terreur subite, ce qui est fort naturel à un aussi jeune voyageur, il n'arrivoit à sa destination qu'avec des esprits épuisés et dissipés?—Qu'avec sa vigueur musculaire et virile, réduite à un fil? Qu'avec sa forme défigurée et mutilée?—Et que, réduit à ce triste état, il fût sujet à des frayeurs soudaines, ou à une suite de rêves et de fantaisies mélancoliques pendant neuf mois entiers?—Je tremble toutes les fois que je songe à cette source féconde de foiblesse de corps et d'esprit.—Encore si l'habileté du médecin et du philosophe pouvoit y remédier!

CHAPITRE III.
En voilà l'effet.

C'est à M. Tobie Shandy, mon oncle, que je dois l'anecdote que j'ai rapportée dans le premier chapitre. Mon père, qui étoit à la fois philosophe et naturaliste autant qu'on peut l'être, et qui raisonnoit avec beaucoup de justesse et de netteté, singulièrement sur les petites choses, s'étoit souvent plaint à lui de l'échec que j'avois reçu; et dans une occasion, dont mon oncle Tobie, qui avoit bonne mémoire, se souvenoit très-bien, il s'en plaignit plus amèrement qu'il n'avoit jamais fait. C'étoit un jour que je fouettois ma toupie. La manière oblique dont je m'y prenois pour l'ajuster, et la façon dont je justifiois les principes qui me faisoient agir ainsi, le firent soupirer.—Le bon vieillard remua la tête, et d'un ton qui exprimoit plus de douleur et de regret que de reproches, il s'écria: «Ah! mon cher frère, je l'ai toujours prédit. L'augure se vérifie de plus en plus, et mille autres observations que j'ai faites sur ce qui le regarde, m'ont annoncé qu'il ne penseroit et n'agiroit jamais comme les autres enfans.»—Mais, hélas! continua-t-il, en agitant la tête une seconde fois, et en essuyant une larme qui couloit le long de sa joue, «les malheurs de mon Tristram ont commencé neuf mois avant qu'il vînt au monde.»

—Ma mère qui étoit là, leva les yeux, et ne comprit pas plus que sa chaise ce que mon père vouloit dire.—Mais mon oncle, M. Tobie Shandy, qui depuis long-temps savoit toute l'affaire, le comprit très-bien.

CHAPITRE IV.
Que de maris sont moins sûrs!

Il y a une foule de lecteurs dans le monde, et de gens qui ne lisent point du tout, qui veulent savoir d'abord tout ce qui vous regarde, et si on ne les satisfait pas, leur inquiétude perce de toutes parts. N'en ayez point, chers amis. Je suis d'un naturel complaisant, et je ne voudrois pas, pour toutes choses au monde, frustrer qui que ce fût dans son attente. C'est même à cette disposition que vous devez déjà les particularités que je vous ai révélées. Je ne vous priverai point du reste.—Mais, avec la volonté la plus décidée de vous plaire, j'ai des précautions à prendre.—Ma vie et mes opinions feront vraisemblablement du bruit dans le monde.—Elles me donneront occasion de parler de toutes sortes de personnes.—Le sexe, les âges, les conditions, tout cela se trouvera sous ma plume.

Mon Livre sera au moins aussi couru que les Progrès du Pélerin. Quel chagrin pour moi, s'il avoit le sort que Montaigne craignoit pour ses Essais, et qu'ils n'eurent pas?—Je ne serois pas, en vérité, fort content de le voir enseveli dans la poussière des bibliothèques, ou de le trouver sur la table de quelque antichambre.—Je veux éviter ce désagrément.—L'exactitude est un des moyens que j'ai imaginés pour y échapper: j'en aurai. On a déjà pu remarquer combien je suis scrupuleux sur ce point; je continuerai; et je suis fort aise d'avoir entamé mon histoire par la relation de mes faits et gestes, comme dit Horace, ab ovo, depuis l'œuf, où j'ai commencé à végéter.

Je sais bien que ce n'est pas là tout-à-fait la manière dont il recommande de s'y prendre.—Il parloit de poëmes épiques, de tragédies, ou de l'un et de l'autre, je ne sais pas lequel; et ce n'est pas, à beaucoup près, la même chose que ce qui m'occupe.—Et d'ailleurs, s'il le faut absolument, je demande excuse à Horace. Je me passerai même fort bien de lui. Ce que j'ai à écrire ne dépend point de ses règles; je ne m'y assujettirai pas plus qu'à celles de tout autre écrivain que ce soit.

C'est ce qui me fait donner ici un avis. Ceux qui ne se soucient pas d'approfondir les choses, peuvent passer, sans lire, ce qui reste de ce chapitre.—Je ne l'écris que pour les curieux qui aiment et qui cherchent des choses abstraites.

—Fermez la porte.—Fort bien!—La précaution étoit nécessaire pour écarter les yeux profanes d'un pareil mystère.—Bon jour, bonne œuvre.—Ce fut le dimanche… un peu tard… vers minuit, peut-être… oui, on touchoit presque au lundi… et ce dimanche étoit le premier du mois de mars 1718.—Mon père… je ne sais pas précisément la minute, et c'est peut-être ce qui causa l'inquiétude de ma mère… mon père m'ajouta au nombre des êtres humains qui devoient voir le jour neuf mois après.—Mais comment savez-vous cela?—Comment? oh! je le sais très-bien. Ce n'est cependant pas, je l'avouerai, parce que je me trouvai là inopinément. Je ne dois cette certitude qu'à une autre anecdote qui n'est connue que dans notre famille. La voici: Il faut savoir que mon père avoit fait, pendant plusieurs années, le commerce de Turquie. Il l'avoit quitté depuis quelque temps, et s'étoit retiré sur ses terres, dans le comté de… pour y vivre et mourir plus paisiblement.—C'étoit peut-être l'homme du monde le plus exact. Il ne faisoit rien qu'avec poids et mesure. Ses affaires, et même ses amusemens, étoient assujettis à des règles qu'il s'étoit prescrites, et dont il ne s'écartoit jamais.—Je peux citer un exemple du scrupule attentif qu'il observoit dans toutes ses actions.—Il y avoit à la maison une grosse pendule qui étoit placée sur le haut d'un escalier dérobé, et il ne manquoit jamais de la monter lui-même le premier dimanche de chaque mois. Il avoit, au temps dont je parle, un peu plus de cinquante ans, et cette raison l'avoit forcé peu-à-peu à ne s'occuper aussi de quelques autres petites affaires domestiques, que dans le même temps. C'étoit, à ce qu'il disoit souvent à mon oncle, M. Tobie Shandy, pour ne pas s'embarrasser l'esprit d'une multitude d'époques. Enfin, c'étoit pour n'y plus penser le reste du mois.

Cette exactitude étoit, sans doute, admirable; mais elle étoit accompagnée d'une espèce de fatalisme qui retomba particulièrement sur moi, et dont je ressentirai peut-être les effets jusqu'au tombeau.—C'est que, par une malheureuse association d'idées qui n'ont aucune liaison dans la nature, ma mère n'entendoit point monter la pendule, qu'il ne lui vînt à l'esprit de penser à quelque autre chose; et ce qu'elle pensoit lui rappeloit en même-temps, et la pendule, et ce qu'il y avoit à y faire.—Le subtil Lock, qui comprenoit la nature de toutes ces choses occultes, infiniment mieux que le reste du genre humain, assure que cette étrange combinaison d'idées a produit beaucoup plus de mauvais effets que toutes les sources réunies des autres préjugés.—Je veux bien le croire.

—Que tout cela soit dit en passant.

—Mon père écrivoit tout. J'ai sous les yeux un petit mémorial qu'on avoit trouvé dans son porte-feuille, et je ne fais, pour ainsi dire, que transcrire ici ce que j'y lis. Le jour de Notre-Dame, qui étoit le vingt-cinq du mois dont je date les premiers instans de mon existence, mon père se mit en route pour conduire mon frère aîné, Robert, à l'école de Westminster.—Il ne revint, selon la même autorité, rejoindre sa femme que dans la seconde semaine du mois de mai suivant; et ceux qui savent le moment de ma naissance, voient bien en calculant.—Le chapitre suivant éclaircira tous les doutes…

—Mais, monsieur, que fit monsieur votre père pendant les mois de décembre, de janvier et de février?—Madame, il étoit malheureusement affligé d'une attaque de goutte sciatique.

CHAPITRE V.
Les Planètes.

Le temps approchoit. Il y a dans le ciel je ne sais quelles divinités qui prennent le soin de présider à la naissance des hommes. On ne dit pas qu'elles aient la même attention pour les femmes.—Il faut cependant croire qu'elles ne sont pas oubliées.—A tout prendre, elles valent la peine qu'on s'intéresse à elles.—Au reste, je n'ai jamais trop bien su si ces bonnes déesses songèrent à moi quand il en fut temps, si elles ne vinrent pas; on ne m'a jamais dit qu'on les eût vues, ni qu'on ne les eût pas vues.—Cela ne m'empêcha pas, moi, Tristram Shandy, d'arriver dans ce malheureux monde le cinquième jour de novembre de l'an de grace mil sept cent dix-huit.—L'heure?—Tout cela se saura. La seule chose que j'aie à faire remarquer ici, c'est qu'en se rappelant l'ère que j'ai fixée dans le chapitre précédent, la sciatique de mon père, son habitude constante de ne faire certaines choses que le premier du mois, etc. etc., il est clair que le moment de ma naissance marquoit, si je ne me trompe, la révolution de neuf mois plus que complets du calendrier.—Le mari le plus pointilleux ne pourroit, je crois, exiger plus de justesse.

Mais sous quelle étoile suis-je né?—Sur quelle planète ai-je été jeté? Je l'avoue. Excepté Jupiter et Saturne, où il fait trop froid, (je crains le froid) je préférerois d'avoir vu le jour dans la lune, ou dans quelque autre astre.—Je n'y aurois sûrement pas été plus maltraité que je ne le suis sur cette planète de boue que nous habitons. Je me défie pourtant de Vénus.—C'est un astre malin.—On dit qu'elle traite si mal ses habitans, qu'ils sont obligés de déserter, et de se réfugier dans Mercure.—Mais, hélas! notre petit globe n'est-il pas encore pire? Je croirois volontiers qu'il n'est composé que de ce qu'on rejette des autres.—Il faut cependant l'avouer, il seroit supportable si l'on y étoit né avec de grandes richesses, si l'on pouvoit y parvenir, sans bassesse, à de grands emplois qui vous donnassent de la considération et du pouvoir.—Mais ce n'est pas là mon sort, et chacun, comme on sait, parle de la foire selon le profit qu'il y fait. J'atteste donc que de la multitude des mondes qui se promènent dans les espaces du ciel, la terre, quelqu'attachés qu'y soient certaines gens, est, à mes yeux, le plus vil de tous.—Eh! qu'y ai-je jamais gagné?—Depuis que je respire, jusqu'à ce moment, où à peine puis-je respirer du tout, à cause d'un asthme que j'ai attrapé en Flandre, en glissant contre le vent sur des patins, j'ai été le jouet perpétuel de ce qu'on appelle fortune.—Je ne l'accuse cependant pas d'avoir fait tomber sur moi un poids énorme de malheurs.

Non; mais dans toutes les situations où je me suis trouvé, par-tout où elle a pu m'atteindre, cette capricieuse déesse n'a point cessé de m'accabler par des aventures tristes.—J'ai essuyé plus de traverses qu'un petit héros.

CHAPITRE VI.
Les volontés sont libres.

Le moment de ma naissance est, ce me semble, connu du lecteur d'une manière assez exacte; mais je ne lui ai point dit comment je suis né. C'est que cela vaut un chapitre particulier. D'ailleurs, il y a encore, monsieur, si peu de familiarité entre nous, qu'il auroit peut-être été hors de propos que je vous eusse fait part, en si peu de temps, d'un trop grand nombre de mes aventures.—Ayez un peu de patience, et vous les saurez toutes. Je ne me borne pas à écrire simplement ma vie; mes opinions ne sont pas moins singulières, et elles font plus de la moitié de ma tâche. Ce n'est qu'en vous les faisant connoître, que vous connoîtrez mon caractère, et que vous saurez quelle espèce de mortel je suis parmi le genre humain.—Ma façon de penser alors vous en plaira peut-être davantage… au moins je le souhaite. La conformité des goûts fait naître la familiarité, et la familiarité produit souvent l'amitié; et j'espère que nous en goûterons les douceurs.—O diem præclarum! Que ce jour sera heureux!—Rien, alors, de ce qui me regarde, ne vous paroîtra frivole, ni ennuyeux; tout vous intéressera.—Mais, dans les premiers temps de notre connoissance, ne soyez pas surpris, mon cher camarade, si je suis un peu réservé.—Ce n'est que petit à petit que l'oiseau fait son nid.—Ecoutez-moi seulement avec complaisance, et laissez-moi vous conter mon histoire à ma mode.—Si vous voyez que je m'amuse à folâtrer de temps en temps sur la route, laissez-moi faire, et ne vous enfuyez pas.—Imaginez-vous, au contraire, que je suis intérieurement beaucoup plus sage que ces apparences ne semblent l'annoncer.—Mettez-vous à votre aise.—Riez avec moi, si bon vous semble; et même si cela vous est plus agréable, riez de moi.—Faites, en un mot, ce qu'il vous plaira; mais ne vous fâchez pas.

CHAPITRE VII.
Et oui! chacun a son ton, son allure.

Il ne faut pas être un habile grammairien pour savoir qu'une femme sage et une sage-femme peuvent bien ne pas se rencontrer dans la même personne.—Mais le village où demeuroit mon père recéloit un individu féminin, qui réunissoit à lui seul ces deux qualités différentes.—C'étoit une femme de la plus haute taille.—Je ne sais si elle avoit eu autrefois de l'embonpoint… En tout cas, elle étoit devenue si maigre, qu'elle auroit pu, au besoin, faciliter l'étude de l'anatomie.—Elle avoit surtout des doigts si longs, si pointus, si effilés!—Avec cela elle étoit industrieuse. Jamais femme ne fut pourvue d'un meilleur naturel, et on sait que c'est beaucoup à défaut d'autre chose.—Pour du bon sens!… on lui en accordoit, mais peu.—Cela suffisoit pourtant, avec quelque expérience pour la guider dans les fonctions importantes de son art.—Il est vrai qu'il y a moins de confiance que dans les efforts de la nature; et j'ai oui dire à bien des médecins qu'ils feroient très-bien de penser comme elle.—Ses succès n'en avoient pas été moins fréquens, et elle s'étoit acquis une certaine réputation dans le monde.—Mais qu'on ne s'y trompe pas; ce n'étoit pas le monde entier. Elle n'étoit pas connue, par exemple, des Hottentotes, ni des Hollandoises du Cap de Bonne-Espérance, qui accouchent, dit-on, comme madame Gigogne.—Le monde n'étoit pour elle qu'un petit cercle, décrit sur le grand cercle de l'univers, et qui n'avoit au plus que quatre milles de diamètre.—Son hameau en étoit le centre.—Elle avoit quarante-sept ans, quand son mari, en mourant, la laissa veuve avec trois ou quatre enfans, et pauvre.—Ses charmes, à ce qu'on prétend, n'étoient pas encore entièrement effacés; elle n'y prit pas garde, et se comporta avec décence. On ne l'entendoit point se plaindre; mais le silence qu'elle gardoit sur sa misère, réclamoit plus haut que ses cris ne l'eussent pu faire, le secours d'une main favorable.—La femme du ministre de la paroisse en fut touchée.—Elle avoit souvent eu occasion de se plaindre personnellement d'une chose essentielle, qui manquoit, depuis bien des années, au troupeau de son mari.—Il falloit aller chercher, à sept ou huit milles à la ronde, un secours qui étoit presque toujours tardif dans des cas ordinairement fort pressans; et dans les nuits obscures de l'hiver, et par de mauvais chemins, ces sept ou huit milles s'alongeoient du double. Il auroit autant valu pour le village, qu'il n'y eût pas eu une sage-femme dans le monde entier.—La femme du ministre imagina donc de faire initier la discrète veuve dans tous les mystères de cet art.—Ce projet, soutenu par une pareille protectrice, ne pouvoit manquer de réussir. Elle en parla à toutes les femmes du canton, qui l'applaudirent; et elle y mit tout le zèle que l'importance de la chose et son humeur bienfaisante lui suggérèrent.—L'élève y répondit; elle fit des progrès rapides, et le ministre, qui jusques-là n'avoit point paru se mêler de l'affaire, la prit à cœur.—Il sollicita un brevet en forme, pour qu'elle pût, sans trouble, exercer son art, et paya généreusement dix-huit schellings, et quelque chose de plus, pour avoir cet important parchemin. Elle fut aussitôt installée dans sa charge avec tous les droits, profits, revenus, émolumens, priviléges, honneurs et prérogatives qui y sont attachés. On s'écarta même, par rapport à elle, de l'ancienne formule; et le rédacteur de son brevet étoit si jaloux, si vain de la nouvelle tournure qu'il y avoit donnée, et qu'il avoit imaginée;… il la croyoit si heureuse, qu'il vouloit obliger toutes les matrones du voisinage à faire ajouter à leurs brevets son idée capricieuse.—Que de gens dans le monde s'engouent ainsi de leur opinion!

Mais que m'importe?—Chacun a son goût. Un des plus grands hommes de ce monde, le fameux M. Paparel, n'avoit-il pas le sien? Il n'avoit qu'à se baisser et prendre; les parasites ne l'incommodoient pas.—Le passe-tems le plus agréable du dernier des Césars étoit de tuer des mouches.—Eh! monsieur, on a vu cela dans tous les siècles. Les hommes les plus sages (je n'en excepte pas même Salomon, le sage des sages) ont eu leurs bizarreries, leurs chevaux de courses, leurs médailles, leurs coquilles, leurs tambours, leurs violons, leurs trompettes, leurs talons rouges, leurs palettes, leurs quintes, leurs papillons… On les a vus, chacun à sa façon, aller à dada sur leurs califourchons.—Qu'ils aillent, monsieur, qu'ils aillent!—Pourvu qu'ils ne nous forcent pas, vous et moi, dans leur gravité, de monter en croupe derrière eux; quel intérêt avons-nous, je vous prie, de nous inquiéter de ce qu'ils font? Ils ont leur marotte… eh bien! qu'ils aient.

CHAPITRE VIII.
Je n'y tiens pas toujours.

De gustibus non est disputandum. Cela veut dire, monsieur, dans toutes les langues du monde, que l'on perd son tems à raisonner contre un tic décidé. Aussi est-ce rarement que cela m'arrive.—La bonne grace que j'aurois à railler les autres de leurs bizarreries!—En suis-je donc moi-même exempt?—Je ne suis pas né dans la lune; mais elle n'est pas plus quinteuse dans sa marche et dans ses phases, que je ne le suis dans mes idées. Il semble que mon esprit ne se gouverne que par ses influences. Peintre aujourd'hui, ménétrier demain; je suis quelquefois l'un et l'autre tout ensemble: c'est selon la mouche qui me pique. Je suis propriétaire, et depuis très-long-tems, de deux haquenées, qui vaudroient beaucoup mieux si elles étoient plus jeunes.—Je monte dessus de tems en tems, pour prendre l'air.—Je ne sais si on y trouve à redire; mais je ne m'en inquiète pas.

J'avoue cependant, et c'est sans doute à ma honte, que j'entreprends quelquefois des voyages plus longs qu'un homme sage n'en devroit faire; mais il est vrai en même tems que je ne suis pas un homme sage.—Hélas! que suis-je? Un être si peu important dans ce monde, que mes actions ne méritent guère d'être observées.—Ne vous imaginez pas cependant que ma situation me coûte à supporter; elle ne me cause que peu ou point de chagrin. Ma tranquillité ne se trouble point à l'aspect d'un tas de grands seigneurs, tels que milords A. B. C. D. E. F. G. H. I. K. L. M. N. O. P. Q. et tant d'autres qui passent en revue devant moi, montés sur leurs califourchons.—Les uns marchent d'un pas grave… les autres courent le grand galop, à toute bride, à travers les champs, comme s'ils vouloient se casser le cou.—Tant mieux, me dis-je à moi-même. Eh! qu'importe que ce malheur leur arrive? Le monde ne se passeroit-il pas bien d'eux?—Mais les autres? Patience. Que Dieu les bénisse! Ils peuvent aller à cheval aussi long-tems qu'ils voudront, sans que je m'y oppose… J'y gagnerai même; car s'ils étoient désarçonnés cette nuit, je parierois dix contre un, qu'il y en auroit beaucoup parmi eux qui se trouveroient plus mal montés avant le jour.

Et ces bagatelles influeroient sur mon repos?

—Non, non. Mais ce qui me démonte, c'est quand je vois une personne née pour de grandes actions, et ce qui est encore plus glorieux pour elle, qui est naturellement disposée à en faire de bonnes, qui, dans tout ce qu'elle fait, tâche, milord, de vous imiter, et montre par-là que ses principes sont aussi généreux que son cœur, sa conduite aussi noble que sa naissance, et que ce monde corrompu ne peut cependant la souffrir… Oh! je l'avouerai… Quand je la vois entrer en lice, et que ce n'est, par malheur pour ma patrie et pour sa gloire, que pour quelques momens… c'est alors, milord, que ma philosophie m'abandonne, et que, dans les premiers transports d'une impatience vertueuse, je voudrois voir tous les caprices et tous les califourchons du monde au diable.

Milord,

«Je soutiens que ceci est une épître dédicatoire. Le sujet, la forme, le lieu semblent peut-être s'opposer à l'idée que j'en ai conçue. Mais malgré sa singularité sur ces trois points essentiels, malgré votre opinion, je soutiens que ceci est une épître dédicatoire. Je vous l'offre, et vous supplie de l'accepter comme telle; et si vous êtes debout, je la mets à vos pieds. C'est une attitude que vous pouvez prendre quand il vous plaît, et selon que l'occasion l'exige.—J'ajoute que ce n'est jamais qu'à l'avantage du public.»

J'ai l'honneur d'être,

Milord,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Tristram Shandy.

CHAPITRE IX.
Annonce.

Mais je déclare solennellement que cette épître n'a été faite pour aucun prince, pape, prélat, potentat, duc, marquis, comte, vicomte ou baron.—Elle n'a point non plus été colportée.—Je ne l'ai offerte à qui que ce fût, grand ou petit, directement ni indirectement, publiquement ou secrètement.—C'est une épître absolument vierge, et pas une ame vivante ne l'a lue.

J'appuie sur ce point, et j'ai mes raisons; c'est pour prévenir toutes les tracasseries qu'on pourroit me faire sur la manière dont j'en veux tirer parti.—Paroissez, amateurs, elle est à vendre;—je la mets à l'encan.

Il est bien permis, je crois, à un auteur, de faire tourner ses veilles et ses travaux à son plus grand avantage.—Mais je déteste de marchander sur ce point.—Et qu'est-ce que font quelques guinées de plus ou de moins?—C'est ce qui m'a d'abord engagé à en agir ouvertement avec les grands dans cette affaire.—J'y trouverai peut-être mieux mon compte.

S'il y a donc dans le monde quelque prince, duc, marquis, comte, vicomte ou baron, qui ait besoin de mon épître, elle est à son service; il peut parler.—Je la lui donne pour cinquante guinées;—sans cela je la garde. C'est vingt guinées de moins que je ne pourrois la vendre à un homme de génie.

Examinez-la encore une fois, milord. Ce n'est pas un de ces morceaux de flatterie grossière qui insulte celui à qui on l'adresse.—Vous voyez que le dessin en est bon, le coloris transparent, le coup de pinceau passable.

On peut encore, vis-à-vis d'un homme scientifique, l'apprécier d'une manière plus précise. Mesurez-la, si vous voulez, sur l'échelle du peintre, divisée en vingt parties. Je crois, milord, que des lignes antérieures peuvent répondre à douze; la composition à neuf; le coloris à six;—l'expression à treize et demie;—le dessin… Oh! pour cela, si l'on m'accorde que j'y aie mis du dessin…

Je m'imagine, en ce cas, qu'on peut bien le comparer à vingt.—Mais ne mettons, si vous voulez, que dix-neuf.—N'y a-t-il pas encore autre chose qui vaut son prix?—Les ombres de votre poupée favorite, quelque ridicule qu'elle soit, n'en sont qu'une figure accessoire, et donnent de la force et du relief aux jours qui frappent votre propre figure.—Ils la font paroître avec plus d'avantage;—elle devient la figure principale.—D'ailleurs, il règne dans l'ensemble un air original qui mérite d'être observé.

Envoyez donc, milord, ces cinquante guinées à mon libraire.—C'est un galant homme, et il me les remettra.—Moi de mon côté, j'aurai soin, à la première édition, de supprimer ce chapitre. Alors vos titres, vos distinctions, vos armes, et même vos bonnes actions serviront de frontispice au chapitre précédent. Je les placerai au-dessous de la légende: De gustibus non est disputandum; et tout ce que vous trouverez dans mon livre, qui aura quelque rapport aux califourchons, à la marotte en vogue, vous appartiendra.—Je vous le cède; mais je ne vous cède rien de plus, milord. Je dédie le reste à la lune.—C'est peut-être, de tous les patrons et de toutes les patronnes qui se présentent à mon esprit, celle qui donnera le plus de vogue à mon ouvrage.

Brillante Déesse.

Si vous n'êtes pas trop occupée des affaires de Candide et de mademoiselle Cunégonde, prenez aussi sous votre protection celles de Tristram Shandy.

CHAPITRE X.
Ce qui se voit tous les jours.

Il y a des philosophes naturalistes qui prétendent que la peine, dans de certains cas, est un plaisir.—Il en pourroit, par hasard, être ainsi de l'ennui; et ce n'est peut-être pas un hasard, que d'en promettre dans ce chapitre.

Je ne sais s'il est fort essentiel de faire remarquer le mérite qu'il y eut à favoriser l'établissement de la sage-femme.

Mais n'étoit-ce pas un trait de bienfaisance?

Oui.

Eh bien! que risquez-vous d'en parler? Ces traits sont assez rares aujourd'hui pour qu'on en fasse note.

En ce cas, puisque cela devient un point important, il ne reste plus qu'à savoir à qui des deux il en faut donner la gloire; si c'est au mari ou si c'est à la femme?

Tous deux y eurent part.

Cela est vrai. La femme en conçut le dessein.

Et le mari concourut au succès.

Il donna libéralement l'argent qu'il falloit.

Oui. Et beaucoup de gens, pour qui la physique est tout, et le reste rien, penseroient volontiers qu'il dut lui faire remporter tout le prix de cette belle action.

Cela peut être. Mais les gens sensés penseroient au contraire qu'ils durent le partager.

Eh bien! c'est ce qui n'arriva point.

Comment? Le mari!…

Non. Le mari n'eut rien. La voix publique l'accorda tout entier à la femme.

Oh! je vous avoue qu'il me faudroit six jours entiers pour trouver une raison qui justifiât ce procédé.—Je n'y vois que l'effet d'une injuste et sotte prévention.

Hélas! monsieur, telles sont souvent les réputations les plus éclatantes; il est rare qu'elles soient méritées. On trouve presque toujours quelqu'un qui se plaint que c'est à ses dépens qu'elles font tant de bruit.

CHAPITRE XI.
On a beau faire, quelqu'un se plaint toujours.

Ce pauvre ministre n'étoit cependant pas venu jusques-là, sans faire parler de lui.—Il ne faut souvent que fort peu de chose pour attirer l'attention du public; mais ce qui la lui avoit méritée, cinq ans auparavant, n'étoit pas peu de chose.—On ne lui reprochoit rien moins que d'avoir violé toute bienséance.—«Il avilit, disoit-on, sa personne, son état, ses fonctions. C'est un espèce de petit prélat; ses revenus sont considérables: mais quel usage il en fait! Il n'a, pour tout équipage, qu'un mauvais cheval qui ne vaut pas deux guinées. Il faut le rayer de la liste.»

Vous avez raison, mes amis; ce Bucéphale étoit le vrai pendant du fameux coursier du héros de la Manche.—Ils se ressembloient de manière à s'y tromper.—Je ne me souviens cependant pas d'avoir lu que Rossinante fût poussif. Il jouissoit d'ailleurs d'une prérogative qu'ont presque tous les chevaux espagnols, gros ou petits, gras ou maigres.—Napolitains glapissans! que ne donneriez-vous pas pour racheter ce privilége?—Vos voix grêles enchantent, flattent l'oreille, mais laissez paroître au milieu de vous ce nouveau Stentor.—Mesdames?… Il est inutile que vous parliez… On devine dans vos yeux l'objet de votre choix.

Je sais cependant qu'on a douté que le cheval de Don Quichotte.—Il ne faut souvent qu'une sotte retenue pour faire prendre la plus mauvaise opinion de soi; et la sienne étoit extrême.—Mais l'aventure des voituriers Ganguésiens prouve, et de reste, qu'elle ne venoit pas d'une cause sinistre. Sa continence étoit une vertu de tempérament.—Et permettez-moi de vous le dire, ma belle dame, vous savez aussi bien que moi, que s'il y a des personnes dans le monde qui se vantent d'avoir de la pudicité, elles n'ont guère de meilleure raison à en donner que celle-là.

Mais:—

Point de réplique, s'il vous plaît. L'impartialité est ma devise.—Aussi rendrai-je une justice exacte à tous les personnages qui paroîtront sur le théâtre de cet ouvrage… dramatique. Je n'aurois pu, sans blesser ma conscience, passer sous silence des distinctions qui sont si favorables à Rossinante… et si enviées!—O charmantes Circassiennes, qui ne voyez dans l'enceinte de vos murs que des…

Le cheval du ministre, à ces petites choses près, ressembloit en tous points à celui du preux amant de la princesse du Toboso.—Il étoit aussi maigre, aussi décharné, aussi efflanqué. L'humilité même, si elle n'alloit pas à pied, ne pourroit pas choisir une monture plus chétive.

L'opinion de certaines gens est si fausse!… Il y avoit des personnes qui prétendoient que le ministre auroit pu aisément relever la figure de son Bayard.—«Il a, disoient-elles, une jolie selle garnie de pluche verte, et d'un double rang de clous argentés, de beaux étriers de cuivre, une housse de drap gris, ornée d'une frange de soie noire, mêlée de fil d'or,—une bride, avec de belles bossettes argentées, et les autres ornemens convenables.»—Oui, sans doute, il avoit tout cela; c'étoit une emplette de sa jeunesse; mais toutes ces belles choses étoient attachées à un clou derrière la porte de son cabinet.—Il en avoit donné d'autres à son cheval, qui seyoient mieux à sa figure. Il étoit homme d'ordre. On l'eût pris pour un fou, s'il eût agi pour son cheval, comme ces vieilles coquettes, qui, à force de carmin, essaient de faire revivre, sur leurs visages décrépits, les roses de la jeunesse…

Il ne laissoit pas que de sortir souvent de chez lui, et l'on pense bien que lorsqu'il alloit, ainsi monté, voir ses confrères, il trouvoit sur son chemin de quoi exercer sa philosophie.—Les gestes de l'un, les propos de l'autre!—Il n'entroit pas dans un village, qu'il n'attirât l'attention de tout le monde. Les hommes, les femmes, les enfans, les vieillards, tout se mettoit sur son passage.—Les travaux cessoient, le seau restoit suspendu au milieu du puits; le rouet à filer étoit sans mouvement:—on oublioit la fossette et le trou-madame. Son allure n'étoit pas rapide, et il avoit tout le tems de faire ses observations, d'écouter les soupirs des gens graves, les quolibets des mauvais plaisans, les railleries des frondeurs.—Il souffroit tout cela avec une tranquillité stoïque.—Son caractère le portoit naturellement à la plaisanterie.—Il se voyoit lui-même dans le vrai point du ridicule, et il ne trouvoit pas mauvais que les autres eussent sur son compte les mêmes yeux que lui.—Je le citois l'autre jour à un poëte de ma connoissance, pour tâcher, par l'exemple, de le mettre à l'unisson du public, sur l'opinion qu'on a, et de ses satyres, et de ses tragédies, et de ses panégyriques, et de ses traductions.—Ciel!… il m'auroit volontiers coupé la langue.—Mon cher ministre, où te trouver des imitateurs?—Ses amis savoient que ce n'étoit point par une sordide épargne qu'il alloit de cette manière, et ils le railloient avec liberté sur son extravagance.—Il auroit pu faire cesser tous ces sarcasmes, en leur disant les raisons qui le faisoient agir ainsi; mais il aimoit mieux se joindre à eux contre lui-même.—Ne voyez-vous pas, leur disoit-il, que je suis miné par une consomption qui me mène rapidement au tombeau? Le cavalier ne mérite pas un autre cheval; l'un avec l'autre, nous avons l'air de n'être que d'une pièce; nous ressemblons à un Centaure.—La vue d'un cheval qui auroit eu de l'embonpoint, lui auroit causé, dans l'état où il étoit, une altération sensible dans le pouls.—Il en seroit peut-être tombé en syncope.—La diaphanéité de son cheval, par une sorte d'analogie, tenoit du moins ses esprits dans le calme.

Et combien d'autres raisons ne donnoit-il pas, pour justifier le choix qu'il avoit fait d'un animal aussi doux et aussi modéré? Assis mécaniquement sur une telle bête, il pouvoit méditer, avec autant de plaisir, sur la vanité du monde et le cours rapide de la vie, de vanitate mundi et fugâ sæculi.—Aussi tranquille, sous le pas de sa monture, que dans son cabinet, ses occupations pouvoient être les mêmes. Il pouvoit, aussi aisément que dans son fauteuil, coudre une phrase à son sermon, reprendre une maille échappée à son bas.—Un trot rapide, et un raisonnement lent, étoient, selon lui, deux mouvemens aussi incompatibles que l'esprit et le jugement; mais sur son cheval, il pouvoit concilier les choses qui paroissoient les plus contraires: son prône et une chanson, sa toux et son sommeil.—Je ne finirois pas, si je voulois rapporter toutes les raisons qu'il alléguoit. Il n'y avoit que la véritable qu'il ne disoit point, et il se la réservoit in petto, par raffinement d'honneur.

On l'a su; il avoit eu dans sa jeunesse, à-peu-près dans le temps qu'il avoit acheté sa superbe selle et sa magnifique bride, un goût tout-à-fait opposé. Il se livroit à l'autre extrême: on citoit son cheval comme le plus beau du canton.—Mais on sait déjà qu'il n'y avoit point de sage-femme, ni dans le village, ni à sept ou huit milles à la ronde.—Ses paroissiennes n'en avoient pas moins d'aptitude à propager l'espèce humaine; et que faire au moment du besoin? On venoit prier monsieur le curé de prêter son cheval, pour aller chercher du secours.—Son cœur étoit excellent; un nouveau cas étoit souvent plus pressant que le premier: il falloit voler.—De semaine en semaine, de jour en jour, quelquefois le cheval faisoit une course, et les choses alloient de manière, que tous les neuf ou dix mois, il se trouvoit dans la nécessité de se défaire d'un mauvais cheval, et de le remplacer par un bon.

Je laisse à qui le voudra, à calculer la perte que cette complaisance lui coûtoit année commune. Le bon pasteur la supporta long-temps sans murmurer.—Elle se répéta enfin tant de fois, qu'il songea à prendre la chose en considération. Il vit que cette dépense étoit si disproportionnée à ses revenus, qu'il ne pouvoit plus la soutenir. Mais ce qui le touchoit le plus, c'est qu'un article aussi lourd lui ôtoit absolument les moyens de faire d'autres actes de bienfaisance dans sa paroisse. Quel bien faisoit-il par-là? Cher curé, vous ne trouviez pas mauvais que vos paroissiennes fissent des enfans, et accouchassent; mais votre cœur compatissant se plaignoit de n'être utile qu'à elles.—Vous n'aviez plus rien pour secourir les infirmes.—Rien pour les gens âgés.—Rien pour porter la consolation dans ces demeures pitoyables, où la pauvreté, la maladie, les afflictions faisoient périr de misère les malheureux que vous alliez visiter.

Ces raisons le déterminèrent à supprimer cette dépense. Il n'y avoit que deux moyens de l'éviter.—C'étoit, ou de prendre la ferme résolution de ne plus prêter son cheval, quelque prière qu'on lui en fît, ou de se résoudre à monter le dernier qu'on lui auroit ruiné tant qu'il pourroit aller.

Il se défioit de sa fermeté, sur le refus, et il embrassa gaiement le dernier moyen.—Les raisons qui le faisoient agir ainsi lui auroient fait honneur; mais c'étoit pour cela même qu'il ne vouloit pas les dire.—Il aimoit mieux souffrir le mépris de ses ennemis, et les railleries de ses amis, que de publier une histoire qui ne pouvoit que lui attirer des louanges.

Ah! j'ai la plus haute idée des sentimens délicats de ce bon pasteur. Ce seul coup de pinceau dans son caractère vaut, selon moi, tous les rafinemens, toute la franchise du cœur de l'incomparable chevalier de la Manche; et je vous l'avoue, monsieur le maréchal, j'aime mieux le caractère de Don Quichotte, avec toutes ses folies; j'aimerois mieux le voir lui même, que tous les héros anciens et modernes.—Mais ne vous fâchez pas; je ne vous dis cela qu'en passant.

Ce n'est cependant pas là la morale de mon histoire.—Je voulois seulement faire voir la bizarrerie de l'humeur, ou plutôt l'injustice du monde dans toutes les affaires qui se présentent en général, et singulièrement dans celle-ci. Pendant tout le temps que cette explication pouvoit faire honneur au ministre, personne ne découvrit les motifs de sa conduite. Je suppose que ses ennemis ne le voulurent pas, et que ses amis ne purent les pénétrer. Mais aussitôt que l'on vit ses démarches pour établir la sage-femme, et que l'on sut qu'il avoit payé les frais de son brevet, une étincelle qui tombe sur de la poudre ne fait pas un effet plus prompt; tout son secret prit vent.—On se souvint de tous les chevaux qu'il avoit perdus; on se rappela même qu'on lui en avoit fait périr deux qu'il n'avoit presque point vus; on racontoit même les circonstances de leur perte.—Son histoire courut de toutes parts avec la rapidité du feu volage.—Mais la malignité!… O mes amis!—Un nouvel accès d'orgueil avoit, disoit-on, saisi le ministre.—Il alloit se bien monter.—Il étoit évident que dès la première année, il épargneroit plus de dix fois ce que la permission de la sage-femme lui avoit coûté.

Les soins qu'il prenoit pour régler sa conduite, les attentions qu'il avoit pour diriger toutes les actions de sa vie, mais bien plus encore, les opinions qui flottoient dans la tête des autres sur sa manière de se comporter, troubloient fréquemment son repos. Il étoit souvent éveillé, quand il avoit besoin de dormir.

Il y a environ dix ans qu'il eut le bonheur de se soustraire à ces inquiétudes.—Il quitta en même temps et sa paroisse et tout le monde, et ne fut plus responsable de sa conduite qu'à un juge, dont il n'a certainement pas lieu de se plaindre.

Il est donc dans les décrets du ciel, qu'il y a une espèce de fatalité attachée aux actions de certaines personnes!—Elles ont beau prendre des précautions pour les régler d'une manière digne d'éloges;—on les fait passer à travers de certains conduits, où on les tord, on les détourne de leur véritable but;—et les plus honnêtes gens, avec toutes sortes de droits aux louanges de leurs frères, et que la droiture du cœur peut donner, vivent et meurent sans y participer:—heureux s'ils ne sont pas déchirés, calomniés, persécutés!

Le bon ministre fut une preuve de cette vérité.—Mais il faut savoir comment cela arriva, et cette connoissance, monsieur, ne vous sera pas inutile.—Lisez donc les deux chapitres suivans.—Vous y trouverez une esquisse de sa vie et de sa conversation ordinaire, qui porte sa morale avec.—Si rien ne vous arrête ensuite sur la route, nous reviendrons à la sage-femme, ou à quelque autre.