SUR L'HUMILITÉ.
Les injures et les offenses sont la règle la plus sûre pour juger entre les inconvéniens de l'orgueil et les avantages de l'humilité. Les déplaisirs de l'homme vain sont toujours en raison de sa vanité: l'injure s'élève à la hauteur de son opinion; et sa fierté est la mesure de son ressentiment. C'est ainsi qu'il aiguise lui-même le fer qui le frappe, et qu'il excite dans sa plaie cette fermentation interne, qui la rend incurable.
Combien l'homme humble diffère de lui! Il échappe à la moitié de ces chagrins, et l'autre moitié tombe légèrement sur lui. Il ne provoque pas les hommes par le mépris; et en se pénétrant de l'idée qu'il ne peut exciter l'envie de personne, il arrête, dans sa source, le torrent qui a abymé l'homme vain. Si les passions des autres l'enveloppent jamais dans leur cours débordé, semblable à l'humble arbrisseau de la vallée, il leur donne passage, et ressent à peine l'injure de ces vents orageux qui rompent le cèdre orgueilleux, et le renversent sur ses racines.
Ce que nous attendons des autres, est toujours en raison de ce que nous nous estimons nous mêmes; et les refus, sans nous détromper, irritent notre orgueil. Je vois des hommes si cruellement tourmentés par les chagrins que leur vanité a créés pour eux, que, quoiqu'ils aient dans leurs mains tout ce qui entre dans la composition du bonheur, ils ne peuvent en faire aucun usage. Comment le feroient-ils? ils se piquent de leur propre aiguillon, et courent ainsi d'une attente à l'autre, sans jamais goûter de repos. L'humilité précautionne l'homme contre ces maux, les plus sensibles qui soient inscrits dans le catalogue de ceux de la vie. Celui qui est peu de chose à ses yeux, est modéré dans ses désirs, et par conséquent dans leur poursuite. Il peut être trompé dans son attente, et manquer le but auquel il vise; il peut perdre ses pas; mais voilà tout: il ne se perd pas lui-même; il ne perd pas cette heureuse paix de l'ame. Les chagrins de l'homme humble sont doux et paisibles. Heureux caractère! quand il est affligé, qui n'a pas pitié de lui? quand il tombe, qui ne s'empresse pas de lui tendre la main? il semble, à le voir nu et sans défense, qu'il ne pourra pas résister à cet insolent antagoniste qui va le terrasser en passant à ses côtés, et le fouler dans la poussière. Non, il est gardé par l'amour, l'affection et les vœux du genre humain, tandis que l'autre reste seul exposé à sa haine et à sa vengeance.
S'il se présente une occasion où il faille déployer un vrai courage et la force de l'ame, je jetterois plutôt les yeux sur lui, que sur son adversaire. L'orgueil peut rendre un homme violent: l'humilité le rend ferme; et lequel des deux approche le plus près de l'honneur? celui qui agit d'après les impulsions variables d'un sang embrâsé, et qui se meut d'après celles de la fureur, ou bien celui qui se concentre froidement en lui-même, et qui gouverne son ressentiment, au lieu d'en être gouverné.
L'homme humble a ramassé, dans son ame, un trésor de plaisirs et de contentemens. Il ne blâme pas le soleil, de ce qu'il ne mûrit pas sa vigne, et ne querelle pas les vents de ce qu'ils ne lui apportent aucun nuage. Si sa fontaine ne s'élève pas aussi haut qu'il le désire, il étudie les lois de la nature, et s'y soumet, sans se plaindre.
S'il n'est pas riche, il sait que Dieu ne lui doit rien; et que s'il a moins reçu que les autres, comme il se croit moins qu'eux, il a encore des remerciemens à lui faire.
Une ame résignée se laisse ainsi porter doucement et tranquillement sur le courant de la providence; aucune tentation dans son pélerinage, n'excite en elle des désirs immodérés. Les dangers ne l'alarment pas: elle respecte la justice de tout ce qui arrive; et, se courbant humblement sous la tempête, si elle en est atteinte, elle ne l'est pas aussi dangereusement que les autres.