LA CONQUÊTE.
Oui, et alors?… O vous! dont les têtes froides et les cœurs tièdes peuvent vaincre ou masquer les passions par le raisonnement, dites-moi quelle faute un homme commet à les ressentir? Comment son esprit est-il responsable envers l'émanateur de tous les esprits, de la conduite qu'il tient quand il en est agité?
Si la nature, en tissant sa toile d'amitié, a entrelacé dans toute la pièce quelques fils d'amour et de désir, faut-il déchirer toute la toile pour les en arracher? Oh! châtie de pareils stoïciens, grand maître de la nature! m'écriai-je en moi-même. En quelqu'endroit que tu me places pour éprouver ma vertu, quel que soit le péril où je me trouve exposé, quelle que soit ma situation, laisse-moi sentir les mouvemens des passions qui appartiennent à l'humanité!… Et si je les gouverne comme je le dois, j'ai toute confiance en ta justice; car c'est toi qui nous a formés… nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes.
Je n'eus pas sitôt adressé cette courte prière au ciel, que je relevai la jeune fille. Je la pris par la main et la conduisis hors de la chambre… Elle se tint près de moi jusqu'à ce que j'eusse fermé la porte, et que j'en eusse mis la clef dans ma poche… Alors la victoire étoit décidée… et seulement alors je lui donnai un baiser sur la joue… Je la pris par la main, et je la conduisis en toute sûreté jusqu'à la porte de la rue.
LE MYSTÈRE.
Paris.
Un homme qui jugera le cœur humain, jugera aisément qu'il m'étoit impossible de retourner sitôt dans ma chambre; c'eût été passer d'un morceau musical dont le feu avoit animé toutes mes affections, à une clef froide… Je restai donc quelque temps sur la porte de l'hôtel, et je m'occupai à examiner les passans, et à former sur eux les conjectures que leurs différentes allures me suggéroient; mais un seul objet fixa bientôt toute mon attention, et confondit toute espèce de raisonnement que je pouvois faire sur lui.
C'étoit un grand homme sec, d'un sérieux philosophique, et d'une mine hâlée, qui passoit et repassoit gravement dans la rue, et n'alloit jamais au-delà de soixante pas de chaque côté de la porte. Il paroissoit avoir à-peu-près cinquante-deux ans; il avoit une petite canne sous le bras… Son habit, sa veste et sa culotte étoient de drap noir, un peu usé, mais encore propre. A sa manière d'ôter son chapeau, et d'accoster un grand nombre de passans, je jugeai qu'il demandoit l'aumône, et je préparai quelque monnoie pour la lui donner, quand il s'adresseroit à moi en passant… Mais il passa sans me rien demander, et cependant ne fit pas six pas sans s'arrêter vis-à-vis d'une petite femme qui venoit devant lui… J'avois plus l'air de lui donner qu'elle. A peine eut-il fini, qu'il ôta son chapeau à une autre qui venoit par le même chemin. Un monsieur d'un certain âge avançoit lentement, il étoit suivi d'un jeune homme fort bien mis… Il les laissa passer tous deux sans leur rien demander… Je restai à l'observer une bonne demi-heure, et il fit pendant ce temps une douzaine de tours en avant et en arrière, en suivant constamment la même conduite.
Il y avoit dans cela deux choses bien singulières, et qui me faisoient faire inutilement beaucoup de réflexions; c'étoit de savoir d'abord pourquoi il ne contoit son histoire qu'aux femmes; et ensuite quelle espèce d'éloquence il employoit pour toucher leurs cœurs, en jugeant apparemment qu'elle étoit inutile pour émouvoir ceux des hommes.
Deux autres circonstances me rendoient encore ce mystère plus impénétrable; l'une, qu'il disoit tout bas à chaque femme ce qu'il avoit à lui dire, et d'une façon qui avoit plutôt l'air d'un secret confié, que d'une demande; l'autre étoit qu'il réussissoit toujours. Il n'arrêtoit pas une seule femme, qui ne tirât sa bourse pour lui donner quelque chose.
J'eus beau réfléchir, je ne pus me former de système pour expliquer ce phénomène.
C'étoit une énigme à m'occuper tout le reste de la soirée, et je me retirai dans ma chambre.
LE CAS DE CONSCIENCE.
Paris.
Mon hôte me suivit, et à peine fut-il entré, qu'il me dit de chercher un autre logement. Pourquoi cela, lui dis-je, mon ami?… Pourquoi?… N'avez-vous donc pas eu pendant deux heures une jeune fille enfermée avec vous? Cela est contre les règles de ma maison… Fort bien! lui dis-je, et nous nous quitterons tous bons amis; car la jeune fille n'a point eu de mal… ni moi non plus, et je vous laisserai comme je vous ai trouvé… C'en est assez, reprit-il, pour perdre mon hôtel de réputation… Cela n'est pas équivoque… Voyez, ajouta-t-il, en me montrant le le pied du lit où nous avions été assis… J'avoue que cela avoit quelqu'apparence d'un témoignage; mais mon orgueil ne souffroit pas que j'entrasse en explication avec lui: je lui dis donc de se tranquilliser, de dormir aussi bien que je le ferois cette nuit, et que je le paierois demain matin.
Je ne me serois pas soucié, Monsieur, de vous voir une vingtaine de filles… Et je n'ai jamais songé, moi, à en avoir une seule, lui dis-je en l'interrompant… Pourvu, ajouta-t-il, que c'eût été le matin… Est-ce que la différence des momens du jour met, à Paris, de la différence dans le mal? Cela en fait beaucoup, Monsieur, par rapport à la décence… Je goûte une bonne distinction, et je ne pouvois pas me fâcher bien vivement contre cet homme… J'avoue, poursuivit-il, qu'il est nécessaire à un étranger d'avoir la commodité d'acheter des dentelles, de la broderie, des bas de soie… et ce n'est rien, quand une femme qui vend de tout cela vient avec une boîte de carton… cela passe… Oh? en ce cas votre conscience et la mienne sont à l'abri; car, sur ma foi, et elle en avoit une, mais je n'y ai pas regardé… Monsieur n'a donc rien acheté? dit-il. Rien du tout, dis-je. C'est que je vous recommanderois, Monsieur, une jeune fille qui vous vendra en conscience. A la bonne heure, mais il faut que je la voie ce soir… Il me fit une profonde révérence, et se retira sans répliquer.
Je vais triompher de cet homme, me dis-je; mais quel profit en tirerai-je? Je lui ferai voir que ce n'est qu'une ame vile. Et ensuite? ensuite!… J'étois trop près de moi, pour dire que c'étoit pour l'amour des autres… Je n'avois point de bonne réponse à me faire à cette question… Il y avoit plus de mauvaise humeur que de principe dans mon projet… et il me déplaisoit même avant de l'exécuter.
Une jeune grisette entra quelques minutes après, avec une boîte de dentelles… Elle vient bien inutilement, me dis-je, je n'acheterai certainement rien.
Elle vouloit me faire tout voir… Mais il étoit difficile de me montrer quelque chose qui me plût. Cependant elle ne faisoit pas semblant de s'apercevoir de mon indifférence. Son petit magasin étoit ouvert, et elle en étala toutes les dentelles à mes yeux, les déplia et les replia l'une après l'autre avec beaucoup de patience et de douceur… Il ne tenoit qu'à moi d'acheter ou de ne point acheter; elle me laissoit le tout pour le prix que je voudrois lui en donner. La pauvre créature sembloit avoir grande envie de gagner quelques sous, et fit tout ce qu'elle put pour vaincre mon obstination… Le jeu de ses grâces étoit cependant plus animé par un air naïf et caressant, que par l'art.
S'il n'y a pas dans l'homme un fond de complaisance et de bonté qui le rende dupe, tant pis. Mon cœur s'amollit, et ma dernière résolution se changea aussi facilement que la première… Pourquoi punir quelqu'un de la faute des autres? Si tu es tributaire de ce tyran d'hôte, me disois-je en fixant la jeune marchande, je plains ton sort.
Je n'aurois eu que quelques louis dans ma bourse, que je ne l'aurois pas renvoyée sans en dépenser trois… Je lui pris une paire de manchettes.
L'hôte va partager son profit avec elle… Qu'importe? je n'ai fait que payer, comme tant d'autres ont fait avant moi, pour une action qu'ils n'ont pu commettre, ou même en avoir l'idée.
L'ÉNIGME.
Paris.
La Fleur, en me servant au soupé, me dit que l'hôte étoit bien fâché de l'affront qu'il m'avoit fait en me disant de chercher un autre logement.
Un homme qui veut passer une nuit tranquille, ne se couche point avec de l'inimitié contre quelqu'un, quand il peut se réconcilier. Je dis donc à La Fleur de dire à l'hôte que j'étois fâché moi-même de lui avoir donné occasion de me faire ce mauvais compliment; vous pouvez même lui ajouter, si la jeune fille revenoit encore, que je ne veux plus la revoir.
Ce n'étoit pas à lui que je faisois ce sacrifice, c'étoit à moi-même… après l'avoir échappé aussi belle, je m'étois résolu de ne plus courir de risques, et de tâcher de quitter Paris, s'il étoit possible, avec le même fonds de vertu que j'y avois apporté.
Mais, Monsieur, La Fleur dit en me saluant jusqu'à terre, ce n'est pas suivre le ton… Monsieur changera sans doute de sentiment. Si par hasard il vouloit s'amuser… Je ne trouve point en cela d'amusement, lui dis-je en l'interrompant.
Mon Dieu! dit La Fleur en ôtant le couvert.
Il alla souper, et revint une heure après pour me coucher. Personne n'étoit plus attentif que lui, mais il étoit encore plus officieux qu'à l'ordinaire. Je voyois qu'il vouloit me dire ou me demander quelque chose, et qu'il n'osoit le faire. Je ne concevois pas ce que ce pouvoit être, et je ne me mis pas beaucoup en peine de le savoir. J'avois une autre énigme plus intéressante à deviner, c'étoit le manége de l'homme que j'avois vu demandant la charité. J'en aurois bien voulu connoître tous les ressorts, et ce n'est point la curiosité qui m'excitoit: c'est en général un principe de recherche si bas que je ne donnerois pas une obole pour la satisfaire… Mais un secret qui amollissoit si promptement et avec autant d'efficacité le cœur du beau sexe, étoit, à mon avis, un secret qui valoit la pierre philosophale. Si les deux Indes m'eussent appartenu, j'en aurois donné une pour le savoir.
Je le tournai et retournai inutilement toute la nuit dans ma tête. Mon esprit, le lendemain en m'éveillant, étoit aussi épuisé par mes rêves, que celui du roi de Babylone l'avoit été par ses songes. Je n'hésiterai pas d'affirmer que l'interprétation de cette énigme auroit embarrassé tous les savans de Paris, aussi bien que ceux de la Chaldée.
LE DIMANCHE.
Paris.
Cette nuit amena le dimanche. La Fleur, en m'apportant du café, du pain et du beurre, pour mon déjeûné, étoit si paré, que j'eus de la peine à le reconnoître.
En le prenant à Montreuil, je lui avois promis un chapeau neuf avec une ganse et un bouton d'argent, et quatre louis pour s'habiller à Paris; le bon garçon avoit, on ne peut mieux, employé son argent.
Il avoit acheté un fort bel habit d'écarlate, et la culotte de même… Cela n'avoit été porté que peu de temps… Je lui sus mauvais gré de me dire qu'il avoit fait cette emplette à la friperie… L'habillement étoit si frais, que, quoique je susse bien qu'il ne pouvoit pas être neuf, j'aurois souhaité pouvoir m'imaginer que je l'avois fait faire exprès pour lui, plutôt que d'être sorti de la friperie.
Mais c'est une délicatesse à laquelle on ne fait pas beaucoup d'attention à Paris.
La veste qu'il avoit achetée étoit de satin bleu, assez bien brodée en or, un peu usée, mais encore fort apparente; le bleu n'étoit pas trop foncé, et cela s'assortissoit très-bien avec l'habit et la culotte. Outre cela il avoit su tirer encore de cette somme une bourse à cheveux neuve et un solitaire; et il avoit tant insisté auprès du fripier, qu'il en avoit obtenu des jarretières d'or aux genouillères de sa culotte. Il avoit acheté de sa propre monnoie des manchettes brodées qui coûtoient quatre francs, et une paire de bas de soie blancs cinq francs. Mais par-dessus tout, la nature lui avoit donné une belle figure qui ne lui coûtoit pas un sou.
C'est ainsi qu'il entra dans ma chambre, ses cheveux frisés dans le dernier goût, et avec un gros bouquet à la boutonnière de son habit. Il y avoit dans tout son maintien un air de gaieté et de propreté, qui me rappela que c'étoit Dimanche. Je conjecturai aussitôt, en combinant ces deux choses, que ce qu'il avoit à me dire le soir, étoit de me demander la permission de passer ce jour-là comme on le passe à Paris. J'y avois à peine pensé, que d'un air timide, mêlé cependant d'une sorte de confiance que je ne le refuserois pas, il me pria de lui accorder la journée, en ajoutant ingénument que c'étoit pour faire le galant vis-à-vis de sa maîtresse.
Moi, j'avois précisément à le faire vis-à-vis de madame de R… J'avois retenu exprès mon carrosse de remise, et ma vanité n'auroit pas été peu flattée d'avoir un domestique aussi élégant derrière ma voiture… J'avois de la peine à me résoudre à me passer de lui dans cette occasion.
Mais il ne faut pas raisonner dans ces petits embarras, il faut sentir. Les domestiques sacrifient leur liberté dans le contrat qu'ils font avec nous; mais ils ne sacrifient pas la nature. Ils sont de chair et de sang, et ils ont leur vanité, leurs souhaits, aussi bien que leurs maîtres… Ils ont mis à prix leur abnégation d'eux-mêmes, si je peux me servir de cette expression; cependant leurs attentes sont quelquefois si déraisonnables, que si leur état ne me donnoit pas le moyen de les mortifier, je voudrois souvent les en frustrer… Mais quand je réfléchis qu'ils peuvent me dire:
Je le sais bien… je sais que je suis votre domestique… Je sens alors que je suis désarmé de tout le pouvoir d'un maître.
La Fleur, tu peux exaler, lui dis-je…
Mais quelle espèce de maîtresse as-tu faite depuis si peu de temps que tu es à Paris?… Et La Fleur, en mettant la main sur sa poitrine, me dit que c'étoit une demoiselle qu'il avoit vue chez M. le comte de B… La Fleur avoit un cœur fait pour la société, à dire vrai, il en laissoit échapper, de manière ou d'autre, aussi peu d'occasion que son maître… Mais comment celle-ci vint-elle? Dieu le sait. Tout ce qu'il m'en dit, c'est que pendant que j'étois chez le comte, il avoit fait connoissance avec la demoiselle au bas de l'escalier. Le comte m'avoit accordé sa protection, et La Fleur avoit su se mettre dans les bonnes grâces de la demoiselle. Elle devoit venir ce jour-là à Paris avec deux ou trois autres personnes de la maison de M. le comte, et il avoit fait la partie de passer la journée avec eux sur les boulevards.
Gens heureux! qui une fois la semaine au moins, mettez de côté vos embarras et vos soucis, et qui, en chantant et dansant, éloignez gaiement de vous un fardeau de peines et de chagrins qui accable les autres nations!
LE FRAGMENT.
Paris.
La Fleur, sans y songer plus que moi, m'avoit laissé de quoi m'amuser tout le jour.
Il m'avoit apporté le beurre sur une feuille de figuier. Il faisoit chaud, et il avoit demandé une mauvaise feuille de papier pour mettre entre sa main et la feuille de figuier. Cela tenoit lieu d'une assiette, et je lui dis de mettre le tout sur la table comme c'étoit. Le congé que je lui avois donné, m'avoit déterminé à ne point sortir. Je lui dis d'avertir le traiteur que je dînerois à l'hôtel, et de me laisser déjeûner.
Lorsque j'eus fini, je jetai la feuille de figuier par la fenêtre. J'en allois faire autant de la feuille de papier; mais elle étoit imprimée. J'y jetai les yeux. J'en lus une ligne, puis une autre, puis une troisième; cela excita ma curiosité. Je fermai la fenêtre, j'en approchai un fauteuil, et me mis à lire.
C'étoit du vieux françois, qui paroissoit être du temps de Rabelais; c'étoit peut-être lui qui en étoit l'auteur. Le caractère en étoit gothique, et si effacé par l'humidité et par l'injure du temps, que j'eus bien de la peine à le déchiffrer… J'en abandonnai même la lecture, et j'écrivis une lettre à mon ami Eugène… Mais je repris le chiffon. Impatienté de nouveau, je t'écrivis aussi, ma chère Eliza, pour me calmer; mais irrité par la difficulté de débrouiller le maudit papier, je le repris encore, et cette difficulté que j'éprouvois à le comprendre n'en faisoit qu'augmenter le désir.
Le dîner vint. Je réveillai mes esprits par une bouteille de vin de Bourgogne, et je repris ma tâche. Enfin, après deux ou trois heures d'une application presqu'aussi profonde que jamais Gruter ou Spon en mirent pour pénétrer le sens d'une inscription absurde, je crus m'apercevoir que je comprenois ce que je lisois… Mais pour m'en assurer davantage, je m'imaginai qu'il n'y avoit pas de meilleur moyen que de le traduire en anglois, pour voir la figure que cela feroit… Je m'en occupai à loisir comme un homme qui écrit des maximes; tantôt en faisant quelques tours dans ma chambre, tantôt en me mettant à la fenêtre; puis je reprenois ma plume. A neuf heures du soir, j'eus enfin achevé mon travail. Alors je me mis à lire ce qui suit.
LE FRAGMENT.
Paris.
Or, comme la femme du notaire disputoit sur ce point un peu trop vivement avec le notaire, je voudrois, dit le notaire en mettant bas son parchemin, qu'il y eût ici un autre notaire pour prendre acte de tout ceci.
Que feriez-vous alors? dit-elle en se levant précipitamment… La femme du notaire étoit une petite femme vaine et colérique… Et le notaire, pour éviter un ouragan, jugea à propos de répondre avec douceur… J'irais, dit-il, au lit… Vous pouvez aller au diable, dit la femme du notaire.
Or, il n'y avoit qu'un lit dans tout l'appartement, parce que ce n'est pas la mode à Paris d'avoir plusieurs chambres qui en soient garnies; et le notaire, qui ne se soucioit pas de coucher avec une femme qui venoit de l'envoyer au diable, prit son chapeau, sa canne, son manteau, et sortit de la maison. La nuit étoit pluvieuse, et venteuse, et il marchoit mal à son aise vers le Pont-Neuf.
De tous les ponts qui ont jamais été faits, ceux qui ont passé sur le Pont-Neuf doivent avouer que c'est le pont le plus beau, le plus noble, le plus magnifique, le mieux éclairé, le plus long, le plus large qui ait jamais joint deux côtés de rivière sur la surface du globe.
A ce trait, on diroit que l'auteur du fragment n'étoit pas françois.
Le seul reproche que les théologiens, les docteurs de Sorbonne et tous les casuistes fassent à ce pont, c'est que, s'il fait du vent à Paris, il n'y a point d'endroit où l'on blasphême plus souvent la nature à l'occasion de ce météore… et cela est vrai, mes bons amis: il y souffle si vigoureusement, il vous y houspille avec des bouffées si subites et si fortes, que de cinquante personnes qui le passent, il n'y en a pas une qui ne coure le risque de se voir enlever ou de montrer quelque chose.
Le pauvre notaire, qui avoit à garantir son chapeau d'accident, appuya dessus le bout de sa canne: mais comme il passoit en ce moment auprès de la sentinelle, le bout de sa canne, en la levant, attrapa la corne du chapeau de la sentinelle, et le vent, qui n'avoit presque plus rien à faire, emporta le chapeau dans la rivière.
C'est un coup de vent, dit en l'attrapant, un bachoteur qui se trouvoit là.
La sentinelle étoit un gascon. Il devint furieux, releva sa moustache, et mit son arquebuse en joue.
Dans ce temps-là on ne faisoit partir les arquebuses que par le secours d'une mèche. Le vent, qui fait des choses bien plus étranges, avoit éteint la lanterne de papier d'une vieille femme, et la vieille femme avoit emprunté la mèche de la sentinelle pour la rallumer… Cela donna le temps au sang du gascon de se refroidir, et de faire tourner l'aventure plus avantageusement pour lui… Il courut après le notaire, et se saisit de son castor. C'est un coup de vent, dit-il, pour rendre sa capture aussi légitime que celle du bachoteur.
Le pauvre notaire passa le pont sans rien dire; mais arrivé dans la rue Dauphine, il se mit à déplorer son sort.
Que je suis malheureux! disoit-il. Serai-je donc toute ma vie le jouet des orages, des tempêtes et du vent? Etois-je né pour entendre toutes les injures, les imprécations qu'on vomit sans cesse contre mes confrères et contre moi? Ma destinée étoit-elle donc de me voir forcé par les foudres de l'église à contracter un mariage avec une femme qui est pire qu'une furie? d'être chassé de chez moi par des vents domestiques, et dépouillé de mon castor par ceux du pont? Me voilà tête nue, et à la merci des bourrasques d'une nuit pluvieuse et orageuse, et du flux et reflux des accidens qui l'accompagnent. Où aller? où passer la nuit? quel vent, au moins, dans les trente-deux points du compas, poussera chez moi les pratiques de mes confrères?
Le notaire se plaignoit ainsi, lorsqu'il entendit, du fond d'une allée obscure, une voix qui crioit à quelqu'un d'aller chercher le notaire le plus proche… Or, le notaire qui étoit là se crut le notaire désigné… Il entra dans l'allée, et s'y enfonça jusqu'à ce qu'il trouva une petite porte ouverte. Là, il entra dans une grande salle, et une vieille servante l'introduisit dans une chambre encore plus grande, où il y avoit pour tous meubles une longue pertuisane, une cuirasse, une vieille épée rouillée et une bandoulière, qui étoient suspendues à des clous à quatre endroits différens le long du mur.
Un vieux personnage, autrefois gentilhomme, et qui l'étoit encore, en supposant que l'adversité et la misère ne flétrissent pas la noblesse, étoit couché dans un lit à moitié entouré de rideaux, la tête appuyée sur sa main en guise de chevet… Il y avoit une petite table tout auprès du lit, et sur la petite table, une chandelle qui éclairoit tout l'appartement. On avoit placé la seule chaise qu'il y eût près de la table, et le notaire s'y assit. Il tira de sa poche une écritoire et une feuille ou deux de papier qu'il mit sur la table… Il exprima du coton de son cornet un peu d'encre avec sa plume, et, la tête baissée au-dessus de son papier, il attendoit, d'une oreille attentive, que le gentilhomme lui dictât son testament.
Hélas! M. le notaire, dit le gentilhomme, je n'ai rien à donner qui puisse seulement payer les frais de mon testament, si ce n'est mon histoire… Et je vous avoue que je ne mourrois pas tranquillement, si je ne l'avois léguée au public… Je vous lègue à vous, qui allez l'écrire, les profits qui pourront vous en revenir… C'est une histoire si extraordinaire, que tout le genre humain la lira avec avidité. Elle fera la fortune de votre maison… Le notaire, dont l'encre étoit séchée, en puisa encore comme il put. Puissant directeur de tous les événemens de ma vie! s'écria le vieux gentilhomme en levant les yeux et les mains vers le ciel; ô toi dont la main m'a conduit, à travers ce labyrinthe d'aventures étranges, jusqu'à cette scène de désolation, aide la mémoire fautive d'un homme infirme et affligé… dirige ma langue par l'esprit de la vérité éternelle, et que cet étranger n'écrive rien qui ne soit déjà écrit dans ce LIVRE invisible qui doit me condamner ou m'absoudre! Le notaire éleva sa plume entre ses yeux et la chandelle pour voir si rien ne s'opposeroit à la netteté de son écriture.
Cette histoire, M. le notaire, ajouta le moribond, réveillera toutes les sensations de la nature… Elle affligera les cœurs humains. Les ames les plus dures, les plus cruelles, en seront émues de compassion.
Le notaire brûloit d'impatience de la commencer; il reprit de l'encre pour la troisième fois, et le moribond, en se tournant de son côté, lui dit: Ecrivez, monsieur le notaire, et le notaire écrivit ce qui suit.
Où est le reste, dis-je à La Fleur qui entra dans ce moment dans ma chambre?
LE FRAGMENT ET LE BOUQUET.
Paris.
Le reste! Monsieur, dit-il, quand je lui eus dit ce qui me manquoit. Il n'y en avoit que deux feuilles, celle-ci, et une autre dont j'ai enveloppé les tiges du bouquet que j'avois, et que j'ai donné à la demoiselle que j'ai été trouver sur le boulevard… Je t'en prie, La Fleur, retourne la voir, et demande-lui l'autre feuille, si par hasard elle l'a conservée. Elle l'aura sans doute, dit-il; et il part en volant.
Il ne fut que quelques instans à revenir. Il étoit essoufflé, et plus triste que s'il eût perdu la chose la plus précieuse… Juste ciel! me dit-il, Monsieur, il n'y a qu'un quart-d'heure que je lui ai fait le plus tendre adieu; et la volage, en ce peu de temps, a donné le gage de ma tendresse à un valet-de-pied du comte… J'ai été le lui demander; il l'avoit donné lui-même à une jeune lingère du coin; et celle-ci en a fait présent à un joueur de violon, qui l'a emporté je ne sais où… et la feuille de papier avec? Oui, Monsieur… nos malheurs étoient enveloppés dans la même aventure… Je soupirai; et La Fleur soupira, mais un peu plus haut.
Quelle perfidie! s'écrioit La Fleur. Cela est malheureux, disoit son maître.
Cela ne m'auroit pas fait de peine, disoit La Fleur, si elle l'avoit perdu. Ni à moi, La Fleur, si je l'avois trouvé.
L'on verra par la suite si j'ai retrouvé cette feuille… ou point.
L'ACTE DE CHARITÉ.
Paris.
Un homme qui craint d'entrer dans un passage obscur, peut être un très-galant homme, et propre à faire mille choses; mais il lui est impossible de faire un bon voyageur sentimental. Je fais peu de cas de ce qui se passe au grand jour et dans les grandes rues. La nature est retenue et n'aime pas à agir devant les spectateurs. Mais on voit quelquefois, dans un coin retiré, de courtes scènes qui valent mieux que tous les sentimens d'une douzaine de tragédies du théâtre françois réunies… Elles sont cependant bien bonnes… Elles sont aussi utiles aux prédicateurs qu'aux rois, aux héros, aux guerriers; et quand je veux faire quelque sermon plus brillant qu'à l'ordinaire, je les lis, et j'y trouve un fonds inépuisable de matériaux. La Cappadoce, le Pont, l'Asie, la Phrygie, la Pamphilie, le Mexique, me fournissent des textes aussi bons qu'aucun de la bible.
Il y a un passage fort long et fort obscur qui va de l'opéra-comique à une rue fort étroite. Il est fréquenté par ceux qui attendent humblement l'arrivée d'un fiacre, ou qui veulent se retirer tranquillement à pied quand le spectacle est fini. Le bout de ce passage, vers la salle, est éclairé par un lampion, dont la lumière foible se perd avant qu'on arrive à l'autre bout. Ce lumignon est peu utile, mais il sert d'ornement. Il est de loin comme une étoile fixe de la moindre grandeur… Elle brûle, et ne fait aucun bien à l'univers.
En m'en retournant le long de ce passage, j'aperçus, à cinq ou six pas de la porte, deux dames qui se tenoient par le bras, et qui avoient l'air d'attendre une voiture: comme elles étoient le plus près de la porte, je pensai qu'elles avoient un droit de priorité. Je me tapis donc le long du mur, presque à côté d'elles, et m'y tins tranquillement… J'étois en noir, et à peine pouvoit-on distinguer qu'il y eût là quelqu'un.
La dame dont j'étois le plus proche, étoit grande, maigre, et d'environ trente-six ans; l'autre, aussi grande, aussi maigre, avoit environ quarante ans. Elles n'avoient rien qui dénotât qu'elles fussent femmes ou veuves. Elles sembloient être deux sœurs, vraies vestales, aussi peu accoutumées au doux langage des amans qu'à leurs tendres caresses… J'aurois bien souhaité de les rendre heureuses… Mais le bonheur, ce soir, étoit destiné à leur venir d'une autre main.
Une voix basse avec une bonne tournure d'expression, terminée par une douce cadence, se fit entendre, et leur demanda, pour l'amour de Dieu, une pièce de douze sous entr'elles deux… Il me parut singulier d'entendre un mendiant fixer le contingent d'une aumône, et surtout de le fixer à douze fois plus haut qu'on ne donne ordinairement dans l'obscurité… Les dames en parurent tout aussi surprises que moi. Douze sous! dit l'une; une pièce de douze sous! dit l'autre; et point de réponse.
Je ne sais, Mesdames, dit le pauvre, comment demander moins à des personnes de votre rang, et il leur fit une profonde révérence.
Passez, passez, dirent-elles, nous n'avons point d'argent.
Il garda le silence pendant une minute ou deux, et renouvela sa prière.
Ne fermez pas vos oreilles, mes belles dames, dit-il, à mes accens. Mais, mon bon homme, dit la plus jeune, nous n'avons point de monnoie… Que Dieu vous bénisse donc, dit-il, et multiplie envers vous ses faveurs!… L'aînée mit la main dans sa poche… Voyons donc, dit-elle, si je trouverai un sou marqué… Un sou marqué! Ah! donnez la pièce de douze sous, dit l'homme; la nature a été libérale à votre égard, soyez-le envers un malheureux qu'elle semble avoir abandonné.
Volontiers, dit la plus jeune, si j'en avois.
Beauté compatissante, dit-il en s'adressant à la plus âgée, il n'y a que votre bonté, votre bienfaisance, qui donnent à vos yeux un éclat si doux, si brillant… et c'est ce qui faisoit dire tout à l'heure au marquis de Santerre et à son frère, en passant, des choses si agréables de vous deux.
Les deux dames parurent très-affectées; et toutes deux à-la-fois, comme par impulsion, mirent la main dans leur poche, et en tirèrent chacune une pièce de douze sous.
La contestation entr'elles et le suppliant finit; il n'y en eut plus qu'entr'elles, pour savoir qui donneroit la pièce de douze sous; pour finir la dispute, chacune d'elles la donna; et l'homme se retira.
L'ÉNIGME EXPLIQUÉE.
Paris.
Je courus vîte après lui, et je fus tout étonné de voir le même homme que j'avois vu devant l'hôtel de Modène, et qui m'avoit jeté l'esprit dans un si grand embarras… Je découvris tout d'un coup son secret, ou au moins ce qui en faisoit la base: c'étoit la flatterie.
Parfum délicieux! quel rafraîchissement ne donnes-tu pas à la nature! Comme tu remues toutes ses puissances et toutes ses foiblesses! Avec quelle douceur tu pénètres dans le sang, et tu l'aides à franchir les passages les plus difficiles qu'il rencontre dans sa route pour aller au cœur!
L'homme, en ce moment, n'étoit pas gêné par le temps, et il prodigua à ces dames ce qu'il étoit forcé d'épargner dans d'autres circonstances. Il est sûr qu'il savoit se réduire à moins de paroles dans les cas pressés, tels que ceux qui arrivoient dans la rue; mais comment faisoit-il?… L'inquiétude de le savoir ne me tourmente pas. C'est assez pour moi de savoir qu'il gagna deux pièces de douze sous… Que ceux qui ont fait une fortune plus considérable par la flatterie expliquent le reste; ils y réussiront mieux que moi.