PARIS.
L'agréable ville, quand on a un bel équipage, une demi-douzaine de laquais et une couple de cuisiniers! avec quelle liberté, quelle aisance on vit!
Mais un pauvre prince, sans cavalerie, et qui n'a pour tout bien qu'un fantassin, fait bien mieux d'abandonner le champ de bataille, et de se confiner dans le cabinet, s'il peut s'y amuser.
J'avoue que mes premières sensations, dès que je fus seul dans ma chambre, furent bien éloignées d'être aussi flatteuses que je me l'étois figuré… Je m'approchai de la fenêtre, et je vis à travers les vîtres une foule de gens de toutes couleurs, qui couroient après le plaisir: les vieillards, avec des lances rompues et des casques qui n'avoient plus leurs masques; les jeunes, chargés d'une armure brillante d'or, ornés de tous les riches plumages de l'Orient, et joutant tous en faveur du plaisir, comme les preux chevaliers faisoient autrefois dans les tournois pour l'amour et la gloire.
Hélas! mon pauvre Yorick, m'écriai-je, que fais-tu ici? A peine es-tu arrivé, que ce fracas brillant te jette dans le rang des atômes. Ah! cherche quelque rue détournée, quelque profond cul-de-sac, où l'on n'ait jamais vu de flambeau darder ses rayons, ni entendu de carosses rouler… C'est-là où tu peux passer ton temps. Peut-être y trouveras-tu quelque tendre grisette qui te le fera paroître moins long. Voilà les espèces de cotteries que tu pourras fréquenter.
Je périrai plutôt, m'écriai-je en tirant de mon porte-feuille la lettre que madame de L… m'avoit chargé de remettre. J'irai voir madame de R… et c'est la première chose que je ferai… La Fleur?—Monsieur.—Faites venir un perruquier… Vous donnerez ensuite un coup de vergette à mon habit.
LA PERRUQUE.
Paris.
Le perruquier entre. Il jette un coup-d'œil sur ma perruque, et refuse net d'y toucher. C'étoit une chose au-dessus ou au-dessous de son art. Mais, comment donc faire? lui dis-je… Monsieur, il faut en prendre une de ma façon… j'en ai de toutes prêtes.
Mais je crains mon ami, lui dis-je en examinant celle qu'il me montroit, que cette boucle ne se soutienne pas… Vous pourriez, dit-il, la tremper dans la mer, elle tiendroit.
Tout est mesuré sur une grande échelle dans cette ville, me disois-je. La plus grande étendue des idées d'un perruquier anglois, n'auroit jamais été plus loin qu'à lui faire dire: trempez-la dans un sceau d'eau. Quelle différence! C'est comme le temps à l'éternité.
Je l'avouerai, je déteste toutes les conceptions froides et phlegmatiques, ainsi que toutes les idées minces et bornées dont elles naissent; je suis ordinairement si frappé des grands ouvrages de la nature, que, si je le pouvois, je n'aurais jamais d'objets de comparaison que ce ne fût pour le moins une montagne. Tout ce qu'on peut objecter contre le sublime françois, dans cet exemple, c'est que la grandeur consiste plus dans le mot que dans la chose. La mer remplit, sans doute, l'esprit d'une idée vaste; mais Paris est si avant dans les terres, qu'il n'y avoit pas d'apparence que je prisse la poste pour aller à cent milles de là faire l'expérience dont me parloit le perruquier. Ainsi, le perruquier ne me disoit rien.
Un sceau d'eau fait, sans contredit, une triste figure à côté de la mer; mais il a l'avantage d'être sous la main, et l'on peut y tremper la boucle en un instant…
Disons le vrai. L'expression françoise exprime plus qu'on ne peut effectuer. C'est du moins ce que je pense, après y avoir bien réfléchi.
Je ne sais, si je me trompe, mais il me semble que ces minuties sont des marques beaucoup plus sûres et beaucoup plus distinctives des caractères nationaux, que les affaires les plus importantes de l'Etat, où il n'y a ordinairement que les grands qui agissent. Ils se ressemblent et parlent à-peu-près de même dans toutes les nations, et je ne donnerais pas douze sous de plus pour avoir le choix entre eux tous.
Le perruquier resta si long-temps à accommoder ma perruque, que je trouvai qu'il étoit trop tard pour aller porter ma lettre chez madame de R… Cependant, quand un homme est une fois habillé pour sortir, il ne peut guère se livrer à des réflexions sérieuses. Je pris par écrit le nom de l'hôtel de Modène où j'étois logé, et je sortis sans savoir où j'irois… J'y songerai, dis-je, en marchant.
LE POULS.
Paris.
Les petites douceurs de la vie en rendent le chemin plus uni et plus agréable. Les grâces, la beauté disposent à l'amour; elles ouvrent la porte de son temple, et on y entre insensiblement.
Je vous prie, Madame, d'avoir la bonté de me dire par où il faut prendre pour aller à l'Opéra comique. Très-volontiers, Monsieur, dit-elle en quittant son ouvrage.
J'avois jeté les yeux dans cinq ou six boutiques, pour chercher une figure qui ne se renfrogneroit pas en lui faisant cette question. Celle-ci me plut et j'entrai.
Elle étoit assise sur une chaise basse dans le fond de la boutique, en face de la porte, et brodoit des manchettes.
Très-volontiers, dit-elle en posant son ouvrage sur une chaise à côté d'elle, et elle se leva d'un air si gai, si gracieux, que si j'avois dépensé cinquante louis dans sa boutique, j'aurois dit: cette femme est reconnoissante.
Il faut tourner, Monsieur, dit elle en venant avec moi à la porte, et en me montrant la rue qu'il falloit prendre; il faut d'abord tourner à votre gauche… Mais prenez garde… il y a deux rues; c'est la seconde… Vous la suivrez un peu, et vous verrez une église; quand vous l'aurez passée, vous prendrez à droite, et cette rue vous conduira au bas du Pont-Neuf, qu'il faudra passer… Vous ne trouverez personne qui ne se fasse un vrai plaisir de vous montrer le reste du chemin.
Elle me répéta ses instructions trois fois, avec autant de patience et de bonté la troisième que la première; et si des tons et des manières ont une signification (et ils en ont une sans doute, à moins que ce ne soit pour des cœurs insensibles), elle sembloit s'intéresser à ce que je ne me perdisse pas.
Cette femme, qui n'étoit guère au-dessus de l'ordre des grisettes, étoit charmante; mais je ne supposerai pas que ce fut sa beauté qui me rendit si sensible à sa politesse. La seule chose dont je me souvienne bien, c'est que je la fixai beaucoup en lui disant combien je lui étois obligé, et je réitérai mes remercîmens autant de fois qu'elle avoit pris la peine de m'instruire.
Je n'étois pas à dix pas de sa porte, que j'avois oublié tout ce qu'elle m'avoit dit… Je regardai derrière moi, et je la vis qui étoit encore sur le pas de sa porte pour observer si je prendrois le bon chemin. Je retournai vers elle pour lui demander s'il falloit d'abord aller à droite ou à gauche… J'ai tout oublié, lui dis-je. Est-il possible? dit-elle en souriant. Cela est très possible, et cela arrive toujours quand on fait moins d'attention aux avis que l'on reçoit, qu'à la personne qui les donne.
Ce que je disois étoit vrai, et elle le prit comme toutes les femmes prennent les choses qui leur sont dues. Elle me fit une légère révérence.
Attendez, me dit-elle en mettant sa main sur mon bras pour me retenir, je vais envoyer un garçon dans ce quartier-là porter un paquet; si vous voulez avoir la complaisance d'entrer, il sera prêt dans un moment, et il vous accompagnera jusqu'à l'endroit même. Elle cria à son garçon, qui étoit dans l'arrière-boutique, de se dépêcher, et j'entrai avec elle. Je levai de dessus la chaise où elle les avoit mises, les manchettes qu'elle brodoit, dans l'intention de m'y asseoir; elle s'assit elle-même sur une chaise basse, et je me mis aussitôt à côté d'elle.
Il sera prêt dans un moment, Monsieur, dit-elle… Et pendant ce moment, je voudrais, moi, vous dire combien je suis sensible à toutes vos politesses. Il n'y a personne qui ne puisse, par hasard, faire une action qui annonce un bon naturel; mais quand les actions de ce genre se multiplient, c'est l'effet du caractère et du tempéramment. Si le sang qui passe dans le cœur est le même que celui qui coule vers les extrémités, je suis sûr, ajoutai-je en lui soulevant le poignet, qu'il n'y a point de femme dans le monde qui ait un meilleur pouls que le vôtre… Tâtez-le, dit-elle en tendant le bras. Je me débarrassai aussitôt de mon chapeau; je saisis ses doigts d'une main, et j'appliquai sur l'artère les deux premiers doigts de mon autre main.
Que n'as-tu passé en ce moment, mon cher Eugène! Tu m'aurois vu en habit noir, et dans une attitude grave, aussi attentivement occupé à compter les battemens de son pouls, que si j'eusse guetté le retour du flux et du reflux de la fièvre. Tu aurois ri, et peut-être moralisé sur ma nouvelle profession… Hé bien! je t'aurois laissé rire et sermonner à ton aise… Crois-moi, mon cher Eugène, t'aurois-je dit, il y a de pires occupations dans le monde que celle de tâter le pouls d'une femme… Oui… mais d'une grisette! répliquerois-tu… et dans une boutique toute ouverte! Ah, Yorick!
Eh! tant mieux. Quand mes vues sont honnêtes, je me mets peu en peine que le monde me voie dans cette occupation.
LE MARI.
Paris.
J'avois compté vingt battemens de pouls, et je voulois aller jusqu'à quarante, quand son mari parut à l'improviste et dérangea mon calcul. C'est mon mari, dit-elle, et cela ne fait rien. Je recommençai donc à compter. Monsieur est si complaisant, ajouta-t-elle lorsqu'il passa près de nous, que de prendre la peine de me tâter le pouls. Le mari ôta son chapeau, me salua, et me dit que je lui faisois trop d'honneur. Il remit aussitôt son chapeau, et s'en alla.
Bon Dieu! m'écriai-je en moi-même, est-il possible que ce soit-là son mari!
Une foule de gens savent, sans doute, ce qui pouvoit m'autoriser à faire cette exclamation; qu'ils ne se fâchent pas si je vais l'expliquer à ceux qui l'ignorent.
A Londres, un marchand ne semble faire avec sa femme qu'un même tout: quelquefois l'un, quelquefois l'autre brille par diverses perfections de l'esprit et du corps; mais ils unissent tout cela, vont de pair, et tâchent de cadrer l'un avec l'autre, autant que mari et femme doivent le faire.
A Paris, il y a à peine deux ordres d'êtres plus différens: car la puissance législative et exécutive de la boutique n'appartenant point au mari, il y paroît rarement… il se tient dans l'arrière-boutique ou dans quelque chambre obscure tout seul dans son bonnet de nuit: enfant brut de la nature, il reste tel que la nature l'a formé.
Le génie d'un peuple, dans un pays où il n'y a rien de salique que la monarchie, ayant cédé ce département, ainsi que plusieurs autres, entièrement aux femmes, celles-ci, par un babillage et un commerce continuel avec tous ceux qui vont et viennent, sont comme ces cailloux de toutes sortes de formes, qui frottés les uns contre les autres, perdent leur rudesse, et prennent quelquefois le poli d'un diamant… L'époux ne vaut pas beaucoup mieux que la pierre que vous foulez aux pieds.
Très-certainement, il n'est pas bon que l'homme soit seul… Il est fait pour la société et les douces communications. J'en appelle, pour preuve de ce que j'avance, au perfectionnement que notre nature en reçoit.
Comment trouvez-vous, Monsieur, le battement de mon pouls? dit-elle. Il est aussi doux, lui dis-je en la fixant tranquillement, que je me l'étois imaginé. Elle alloit me répondre quelque chose d'honnête; mais le garçon entra avec le paquet de gants. A propos, dis-je, j'en voudrois avoir une ou deux paires.
LES GANTS.
Paris.
La belle marchande se lève, passe derrière son comptoir, aveint un paquet, et le délie. J'avance vis-à-vis d'elle: les gants étoient tous trop grands; elle les mesura l'un après l'autre sur ma main; cela ne les rappetissoit pas. Elle me pria d'en essayer une paire qui ne lui paroissoit pas si grande que les autres… Elle en ouvrit un, et ma main y glissa tout d'un coup… Cela ne me convient pas, dis-je en remuant un peu la tête. Non, dit-elle, en faisant le même mouvement.
Il y a de certains regards combinés d'une subtilité unique, où le caprice, et le bon sens, et la gravité, et la sottise, sont tellement confondus, que tous les langages variés de la tour de Babel ne pourroient les exprimer… Ils se communiquent et se saisissent avec une telle promptitude, qu'on sait à peine quel est le contagieux… Pour moi, je laisse à messieurs les dissertateurs le soin de grossir de ce sujet leurs agréables volumes… Il me suffit de répéter que les gants ne convenoient pas… Nous pliâmes tous deux nos mains dans nos bras, en nous appuyant sur le comptoir. Il étoit si étroit, qu'il n'y avoit de place entre nous que pour le paquet de gants.
La jeune marchande regardoit quelquefois les gants, puis du côté de la fenêtre, puis les gants… et jetoit de temps-en-temps les yeux sur moi. Je n'étois pas disposé à rompre le silence… Je suivois en tout son exemple. Mes yeux se portoient tour à tour sur elle, et sur la fenêtre, et sur les gants.
Mais je perdais beaucoup dans toutes ces attaques d'imitation. Elle avoit des yeux noirs, vifs, qui dardoient leurs rayons à travers deux longues paupières de soie, et ils étoient si perçans, qu'ils pénétroient jusqu'au fond de mon cœur… Cela peut paroître étrange; mais telle étoit l'impression qu'elle faisoit sur moi.
N'importe, dis-je, je vais m'accommoder de ces deux paires de gants; et je les mis en poche.
Elle ne me les surfit pas d'un sou, et je fus sensible à ce procédé. J'aurais voulu qu'elle eût demandé quelque chose de plus, et j'étois embarrassé comment le lui faire comprendre… Croyez-vous, Monsieur, me dit-elle, en se méprenant sur mon embarras, que je voudrois demander seulement un sou de trop à un étranger, et surtout à un étranger dont la politesse, plus que le besoin de gants, l'engage à prendre ce qui ne lui convient pas, et à se fier à moi? Est-ce que vous m'en auriez crue capable?… Moi! non, je vous assure; mais vous l'eussiez fait, que je vous l'aurois pardonné de bon cœur… Je payai; et en la saluant un peu plus profondément que cela n'est d'usage à l'égard d'une femme de marchand, je la quittai; et le garçon, avec son paquet, me suivit.
LA TRADUCTION.
Paris.
On me mit dans une loge où il n'y avoit qu'un vieil officier. J'aime les militaires, non-seulement parce que j'honore l'homme dont les mœurs sont adoucies par une profession qui développe souvent les mauvaises qualités de ceux qui sont méchans, mais parce que j'en ai connu un autrefois… car il n'est plus: pourquoi ne les nommerois-je pas? C'étoit le capitaine Tobie Shandy, le plus cher de tous mes amis. Je ne puis penser à la douceur et à l'humanité de ce brave homme, quoiqu'il y ait bien long-temps qu'il soit mort, sans que mes yeux se remplissent de larmes; et j'aime, à cause lui, tout le corps des vétérans. J'enjambai sur-le-champ les deux bancs qui étoient devant moi, et me plaçai à côté de l'officier.
Il lisoit attentivement, ses lunettes sur le nez, une petite brochure, qui étoit probablement une des pièces qu'on alloit jouer. Je fus à peine assis, qu'il ôta ses lunettes, les enferma dans un étui de chagrin, et mit le livre et l'étui dans sa poche. Je me levai à demi pour le saluer.
Qu'on traduise ceci dans tous les langages du monde: en voici le sens.
«Voilà un pauvre étranger qui entre dans la loge… il a l'air de ne connoître personne, et il demeureroit sept ans à Paris, qu'il ne connoîtroit qui que ce soit, si tous ceux dont il approcheroit gardoient leurs lunettes sur le nez… C'est lui fermer la porte de la conversation; ce seroit le traiter pire qu'un allemand.»
Le vieil officier auroit pu dire tout cela à haute voix, et je ne l'aurois pas mieux entendu… Je lui aurois, à mon tour, traduit en françois le salut que je lui avois fait; je lui aurois dit «que j'étois très-sensible à son intention, et que je lui en rendois mille grâces.»
Il n'y a point de secret qui aide plus au progrès de la sociabilité, que de se rendre habile dans cette manière abrégée de se faire entendre, et d'être prompt à expliquer en termes clairs les divers mouvemens des yeux et du corps dans toutes leurs inflexions. Quant à moi, par une longue habitude, j'exerce cet art si machinalement, que, lorsque je marche dans les rues de Londres, je traduis tout du long du chemin; et je me suis souvent trouvé dans des cercles où l'on n'avoit pas dit quatre mots, et dont j'aurois pu rapporter vingt conversations différentes, ou les écrire, sans risquer de dire quelque chose qui n'auroit pas été vrai.
Un soir que j'allois au concert de Martini à Milan, comme je me présentois à la porte de la salle pour entrer, la marquise de F… en sortoit avec une espèce de précipitation; elle étoit presque sur moi que je ne l'avois pas vue, de sorte que je fis un saut de côté pour la laisser passer; elle fit de même et du même côté, et nos têtes se touchèrent… Elle alla aussitôt de l'autre côté; un mouvement involontaire m'y porta, et je m'opposai encore innocemment à son passage… Cela se répéta encore malgré nous, jusqu'au point que cela en devint ridicule… A la fin, je fis ce que j'aurois dû faire dès le commencement; je me tins tranquille, et la marquise passa sans difficulté. Je sentis aussitôt ma faute, et il n'étoit pas possible que j'entrasse avant de la réparer. Pour cela, je suivis la marquise des yeux jusqu'au bout du passage; elle tourna deux fois les siens vers moi, et sembloit marcher le long du mur, comme si elle vouloit faire place à quelqu'autre qui viendroit à passer… Non, non, dis-je, c'est là une mauvaise traduction; elle a droit d'exiger que je lui fasse des excuses, et l'espace quelle laisse n'est que pour m'en donner la facilité. Je cours donc à elle, et lui demande pardon de l'embarras que je lui avois causé, en lui disant que mon intention étoit de lui faire place… Elle répondit qu'elle avoit eu le même dessein à mon égard… et nous nous remerciâmes réciproquement. Elle étoit au haut de l'escalier, et ne voyant point d'écuyer près d'elle, je lui offris la main pour la conduire à sa voiture… Nous descendîmes l'escalier, en nous arrêtant presque à chaque marche pour parler du concert et de notre aventure. Elle étoit dans son carosse. En vérité, madame, lui dis-je, j'ai fait six efforts différens pour vous laisser passer… Et moi, j'en ai fait autant pour vous laisser entrer… Je souhaiterois bien, ajoutai-je aussitôt, que vous en fissiez un septième… Très-volontiers, dit-elle en me faisant place… La vie est trop courte pour s'occuper de tant de formalités… Je montai dans la voiture, et je l'accompagnai chez elle… Et que devint le concert? Ceux qui y étoient le savent mieux que moi.
Je ne veux qu'ajouter que la liaison agréable qui résulta de cette traduction, me fit plus de plaisir qu'aucune autre que j'ai eu l'honneur de faire en Italie.
LE NAIN.
Paris.
Je n'ai jamais oui dire que quelqu'un, si ce n'est une seule personne que je nommerai probablement dans ce chapitre, eût fait une remarque que je fis au moment même que je jetai les yeux sur le parterre, et qui me frappa d'autant plus vivement, que je ne me souvenois même pas trop qu'on l'eût faite; c'est le jeu inconcevable de la nature, en formant un si grand nombre de nains. Elle se joue sans doute de tous les pauvres humains dans tous les coins de l'univers; mais à Paris, il semble qu'elle ne mette point de bornes à ses amusemens. Cette bonne déesse paroît aussi gaie qu'elle est sage.
J'étois à l'Opéra-comique; mais toutes mes idées n'y étoient pas renfermées, et elles se promenoient dehors comme si j'y avois été moi-même… Je mesurois, j'examinois tous ceux que je rencontrois dans les rues: c'étoit une tâche mélancolique, surtout quand la taille étoit petite… le visage très-brun, les yeux vifs, le nez long, les dents blanches, la mâchoire en avant… Je souffrois de voir tant de malheureux, que la force des accidents avoit chassés de la classe où ils devoient être, pour les contraindre à faire nombre dans une autre… Les uns, à cinquante pas, paroissoient à peine être des enfans par leur taille; les autres étoient noués, rachitiques, bossus, ou avoient les jambes tortues. Ceux-ci étoient arrêtés dans leur croissance, dès l'âge de six ou sept ans, par les mains de la nature; ceux-là ressembloient à des pommiers nains qui, dès leur première existence, font voir qu'ils ne parviendront jamais à la hauteur commune des autres arbres de la même espèce.
Un médecin voyageur diroit peut-être que cela ne provient que des bandages mal faits et mal appliqués… Un médecin sombre diroit que c'est faute d'air; et un voyageur curieux, pour appuyer ce système, se mettroit à mesurer la hauteur des maisons, le peu de largeur des rues, et combien de pieds quarrés occupent au sixième ou septième étage les gens du peuple, qui mangent et couchent ensemble. M. Shandy, qui avoit sur bien des choses des idées fort extraordinaires, soutenoit, en causant un soir sur cette matière, que les enfans, comme d'autres animaux, pouvoient devenir fort grands lorsqu'ils étoient venus au monde sans accident; mais, ajoutoit-il, le malheur des habitans de Paris est d'être si étroitement logés, qu'ils n'ont réellement pas assez de place pour les faire… Aussi, que font-ils? des riens; car n'est-ce pas ainsi qu'on doit appeler une chose qui, après vingt ou vingt-cinq ans de tendres soins et de bonne nourriture, n'est pas devenue plus haute que ma jambe?… Or, monsieur Shandy étant d'une très-petite stature, on ne pouvoit rien dire de plus.
Ce n'est pas ici un ouvrage de raisonnement, et je m'en tiens à la fidélité de la remarque, qui peut se vérifier dans toutes les rues et dans tous les carrefours de Paris. Je descendois un jour la rue qui conduit du Carrousel au Palais-Royal; j'aperçus un petit garçon qui avoit de la peine à passer le ruisseau, et je lui tendis la main pour l'aider. Quelle fut ma surprise en jetant les yeux sur lui! Le petit garçon avoit au moins quarante ans… Mais il n'importe, dis-je… quelqu'autre bonne ame en fera autant pour moi quand j'en aurai quatre-vingt-dix.
Je sens en moi je ne sais quels principes d'égards et de compassion pour cette portion défectueuse et diminutive de mon espèce, qui n'a ni la force ni la taille pour se pousser et pour figurer dans le monde… Je n'aime point qu'on les humilie… et je ne fus pas sitôt assis à côté de mon vieil officier, que j'eus le chagrin de voir qu'on se moquoit d'un bossu au bas de la loge où nous étions.
Il y a, entre l'orchestre et la première loge de côté, un espace où beaucoup de spectateurs se réfugient quand il n'y a plus de place ailleurs. On y est debout, quoiqu'on paye aussi cher que dans l'orchestre. Un pauvre hère de cette espèce s'étoit glissé dans ce lieu incommode; il étoit entouré de personnes qui avoient au moins deux pieds et demi de plus que lui… et le nain bossu souffroit prodigieusement; mais ce qui le gênoit le plus, étoit un homme de plus de six pieds de haut, épais à proportion, allemand par-dessus tout cela, qui étoit précisément devant lui, et lui déroboit absolument la vue du théâtre et des acteurs. Mon nain faisoit ce qu'il pouvoit pour jeter un coup-d'œil sur ce qui se passoit; il cherchoit à profiter des ouvertures qui se faisoient quelquefois entre les bras de l'allemand et son corps; il guettoit d'un côté, étoit à l'affut de l'autre: mais ses soins étoient inutiles; l'allemand se tenoit massivement dans une attitude carrée; il auroit été aussi bien dans le fond d'un puits. Il étendit en haut très-civilement sa main jusqu'au bras du géant, et lui conta sa peine… L'allemand tourne la tête, jette en bas les yeux sur lui, comme Goliath sur David… et inexorablement se remet dans sa situation.
Je prenois en ce moment une prise de tabac dans la tabatière de corne du bon moine. Ah! mon bon père Laurent! comme ton esprit doux et poli, et qui est si bien modelé pour supporter et pour souffrir avec patience… comme il auroit prêté une oreille complaisante aux plaintes de ce pauvre nain!…
Le vieil officier me vit lever les yeux avec émotion en faisant cette apostrophe, et me demanda ce qu'il y avoit. Je lui contai l'histoire en trois mots, en ajoutant que cela étoit inhumain.
Le nain étoit poussé à bout, et dans les premiers transports, qui sont communément déraisonnables, il dit à l'allemand qu'il couperoit sa longue queue avec ses ciseaux. L'allemand le regarda froidement, et lui dit qu'il en étoit le maître, s'il pouvoit y atteindre.
Oh! quand l'injure est aiguisée par l'insulte, tout homme qui a du sentiment prend le parti de celui qui est offensé, tel qu'il soit… J'aurois volontiers sauté en bas pour aller au secours de l'opprimé… Le vieil officier le soulagea avec beaucoup moins de fracas… Il fit signe à la sentinelle, et lui montra le lieu où se passoit la scène. La sentinelle y pénétra… Il n'y avoit pas besoin d'explication, la chose étoit visible… Le soldat fit reculer l'allemand, et plaça le nain devant l'épais géant… Cela est bien fait! m'écriai-je, en frappant des mains… Vous ne souffririez pas une chose semblable en Angleterre, dit le vieil officier.
En Angleterre, Monsieur, lui dis-je, nous sommes tous assis à notre aise…
Il voulut apparemment me donner quelque satisfaction de moi-même, et me dit: voilà un bon mot… Je le regardai, et je vis bien qu'un bon mot a toujours de la valeur à Paris. Il m'offrit une prise de tabac.
LA ROSE.
Paris.
Mon tour vint de demander au vieil officier ce qu'il y avoit… J'entendois de tous côtés crier du parterre: Haut les mains, monsieur l'abbé, et cela m'étoit tout aussi incompréhensible qu'il avoit peu compris ce que j'avois dit en parlant du moine.
Il me dit que c'étoit apparemment quelque abbé qui se trouvoit placé dans une loge derrière quelques grisettes, et que le parterre l'ayant vu, il vouloit qu'il tînt ses deux mains en l'air pendant la représentation… Ah! comment soupçonner, dis-je, qu'un ecclésiastique puisse être un filou? L'officier sourit, et en me parlant à l'oreille, il me donna connoissance d'une chose dont je n'avois pas encore eu la moindre idée.
Bon Dieu! dis-je en pâlissant d'étonnement, est-il possible qu'un peuple si rempli de sentiment, ait en même temps des idées si étranges, et qu'il se démente jusqu'à ce point? Quelle grossièreté! ajoutai-je.
L'officier me dit: c'est une raillerie piquante qui a commencé au théâtre contre les ecclésiastiques, du temps que Molière donna son Tartuffe… Mais cela se passe peu-à-peu avec le reste de nos mœurs gothiques… Chaque nation, continua-t-il, a ses délicatesses et ses grossièretés qui règnent pendant quelque temps, et se perdent par la suite… J'ai été dans plusieurs pays, et je n'en ai pas vu un seul où je n'aie trouvé des raffinemens qui manquoient dans d'autres. Le POUR et le CONTRE se trouvent dans chaque nation… Il y a une balance de bien et de mal par tout; il ne s'agit que de la bien observer. C'est le vrai préservatif des préjugés que le vulgaire d'une nation prend contre une autre… Un voyageur a l'avantage de voir beaucoup et de pouvoir faire le parallèle des hommes et de leurs mœurs, et par-là il apprend le savoir vivre. Une tolérance réciproque nous engage à nous entr'aimer… Il me fit, en disant cela, une inclination et me quitta.
Il me tint ce discours avec tant de candeur et de bon sens, qu'il justifia les impressions favorables que j'avois eues de son caractère… Je croyois aimer l'homme; mais je craignois de me méprendre sur l'objet… Il venoit de tracer ma façon de penser. Je n'aurois pas pu l'exprimer aussi bien; c'étoit la seule différence.
Rien n'est plus incommode pour un cavalier, que d'avoir un cheval entre ses jambes qui dresse les oreilles et fait des écarts à chaque objet qu'il aperçoit: cela m'inquiète fort peu… mais j'avoue franchement que j'ai rougi plus d'une fois pendant le premier mois que j'ai passé à Paris, d'entendre prononcer certains mots auxquels je n'étois pas accoutumé. Je croyois qu'ils étoient indécens, et ils me soulevoient… Mais je trouvai, le second mois, qu'ils étoient sans conséquence, et ne blessoient point la pudeur.
Madame de Rambouillet, après six semaines de connoissance, me fit l'honneur de me mener avec elle à deux lieues de Paris dans sa voiture… On ne peut être plus polie, plus vertueuse et plus modeste qu'elle dans ses expressions… En revenant, elle me pria de tirer le cordon… Avez-vous besoin de quelque chose? lui dis-je… Rien que de pisser, dit-elle.
Ami voyageur, ne troublez point madame de Rambouillet; et vous, belles nymphes qui faites les mystérieuses, allez cueillir des roses, effeuillez-les sur le sentier où vous vous arrêterez… Madame de Rambouillet n'en fit pas davantage… Je lui avois aidé à descendre de carrosse, et j'eusse été le prêtre de la chaste Castalie, que je ne me serois pas tenu dans une attitude plus décente et plus respectueuse près de sa fontaine.
LA FEMME DE CHAMBRE.
Paris.
Ce que le vieil officier venoit de me dire sur les voyages, me fit souvenir des avis que Polonius donnoit à son fils sur le même sujet; ces avis me rappelèrent Hamlet, et Hamlet retraça à ma mémoire les autres ouvrages de Shakespéar. J'entrai, à mon retour, dans la boutique d'un libraire sur le quai de Conti, pour acheter les œuvres de ce poëte.
Le libraire me dit qu'il n'en avoit point de complètes. Comment! lui dis-je, en voilà un exemplaire sur votre comptoir. Cela est vrai; mais il n'est pas à moi… Il est à monsieur le comte de B… qui me l'a envoyé de Versailles pour le faire relier, et auquel je le renverrai demain matin.
Et que fait monsieur le comte de B… de ce livre? lui dis-je. Est-ce qu'il lit Shakespéar? Oh! dit le libraire, c'est un esprit fort… Il aime les livres anglois; et ce qui lui fait encore plus d'honneur, Monsieur, c'est qu'il aime aussi les anglois. En vérité, lui dis-je, vous parlez si poliment, que vous forceriez presque un anglois, par reconnoissance, à dépenser quelques louis dans votre boutique. Le libraire fit une inclination, et alloit probablement dire quelque chose, lorsqu'une jeune fille d'environ vingt ans, fort décemment mise, et qui avoit l'air d'être au service de quelque dévote à la mode, entra dans la boutique, et demanda Les Égaremens du cœur et de l'esprit. Le libraire les lui donna aussitôt. Elle tira de sa poche une petite bourse de satin vert, nouée d'un ruban de même couleur… Elle la délia, et mit dedans le pouce et le doigt avec délicatesse, mais sans affectation, pour prendre de l'argent, et paya. Rien ne me retenoit dans la boutique, et j'en sortis avec elle.
Ma belle enfant, lui dis-je, quel besoin avez-vous des égaremens du cœur? A peine savez-vous encore que vous en ayez un, jusqu'à ce que l'amour vous l'ait dit, ou qu'un berger infidèle lui ait causé du mal. Dieu m'en garde! répondit-elle. Oui, vous avez raison; votre cœur est bon, et ce seroit dommage qu'on vous le dérobât… C'est pour vous un trésor précieux… Il vous donne un meilleur air que si vous étiez parée de perles et de diamans.
La jeune fille m'écoutoit avec une attention docile, et elle tenoit sa bourse par le ruban. Elle est bien légère, lui dis-je en la saisissant… et aussitôt elle l'avança vers moi… Il y a bien peu de chose dedans, continuai-je. Mais soyez toujours aussi sage que vous êtes belle, et le ciel la remplira… J'avois encore dans la main quelques écus qui avoient été destinés à l'achat de Shakespéar; elle m'avoit tout-à-fait laissé aller sa bourse, et j'y mis un écu. Je nouai le ruban, et je la lui rendis.
Elle me fit, sans parler, une humble inclination… C'étoit une de ces inclinations tranquilles et reconnoissantes, où le cœur a plus de part que le geste. Le cœur sent le bienfait, et le geste exprime la reconnoissance. Je n'ai jamais donné un écu à une fille avec plus de plaisir.
Mon avis ne vous auroit servi à rien, ma chère, sans ce petit présent, quand vous verrez l'écu, vous vous souviendrez de l'avis. N'allez pas le dépenser en rubans…
Je vous assure, Monsieur, que je le conserverai… et elle me donna la main… Oui, Monsieur, je le mettrai à part.
Une convention vertueuse qui se fait entre homme et femme, semble sanctifier leurs plus secrètes démarches. Il étoit déjà tard et il faisoit obscur; malgré cela, comme nous allions du même côté, nous n'eûmes point de scrupule d'aller ensemble le long du quai de Conti.
Elle me fit une seconde inclination lorsque nous nous mîmes en marche; et nous n'étions pas encore à vingt pas de la porte du libraire, que, croyant n'avoir pas assez fait, elle s'arrêta un petit moment pour me remercier encore.
C'est un petit tribut, lui dis-je, que je n'ai pu m'empêcher de payer à la vertu, et je ne voudrois pas m'être trompé sur le compte de la personne à qui je rends cet hommage… Mais l'innocence, ma chère, est peinte sur votre visage… Malheur à celui qui essaieroit de lui tendre des pièges!
Elle parut un peu affectée de ce que je lui disois… Elle fit un profond soupir… Je ne me crus pas autorisé d'en rechercher la cause, et nous gardâmes le silence jusqu'au coin de la rue de Nevers, où nous devions nous séparer.
Est-ce ici le chemin, lui dis-je, ma chère, de l'hôtel de Modène? Oui; mais on peut y aller aussi par la rue Guénégaud qui est un peu plus loin… Hé bien! j'irai donc par la rue Guénégaud, pour deux raisons; d'abord, parce que cela me fera plaisir; et ensuite, pour vous accompagner plus long-temps. En vérité, dit-elle, je souhaiterois que l'hôtel fût dans la rue des Saints-Pères… C'est peut-être là que vous demeurez? lui dis-je.—Oui, Monsieur; je suis femme-de-chambre de madame de R… Bon Dieu! m'écriai-je, c'est la dame pour laquelle on m'a chargé d'une lettre à Amiens. Elle me dit que madame de R… attendoit en effet un étranger qui devoit lui remettre une lettre, et qu'elle étoit fort impatiente de le voir… Hé bien, ma chère enfant, dites-lui que vous l'avez rencontré. Assurez-la de mes respects, et que j'aurai l'honneur de la voir demain matin.
C'étoit au coin de la rue de Nevers que nous disions tout cela… Nous étions arrêtés, parce que la jeune fille vouloit mettre les deux volumes qu'elle venoit d'acheter dans ses poches: je tenois le second, tandis qu'elle y fourroit le premier, et elle tint sa poche ouverte afin que j'y misse l'autre.
Qu'il est doux de sentir la finesse des liens qui attachent nos affections!
Nous nous remîmes encore en marche… et nous n'avions pas fait trois pas, qu'elle me prit le bras… J'allois l'en prier, mais elle le fit d'elle-même, avec cette simplicité irréfléchie qui montre qu'elle ne pensoit pas du tout qu'elle ne m'avoit jamais vu… Pour moi, je crus sentir si vivement en ce moment les influences de ce qu'on appelle la force du sang, que je ne pus m'empêcher de la fixer pour voir si je ne trouverois pas en elle quelque ressemblance de famille… Hé! ne sommes-nous pas, dis-je, tous parens?
Arrivés au coin de la rue Guénégaud, je m'arrêtai pour lui dire décidément adieu. Elle me remercia encore, et pour ma politesse, et pour lui avoir tenu compagnie. Nous avions quelque peine à nous séparer… Cela ne se fit qu'en nous disant adieu deux fois. Notre séparation étoit si cordiale, que je l'aurois scellée, je crois, en tout autre lieu, d'un baiser de charité aussi saint, aussi chaud que celui d'un apôtre.
Mais à Paris il n'y a guère que les hommes qui s'embrassent… Je fis ce qui revient à peu-près au même…
Je priai Dieu de la bénir.
LE PASSE-PORT.
Paris.
De retour à l'hôtel, La Fleur me dit qu'on était venu de la part de M. le lieutenant de police pour s'informer de moi… Diable! dis-je, j'en sais la raison, et il est temps d'en informer le lecteur. J'ai omis cette partie de l'histoire dans l'ordre qu'elle est arrivée… Je ne l'avois pas oubliée… mais j'avois pensé, en écrivant, qu'elle seroit mieux placée ici.
J'étois parti de Londres avec une telle précipitation, que je n'avois pas songé que nous étions en guerre avec la France. J'étois arrivé à Douvres, déjà je voyois, par le secours de ma lunette d'approche, les hauteurs qui sont au-delà de Boulogne, que l'idée de la guerre ne m'étoit pas venue à l'esprit, que celle qu'on ne pouvoit pas aller en France sans passe-port… Aller seulement au bout d'une rue, et m'en retourner sans avoir rien fait, est pour moi une chose pénible. Le voyage que je commençois étoit le plus grand effort que j'eusse jamais fait pour acquérir des connoissances, et je ne pouvois supporter l'idée de retourner à Londres sans remplir mon projet… On me dit que le comte de… avoit loué le paquebot… Il étoit logé dans mon auberge; j'étois légèrement connu de lui, et j'allai le prier de me prendre à sa suite… Il ne fit point de difficulté; mais il me prévint que son inclination à m'obliger ne pourroit s'étendre que jusqu'à Calais, parce qu'il étoit obligé d'aller de-là à Bruxelles. Mais arrivé à Calais, me dit-il, vous pourrez sans crainte aller à Paris. Lorsque vous y serez, vous chercherez des amis pour pourvoir à votre sûreté. M. le comte, lui dis-je, je me tirerai alors d'embarras… Je m'embarquai donc, et je ne songeai plus à l'affaire.
Mais quand La Fleur me dit que M. le lieutenant de police avoit envoyé, je sentis dans l'instant de quoi il étoit question… L'hôte monta presque en même-temps pour me dire la même chose, en ajoutant qu'on avoit singuliérement demandé mon passe-port. J'espère, dit-il, que vous en avez un?… Moi! non, en vérité, lui dis je, je n'en ai pas.
Vous n'en avez pas! et il se retira à trois pas, comme s'il eût craint que je ne lui communiquasse la peste; La Fleur, au contraire, avança trois pas avec cette espèce de mouvement que fait une bonne ame pour venir au secours d'une autre… Le bon garçon gagna tout-à-fait mon cœur. Ce seul trait me fit connoître son caractère aussi parfaitement que s'il m'avoit déjà servi avec zèle pendant sept ans; et je vis que je pouvois me fier entièrement à sa probité et à son attachement…
Milord! s'écria l'hôte… mais se reprenant aussitôt, il changea de ton… Si monsieur, dit-il, n'a pas de passe-port, il a apparemment des amis à Paris qui peuvent lui en procurer un… Je ne connois personne, lui dis-je avec un air indifférent. Hé bien, monsieur, en ce cas-là, dit-il, vous pouvez vous attendre à vous voir fourrer à la Bastille, ou pour le moins au Châtelet… Oh! dis-je, je ne crains rien: le roi est rempli de bonté; il ne fait de mal à personne… Vous avez raison, mais cela n'empêchera pourtant pas qu'on ne vous mette à la Bastille demain matin… J'ai loué, repris-je, votre appartement pour un mois, et je ne le quitterai pas avant le temps pour tous les rois de France dans le monde.
La Fleur vint me dire à l'oreille: Monsieur, mais personne ne peut s'opposer au roi.
Parbleu, dit l'hôte, il faut avouer que ces messieurs anglois sont des gens bien extraordinaires; et il se retira en grommelant.
LE PASSE-PORT.
L'hôtel à Paris.
Je ne montrai tant d'assurance à l'hôte, et n'eus l'air de traiter la chose si cavaliérement, que pour ne point chagriner La Fleur. J'affectai même de paroître plus gai pendant le souper, et de causer avec lui d'autres choses. Paris et l'opéra comique étoient déjà pour moi un sujet inépuisable de conversation. La Fleur avoit aussi vu le spectacle, et il m'avoit suivi jusqu'à la boutique du libraire. Mais lorsqu'il me vit en sortir avec la jeune fille, et que j'allois avec elle le long du quai, il jugea inutile de me suivre un pas de plus; et après quelques réflexions, il prit le chemin le plus court pour revenir à l'hôtel, où il avoit appris toute l'affaire de la police sur mon arrivée à Paris.
Il n'eut pas si-tôt ôté le couvert, que je lui dis de descendre pour souper. Je me livrai alors aux plus sérieuses réflexions sur ma situation.
Oh! c'est ici, mon cher Eugène, que tu souriras au souvenir d'un court entretien que nous eûmes ensemble, presque au moment de mon départ… Je dois le raconter ici.
Eugène sachant que je n'étois pas plus chargé d'argent que de réflexion, m'avoit pris à part pour me demander combien j'avois. Je lui montrai ma bourse. Eugène branla la tête, et dit que ce qu'il y avoit ne suffiroit pas!… Tiens, tiens, dit-il, en voulant vider la sienne dans la mienne, augmente tes guinées de toutes celles que j'ai… Mais en conscience j'en ai assez des miennes… Je t'assure que non. Je connois mieux que toi le pays où tu vas voyager. Cela peut être, mais vous ne faites pas réflexion, Eugène, lui dis-je en refusant son offre, que je ne serai pas trois jours à Paris sans faire quelque étourderie qui me fera mettre à la Bastille, où je vivrai un ou deux mois entiérement aux dépens du roi… Oh! excusez, répliqua-t-il sèchement, j'avais réellement oublié cette ressource.
L'événement dont j'avois badiné alloit probablement se réaliser…
Mais, soit folie, indifférence, philosophie, opiniâtreté, ou je ne sais quelle autre cause, j'eus beau réfléchir sur cette affaire, je ne pus y penser que de la même manière dont j'en avois parlé à mon ami au moment de mon départ.
La Bastille!… Mais la terreur est dans le mot… Et qu'on en dise ce qu'on voudra, ce mot ne signifie autre chose qu'une tour… et une tour ne veut rien dire de plus qu'une maison dont on ne peut pas sortir… Que le ciel soit favorable aux goutteux!… Mais ne sont-ils pas dans ce cas deux fois par an? Oh! avec neuf francs par jour, des plumes, de l'encre, du papier et de la patience, on peut bien garder la maison pendant un mois ou six semaines sans sortir. Que craindre quand on n'a point fait de mal?… On n'en sort que meilleur et plus sage…
La tête pleine de ces réflexions, enchanté de mes idées et de mon raisonnement, je descendis dans la cour je ne sais pour quelle raison. Je déteste, me disais-je, les pinceaux sombres, et je n'envie point l'art triste de peindre les maux de la vie avec des couleurs aussi noires. L'esprit s'effraye d'objets qu'il s'est grossis, et qu'il s'est rendus horribles à lui-même; dépouillez-les de tout ce que vous y avez ajouté, et il n'y fait aucune attention… Il est vrai, continuai-je, dans le dessein d'adoucir la proposition, que la Bastille est un mal qui n'est pas à mépriser… Mais ôtez-lui ses tours, comblez ses fossés, que ses portes ne soient pas barricadées, figurez-vous que ce n'est simplement qu'un asile de contrainte, et supposez que c'est quelque infirmité qui vous y retient, et non la volonté d'un homme, alors le mal s'évanouit, et vous le souffrez sans vous plaindre. Je me disois tout cela, quand je fus interrompu, au milieu de mon soliloque, par une voix que je pris pour celle d'un enfant qui se plaignoit de ce qu'on ne pouvoit sortir. Je regardai sous la porte-cochère… Je ne vis personne, et je revins dans la cour sans faire la moindre attention à ce que j'avois entendu.
Mais à peine y fus-je revenu que la même voix répéta deux fois les mêmes expressions… Je levai les yeux, et je vis qu'elles venoient d'un sansonnet qui étoit renfermé dans une petite cage… Je ne peux pas sortir, je ne peux pas sortir… disoit le sansonnet.
Je me mis à contempler l'oiseau. Plusieurs personnes passèrent sous la porte, et il leur fit les mêmes plaintes de sa captivité, en volant de leur côté dans sa cage… Je ne peux pas sortir… Oh! je vais à ton aide, m'écriai-je, je te ferai sortir, coûte qu'il coûte… La porte de la cage étoit du côté du mur; mais elle étoit si fort entrelacée avec du fil d'archal, qu'il étoit impossible de l'ouvrir sans mettre la cage en morceaux… J'y mis les deux mains.
L'oiseau voloit à l'endroit où je tentois de lui procurer sa délivrance. Il passoit sa tête à travers le treillis, et y pressoit son estomac, comme s'il eût été impatient… Je crains bien, pauvre petit captif, lui disois-je, de ne pouvoir te rendre la liberté… Non, dit le sansonnet, je ne peux pas sortir… je ne peux pas sortir…
Jamais mes affections ne furent plus tendrement agitées… Jamais dans ma vie aucun accident ne m'a rappelé plus promptement mes esprits dissipés par un foible raisonnement. Les notes n'étoient proférées que mécaniquement; mais elles étoient si conformes à l'accent de la nature, qu'elles renversèrent en un instant tout mon plan systématique sur la Bastille; et le cœur appesanti, je remontai l'escalier avec des pensées bien différentes de celles que j'avois eues en descendant…
Déguise-toi comme tu voudras, triste esclavage, tu n'es toujours qu'une coupe amère; et quoique des millions de mortels, dans tous les siècles, aient été formés pour goûter de ta liqueur, tu n'en es pas moins amer. C'est toi, ô charmante déesse! que tout le monde adore en public ou en secret; c'est toi, aimable LIBERTÉ, dont le goût est délicieux, et le sera toujours jusqu'à ce que la nature soit changée… Nulle teinture ne peut ternir ta robe de neige, nulle puissance chimique changer ton sceptre en fer… Le berger qui jouit de tes faveurs est plus heureux en mangeant sa croûte de pain, que son monarque, de la cour duquel tu es exilée… Ciel…! m'écriai-je en tombant à genoux sur la dernière marche de l'escalier, accorde-moi seulement la santé dont tu es le grand dispensateur, et donne-moi cette belle déesse pour compagne… et fais pleuvoir tes mîtres, si c'est la volonté de ta divine providence, sur les têtes de ceux qui les ambitionnent.
LE CAPTIF.
Paris.
L'idée du sansonnet en cage me suivit jusque dans ma chambre… Je m'approchai de la table, et la tête appuyée sur ma main, toutes les peines d'une prison se retracèrent à mon esprit… J'étois disposé à réfléchir, et je donnai carrière à mon imagination.
Je voulus commencer par les millions de mes semblables qui étoient nés pour l'esclavage… Mais trouvant que cette peinture, quelque touchante qu'elle fût, ne rapprochoit pas assez les idées de la situation où j'étois, et que la multitude de ces tristes groupes ne faisoit que me distraire…
Je me représentai donc un seul captif renfermé dans un cachot… Je le regardai à travers de sa porte grillée, pour faire son portrait à la faveur de la lueur sombre qui éclairoit son triste souterrain.
Je considérai son corps à demi usé par l'ennui de l'attente et de la contrainte, et je compris cette espèce de maladie de cœur qui provient de l'espoir différé… Je le vis, en l'examinant de plus près, presqu'entiérement défiguré: il étoit pâle et miné par la fièvre… Depuis trente ans, son sang n'avoit point été rafraîchi par le vent d'ouest. Il n'avoit vu ni le soleil ni la lune pendant tout ce temps… Ni amis, ni parens ne lui avoient fait entendre les doux sons de leurs voix à travers ses grilles… Ses enfans…
Ici mon cœur commença à saigner, et je fus forcé de jeter les yeux sur une autre partie du tableau.
Il étoit assis sur un peu de paille dans le coin le plus reculé du cachot. C'étoit alternativement son lit et sa chaise… Il avoit la main sur un calendrier, qu'il s'étoit fait avec de petits bâtons, où il avoit marqué par des tailles les tristes jours qu'il avoit passés dans cet affreux séjour… Il tenoit un de ces petits bâtons, et avec un clou rouillé il ajoutoit, par une nouvelle entaille, un autre jour de misère au nombre de ceux qui étoient passés.—Comme j'obscurcissois le peu de lumière qu'il avoit, il leva vers la porte des yeux éteints par le désespoir, les baissa ensuite, secoua la tête, et continua son déplorable travail. Ses chaînes, en mettant son petit bâton sur le tas des autres, se firent entendre… Il poussa un profond soupir… Le fer qui l'entouroit me sembloit pénétrer dans son ame… Je fondis en larmes… Je ne pus soutenir la vue de cet affreux tableau que mon imagination me représentoit… Je me levai en sursaut… j'appelai La Fleur, et je lui ordonnai d'avoir, le lendemain matin, un carrosse de remise à neuf heures précises.
J'irai, dis-je, me présenter directement à M. le duc de Choiseul.
La Fleur m'auroit volontiers aidé à me mettre au lit;… mais je connoissois sa sensibilité, et je ne voulus pas lui faire voir mon air triste et sombre: je lui dis que je me coucherois seul, et qu'il pouvoit aller en faire autant.
LE SANSONNET.
Chemin de Versailles.
Je montai dans mon carrosse à l'heure indiquée. La Fleur se mit derrière, et je dis au cocher de me mener à Versailles le plus grand train qu'il pourroit.
Le chemin ne m'offrant rien de ce que je cherche ordinairement en voyageant, je ne peux mieux en remplir le vide que par l'histoire abrégée de mon sansonnet.
Milord L… attendoit un jour que le vent devînt favorable pour passer de Douvres à Calais… Son laquais, en se promenant sur les hauteurs, attrapa le sansonnet avant qu'il pût voler. Il le mit dans son sein, le nourrit, le prit en affection, et l'apporta à Paris.
Son premier soin, en arrivant, fut de lui acheter une cage qui lui coûta vingt-quatre sous. Il n'avoit pas beaucoup d'affaires; et pendant les cinq mois que son maître resta à Paris, il apprit au sansonnet, dans la langue de son pays, les quatre mots (et pas davantage) auxquels j'ai tant d'obligation.
Lorsque milord partit pour l'Italie, son laquais donna le sansonnet et la cage à l'hôte: mais son petit chant en faveur de la liberté étant un langage inconnu à Paris, on ne faisoit guère plus de cas de ce qu'il disoit que de lui… La Fleur offrit une bouteille de vin à l'hôte, et l'hôte lui donna le sansonnet et la cage.
A mon retour d'Italie, je l'emportai avec moi, et lui fis revoir son pays natal. Je racontai son histoire au lord A… et le lord A… me pria de lui donner l'oiseau. Quelques semaines après, il en fit présent au lord B…; le lord B… le donna au lord C…; l'écuyer du lord C… le vendit au lord D… pour un scheling; le lord D… le donna au lord E… et mon sansonnet fit ainsi le tour de la moitié de l'alphabet. De la chambre des pairs, il passa dans la chambre des communes, où il ne trouva pas moins de maîtres; mais comme tous ces messieurs vouloient entrer dedans… et que le sansonnet au contraire ne demandoit qu'à sortir, il fut presque aussi méprisé à Londres qu'à Paris…
Plusieurs de mes lecteurs ont assurément entendu parler de lui…; et si quelqu'un par hasard l'a jamais vu, je le prie de se souvenir qu'il m'a appartenu…
Je n'ai plus rien à ajouter à son sujet, sinon que depuis lors jusqu'à présent j'ai porté ce pauvre sansonnet pour cimier de mes armoiries.
Que les hérauts d'armes lui tordent le cou, s'ils l'osent…
LE PLACET.
Versailles.
Je ne voudrois pas, quand je vais implorer la protection de quelqu'un, que mon ennemi vît la situation de mon esprit… C'est par cette même raison que je tâche ordinairement d'être mon propre protecteur… mais c'étoit par force que je m'adressois au duc de C…; si c'eût été une action de choix, je suppose que je l'aurois faite tout comme un autre.
Combien de formes de placets, de la tournure la plus basse, mon servile cœur ne conçut-il pas pendant tout le chemin! Je méritois d'aller à la Bastille pour chacune de ces tournures.
Arrivé à la vue de Versailles, je voulus m'occuper à rassembler des mots, des maximes; j'essayai des attitudes, des tons de voix pour s'insinuer dans les bonnes grâces de M. le duc. Bon! disois-je, j'y suis: ceci fera l'affaire. Oui, tout aussi bien qu'un habit qu'on lui auroit fait sans lui prendre la mesure. Sot, continuai-je en m'apostrophant, commence par regarder M. le duc de C… observe son visage… le caractère qui y est tracé… remarque son attitude en t'écoutant, la tournure et l'expression de toute sa personne, et le premier mot qui sortira de sa bouche te donnera le ton que tu dois prendre. Vous composerez sur-le-champ votre harangue, de l'assemblage de toutes ces choses; elle ne pourra lui déplaire, et passera très-vraisemblablement; c'est lui qui en aura fourni les ingrédiens.
Hé bien, dis-je, je voudrois déjà avoir fait ce pas-là. Lâche! un homme n'est-il donc pas égal à un autre sur toute la surface du globe? Cela est ainsi dans un champ de bataille; pourquoi cela ne seroit-il pas de même face à face dans le cabinet? Crois-moi, Yorick, un homme qui ne prend pas cette noble assurance, se manque à lui-même, se dégrade et dément ses propres ressources dix fois sur une que la nature les lui refuse. Présente-toi au duc avec la crainte de la Bastille dans tes regards et dans ta contenance, et sois assuré que tu seras renvoyé à Paris en moins d'une heure sous bonne escorte…
Ma foi, dis-je, je le crois ainsi… Hé bien, par le ciel! j'irai au duc avec toute l'assurance et toute la gaieté possibles…
Vous vous égarez encore, me dis-je. Un cœur tranquille ne se jette pas dans les extrêmes… il se possède toujours… Bien, bien, m'écriai-je, tandis que le cocher entroit dans les cours; je vois que je m'en acquitterai très-bien. Et quand il s'arrêta, je me trouvai, par la leçon que je venois de me donner, aussi calme qu'on peut l'être. Je ne montai l'escalier ni avec cet air craintif qu'ont les victimes de la justice, ni avec cette humeur vive et badine qui m'anime toujours quand je te vais voir, Eliza.
Dès que je parus dans le salon, une personne vint au-devant de moi; je ne sais si c'étoit le maître-d'hôtel ou le valet-de-chambre, peut-être étoit-ce quelque sous-secrétaire; elle me dit que M. le duc de C… travailloit. J'ignore, lui dis-je, comment il faut s'y prendre pour obtenir audience; je suis étranger, et ce qui est encore pis dans la conjoncture des affaires présentes, c'est que je suis anglois. Elle me répondit que cette circonstance ne rendoit pas la chose plus difficile… Je lui fis une légère inclination… Monsieur, lui dis-je, ce que j'ai à communiquer à M. le duc est fort important. Il regarda de côté et d'autre, pour voir apparemment s'il n'y avoit personne qui pût en avertir le ministre. Je retournai à lui… Je ne veux pas, monsieur, lui dis-je, causer ici de méprise… ce n'est pas pour M. le duc que l'affaire dont j'ai à lui parler est importante, c'est pour moi. Oh! c'est une autre affaire, dit-il. Non, monsieur, repris-je, je suis sûr que c'est la même chose pour M. le duc… Cependant je le priai de me dire quand pourrais avoir accès. Dans deux heures, dit-il. Le nombre des équipages qui étoient dans la cour sembloit justifier ce calcul. Que faire pendant ce temps-là? Se promener en long et en large dans une salle d'audience, ne me paroissoit pas un passe-temps fort agréable. Je descendis, et j'ordonnai au cocher de me mener au cordon-bleu.
Mais tel est mon destin… Il est rare que j'aille à l'endroit que je me propose.
LE PATISSIER.
Versailles.
Je n'étois pas à moitié chemin de l'auberge que je changeai d'idée. Puisque je suis à Versailles, pensai-je, il ne m'en coûtera pas davantage de parcourir la ville; je tirai le cordon, et je dis au cocher de me promener par quelques-unes de ses principales rues. Cela sera bientôt fait, ajoutai-je, car je suppose qu'elle n'est pas grande. Elle n'est pas grande! pardonnez-moi, monsieur, elle est fort grande et même fort belle. La plupart des seigneurs y ont des hôtels… A ce mot d'hôtels, je me rappelai tout-à-coup le comte de B. dont le libraire du quai Conti m'avoit dit tant de bien… Hé! pourquoi n'irai-je pas chez un homme qui a une si haute idée des livres anglois, et des anglois mêmes? Je lui raconterai mon aventure… Je changeai donc d'avis une seconde fois… à bien compter, même, c'étoit la troisième. J'avois eu d'abord envie d'aller chez madame R… rue des Saints-Pères; j'avois chargé sa femme-de-chambre de la prévenir que je me rendrois assurément chez elle. Mais ce n'est pas moi qui règle les circonstances, ce sont les circonstances qui me gouvernent. Ayant donc aperçu de l'autre côté de la rue un homme qui portoit un panier, et paroissoit avoir quelque chose à vendre, je dis à La Fleur d'aller lui demander où demeuroit le comte de B…
La Fleur revint précipitamment; et avec un air qui peignoit la surprise, il me dit que c'étoit un chevalier de Saint-Louis qui vendoit des petits pâtés… Quel conte! lui dis-je, cela est impossible. Je ne puis, monsieur, vous expliquer la raison de ce que j'ai vu; mais cela est; j'ai vu la croix et le ruban rouge attaché à la boutonnière… J'ai regardé dans le panier, et j'ai vu les petits pâtés qu'il vend; il est impossible que je me trompe en cela.
Un tel revers dans la vie d'un homme éveille dans une ame sensible un autre principe que la curiosité… Je l'examinai quelque temps de dedans mon carrosse… Plus je l'examinois, plus je le voyois avec sa croix et son panier, et plus mon esprit et mon cœur s'échauffoient… Je descendis de la voiture, et je dirigeai mes pas vers lui.
Il étoit entouré d'un tablier blanc qui lui tomboit au-dessous des genoux. Sa croix pendoit au-dessus de la bavette. Son panier, rempli de petits pâtés, étoit couvert d'une serviette ouvrée. Il y en avoit une autre au fond, et tout cela étoit si propre, que l'on pouvoit acheter ses petits pâtés, aussi bien par appétit que par sentiment.
Il ne les offroit à personne, mais il se tenoit tranquille dans l'encoignure d'un hôtel, dans l'espoir qu'on viendroit les acheter sans y être sollicité.
Il étoit âgé d'environ cinquante ans… d'une physionomie calme, mais un peu grave. Cela ne me surprit pas… Je m'adressai au panier plutôt qu'à lui. Je levai la serviette et pris un petit pâté, en le priant d'un air touché de m'expliquer ce phénomène.
Il me dit en peu de mots, qu'il avoit passé sa jeunesse dans le service; qu'il y avoit mangé un petit patrimoine; qu'il avoit obtenu une compagnie et la croix: mais qu'à la conclusion de la dernière paix, son régiment fut réformé, et que tout le corps, ainsi que ceux d'autres régimens, fut renvoyé sans pension ni gratification… Il se trouvoit dans le monde sans amis, sans argent, et bien réellement, ajouta-t-il, sans autre chose que ceci (montrant sa croix). Le pauvre chevalier me faisoit pitié; mais il gagna mon estime en achevant ce qu'il avoit à me dire.
Le roi est un prince aussi bon que généreux, mais il ne peut récompenser ni soulager tout le monde; mon malheur est de me trouver de ce nombre… Je suis marié… Ma femme que j'aime et qui m'aime, a cru pouvoir mettre à profit le petit talent qu'elle a de faire de la pâtisserie, et j'ai pensé, moi, qu'il n'y avoit point de déshonneur à nous préserver tous deux des horreurs de la disette en vendant ce qu'elle fait… à moins que la providence ne nous eût offert un meilleur moyen.
Je priverois les ames sensibles d'un plaisir, si je ne leur racontois pas ce qui arriva à ce pauvre chevalier de Saint-Louis, huit ou neuf mois après.
Il se tenoit ordinairement près de la grille du château. Sa croix attira les regards de plusieurs personnes qui eurent la même curiosité que moi, et il leur raconta la même histoire avec la même modestie qu'il me l'avoit racontée. Le roi en fut informé. Il sut que c'étoit un brave officier qui avoit eu l'estime de tout son corps, et il mit fin à son petit commerce, en lui donnant une pension de quinze cents livres.
J'ai raconté cette anecdote dans l'espoir qu'elle plairoit au lecteur; je le prie de me permettre, pour ma propre satisfaction, d'en raconter une autre arrivée à une personne du même état: les deux histoires se donnent jour réciproquement, et ce seroit dommage qu'elles fussent séparées.
L'ÉPÉE.
Rennes.
Quand les empires les plus puissans ont leurs époques de décadence, et éprouvent à leur tour les calamités et la misère, je ne m'arrêterai pas à dire les causes qui avoient insensiblement ruiné la maison d'E… en Bretagne. Le marquis d'E… avoit lutté avec beaucoup de fermeté contre les adversités de la fortune; il vouloit conserver encore aux yeux du monde quelques restes de l'éclat dont avoient brillé ses ancêtres; mais les dépenses excessives qu'ils avoient faites, lui en avoient entièrement ôté les moyens… Il lui restoit bien assez pour le soutien d'une vie obscure… mais il avoit deux fils qui sembloient lui demander quelque chose de plus, et il croyoit qu'ils méritoient un meilleur sort. Ils avoient essayé de la voie des armes;… il en coûtoit trop pour parvenir;… l'économie ne convenoit pas à cet état… Il n'y avoit donc pour lui qu'une ressource, et c'étoit le commerce.
Dans toute autre province de France, hormis la Bretagne, c'étoit flétrir pour toujours la racine du petit arbre que son orgueil et son affection vouloient voir refleurir… Heureusement la Bretagne a conservé le privilége de secouer le joug de ce préjugé. Il s'en prévaut. Les états étoient assemblés à Rennes; le marquis en prit occasion de se présenter un jour, suivi de ses deux fils, devant le sénat. Il fit valoir avec dignité la faveur d'une ancienne loi du duché, qui, quoique rarement réclamée, n'en subsistoit pas moins dans toute sa force. Il ôta son épée de son côté. La voici, dit-il, prenez-la; soyez-en les fidèles dépositaires, jusqu'à ce qu'une meilleure fortune me mette en état de la reprendre et de m'en servir avec honneur.
Le président accepta l'épée… Le marquis s'arrêta quelques momens pour la voir déposer dans les archives de sa maison, et se retira.
Il s'embarqua le lendemain avec toute sa famille pour la Martinique. Une application assidue au commerce pendant dix-neuf ou vingt ans, et quelques legs inattendus de branches éloignées de sa maison, lui rendirent de quoi soutenir sa noblesse, et il revint chez lui pour réclamer son épée.
J'eus le bonheur de me trouver à Rennes le jour de cet événement solennel. C'est ainsi que je l'appelle. Quel autre nom pourroit lui donner un voyageur sentimental?
Le marquis, tenant par la main une épouse respectable, parut avec modestie au milieu de l'assemblée. Son fils aîné conduisoit sa sœur. Le cadet étoit à côté de sa mère. Un mouchoir cachoit les larmes de ce bon père.
Le silence le plus profond régnoit dans toute l'assemblée. Le marquis remit sa femme aux soins de son fils cadet et de sa fille, avança six pas vers le président, et lui redemanda son épée. On la lui rendit. Il ne l'eut pas plutôt, qu'il la tira presque toute entière hors du fourreau… C'étoit la face brillante d'un ami qu'il avoit perdu de vue depuis quelque temps. Il l'examina attentivement, comme pour s'assurer que c'étoit la même. Il aperçut un peu de rouille vers la pointe: il la porta plus près de ses yeux, et il me sembla que je vis tomber une larme sur l'endroit rouillé; je ne pus y être trompé par ce qui suivit.
Je trouverai, dit-il, quelqu'autre moyen pour l'ôter.
Il la remit ensuite dans le fourreau, remercia ceux qui en avoient été les dépositaires, et se retira avec son épouse, sa fille et ses deux fils.
Que je lui enviois ses sensations!
LE PASSE-PORT.
Versailles.
J'entrai chez monsieur le comte de B… sans essuyer la moindre difficulté. Il feuilletoit les ouvrages de Shakespéar qui étoient sur son secrétaire, et je lui fis juger par mes regards que je les connoissois. Je suis venu, lui dis-je, sans introducteur, parce que je savois que je trouverois dans votre cabinet un ami qui m'introduiroit auprès de vous. Le voilà, c'est le grand Shakespéar, mon compatriote… Esprit sublime, m'écriai-je, fais moi cet honneur-là!
Le comte sourit de la singularité de cette manière de se présenter… Il s'aperçut à mon air pâle que je ne me portois pas bien, et me pria aussitôt de m'asseoir. J'obéis; et pour lui épargner des conjectures sur une visite qui n'étoit certainement pas faite dans les règles ordinaires, je lui racontai naïvement ce qui m'étoit arrivé chez le libraire, et comment cela m'avoit enhardi à venir le trouver plutôt que tout autre, pour lui faire part du petit embarras où je m'étois plongé. Quel est votre embarras? me dit-il, que je le sache. Je lui fis le même récit que j'ai déjà fait au lecteur.
Mon hôte, ajoutai-je en le terminant, m'assure, M. le comte, qu'on me mettra à la Bastille. Mais je ne crains rien; je suis au milieu du peuple le plus poli de l'univers, et ma conscience me dit que je suis intègre. Je ne suis point venu pour jouer ici le rôle d'espion, ni pour observer la nudité du pays; à peine ai-je eu la pensée que je fusse exposé. Il ne convient pas à la générosité françoise, monsieur le comte, dis-je, de faire du mal à des infirmes.
Je vis le teint du comte s'animer lorsque je prononçai ceci… Ne craignez rien, dit-il… Moi! monsieur, je ne crains réellement rien; d'ailleurs, continuai-je d'un air un peu badin, je suis venu en riant depuis Londres jusqu'à Paris, et je ne crois pas que monsieur le duc de C… soit assez ennemi de la joie pour me renvoyer en pleurs.
Je me suis adressé à vous M. le comte, ajoutai-je en lui faisant une profonde inclination, pour vous engager à le prier de ne pas faire cet acte de cruauté.
Le comte m'écoutoit avec un grand air de bonté… sans cela j'aurois moins parlé… Il s'écria une ou deux fois: Cela est bien dit… Cependant la chose en resta là, et je ne voulus plus en parler.
Il changea lui-même de discours; nous parlâmes de choses indifférentes, de livres, de nouvelles, de politique, des hommes… et puis des femmes. Que Dieu bénisse tout le beau sexe! lui dis-je, personne ne l'aime plus que moi. Après tous les foibles que j'ai vus aux femmes, toutes les satires que j'ai lues contre elles, je les aime toujours. Je suis fermement persuadé qu'un homme qui n'a pas une espèce d'affection pour elles toutes, n'en peut aimer une seule comme il le doit.
Eh bien! monsieur l'Anglois, me dit gaiement le comte, vous n'êtes pas venu ici, dites-vous, pour espionner la nudité du pays… je vous crois… ni encore, j'ose le dire, celle de nos femmes. Mais permettez-moi de conjecturer que si par hasard vous en trouviez quelques-unes sur votre chemin, qui se présentassent ainsi à vos yeux, la vue de ces objets ne vous effraieroit pas.
Il y a quelque chose en moi qui se révolte à la moindre idée indécente. Je me suis souvent efforcé de surmonter cette répugnance, et ce n'est qu'avec beaucoup de peine que j'ai hasardé de dire, dans un cercle de femmes, des choses dont je n'aurois pas osé risquer une seule dans le tête-à-tête, m'eût-elle conduit au bonheur.
Excusez-moi, M. le comte, lui dis-je; si un pays aussi florissant ne m'offroit qu'une terre nue, je jeterois les yeux en pleurant… Pour ce qui est de la nudité des femmes, continuai-je en rougissant de l'idée qu'il avoit excitée en moi, j'observe si scrupuleusement l'évangile, je m'attendris tellement sur leurs foiblesses, que si j'en trouvois dans cet état, je les couvrirois d'un manteau, pourvu que je susse comment il faudroit m'y prendre… Mais, je l'avoue, je voudrois bien voir la nudité de leurs cœurs, et tâcher, à travers les différens déguisemens des coutumes, du climat, de la religion et des mœurs, de modeler le mien sur ce qu'il y a de bon…
C'est pour cela que je suis venu à Paris; c'est pour la même raison, M. le comte, continuai-je, que je n'ai pas encore été voir le Palais-Royal, le Luxembourg, la façade du Louvre… Je n'ai pas non plus essayé de grossir le catalogue des tableaux, des statues, des églises: je me représente chaque beauté comme un temple dans lequel j'aimerois mieux entrer pour y voir les traits originaux et les légères esquisses qui s'y trouvent, plutôt que le fameux tableau de la transfiguration de Raphaël lui-même.
La soif que j'en ai, continuai-je, aussi ardente que celle qui enflamme le sein du connoisseur, m'a fait sortir de chez moi pour venir en France, et me conduira probablement plus loin… C'est un voyage tranquille que le cœur fait à la poursuite de la nature et des affections qu'elle fait éprouver, et qui nous porte à nous entr'aimer un peu mieux que nous ne faisons.
Le comte me dit des choses fort obligeantes à ce sujet; et ajouta poliment qu'il étoit très-redevable à Shakespéar de lui avoir procuré ma connoissance… Mais à propos, dit-il, cet auteur est si rempli de ses grandes idées, qu'il a oublié une petite bagatelle, qui est de me dire votre nom… Cela vous met dans la nécessité de vous nommer vous-même.
LE PASSE-PORT.
Versailles.
Rien ne m'embarrasse plus que d'être obligé de dire qui je suis… Je parle plus aisément d'un autre que de moi-même; et j'ai souvent souhaité de pouvoir le faire en un seul mot, pour avoir plutôt fini. Ce fut le seul moment et la seule occasion dans ma vie où je pus me satisfaire à cet égard. Shakespéar étoit sous mes yeux; je me souvins que mon nom étoit dans la tragédie d'Hamlet; je cherchai immédiatement la scène des fossoyeurs, au cinquième acte; et, posant le doigt sur le nom d'Yorick, je présentai le volume au comte… Me voici, lui dis-je.
Il importe peu de savoir si la réalité de ma personne avoit effacé ou non de l'esprit du comte l'idée du squelette du pauvre Yorick, ou par quelle magie il se trompa de sept ou huit siècles… Les François conçoivent mieux qu'ils ne combinent… Rien ne m'étonne dans ce monde, et encore moins ces espèces de méprises… Je me suis avisé de faire quelques volumes de sermons, bons ou mauvais; et un de nos évêques, dont je révère d'ailleurs la candeur et la piété, me disoit un jour qu'il n'avoit pas la patience de feuilleter des sermons qui avoient été composés par le bouffon du roi de Danemarck. Mais, Monseigneur, lui dis-je, il y a deux Yorick. Le Yorick dont vous parlez est mort et enterré il y a huit siècles… il florissoit à la cour d'Horwendillus… L'autre Yorick n'a brillé dans aucune cour, et c'est moi qui le suis… Il secoua la tête. Mon Dieu! Monseigneur, ajoutai-je, vous voudriez donc me faire penser que vous pourriez confondre Alexandre-le-Grand, avec Alexandre dont parle Saint-Paul, et qui n'étoit qu'un chaudronnier? Je ne sais, dit-il; mais n'est-ce pas le même?
Ah! si le roi de Macédoine, lui dis-je, Monseigneur, pouvoit vous donner un meilleur évêché, je suis bien sûr que vous ne parleriez pas ainsi.
Le comte de B… tomba dans la même erreur.
Vous êtes Yorick! s'écria-t-il… Oui, je le suis… Vous? Oui, moi-même, moi qui ai l'honneur de vous parler. Bon Dieu! dit-il en m'embrassant, vous êtes Yorick!
Il mit aussitôt le volume de Shakespéar dans sa poche; et me laissa seul dans son cabinet.
LE PASSE-PORT.
Versailles.
Je ne pouvois pas concevoir pourquoi le comte de B… étoit sorti précipitamment, ni pourquoi il avoit mis le volume de Shakespéar dans sa poche… Mais des mystères qui s'expliquent d'eux-mêmes par la suite, ne valent pas le temps que l'on perd à vouloir les pénétrer… il valoit mieux lire Shakespéar… Je pris un des volumes qui restoient, et je tombai sur la pièce intitulée Beaucoup de bruit et de fracas pour rien; et du fauteuil où j'étois assis, je me transportai sur-le-champ à Messine; je m'y occupois si fort de dom Pèdre, de Benoît et de Béatrix, que je ne pensois ni à Versailles, ni au comte, ni au passe-port.
Douce flexibilité de l'esprit humain, qui peut aussitôt se livrer à des illusions qui adoucissent les tristes momens de l'attente et de l'ennui!… Il y a long-temps que je n'existerois plus, si je n'avois pas erré dans ces plaines enchantées… Dès que je trouve un chemin trop rude pour mes pieds, ou trop escarpé pour mes forces, je le quitte pour chercher un sentier velouté et uni, que l'imagination a jonché de boutons de roses. J'y fais quelques tours, et j'en reviens plus robuste et plus frais. Lorsque le mal m'accable, et que ce monde ne m'offre aucune retraite pour m'y soustraire, je le quitte, et je prends une nouvelle route… et comme j'ai une idée beaucoup plus claire des champs Elisées que du Ciel, je fais comme Enée, j'y entre par force… Je le vois qui rencontre l'ombre pensive de sa Didon abandonnée, qu'il cherche à reconnoître… Elle l'aperçoit, se détourne en silence de l'auteur de sa misère et de sa honte… Mes sensations se perdent dans les siennes, et se confondent dans ces émotions qui m'arrachoient des larmes sur son sort lorsque j'étois au collège.
Ce n'est certainement pas là courir après une ombre vaine et se tourmenter inutilement pour la saisir: on se tourmente bien plus souvent en confiant le succès de ces émotions à la seule raison. J'assurerai hardiment que quant à moi, je ne fus jamais plus en état de vaincre aussi décidément une seule sensation désagréable dans mon cœur, qu'en y excitant à sa place une autre plus douce et plus agréable.
J'allois finir de lire le troisième acte lorsque le comte de B… entra, avec mon passe-port à la main… M. le duc de C… me dit-il, est aussi bon prophète qu'il est grand homme d'état… Celui qui rit, dit-il, ne sera jamais dangereux. Pour tout autre que le bouffon du roi, je n'aurois pu l'avoir de plus de deux heures… Mais, M. le comte, lui dis-je, je ne suis pas le bouffon du roi… Mais vous êtes Yorick? Oui… Et vous riez, vous plaisantez? je ris, je plaisante; mais je ne suis point payé pour cela… C'est toujours à mes propres frais que je m'amuse…
Nous n'avons pas, M. le comte, de bouffons à la cour; le dernier que nous eûmes parut sous le règne licencieux de Charles II. Nos mœurs depuis ce temps se sont si épurées; nos grands seigneurs sont si désintéressés, qu'ils ne désirent plus rien que les honneurs et la richesse de leur patrie; nos dames sont toutes si modestes, si réservées, si chastes, si dévotes… Ah! M. le comte, un bouffon n'auroit pas un seul trait de raillerie à décocher…
Oh! pour cela, s'écria-t-il, voilà du persifflage.
LE PASSE-PORT.
Versailles.
Le passe-port étoit adressé à tous les gouverneurs, lieutenans-commandans, officiers-généraux et autres officiers de justice; et M. Yorick, le bouffon du roi, et son bagage pouvoient voyager tranquillement. On avoit ordre de les laisser passer sans les inquiéter… J'avoue cependant que le triomphe d'avoir obtenu ce passe-port me paroissoit un peu terni par la figure que j'y faisois… Mais quels biens dans ce monde sont sans mélange? Je connois de graves théologiens qui vont jusqu'à soutenir que la jouissance même est accompagnée d'un soupir, et que la plus délicieuse qu'ils connoissent, se termine ordinairement par quelque chose approchant de la convulsion.
Je me souviens que le grave et le savant Bevoriskius, dans son commentaire sur les générations d'Adam, étant au milieu d'une note, l'interrompit tout naturellement pour parler de deux moineaux qui étoient sur les bords de sa fenêtre, et qui l'avoient tellement incommodé pendant qu'il écrivoit, qu'ils lui avoient enfin fait perdre le fil de sa généalogie.
«Cela est étrange! s'écrie-t-il, mais le fait n'en est pas moins vrai. Ils me troubloient par leurs caresses… J'eus la curiosité de les marquer une à une avec ma plume; et le moineau mâle, dans le peu de temps qu'il m'auroit fallu pour finir ma note, reitéra les siennes vingt-trois fois et demie.
»Que le ciel répand de bienfaits sur ses créatures! ajoute Bevoriskius.»
Et c'est le plus grave de tes frères, ô malheureux Yorick, qui publie ce que tu ne peux copier ici sans rougir!
Mais cette anecdote n'a rien de commun avec mes voyages… Je demande deux fois… trois fois excuse de cette disgression.
CARACTÈRES.
Versailles.
Eh bien, me dit le comte après qu'il m'eut donné le passe-port, comment trouvez-vous les françois?
On peut s'imaginer qu'après avoir reçu tant d'honnêtetés, je ne pouvois répondre à cette question que d'une manière fort polie.
Passe pour cela, dit le comte; mais parlez franchement, trouvez-vous dans les françois toute l'urbanité dont on leur fait honneur par tout? Tout ce que j'ai vu, lui dis-je, me confirme dans cette opinion… Oh! oui, dit le comte, les françois sont polis… Jusqu'à l'excès, repris-je.
Ce mot excès le frappa; il prétendoit que j'entendois par-là plus que je ne disois. Je m'en défendis pendant long-temps aussi bien que je pus… Il insista sur ma réserve, et il m'engagea à parler avec franchise.
Je crois, M. le comte, lui dis-je, qu'il en est des questions que l'on se fait dans la société, comme de la musique; on a besoin d'une clef pour répondre aux unes, comme pour régler l'autre. Une note exprimée trop haut ou trop bas, dérange tout le système de l'harmonie… Le comte de B… me dit qu'il ne savoit pas la musique, et me pria de m'expliquer de quelqu'autre façon… Une nation civilisée, M. le comte, lui dis-je enfin, rend le monde son tributaire. La politesse en elle-même, ainsi que le beau sexe, a d'ailleurs tant de charmes, qu'il répugne au cœur d'en dire du mal… Je crois cependant qu'il n'y a qu'un seul point de perfection où l'homme en général puisse arriver. S'il le passe, il change plutôt de qualités qu'il n'en acquiert… Je ne prétends pas marquer par-là à quel degré cela se rapporte aux françois sur le point dont nous parlons. Mais si jamais les anglois parvenoient à cette politesse qui distingue les françois, et s'ils ne perdoient pas en même-temps cette politesse du cœur qui engage les hommes à faire plutôt des actes d'humanité que de pure civilité, ils perdroient au moins ce caractère original et varié qui les distingue non-seulement les uns des autres, mais aussi de tout le reste du monde.
Je fouillai dans ma poche, et j'en tirai quelques schelins qui avoient été frappés du temps du roi Guillaume, et qui étoient unis comme le verre: ils pouvoient servir à éclaircir ce que je venois de dire.
Voyez, M. le comte, lui dis-je en les posant devant lui sur son bureau: par le frottement de ces pièces pendant soixante-dix ans qu'elles ont passé par tant de mains, elles sont devenues si semblables les unes aux autres, qu'à peine pouvez-vous les distinguer.
Les anglois, comme les anciennes médailles que l'on met à part et qui ne passent que par peu de mains, conservent la même rudesse que la main de la nature leur a donnée. Elles ne sont pas si agréables au toucher, mais en revanche la légende en est si lisible, que du premier coup-d'œil l'on voit de qui elles portent l'effigie et la suscription… Mais les françois, M. le comte… ajoutai-je, cherchant à adoucir ce que j'avois dit, ont tant d'excellentes qualités, qu'ils peuvent bien se passer de celle-là. Il n'y a point de peuple plus loyal, plus brave, plus généreux, plus spirituel et meilleur. S'ils ont un défaut… c'est d'être trop sérieux.
Mon Dieu! s'écria le comte en se levant avec surprise…
Mais vous plaisantez, dit-il… Je mis la main sur ma poitrine, et l'assurai gravement que c'étoit mon opinion…
Le comte me dit qu'il étoit mortifié de ne pouvoir rester, pour m'entendre justifier cette idée. Il étoit obligé de sortir dans le moment, pour aller dîner chez le duc de C… où il étoit engagé.
Mais j'espère, me dit-il, que vous ne trouverez pas Versailles trop éloigné de Paris, pour vous empêcher d'y venir dîner avec moi… J'aurai peut-être alors le plaisir de vous voir rétracter votre opinion… ou d'apprendre comment vous la soutiendrez. En ce cas, M. l'anglois, vous ferez bien d'employer tous vos moyens, car vous aurez tout le monde contre vous… Je promis au comte d'avoir l'honneur de dîner avec lui avant de partir pour l'Italie, et je me retirai.
LA TENTATION.
Paris.
Je revins aussitôt à Paris. Le portier me dit qu'une jeune fille, qui avoit une boîte de carton, étoit venue me demander un instant avant que j'arrivasse. Je ne sais, dit-il, si elle s'en est allée ou non. Je pris la clef de ma chambre, et je trouvai dans l'escalier la jeune fille qui descendoit.
C'étoit mon aimable fille du quai de Conti. Madame de R… l'avoit envoyée chez une marchande de modes, à deux pas de l'hôtel de Modène: je ne l'avois pas été voir, et elle lui avoit dit de s'informer si je n'étois déjà plus à Paris, et, en ce cas, si je n'avois pas laissé une lettre à son adresse.
Elle monta avec moi dans ma chambre, pour attendre que j'eusse écrit une carte.
C'étoit une belle soirée de la fin du mois de mai. Les rideaux de la fenêtre, de taffetas cramoisi, étoient bien fermés… Le soleil se couchoit, et réfléchissoit à travers l'étoffe une si belle teinte sur le visage charmant de la jeune beauté, que je crus qu'elle rougissoit… Cette idée me fit rougir moi-même… Nous étions seuls, et cette circonstance me donna une seconde rougeur avant que la première fût dissipée.
Il y a une espèce agréable de rougeur qui est à moitié criminelle, et qui provient plutôt du sang que de l'homme lui-même… Le cœur l'envoie avec impétuosité, et la vertu vole à sa suite… non pas pour la rappeler, mais pour en rendre la sensation plus délicieuse… elles vont de compagnie…
Je ne la décrirai pas… Je sentis d'abord quelque chose en moi qui n'étoit pas conforme à la leçon de vertu que j'avois donnée la veille sur le quai de Conti; je cherchai une carte pendant cinq ou six minutes, quoique je susse que je n'en avois point… Je pris une plume… je la replaçai; ma main trembloit, le diable m'agitoit.
Je sais aussi bien que tout autre que c'est un ennemi qui s'enfuit si on lui résiste; mais il est rare que je lui résiste, de peur d'être blessé au combat, quoique vainqueur… j'aime mieux, pour plus de sûreté, céder le triomphe; et c'est moi-même qui fuis, au lieu de le faire fuir.
La jeune fille s'approcha du secrétaire, où je cherchois si inutilement une carte… Elle prit d'abord la plume que j'avois replacée, et m'offrit de me tendre le cornet… et cela d'une voix si douce, que j'allois l'accepter: cependant je n'osai pas. Mais, ma chère, je n'ai point de carte, lui dis-je, pour écrire. Qu'importe; écrivez, dit-elle naïvement, sur telle autre chose que ce soit.
Ah! je fus tenté de lui dire: je vais donc l'écrire sur tes lèvres…
Mais je suis perdu, me dis-je, si je fais cela. Je la pris par la main, et la menai vers la porte, en la priant de ne point oublier la leçon que je lui avois donnée… Elle promit de s'en souvenir, et elle fit cette promesse avec tant d'ardeur, qu'en se retournant elle mit ses deux mains dans les miennes… Il étoit impossible, dans cette situation, de ne pas les serrer; je voulois les laisser aller, et je les retenois encore… Je ne lui parlois point, je raisonnois en moi-même… L'action me faisoit de la peine, mais je tenois toujours ses mains serrées… Au même instant je m'aperçus qu'il falloit recommencer le combat; je sentois tout mon cœur trembler à cette idée.
Le lit n'étoit qu'à deux pas de nous… Je lui tenois encore les mains… et je ne sais comment cela arriva… je ne lui dis pas de s'y asseoir… je ne l'y attirai pas… je n'y pensois même pas… cependant nous nous trouvâmes tous deux assis sur le pied du lit.
Il faut, dit-elle, que je vous montre la petite bourse que j'ai faite ce matin pour mettre votre écu… Elle la chercha dans sa poche droite qui étoit de mon côté, et la chercha pendant quelque temps; ensuite dans sa poche gauche, et ne la trouvant point, elle craignoit de l'avoir perdue… Je n'ai jamais attendu une chose avec autant de patience. Enfin, elle la trouva dans sa poche droite, et l'en tira pour me la montrer. Elle étoit de taffetas vert doublé de satin blanc piqué, et n'étoit pas plus grande qu'il ne falloit pour contenir l'écu qui étoit dedans. Elle me la mit dans la main; elle étoit joliment faite… Je la tins dix minutes, le revers de ma main appuyé sur ses genoux… Je regardai la bourse, et quelquefois à côté.
J'avois un col plissé, dont quelques fils s'étoient rompus. Elle enfila, sans rien dire, une aiguille, et se mit à le raccommoder… Je prévis alors tout le danger que couroit ma gloire… Sa main, qu'elle faisoit passer et repasser sur mon cou, en gardant le silence, agitoit violemment les lauriers que mon imagination avoit placés sur ma tête.
La boucle d'un de ses souliers s'étoit défaite en marchant… Voyez, dit-elle en levant son pied, j'allois la perdre si je ne m'en étois pas aperçue… Je ne pouvois pas faire moins, en reconnoissance du soin qu'elle avoit pris de me raccommoder mon col, que de rattacher sa boucle… Lorsque j'eus fini, je levai l'autre pied, pour voir si les boucles étoient placées l'une comme l'autre… Je le fis un peu trop brusquement… et la belle fille fut renversée… Et alors…