LETTRE IV.

Je vous écris, Eliza, de chez M. James, tandis qu'il s'habille: son aimable femme est à mes côtés, qui vous écrit aussi… J'ai reçu, avant le dîner, votre billet mélancolique… il est mélancolique en effet, mon Eliza, de lire un si triste récit de ta maladie… Tu éprouvois assez de maux sans ce surcroît de douleur. Je crains que ta pauvre ame n'en soit abattue, et ton corps aussi sans espoir de recouvrement… Que le ciel te donne du courage! Nous n'avons parlé que de toi, Eliza, de tes douces vertus, de ton aimable caractère; nous en avons parlé pendant toute l'après-dînée.

Mistriss James et ton Bramine ont mêlé leurs larmes plus de cent fois en parlant de tes peines, de ta douceur et de tes graces: c'est un sujet qui ne peut tarir entre nous. Oh! c'est une bien bonne amie!

Les ***, je te le dis de bonne foi, sont de méchantes gens; j'en ai appris assez pour frémir à la seule articulation du nom… Comment avez-vous pu, Eliza, les quitter, ou plutôt souffrir qu'ils vous quittassent, avec les impressions défavorables qu'ils ont?… Je croyois t'en avoir dit assez, pour te donner le plus profond mépris pour eux jusqu'au dernier terme de ta vie. Cependant tu m'écris, et tu le disois encore il y a peu de jours à mistriss James, que tu croyois qu'ils t'aimoient tendrement… Son amour pour Eliza, sa délicatesse et la crainte de troubler ton repos, lui ont fait taire les plus éclatantes preuves de leur bassesse… Pour l'amour du ciel ne leur écris point, ne souille pas ta belle ame par la fréquentation de ces cœurs corrompus… Ils t'aiment! quelles preuves en as-tu? Sont-ce leurs actions qui le montrent? ou leur zèle pour ces attachemens qui t'honorent et font tout ton bonheur? Se sont-ils montrés délicats pour ta réputation? Non… mais ils pleurent, ils disent des choses tendres… Mille fois adieu à toutes ces simagrées… Le cœur honnête de mistriss James se révolte contre l'idée que tu as de leur rendre une visite… Je t'estime, je t'honore pour chaque acte de ta vie, excepté cette aveugle partialité pour des êtres indignes d'un seul de tes regards.

Pardonne à mon zèle, tendre fille; accorde-moi la liberté que je prends; elle naît de ce fonds d'amour que j'ai, que je conserverai pour toi jusqu'à l'heure de ma mort… Réfléchis, mon Eliza, sur les motifs qui me portent à te donner sans cesse des avis… Puis-je en avoir aucun qui ne soit produit par la cause que j'ai dite? Je crois que vous êtes une excellente femme, et qu'il ne vous manque qu'un peu plus de fermeté, et une plus juste opinion de vous-même, pour être le meilleur caractère de femme que je connoisse. Je voudrois pouvoir vous inspirer une portion de cette vanité dont vos ennemis vous accusent, parce que je crois que dans un bon esprit, l'orgueil produit de bons effets.

Je ne vous verrai peut-être plus, Eliza… mais je me flatte que vous songerez quelquefois à moi avec plaisir, parce que vous devez être persuadée que je vous aime; et je m'intéresse si fort à votre droiture, que j'apprendrois avec moins de peine la nouvelle d'un malheur qui vous seroit arrivé, que le plus léger écart de ce respect que vous devez à vous-même… Je n'ai pu garder cette remontrance dans mon sein… elle s'en est échappée. Ainsi, adieu: que le ciel veille sur mon Eliza!

Ton Yorick.