LETTRE V.
A qui mon Eliza peut-elle donc s'adresser dans ses peines, qu'à l'ami qui l'aime bien tendrement… Pourquoi cherchez-vous, Eliza, à couvrir de vos excuses l'emploi chéri que vous me donnez? Yorick seroit offensé, bien justement offensé, si vous chargiez un autre que lui des commissions qu'il peut faire. J'ai vu Zumps, et votre piano-forte doit être accordé d'après la moyenne corde de la basse de votre guitarre, qui est C.—J'ai aussi un petit marteau et une paire de pincettes pour entrelacer et tendre vos cordes; puisse chacune d'elle, mon Eliza, par sa vibration, faire résonner dans votre ame la plus douce espérance!
J'ai acheté pour vous dix jolis petits crochets de cuivre… il y en avoit douze; mais je vous en ai dérobé deux pour les mettre dans ma propre cabane à Coxwould… Je n'accrocherai jamais mon chapeau, jamais je ne le décrocherai sans songer à vous… J'ai aussi acheté deux crochets de fer beaucoup plus forts que ceux de cuivre pour y suspendre vos globes.
J'écris à M. Abraham Walker, pilote à Deal, pour lui donner avis que je lui adresse un paquet qui les contient, et je le charge de le faire retirer dès que la voiture de Deal arrivera… Je lui donne aussi la forme du fauteuil qui peut vous être le plus commode, et je le prie d'acheter le plus propre et le mieux fait qui soit dans Deal… Vous recevrez tout cela par le premier bateau qu'il fera partir. Je voudrois pouvoir ainsi, Eliza, prévenir tous tes besoins, satisfaire tous tes désirs; ce seroit pour moi une heureuse occupation…
Le journal est comme vous le désirez; il n'y manque plus que les charmantes idées qui doivent le remplir… Pauvre chère femme… modèle de douceur et de patience, je fais bien plus que vous plaindre… car je perds et ma philosophie et ma fermeté, lorsque je considère vos peines!… Ne croyez pas que j'aie parlé hier au soir trop durement des ***; j'en avois le sujet; d'ailleurs, un bon cœur ne peut en aimer un mauvais… Non, il ne le peut; mais adieu à ce texte désagréable.
Ce matin j'ai fait une visite à mistriss James; elle vous aime bien tendrement: elle est alarmée sur ton compte, Eliza… elle dit que tu lui parois plus mélancolique et plus sombre, à mesure que ton départ approche… elle te plaint… je ne manquerai pas de la voir tous les dimanches, tant que je serai en ville…
Comme cette lettre est peut-être la dernière que je t'écrirai, de bon cœur je te dis adieu… Puisse le Dieu de bonté veiller sur tes jours, et être ton protecteur, maintenant que tu es sans défense! et pour ta consolation journalière, grave bien dans ton cœur cette vérité: «Que quelle que soit la portion de douleur et de peine qui t'est destinée, elle sera pleinement compensée dans une égale mesure de bonheur, par l'être que tu as si sagement choisi pour ton éternel ami.»
Adieu, adieu, Eliza! tant que je vivrai, compte sur moi, comme sur le plus ardent et le plus désintéressé de tes amis terrestres.
Yorick.