III
Comme toujours, le Père Berthier vint à notre hôtel prendre de nos nouvelles.
Le jour après, l’Évêque de Grenoble m’envoya chercher par le Père Berthier : Sa Grandeur voulait me faire visiter le… je ne sais pas précisément si c’est le Collège ou le Séminaire Français : c’était là que logeait l’Évêque de Grenoble, et où les femmes n’entrent jamais. Mais Monseigneur se faisait fort contre tous les règlements.
Le P. Berthier croyait sans doute, et de bonne foi, que Lui, étant venu me chercher, je serais allée seule avec lui. Mes fidèles compagnons de voyage se trouvèrent à partir avec moi. Nous entrâmes dans le parloir, où Mgr de Grenoble attendait ; et son déplaisir, en voyant que je n’étais pas seule avec le P. Berthier, se manifesta sensiblement à nos yeux.
— Eh bien, me dit-il, vous voilà. Attendez un instant. Je vais solliciter la permission pour vous au supérieur ; puis nous visiterons le Séminaire.
Et il s’éloigna.
Pendant ce temps, je pensais :
— Monseigneur n’obtiendra pas la permission. Il me semble que c’est bien ici que se trouve ce Directeur (ou professeur) qui ne croit pas à la Salette ; il fait même du mal aux séminaristes.
Je vois revenir Monseigneur. A son allure, je vois qu’il n’est pas satisfait. Il dit quelques paroles à voix basse ; puis il vint à moi ; puis il me fit retirer à part, et me demanda ce que j’allais dire au Pape.
— Je n’en sais rien, Monseigneur, car cela dépendra de ce que le Saint-Père me dira ou me demandera.
— Mais vous devez bien savoir un peu ce que le Pape vous dira ?
— Non, Monseigneur. Je n’ai pas encore pensé de penser à ce que me dira le Saint-Père.
— Ah ! vous n’êtes donc pas instruite : vous ne savez donc pas que le Pape est une personne comme une autre : et l’on doit penser, préparer ce que l’on a à lui dire.
— Ne sachant pas sur quel sujet, ni sur quoi le Saint-Père daignera me parler, je ne puis penser ; je m’abandonne, tout à la sainte volonté du bon Dieu.
— Eh ! bien, écoutez-moi bien. J’ai ici quelques billets de cent francs pour VOS MENUS PLAISIRS. Si le Pape voulait vous faire faire quelque chose ; à tout vous répondrez au Pape : que vous ferez comme voudra l’Évêque de Grenoble et tout de la manière que voudra l’Évêque de Grenoble. Et si le Pape vous disait d’aller à tel endroit et faire telle chose ; vous lui direz : « Je veux aller là où l’Évêque de Grenoble me dira d’aller ; je veux dépendre en tout de l’Évêque de Grenoble, qui est mon Véritable supérieur. » Et ces billets de banque sont pour VOS MENUS PLAISIRS.
Je répondis :
— Monseigneur, je ne dirai au Très-Saint-Père que ce que ma conscience me dictera au moment même que j’aurai l’insigne faveur de lui parler. Vos raisonnements sont bons, Monseigneur, mais ils ne sont pas les miens.
Et l’Évêque de Grenoble qui m’offrait (mais il tenait toujours les billets de banque sur l’ourlet, sur le bord de son portefeuille), se mit à les renfermer soigneusement. Et nous nous séparâmes. Et il n’envoya plus à l’hôtel prendre de nos nouvelles.
En nous en retournant à notre hôtel, mes compagnons me dirent :
— Pourquoi l’Évêque de Grenoble tenait-il en mains son portefeuille ouvert, tout le temps qu’il vous parlait ?
— C’est que son Excellence voulait m’acheter. Le marché n’a pas réussi : il a gardé ses billets de banque, et moi ma liberté de conscience.
Depuis ce jour, je ne revis plus l’Évêque de Grenoble, ni le Père Berthier.