IV
Ce fut, ce qu’il me semble, le trois Décembre, que j’eus la grâce d’une audience avec le Saint-Père Léon XIII.
Mes deux compagnons m’avaient sollicitée de demander à Sa Sainteté la faveur de lui baiser les pieds. Hélas ! Hélas ! l’entourage du Saint-Père était prévenu contre nous !… Le Saint-Père seul ignorait les intrigues, et de cela j’avais parlé à Son Éminence le cardinal Guidi, avant de me rendre chez le Saint-Père au Vatican.
Le Saint-Père me reçut avec bonté et me dit en bon français :
— Bien ! vous allez partir tout de suite pour la montagne de la Salette, avec la Règle de la Très-Sainte Vierge, et vous la ferez observer aux prêtres et aux religieuses.
(Ces paroles du Saint-Père confirmèrent ma pensée, que le Saint-Père n’avait encore rien su de ce qui s’était passé au Congrès.)
— Que suis-je, Très-Saint-Père, pour oser m’imposer ?
— Oui, je vous dis : Vous allez partir avec Monseigneur de Grenoble, et vous ferez observer la Règle de la Sainte Vierge.
— Très-Saint-Père, permettez que je vous dise que depuis longtemps, ces prêtres et ces religieuses vivent de la vie plus que séculière ; et qu’il leur sera très, très-difficile de se plier à une Règle d’humilité, d’abnégation. Il me semble plus facile de faire cette fondation avec des personnes séculières de bonne volonté, plutôt qu’avec toutes celles qui sont sur la montagne, et qui sont loin d’être de bons chrétiens.
— Écoutez. Vous allez aller là-haut avec la Règle de la Sainte Vierge, que vous leur ferez connaître. Et ceux qui ne voudront pas l’observer, l’Évêque les enverra dans quelque paroisse.
— C’est bien, Très-Saint-Père.
— Vous allez donc partir, et partir tout de suite. Mais comme, pour l’ordinaire, quand le bon Dieu daigne donner un règlement de vie monastique, il donne, il communique à la même personne l’esprit dans lequel doit être observé le Règlement, c’est pourquoi il faut que vous l’écriviez, quand vous serez à Grenoble, avant de monter sur la montagne de la Salette, et que vous me l’envoyiez.
— Oh ! Très-Saint-Père, de grâce, ne m’envoyez pas à Grenoble, sous Mgr Fava ; parce que je n’aurai pas ma liberté d’action.
— Comment, comment cela ?
— Mgr Fava m’ordonnerait d’écrire comme il veut, non comme veut l’Esprit-Saint.
— Mais non ! mais non ! Vous vous mettrez seule dans une chambre et vous écrirez. Quand vous aurez écrit bien des pages, vous me l’envoyez A MOI.
— Très-Saint Père, pardonnez si j’ose vous manifester mes difficultés ; quand j’aurai écrit deux pages, Monseigneur de Grenoble m’ordonnera de les lui remettre, et sous prétexte de mieux faire, il changera le tout, en m’ordonnant de copier ses explications sur le mode de pratiquer la Règle de la Sainte Vierge.
— Oh ! mais non. Voici ce que vous ferez : Quand vous aurez écrit partout dans une feuille, vous la mettrez vous-même dans une enveloppe, que vous cachetez bien, et vous mettez mon adresse comme cela : Sa Sainteté le Pape Léon XIII ; que c’est moi (sic), en mettant sa main sur sa poitrine.
— Très-Saint-Père, pardonnez si, de nouveau, j’ose manifester la répulsion que je sens en moi d’écrire sous l’autorité de Mgr de Grenoble. Sa Grandeur décachettera mon enveloppe, changera mes écrits, et fera copier sa réforme par une autre personne : de sorte que ce ne seront plus mes écrits qui parviendront à Votre Sainteté.
— Oh ! mais non. L’Évêque de Grenoble ne ferait pas cela !
— Très-Saint-Père, j’ai passé par ces voies : le vieux serpent ne dort jamais !
— Et comment faire ?
— Envoyez-moi, Très-Saint-Père, en tout autre pays, pourvu que je ne sois pas sous l’Évêque de Grenoble.
— Comment faire : j’ai donné ordre que vous iriez sur la Montagne de la Salette, pour faire observer aux prêtres et aux religieuses la Règle que la Très-Sainte Vierge vous a donnée, et qu’avant de monter, vous écriviez les Constitutions que vous m’enverriez ? Et vous savez que quand le Pape a donné un ordre, il ne peut pas revenir sur cela.
— Très-Saint-Père, Notre Seigneur vous a confié tout pouvoir sur la terre pour gouverner son Église ; or la terre est spacieuse pour aller et revenir.
— Écoutez. Priez bien cette nuit ; et demain je vous ferai dire ma décision.
— Très-Saint-Père, j’ai, dans la salle, le prêtre que mon saint Évêque de Castellamare a bien voulu me donner pour m’accompagner dans mon voyage, et une compagne : ils voudraient la faveur de votre bénédiction.
Aussitôt, l’Évêque Camérier, avec ennui, dit deux paroles au Saint-Père, qui paraissaient être un refus. Moi, ayant compris, je fis de nouveau ma demande. Enfin le Saint-Père dit de les faire entrer.