V
Sans elle, tout est impossible, avant comme après, puisque tout porte sur elle. C’est la clef de voûte.
« Une femme a perdu le royaume, une fille le sauvera », disait-elle, avant de quitter son village. La femme, évidemment, c’était Isabeau, la chienne du traité de Troyes, et la fille, c’était elle-même. Mais infiniment au delà des mots et de leur application immédiate, il y a leur sens intérieur et prophétique. « Ce qu’Ève a perdu, Marie le sauve. » L’époque était encore au mysticisme et c’est quelque chose de semblable que les contemporains durent entendre. Les paroles de la petite visionnaire de Domremy dépassaient assurément sa propre pensée. La « femme », sans doute, pouvait être supposée vulgairement la France des deux ou trois siècles horribles qui avaient précédé, et la France à venir pouvait aussi être annoncée et préfigurée par la Vierge de Domremy. Ah ! il y avait bien autre chose !
Au sens mystique le plus profond, la vraie femme, l’unique femme est nécessairement la Vierge, et la Virginité parfaite est le tabernacle du Saint-Esprit. Le royaume abominablement profané du Fils de Dieu ne pouvait, au quinzième siècle, être sauvé que par une vierge. Pour parler exactement, pour tout dire, il était nécessaire qu’une vierge l’enfantât, car ce royaume n’existait encore que dans la Pensée divine.
La Vocation de la Pucelle apparaît alors comme le prodige des siècles, le plus haut miracle depuis l’Incarnation. Cela, en raison de la prééminence infinie du nouveau peuple de la promission chrétienne.
La première femme venue est déjà tout un mystère, puisqu’on ne trouve pas mieux que le Paradis terrestre pour la symboliser. Elle centralise tellement toutes les convoitises et concupiscences humaines ! Mais la Vierge est l’objet de la concupiscence divine et l’Esprit-Saint qui est l’Amour même n’y résiste pas. Elle peut donc engendrer par Lui et c’est toute l’histoire de la mystérieuse Jeanne d’Arc donnant à Dieu un royaume qui n’existait pas visiblement avant elle et qui, sans elle, n’aurait pas pu naître.
Dès le commencement tout est promis à la Femme et c’est par la Femme que tout doit être accompli. Entre elle et le Saint-Esprit il y a une telle affinité qu’on peut humainement les confondre et qu’il est difficile de ne pas imaginer, avec certains Mystiques, le Troisième Règne, c’est-à-dire le triomphe du Paraclet, procuré par Celle dont il est dit qu’elle « rira au Dernier Jour ».
Il est dangereux et à peine licite à des chrétiens de s’arrêter à une telle pensée qui appartient au domaine que Dieu s’est réservé et dont il ne confie la clef à personne. Cependant, lorsqu’on est à genoux et tout en larmes, lorsqu’on est pantelant de désir et que le cœur brûlant ne sait plus où aller, comment ne pas voir ou ne pas entendre l’Immaculée qui pleure là-bas, sur cette montagne du Dauphiné, et qui parle à son peuple comme le Père céleste seul pourrait parler ? Comment ne pas sentir, en un tel moment, l’énormité du Mystère et la présomption sublime de quelque péripétie surnaturelle au delà de l’entendement humain, où la Femme par excellence, le Vase insigne, se manifesterait enfin dans une gloire inimaginable, pour tout accomplir ?