XI
Vingt-quatre heures après, la petite villa des bords du lac était fermée, et les voisins, trouvaient dans ce départ subit un aliment de conversation, d'autant mieux apprécié que les soirées commençaient à devenir longues.
Pourquoi le comte avait-il emmené sa femme si brusquement? Valentine et Magdelaine s'en doutaient bien un peu, mais elles se posèrent, dès la première minute, en personnes dont la bouche est fermée par l'amitié,—quelques-uns disaient par des motifs de discrétion plus personnels.
En vain, madame Thilorier voulut faire parler ces deux taciturnes.
Elle n'en put rien tirer et devint méchante.
—Bon! dit-elle. Cachez le cadavre, ou même les trois cadavres. On pourrait, je pense, les découvrir sans beaucoup de peine.
Madame Chandolin regarda dans le blanc des yeux l'imprudente Lise, dont les frasques, pour être lointaines, n'étaient pas oubliées et, détachant bien les mots:
—Oh! chère madame, répliqua-t-elle, à tant faire, j'aime encore mieux avoir à cacher des cadavres que des squelettes.
Pendant ce temps-là, Thérèse retrouvait avec joie sa maison et la bonne Mrs Crowe, qui s'ennuyait fort à l'attendre depuis six semaines.
—Comme vous avez l'air fatigué! dit l'Écossaise. On dirait que vous venez de faire le tour du monde.
—Vous ne vous trompez guère, ma pauvre amie, soupira la comtesse.
Je viens de faire le tour d'un monde que je ne connaissais pas encore.
J'espère que m'en voilà revenue pour longtemps.
Elle ne laissa point passer la journée du lendemain sans se faire conduire au couvent de l'avenue Kléber, tandis que Sénac allait savoir si maître Guidon était de retour. La tante et la nièce causèrent longtemps, ou plutôt Thérèse, qui en avait gros sur le cœur, fit à la Révérende Mère de Chavornay une confession générale de tous les désappointements qu'elle avait eus depuis sa rentrée dans le monde.
—La conclusion de toute cette histoire, résuma-t-elle, c'est que je fus bien peu clairvoyante ou que je suis bien maladroite. Jusqu'ici, je n'ai commis que des erreurs, sauf sur un point: il n'est pas d'homme plus digne d'être aimé que celui auquel j'appartiens.
—Allons! fit la religieuse en souriant, votre sort n'est déjà pas si misérable.
—Aussi, chaque jour, je remercie Dieu. Mais, pour le reste, je n'ai pas sujet de m'enorgueillir. Je me croyais faite pour la perfection de votre vie, et je me trompais…
—Ah! chère enfant, murmura la religieuse à demi-voix, je sais bien pourquoi vous êtes faite!
—J'ai voulu sauver l'existence et convertir l'âme de mon frère, poursuivit la jeune femme; je n'ai pas pu. J'ai voulu trouver et donner le bonheur ici-bas; mon mari m'a rendue jalouse et je l'ai révolté par cette jalousie. Nous comptions nous servir d'une grande fortune pour accomplir le bien; la fortune est menacée, le bien déjà fait, compromis. Nous nous étions proposé de porter fièrement notre nom et l'honneur de nos races parmi le monde; le monde nous a montré—du moins il peut s'attribuer cette victoire—que c'est lui qui est sage, que nous sommes fous. Savez-vous que j'en suis venue à souhaiter une chose qui serait la guérison de tous ces maux? Peut-être que si nous perdions notre procès…
—Trêve de folies! dit la religieuse. Si vous le perdiez, je sais ce qui arriverait: votre mari mourrait de vous voir pauvre.
—Vous avez raison, fit Thérèse devenue pâle. Aussi, ma bonne tante, nous allons, s'il vous plaît, réciter une prière à la chapelle, et j'y allumerai un gros cierge, cela vaudra mieux que de nouer des relations… utiles.
—Parfaitement, ma chère petite. Vous allumerez un gros cierge; et moi j'en allumerai un autre encore plus gros.
—Pour obtenir la même grâce?
—Non: pour en obtenir une autre, que je vous dirai plus tard, quand
Dieu nous l'aura donnée.
Là-dessus la tante et la nièce allèrent faire leurs dévotions, après quoi Thérèse regagna son hôtel du quai d'Orsay, l'âme plus légère, et toute contente de penser qu'au milieu d'octobre Paris est le lieu du monde où l'on trouve le plus facilement la solitude.
Cependant, comme elle traversait le vestibule en ôtant ses gants, elle aperçut un visiteur à qui le valet de pied venait de répondre que ses maîtres étaient absents, et qui se retirait, le visage bouleversé, comme s'il avait appris la nouvelle d'une catastrophe. En apercevant Thérèse, il s'arrêta court. Il ne rougit pas, mais sa pâleur devint plus chaude et moins maladive. Il était jeune et semblait étranger, soit qu'on examinât son costume très simple, mais où manquait l'insaisissable note parisienne, soit que l'on rencontrât le regard fiévreux de ses yeux noirs, «qui lui mangeaient le visage», pour employer l'expression populaire. La comtesse n'essaya pas de se rappeler son nom, persuadée que le personnage lui était inconnu. Elle passait avec une légère inclination, supposant que la visite était pour son mari. D'une voix dont l'émotion rendait plus vibrant encore le timbre méridional, cet homme balbutia:
—Pardonnez-moi, madame. Si… si j'osais vous prier de me recevoir… seulement cinq minutes…
Il y avait dans ses paroles une prière très humble, presque désespérée. Madame de Sénac ne douta point qu'il ne s'agît d'une de ces infortunes cachées qu'elle secourait souvent, et dont son cœur miséricordieux devinait les angoisses timides.
Sans répondre, au lieu de monter l'escalier, elle fit signe au valet de pied d'ouvrir la porte du cabinet d'Albert, où, fréquemment elle donnait des audiences de ce genre. Elle entra, invitant d'un geste, le personnage à la suivre. Quand ils furent seuls:
—Puis-je vous être utile en quelque chose? demanda-t-elle.
—Non, madame, fit l'étranger avec un sourire dont la tristesse navrait. Plût au ciel qu'il me fût donné, à moi, de vous servir comme j'ai tâché de le faire!
Thérèse le regardait, au comble de la surprise. Alors, courbant la tête comme si la honte de ce qu'il allait dire pesait sur lui, le jeune homme ajouta, faisant un effort visible:
—Vous ne m'avez pas reconnu? D'autres en seraient humiliés, mais moi je m'en réjouis. M'auriez-vous accordé, autrement, l'honneur que vous me faites en daignant me recevoir? Je me nomme Fortunat Cadaroux.
Thérèse tressaillit de la tête aux pieds. Elle se souvenait des incidents qui avaient troublé son séjour à Sénac, des rencontres qu'elle avait faites, des actes étranges qu'elle avait surpris. Elle savait qu'une folie avait atteint ce jeune homme, et quelle folie! Et, devant elle, à Paris, ce fou reparaissait! Le temps, l'absence, ne l'avaient donc point guéri? Comme elle jetait les yeux sur Cadaroux, passablement effrayée, elle s'aperçut qu'il tremblait comme une feuille, ce qui lui donna de la hardiesse en même temps que de la pitié.
—Si je ne vous ai pas reconnu, dit-elle, c'est qu'il y a dans votre visage quelque chose de changé…
—En effet, répondit-il avec un sourire triste; j'ai la barbe d'un anachorète. Ah! madame, je suis heureux que vous ne m'ayez pas reconnu. Ce hasard seul pouvait me permettre d'accomplir un dessein…
Thérèse recula d'un pas vers la cheminée. Cadaroux, n'osant faire un geste, de crainte d'augmenter cette frayeur, poursuivit d'une voix suppliante:
—De grâce, n'ayez pas peur de moi! Vous avez cru que je venais vous demander l'aumône? Je vous la demande, en effet; une aumône de justice. Je suis arrivé ce matin, de là-bas, tout exprès pour vous dire quelques paroles. Non seulement vous pouvez, mais vous devez les entendre, car vous êtes une sainte et une reine, obligée de rendre justice à chacun.
L'incohérence qui semblait se manifester dans ce discours ne rendait pas celle qui l'entendait beaucoup plus rassurée; mais sa défiance avait changé de nature. La folie, la véritable folie était-elle venue? Que voulait dire cet illuminé? Il continua, semblant réciter une leçon depuis longtemps préparée:
—Je suis le fils d'un père qui veut vous ruiner, qui vous ruinera peut-être. Mais je ne l'approuve point; je n'ai aucune part dans ses intentions ni dans ses actes. Si les juges vous condamnent, leur sentence pourra s'appuyer sur des textes de loi; mais elle sera inique aux yeux de la conscience. Le comte de Sénac est aussi étranger que moi aux erreurs commises. D'ailleurs, il les a déjà payées chèrement. Donc, si d'autres vous font une guerre injuste, si le nom que je porte est pour vous un nom maudit, que ma personne, du moins, reste en dehors de votre haine. Moi, je… je ne vous hais point…
Il s'arrêta; l'émotion lui serrait la gorge. Il détourna son visage où deux larmes roulaient. Thérèse, déjà touchée mais toujours défiante, lui répondit doucement:
—Nous ne maudirons jamais personne, quoi qu'il arrive. Mais, si vous estimez que ceux qui vous entourent sont dans une voie injuste, pourquoi ne leur parlez-vous pas comme vous venez de me parler? Vos remontrances pourraient les convaincre.
—Mes remontrances! répliqua le jeune homme. Elles ont été entendues plus d'une fois. Elles ont produit ce résultat: de me faire chasser par mon père.
—Est-ce possible! s'écria Thérèse en joignant les mains. Heureusement que vous avez un cabinet, des clients à Marseille: ne l'ai-je pas entendu dire autrefois? D'ailleurs, les juges vont prononcer, et le désaccord entre vous et votre famille n'aura plus de raison d'être. Vous reprendrez alors votre place au foyer: c'est votre devoir.
—Jamais, madame! Le fossé de la grande route m'inspire moins d'éloignement que le «foyer» autour duquel on a tenu conseil contre vous! Quant à la carrière que j'avais, je ne m'en sens plus digne. Pour demander justice au nom des autres, il faut porter un nom qu'aucune injustice n'a souillé.
—Vous allez vivre à Paris? questionna la comtesse peu satisfaite, malgré tout, de ce voisinage.
Fortunat leva les yeux sur elle avec un sourire triste, car il comprenait le sens de l'interrogation.
—Oh! madame, fit-il, vivre à Paris n'est point si aisé pour moi. Plusieurs bonnes raisons m'en empêchent. La meilleure est que je ne veux pas quitter Sénac.
—J'avais cru comprendre que votre père…
—Il m'a fermé sa porte; vous avez bien compris. Mais j'ai trouvé un gîte, chez un ami,—un de nos amis communs, ajouta-t-il en souriant.
—Où donc? demanda Thérèse, pleine de pitié envers cet homme qui souffrait pour elle. Je ne vois guère, dans le petit village de Sénac, de gîte possible, ni…
Elle hésitait à terminer sa phrase. Fortunat s'enhardit jusqu'à l'achever.
—Ni d'amis communs? Vous oubliez le passeur du bac. Il a deux chambres: j'en ai loué une et je mange avec lui. Ne me plaignez pas. De ma fenêtre on voit le Rhône, c'est-à-dire le plus beau spectacle qu'il y ait au monde pour mes yeux. Nous pêchons la nuit. Signol est un maître en l'art d'accommoder le succulent poisson du fleuve. Mais vous le savez, madame. Vingt fois il m'a raconté ce jour, inoubliable pour lui, où, passant devant sa porte, vous lui fîtes l'honneur insigne de goûter à sa friture.
La comtesse oublia de répondre, car un autre souvenir moins agréable lui revenait: la photographie donnée au vieillard comme récompense terrestre de sa conversion, et l'épisode malencontreux qui avait suivi. Ce jour-là, pour la première fois, un homme l'avait gravement blessée, et cet homme était sous ses yeux! Elle revoyait toute la scène, le chemin désert longeant le fleuve, les hauts peupliers à peine verdissants, la petite porte qu'il lui tardait si fort d'atteindre, et ce jeune insensé, les cheveux en désordre, prêt à bondir dans le Rhône pour expier son crime. Certes, il l'expiait rudement à cette heure. Il méritait une véritable estime, une grande pitié. Mais si la folie passée allait reparaître!
Toutes ses frayeurs la reprirent, grâce au souvenir imprudemment évoqué.
—Monsieur, fit-elle avec un mouvement qui montra que l'audience était finie, je répéterai à mon mari tout ce que je viens d'entendre. Il vous en saura gré et vous en jugera mieux, ainsi qu'il doit le faire.
—Veuillez lui dire aussi, madame, ajouta le visiteur déjà debout, qu'il ne lutte point contre un adversaire de l'espèce commune, simplement désireux de voir sa cause triompher. Pour mon père, quoiqu'il aime l'argent, le gain matériel du procès n'est que l'accessoire. Il considère qu'on l'a blessé; il se vengera par tous les moyens; il se venge même sur son fils!
—Ah! l'horrible chose que la haine! gémit Thérèse, glacée de la perspective qu'on lui laissait voir. Si vous consentiez… Peut-être serait-il bon que M. de Sénac vous entendît lui-même, un de ces jours.
—Le voudrait-il? Recevrais-je de lui l'accueil… patient que vous venez de m'accorder? C'est douteux, madame, convenez-en. Convenez aussi que je ne peux guère accepter le rôle de conseil contre mon père. Enfin, ajouta-t-il en souriant, les hôtels de Paris coûtent plus cher que l'appartement meublé et la pension qui m'attendent chez Signol.
—Mais ce voyage? demanda la comtesse, à qui se révéla soudain le dénuement complet du malheureux Fortunat. C'est une grosse dépense… Et vous l'avez faite pour nous dire… ce que je viens d'entendre?
—Un de mes amis de Marseille, journaliste, m'a procuré un permis. C'est le voyage, au contraire, qui ne coûte rien. Je repartirai ce soir, très heureux.
Madame de Sénac ne put retenir un geste de surprise en entendant cette parole dans la bouche d'un homme si maltraité par le sort.
—Le mot semble vous étonner, dit le jeune homme? Oui, je suis très heureux. Je n'ai plus sur le cœur le poids lourd que j'y sentais: votre colère et votre mépris. N'est-ce donc rien que cela? Non, madame, en vérité, je ne me souviens pas d'avoir été aussi heureux de ma vie.
Ses yeux brillaient d'un éclat qui démentait cruellement ces félicitations adressées à lui-même. D'une voix plus calme il ajouta, sans la moindre emphase:
—Et je doute que cette vie se prolonge beaucoup, désormais.
Thérèse, d'un coup d'œil, lut en lui. Elle songea, non sans frémir, à ses parties de pêche, la nuit, sur le Rhône. Elle aperçut, dans une sorte de vision, le vieux passeur ramenant son bateau vers la rive, au clair de lune, mais ne ramenant pas son compagnon. Elle dit de l'accent doux et grave qu'elle avait pour parler aux malades et aux pauvres:
—Dieu seul connaît l'heure et peut la décider. Ceux qui usurpent son pouvoir sur notre vie sont criminels et méprisables. Je vous estime hautement; je pourrai vous estimer toujours, n'est-ce pas?
Il ferma les yeux et réfléchit quelques secondes, puis il répondit, presque à voix basse:
—Oui, madame, je vous le jure, toujours!
—Priez-vous quelquefois? demanda-t-elle encore.
—On ne m'a guère appris, avoua-t-il avec un pâle sourire.
—Cela s'apprend sans peine, continua Thérèse. Moi, je prierai pour vous de toute mon âme.
Vibrant d'émotion, il sembla recueillir, pendant quelques secondes, le rayon de grâce céleste qui tombait sur lui des yeux de la jeune femme.
—Voilà donc, murmura-t-il en passant la main sur son front, comment s'accomplissent les miracles! Qui m'aurait dit que j'allais partir d'ici comme j'en pars: avec la foi en Dieu!
Il sortit, laissant la jeune femme étrangement agitée. Elle médita longtemps. Elle se souvenait d'une parole qu'Albert de Sénac lui avait dite un jour, au milieu des ruines de Louqsor: «Si, jusqu'à cette heure, j'avais vécu sans croire en Dieu, je proclamerais son nom maintenant. Je dirais, comme ont fait des martyrs allant s'offrir aux lions:—Votre Dieu est mon Dieu, parce que je vous aime.» Et, par un de ces scrupules raffinés que connaissent les femmes très fidèles, elle eut comme un regret d'avoir accompli chez un autre homme ce miracle qu'elle n'avait pas eu besoin d'opérer chez son mari, croyant comme elle: la conversion.
Elle attendait le retour d'Albert pour lui conter dans ses moindres détails la curieuse entrevue. Mais, aux premiers mots qu'elle prononça, le comte laissa voir un agacement peu ordinaire.
—Tout d'abord, laissez-moi vous prévenir d'une chose, fit-il. Ce jeune homme a la cervelle en fâcheux état. Sa démarche d'aujourd'hui, sa conduite en général, bien des faits de son existence que vous ignorez sont d'un fou. Je regrette de n'avoir pas été là pour vous épargner le danger de quelque avanie.
Thérèse aurait pu répondre qu'elle en savait plus long que personne sur les secrets de Fortunat et sur son genre de démence. Mais elle se tut, comprenant que son auditeur était mal préparé à entendre l'apologie d'un Cadaroux, Pendant plusieurs jours, elle conserva une impression mélancolique. Elle songeait à ces deux hommes si différents dans leur naissance et leur destinée. Elle n'avait point à les comparer, et cependant une question qu'elle ne pouvait chasser lui venait à la pensée:
—Lequel, dans sa vie, aura le plus souffert pour moi et pour la justice?