XII
Vers la fin de novembre, le procès des Sénac fut plaidé… et perdu, malgré la superbe défense de Guidon du Bouquet. Le tribunal correctionnel, présidé par Montoussé, déclara que la Société anonyme des Ciments coopératifs était nulle dès l'origine, par suite de souscriptions fictives. D'ailleurs, le comte de Sénac et ce qui restait de ses collègues, traités favorablement, s'en tirèrent avec une simple amende. Cadaroux, la chose va sans dire, eût préféré un peu de prison; mais il se contenta—pour le moment—de ce que les juges lui donnaient.
L'affaire ne fit pas grand bruit d'abord, n'étant pas de celles qui passionnent le public. Le monde n'était pas à Paris; Thérèse échappa aux visites de condoléance.
Elle n'avait pas eu besoin d'interroger Albert quand il revint du Palais, tant son air accablé et malheureux suffisait à dire de quel côté la balance de Thémis avait penché. Après avoir causé un quart d'heure avec lui, elle comprit avec effroi qu'un rôle très imprévu et très lourd allait commencer pour elle: celui de lieutenant général d'une armée vaincue, obligé de prendre le commandement et de couvrir la retraite.
A force d'encouragements, de consolations, d'appels à l'énergie, Thérèse parvint à relever le sang-froid de son mari. Elle l'obligea doucement à faire connaître la situation sans réticences.
—Nous allons appeler du jugement, expliqua-t-il. Condamné de nouveau, je suis définitivement reconnu coupable d'avoir fondé une société sur des bases irrégulières. Un second procès, appuyé sur ce jugement, m'obligera au payement du capital. Avec les frais, c'est la ruine complète, l'hôtel où nous sommes vendu, la vieille tour de Sénac mise aux enchères, bientôt achetée par Cadaroux!… C'est l'effondrement du nom après celui de la fortune. La voilà, cette situation que tu veux connaître! Quant à Montoussé…
Elle arrêta d'un geste la fin de la phrase dont il était facile de prévoir le sens.
—Tais-toi! fit-elle. On nous avait prévenus. Dieu garde les gens comme nous d'avoir des procès, au temps où nous sommes!
Quelques jours après, Cadaroux fit formuler des offres officieuses «en vue de conciliation».
Moyennant l'abandon pur et simple de la terre et du château de Sénac «tel qu'il se comporte, avec les meubles, tentures, tableaux, objets d'art, provisions et effets quelconques qui le garnissent», le généreux vainqueur se faisait fort d'obtenir la renonciation à leurs droits actuels et éventifs de tous les porteurs d'actions, et la remise desdites actions au complet entre les mains d'Albert, promesse d'une exécution facile, car le vieux renard savait bien où étaient les titres.
Guidon du Bouquet, saisi de la proposition par son confrère, l'avocat du Bouscatié, pria son client de passer chez lui, et s'acquitta de son ambassade avec les précautions que commandaient les circonstances. Mais, malgré tout ce qu'il put faire, le comte entra dans une fureur à peine contenue, surprenante chez un homme de ce caractère et de cette éducation. Certaines épreuves matérielles, surtout quand elles sont prolongées, finissent par avoir raison des âmes les plus élevées et les plus fortes.
La première explosion calmée, on délibéra sérieusement; le cas était difficile. Sénac, sans raconter certains incidents de sa villégiature au bord du lac de Genève, laissa comprendre qu'il y avait rencontré Montoussé, et que le président n'avait pas lieu de se vanter de cette rencontre.
—Vous ne m'en aviez jamais dit un mot, répliqua le défenseur d'Albert qui devina tout. Avouez, mon cher comte, que nous ne sommes pas heureux. Au lieu d'un adversaire dans des conditions habituelles, nous avons en face de nous un animal féroce altéré de vengeance, et le premier de nos juges nous en veut à mort. Enfin, passons. Peut-être que nous aurons la chance d'avoir en appel un président qui n'aura rien contre nous. Quant à la proposition qui vous est faite, je vous conseillerais immédiatement de l'accepter, vu la valeur matériellement médiocre de la cession réclamée, si vous étiez un simple raffineur enrichi dans les sucres. Mais le comte de Sénac doit défendre la terre du nom jusqu'à son dernier sou. Voilà mon avis, et je vous le donne sans grand mérite, car je sais bien que c'est le vôtre.
—Mon cher maître, c'est parler en galant homme, répondit Sénac. Vous n'oubliez qu'une chose: ma femme. Si la déroute est complète, il faudra vendre, non pas seulement le château de Sénac, mais encore l'hôtel Quilliane où elle est née et dans lequel j'ai fermé les yeux à son pauvre frère, mon ami, dernier de sa race.
—Non, car la comtesse, d'ici là, sera séparée de biens. Je vous avais prié d'en conférer avec elle.
—Je l'ai fait, mais ce mot de séparation l'a mise aux champs, bien qu'il s'agisse de nos fortunes et non pas de nos personnes. Je n'ai pas insisté, me réservant de revenir à la charge au moment suprême.
Guidon arpentait son cabinet à grands pas. Quand Albert eut fini de parler:
—Monsieur, dit l'avocat, je suis et je reste fort honoré que vous m'ayez choisi pour défenseur. Mais si j'avais su d'avance que mes clients se laissaient conduire et déterminer par des sentiments aussi peu ordinaires au reste des hommes, je vous avoue que j'aurais décliné la commission.
—Mon cher Guidon, tout s'enchaîne. Si ma femme et moi étions des êtres comme tout le monde, nous ne nous serions pas épousés. Enfin, prenez patience: vos maux touchent à leur terme. Je vous autorise à écrire ce soir à mon adversaire que Sénac et le domaine sont à lui.
Pour le coup, maître Guidon faillit tomber à la renverse.
—Monsieur le comte, s'écria-t-il, dans l'état où je vous vois, si j'écrivais cette lettre-là ce soir, vous me tueriez demain matin.
—Ne craignez rien, répondit le pauvre Albert, qui, pour être juste, n'avait pas l'air à cette heure d'un homme capable de tuer personne. Avec ou sans ma tour, je n'en serai pas moins un Sénac authentique, et je me trouverai bien partout, pourvu que je voie ma femme heureuse. Quant à elle, pourvu qu'elle me conserve, qu'elle ait des malades à soigner, des enfants pauvres à instruire!… Chère créature! Délivrons-la de ce cauchemar; il est temps! Écrivez la lettre, mon cher Guidon, et faites préparer la transaction en règle. Je signerai.
Mais sa main ne devait plus donner de signature avant bien des jours. Le soir même, un singulier malaise s'emparait de lui. Le lendemain commençait une fièvre violente, et Thérèse avait devant elle une inquiétude auprès de laquelle toutes les autres n'étaient rien. Pendant la nuit suivante, le malade se mit à divaguer. Il se croyait à Sénac et faisait ses adieux à la vieille demeure, en des termes déchirants qui auraient brisé le cœur de sa malheureuse femme, sans la pieuse espérance qui la soutenait.
Pendant deux semaines, la comtesse connut la véritable et poignante signification de ces mots: la lutte pour la vie. Presque constamment aidée, jamais remplacée, par la fidèle Kathleen, elle soigna son mari sans dormir, sans manger autrement que sur ses genoux, vingt fois interrompue; à peine pouvait-elle prier. Mais elle savait que sa tante de Chavornay priait pour deux.
Si l'on n'avait entendu le bruit sourd des voitures sur la chaussée, l'on aurait pu croire que, d'un coup de baguette, une fée malfaisante avait transporté l'hôtel du quai d'Orsay dans un désert perdu. Toute communication avec le monde extérieur semblait coupée. Aucune visite n'était admise; les cartes s'amoncelaient sur la table du vestibule à côté des journaux intacts. Mrs Crowe avait reçu la mission d'ouvrir les lettres et d'y répondre quand elles demandaient des nouvelles, ce qui était le cas neuf fois sur dix. Quant au procès, Thérèse n'y donnait pas plus d'importance qu'elle n'en eût accordé jadis à la réclamation d'un fournisseur envoyant sa facture.
Un jour, enfin, le docteur dit à madame de Sénac:
—Notre malade est sauvé. Mais ne me remerciez pas; car, s'il était votre enfant au lieu d'être votre mari, je vous assure qu'il ne vous devrait pas beaucoup plus sa vie.
Ce jour-là, elle fit pour la première fois depuis longtemps une véritable prière.
Un mois s'écoula. Sénac n'était plus en danger, mais on pouvait à peine dire qu'il fût en convalescence, car il se refusait à quitter son lit, prétextant une faiblesse que ce régime débilitant n'était pas fait pour combattre. Son sentiment véritable était une sorte de répugnance instinctive pour la santé. Cette chambre étroitement close, où il n'entendait plus parler de ce qui rongeait sa vie, lui semblait un lieu d'asile inviolé. En y restant, il croyait échapper à Cadaroux lui-même. Hélas! le malheureux se trompait!
La stupeur que sa condamnation avait produite en province ne se peut exprimer. Cadaroux, en joueur habile qui sent la veine derrière lui, se garda bien de s'endormir sur ses premiers gains. La maladie d'Albert était un atout de plus. Il en profita et, dans des vues ténébreuses que l'on comprendra bientôt, il introduisit prématurément une instance en responsabilité civile devant le tribunal du ressort. Pour aller au-devant des objections qu'on pouvait lui faire, il criait sur les toits:
—Ce n'est qu'une procédure conservatoire. Le jugement que je veux obtenir tombera de lui-même si mon adversaire triomphe dans son appel. Mais il me garantit contre une vente fictive ou frauduleuse du domaine. Tout ce que je risque c'est de supporter quelques frais judiciaires en pure perte. Ils ne seront pas perdus pour tout le monde.
Ce dernier argument n'était pas d'un sot et tombait d'autant mieux, que toute la gent chicanière de la petite ville pleurait encore le plantureux gâteau que les juges de Paris s'étaient adjugé. Aussi la part offerte par Cadaroux à ces appétits déçus fut attaquée sans perdre une heure. Si l'on attendait que le comte fût assez guéri pour s'occuper de ses affaires, adieu aux miettes du festin!
Le Bouscatié semblait avoir la chance à ses ordres. Tout fut bâclé avec une hâte qui surprendra moins, si l'on observe que les magistrats de cet infime tribunal ne pouvaient pas toujours tenir leurs audiences, faute de procès à juger. Autre détail utile à connaître: le député de l'arrondissement, cousin par alliance de Cadaroux, était chef de cabinet d'un ministre. Décidément, il ne fallait pas avoir le vieux Saturnin pour ennemi.
Corbassière, bien entendu, signifiait régulièrement les actes à la grille du château et empochait les honoraires; mais il ne se gênait pas pour dire au concierge que toutes ces paperasses ne signifiaient pas grand'chose.
—N'empêche, répondait l'honnête serviteur que vos grimoires vont donner un tracas de plus à madame la comtesse, qui n'en a pas besoin.
—Rien ne presse de l'en fatiguer, reprenait Corbassière de la meilleure foi du monde. Nous ne sommes qu'au commencement. Si M. le comte guérit, avec un avoué de moyenne force et des protections, il peut nous faire traîner trois ans ou même davantage.
En attendant, le famélique tribunal venait de condamner par défaut Albert de Sénac «et ses collègues» à payer aux actionnaires de la Société, c'est-à-dire à Cadaroux, la bagatelle de trois millions, montant du capital social. Un matin, Corbassière entra tout gaillard dans le pavillon du concierge, devenu son ami.
—Vous n'auriez pas trois millions sur vous? demanda-t-il en goguenardant.
Et comme son interlocuteur le regardait, à moitié fou d'ahurissement:
—Bon! ricana l'huissier, si vous n'avez pas la somme, ne vous tourmentez pas; je repasserai. Plaisanterie à part, je ne comprends pas le Bouscatié. Il les a fait veiller toute la nuit au greffe, pour copier le jugement, comme s'il avait cru que j'allais lui rapporter ses trois millions. A quoi veut-il en venir? Tout cela ne signifie rien. Mais, n'importe, c'est un beau commandement. Je n'en ferai pas, deux fois dans ma vie un pareil. Trois millions!…
Corbassière s'en alla, riant à se tenir les côtes, lui qui pleurait aux trois quarts quand il travaillait pour de bon. Mais, un matin, Cadaroux vint le trouver dans sa misérable étude, et lui enjoignit, comme la chose la plus simple d'aller saisir le mobilier du château. Le brave officier ministériel bondit sur sa chaise de paille à la briser.
—Comment! s'écria-t-il. Vous voulez une saisie! A quoi bon? Vous savez parfaitement que, dans l'état, le comte ne laissera pas procéder à la vente. Il n'a qu'un signe à faire pour l'empêcher, au point où nous en sommes. Une saisie au château, monsieur Cadaroux! Et contre un défendeur en appel, gravement malade! Permettez-moi de vous le dire, c'est de la procédure vexatoire.
—Corbassière, mon ami, gardez vos conseils pour ceux qui vous les demandent. Je vous conseille de ne point tergiverser. J'en ai fait sauter qui avaient sur les épaules des robes plus longues que la vôtre.
—C'est bien, monsieur, répondit l'huissier tout pâle d'émotion; vous aurez votre saisie, puisque vous la voulez.
—Quel jour?
—Lundi prochain, mon premier jour libre. A moins que, d'ici-là…
—Vous voulez dire: à moins d'opposition. Prenez garde, mon brave! Ne jouez pas au plus fin avec le père Cadaroux. L'opposition peut venir, j'en conviens, mais nous saurons si elle est venue toute seule. Faites attention de marcher droit. Comme vous dites, je veux ma saisie. Faites-la; le reste me regarde. D'ailleurs, il y a plus de six mois que les appartements du château sont fermés. Vous rendrez service en les faisant ouvrir et en donnant de l'air aux robes de la comtesse.
Le vieux jacobin s'éloigna, dégonflant sa haine dans un mauvais rire qu'il sembla lancer contre la vieille tour. Et le petit huissier, serrant le dos sous sa redingote râpée, demeura seul entre les quatre murs de sa pauvre étude. Ses yeux attristés en firent le tour, s'arrêtant sur les objets familiers qui étaient son gagne-pain: le parapluie jauni par le soleil et l'averse, le manteau usé, les grosses bottes qui connaissaient tous les chemins du canton, la sacoche d'où étaient sortis, pour tant de malheureux, le désespoir et la ruine. Alors, avec un grand soupir, ce héros obscur s'assit devant son bureau de sapin et couvrit lentement une feuille blanche de son écriture régulière.
Le brave Corbassière, en ce moment, ne riait plus.