XIII
Un dimanche de la fin de décembre, Thérèse de Sénac put aller entendre la messe, devoir depuis longtemps remplacé par d'autres moins doux. Rentrée de bonne heure chez elle, tout heureuse de savoir la guérison du malade en bon train, calmée par la prière, elle trouva son mari, que Mrs Crowe venait de quitter, fort occupé à lire une lettre.
—Oh! cher, s'écria-t-elle, que fais-tu? Quelle imprudence! Tu sais bien que c'est défendu!
D'une voix affaiblie, dans laquelle on sentait une extrême lassitude, il répondit:
—Je le sais. Mon intention n'était pas de lire. Je m'amusais seulement à examiner les enveloppes. Une adresse m'a frappé… le timbre du bureau de Sénac… l'écriture de l'huissier Corbassière… Ah! pauvre enfant! combien d'autres lettres du même genre tu m'as cachées!
—De Corbassière? Pas une seule, je te le jure. Qu'est-ce qu'il écrit? Dans quel état je te trouve!
—Je l'avais dit à Guidon. Il vaut mieux se rendre, soupira le malade. Il est écrit là-haut que nous ne pourrons pas nous tirer des griffes de ce démon.
Il se retourna vers la muraille, vaincu, découragé, n'espérant plus rien. Il regrettait les heures qu'il avait passées dans une léthargie inconsciente. L'annonce que l'heure de sa mort était venue l'aurait réjoui comme un soulagement.
Thérèse, pendant ce temps-là, parcourait la missive en rassemblant tout son courage, sans se douter qu'il n'en avait pas moins fallu à Corbassière pour l'écrire.
«Monsieur le comte de Sénac, ou, en cas d'empêchement, à madame la comtesse.
»Le jugement par défaut, rendu contre vous à la requête de M. Cadaroux par le tribunal civil de ***, n'ayant pas jusqu'ici été frappé d'opposition, et la sommation pour le payement de trois millions n'ayant été suivie d'aucun résultat, j'ai reçu des ordres pour une saisie que je ne puis, dans l'état, me refuser à pratiquer. Elle aura lieu après-demain lundi dans la matinée, et je vous en informe, monsieur le comte, bien que mon client m'ait donné des instructions tout opposées. Mais je suis probablement la cause involontaire de ce qui arrive. J'ai lieu de supposer, d'après le silence complet gardé par vous depuis le commencement de l'action accessoire ouverte en province, que vous n'en avez pas eu connaissance, et ce fait à peine croyable s'explique par deux motifs. D'une part, l'instance a été conduite avec une rapidité exceptionnelle devant notre tribunal, à qui on la présentait comme ayant pour but de mettre un gage à l'abri. De l'autre, vous sachant malade et ne jugeant pas moi-même les choses dans toute leur vérité, je fus le premier à ôter toute inquiétude à votre concierge, habitué d'ailleurs à conserver les pièces de procédure, qui vous étaient signifiées, jusqu'ici, en double, à votre domicile à Paris.
»Quoi qu'il en soit, l'ignorance à laquelle j'ai contribué sans doute n'existera plus. Il reste juste le temps d'accomplir la formalité très simple qui suspendra la saisie. Votre homme d'affaires avisera.
Votre serviteur dévoué,
CORBASSIÈRE.»
Thérèse avait encore son chapeau et sa pelisse. Elle sonna.
—Dites qu'on ne dételle pas: je vais sortir, commanda-t-elle. Priez
Mrs Crowe de venir immédiatement.
Elle posa doucement la main sur l'épaule de son mari qui se retourna.
—Donnez-moi l'adresse de l'avocat, dit-elle; je cours lui porter cette lettre. Il paraît que le mal actuel est facilement réparable. Vite l'adresse!
Albert indiqua le domicile de maître Guidon du Bouquet.
—Pauvre amie! soupira-t-il. Quelle succession d'épreuves pour vous.
Ah! Dieu! si je les avais prévues!…
—Courage! fit Thérèse, elles finiront. Cher, si vous voulez que j'oublie tout le reste, achevez bien vite de guérir.
Elle sortit, presque surprise elle-même de se sentir si forte et si calme en face de devoirs tout nouveaux. D'ailleurs, la lettre qu'elle emportait pour la faire lire à Guidon parlait d'une formalité facile à remplir, et, sans doute, le grand avocat parisien ne serait pas embarrassé là où Corbassière, le petit huissier de campagne, voyait un remède facile. Donc elle n'éprouvait pas une inquiétude extrême. Néanmoins, la course lui parut longue, du quai d'Orsay à la rue de Provence, où demeurait Guidon.
—Monsieur est parti hier pour la chasse, lui répondit le concierge. Il reviendra demain soir. On ne trouve jamais monsieur chez lui le dimanche.
Elle réfléchit une seconde en face de cet imprévu désastreux. Mais peut-être qu'on pouvait joindre l'homme de loi, s'il tirait des faisans dans les bois de Meudon ou de Saint-Germain. Une nouvelle réponse qu'elle reçut lui ôta cette espérance: Guidon mitraillait les canards en Sologne.
La comtesse de Sénac regagna son coupé sans perdre la tête et se fit conduire à l'avenue Kléber, où elle prit l'adresse de Champenois.
—Vous n'avez pas à craindre la même réponse qu'on vous a donnée tout à l'heure, lui dit madame de Chavornay. Celui-ci n'a jamais touché un fusil de sa vie.
Aussi n'était-il pas à la chasse, mais à l'inauguration d'une statue «en Avignon» avec son habit à palmes vertes.
Cette fois les tempes de Thérèse battaient fiévreusement, tandis qu'elle rentrait à la maison, au grand trot de ses chevaux. Si bien trempée que fût son âme, elle avait l'âme d'une femme, sujette aux réactions instantanées et complètes. Le découragement venait à grands pas.
«Dieu aurait-il décidé que nous subirons l'épreuve tout entière?» songeait-elle.
Déjà cette voiture, ces chevaux qui l'emportaient rapidement, ces fourrures qui l'enveloppaient, tout cet ensemble d'un luxe qu'elle avait toujours connu, prenaient à ses yeux l'apparence précaire de choses empruntées, qu'il faudra rendre quelque jour. Aller à pied, vêtue comme une bourgeoise pauvre, ne l'effrayait guère, elle qui s'était crue appelée à passer toute sa vie dans une robe de bure. Mais son mari à peine sauvé d'une maladie grave!… Pourrait-il supporter le coup?
Quand elle fut près de lui, elle affecta de dire d'un air très calme:
—Guidon est à la chasse. Mais il rentrera demain soir.
On aurait pu penser qu'Albert n'avait pas entendu sa femme. Il regardait devant lui, sans parler, ne trahissant son trouble que par l'agitation nerveuse de ses mains. Dans ses yeux commençait à luire une volonté puissante qui fit tressaillir sa femme de joie, tant la vie se laissait voir dans ce rayonnement. Au bout de quelques minutes, il dit:
—Je partirai ce soir pour Sénac.
Thérèse passa de l'espérance à la consternation, croyant que le délire apparaissait de nouveau. Il reprit:
—Je vais mieux. Je peux partir; il faut que je parte.
—Que ferez-vous là-bas? lui demanda Thérèse.
Il répondit, accoudé sur son séant, ne se souvenant plus de sa faiblesse encore grande:
—Je ne sais pas ce que je ferai, mais, d'une façon ou de l'autre, j'empêcherai que les bottes crottées d'un huissier de campagne ne déshonorent ma maison. Séance tenante, le moindre avoué de la petite ville rédigera et signifiera l'opposition; c'est l'affaire de deux heures.
—Alors, ne suffirait-il pas d'écrire?
—Non. C'est une attaque par surprise que ce misérable a voulu tenter. Une matinée perdue, un facteur qui s'enivre, un imbécile d'homme d'affaires qui ne comprend pas, et Cadaroux triomphe. Je partirai.
Thérèse demanda, tremblante à ce danger qu'elle estimait plus grand que tous les autres:
—Qu'importe, après tout, si l'opposition ne vient qu'après la…?
Elle hésitait à prononcer le mot de saisie, comme si ces deux syllabes eussent caché quelque sens infâme.
—Vous voyez bien! dit Albert. Le seul nom de cette chose flétrissante vous brûle les lèvres. Que Corbassière, demain, accomplisse chez nous sa visite domiciliaire, nous n'en serons évidemment ni plus pauvres ni plus riches; mais, pour empêcher cette profanation, je suis prêt à risquer ma vie. Le vieux château ne semblerait plus le même qu'avant. Un déshonneur aurait effleuré ses murailles.
Thérèse n'avait pas quitté son mari des yeux pendant qu'il parlait ainsi. D'un mouvement plus prompt que la pensée, elle tomba sur ses genoux au pied du lit.
—Si tu m'aimes, pria-t-elle, permets que je parte à ta place! Donne-moi cette preuve de confiance. Tu m'as traitée, jusqu'ici, comme une enfant inutile; traite-moi comme une amie; laisse-moi t'aider. A quoi bon jouer ta santé, c'est-à-dire mon bonheur? Demain, au petit jour, je serai là-bas. Une heure plus tard, l'homme d'affaires de la petite ville aura ma visite. Dans quarante-huit heures, je serai de retour près de toi. Cher, si tu me permets d'aller à Sénac, je serai si heureuse, si heureuse! Et je me sens si sûre de réussir!
—Tu seras heureuse? dit Albert. Mais moi? Je ne vivrai pas jusqu'à ton retour… Quelle fatigue! quels ennuis! quelles complications, peut-être!
—Bah! fit-elle, moitié plaisante, moitié sérieuse; tu cherches vainement à m'effrayer. Ne suis-je pas le dernier des Quilliane?…
—N'oublie pas qu'un de tes cheveux m'est plus cher que la tour de Sénac et tous ses souvenirs. Je t'aime et je te bénis. Tu es pour moi plus que le monde entier. Ah! ces heures qui vont s'écouler jusqu'à ton retour seront les plus longues de ma vie. Jure-moi d'être ici mardi matin, quand même tu devrais tout gagner en restant, et tout perdre par ton retour.
—Mardi matin je serai ici, dit-elle en appuyant la tête sur le cœur d'Albert.
Mrs Crowe, de son côté, promit de ne pas quitter Albert ni jour ni nuit, de le distraire de son mieux, d'envoyer des télégrammes. Le reste de l'après-midi passa très vite. L'heure de l'express venue, on fit avancer un fiacre; Thérèse y monta seule, n'emportant qu'un rouleau de couvertures. Les domestiques devaient ignorer le but de son voyage, connu seulement d'elle-même, de son mari et de Kathleen.
L'approche du jour se devinait à peine quand elle descendit à la gare qui desservait l'habitation. Là, elle était comme chez elle, et tous les fronts se découvrirent à son arrivée. Sans attendre qu'on lui procurât un véhicule plus confortable, elle s'installa dans une carriole qui portait les sacs de la poste au bourg voisin. Sur le bord du Rhône, elle mit pied à terre à la porte d'une auberge misérable qui servait d'abri aux voyageurs attendant le bac; mais, dans la crainte que le passeur n'entendît pas les appels, tout signal étant impossible dans l'obscurité, l'aubergiste offrit à la comtesse de lui faire traverser le fleuve dans son propre bateau. Elle accepta; les eaux étaient tranquilles. D'ailleurs, ce trajet accompli tant de fois n'avait rien qui pût l'effrayer. Tout au contraire, à peine embarquée, elle se sentit plongée dans un bien-être comparable à celui que procure un bain après une nuit de fatigue.
La température était adoucie jusqu'à devenir amollissante. Aucun souffle n'agitait l'air. De gros nuages très lourds, d'apparence débonnaire malgré leur teinte sombre, pendaient au ciel, se détachant sur des fonds d'un bleu vert dont le jour naissant modifiait à chaque minute le coloris fantastique. L'atmosphère était si calme qu'aucun mouvement, aucune variation de forme ne se distinguait dans ces masses, de telle façon qu'elles semblaient faire partie intégrante du paysage, et continuer le rideau plus anguleux des hautes montagnes qui se détachaient à l'Orient, sur la pourpre encore incertaine de l'aurore. Tout paraissait endormi d'un heureux sommeil. L'eau noire, où les rames s'enfonçaient sans bruit, murmurait à peine. On aurait cru la barque immobile. Après le bruit, l'agitation, la vitesse folle de l'express à peine quitté, ce flottement silencieux avait la volupté engourdissante d'un rêve agréable. Thérèse, le menton appuyé sur sa main, commençait à perdre la notion du temps, du lieu, de son être lui-même, du pourquoi des choses qui l'entouraient, du comment de ce qu'elle avait à faire. Une sorte de sommeil de l'esprit s'emparait d'elle sans qu'elle tachât d'y résister. Elle se disait:
«Jusqu'à l'autre rive, je n'ai pas besoin de moi-même. Ces cinq minutes de repos sont une faveur de Dieu depuis longtemps inconnue dans ma vie. O ma pauvre âme, reposons-nous!»
Mais, à ce moment, trois notes argentines venues de loin glissèrent sur l'eau et frappèrent son oreille. C'était l'Angelus, tinté par la cloche de Sénac, la cloche dont elle était marraine, sa cloche, dont la voix filiale, saluant son arrivée, semblait lui répondre:
«Quelque chose, pour les âmes comme la tienne, vaut mieux encore que le repos: c'est la prière. Dieu t'aime, il t'écoutera.»
Aussitôt, baissant la tête, elle fit le signe de la croix. Le batelier, par instinct, se découvrit et leva ses rames. Trois coups de nouveau, puis trois coups encore tintèrent.
—Bonhomme, dit la jeune femme, sa prière achevée, marchons vite, maintenant; j'ai une forte journée à faire aujourd'hui.
Cinq minutes après, l'autre rive émergea, d'abord confuse, de la demi-obscurité. Bientôt une maison blanche parut s'avancer vers les voyageurs. A l'une des fenêtres, ouverte à l'air pur du matin, une forme vague était accoudée.
—Holà! père Signol, cria gaiement l'homme qui ramait. Voilà comme on laisse échapper la pratique en restant au lit.
—Le père Signol était levé avant toi, répondit une voix qui n'était pas celle du vieillard. Nous avons déjà pêché pendant trois heures; il étend ses filets. Mais toi, qu'est-ce que tu viens faire chez nous, maraudeur?
L'aubergiste, batelier par occasion, répondit:
—Pardon! Je vous avais pris pour un autre, monsieur Fortunat. C'est madame la comtesse qui est arrivée par le train et qui m'a demandé de lui faire passer le Rhône.
L'embarcation touchait déjà la rive; quand Thérèse posa le pied sur le plat-bord pour sauter à terre, un homme se trouva debout devant elle, tête nue, étendant la main pour la soutenir.
—Bonjour, monsieur, dit-elle gravement, les doigts posés sur le bras du jeune Cadaroux. Vous êtes surpris de me voir, mais la surprise ne sera pas pour vous seul. Personne ne m'attend.
—Mon Dieu! fit-il en cherchant à dominer son trouble, j'espère que rien de fâcheux n'est arrivé.
Sans répondre, elle tira sa bourse et mit une pièce d'argent dans la main de son batelier. L'homme s'offrit à porter jusqu'au château le menu bagage de la comtesse.
—Je m'en charge; tu peux retourner chez toi, dit Fortunat; du moins si madame le permet.
Thérèse hésita une seconde à rester seule avec le compagnon que le hasard lui donnait. Mais bientôt elle fut décidée. A cette heure elle connaissait mieux Fortunat. Quel homme, plus efficacement, pouvait l'aider dans la circonstance?
—Monsieur, dit-elle simplement, je vous remercie et j'accepte.
Le bateau s'éloigna.
Il faisait alors assez jour pour distinguer l'étroite jetée de cailloux cimentés qui servait de débarcadère aux piétons, et rejoignait le chemin de halage, bordé par la clôture du parc. La voyageuse et son compagnon suivirent encore une fois le bord du fleuve, à l'endroit même où, quelques mois plus tôt, s'était passée moins tranquillement leur première entrevue. Thérèse avait la clef de la petite porte. Elle la tendit à Fortunat qui fit jouer, non sans un peu d'effort, le pêne rouillé. La comtesse de Sénac était dans son domaine, mais il fallait gravir pendant dix minutes les sentiers du parc avant d'arriver au château dont la tour massive commençait à se montrer, clairement colorée d'une teinte rose.
Quand elle se vit assez loin du chemin pour être à l'abri des curieux, Thérèse s'arrêta près d'un banc.
—Monsieur, dit-elle au jeune homme qui l'avait suivie en silence, voulez-vous, s'il vous plaît, poser ici mon sac et ma couverture? J'ai besoin de vous parler.
Incapable de prononcer une parole, il obéit. La seule chose que la comtesse n'aurait pu obtenir de lui eût été de dire s'il était en état de veille ou de rêve. Sans s'amuser à des phrases banales:
—Vous vous souvenez de la visite que vous nous avez faite à Paris? continua madame de Sénac. Vous savez quelles inquiétudes m'a données mon mari? Auprès du danger de mort, les autres menaces deviennent peu de chose.
—Votre deuil eût été le deuil de ce village, répondit Fortunat; votre joie est sa joie. Pendant bien des jours, n'osant me présenter moi-même au château, j'y ai fait monter chaque matin le vieux passeur pour prendre des nouvelles.
—Grâce à Dieu, nous sommes tranquilles sur ce point. Mais, la mort écartée, l'autre danger se rapproche, et c'est pour le combattre que je suis venue.
—Toute seule, par cette nuit d'hiver? Oh! madame, quelle honte pour moi de porter le nom que je porte! Et quel désespoir de me sentir inutile!
—Laissez-moi m'expliquer, dit la comtesse; vous allez voir. Vous êtes si peu inutile que, tout à l'heure, j'ai béni Dieu de vous avoir mis sur ma route. J'avais besoin d'un dévouement sûr, d'un conseil habile: je les ai trouvés, puisque vous voilà.
Il répondit, sachant qu'il n'aurait pas deux instants pareils dans sa vie:
—Madame, je suis bien heureux! Cette nuit encore, sur le Rhône, pendant les longues heures silencieuses de la pêche, voulez-vous savoir quel rêve je faisais, pour la centième fois? Ne craignez rien. Les châtelaines du moyen âge n'étaient pas mieux protégées derrière les murailles de cette tour, que vous ne l'êtes à cette heure, seule avec le dernier des Bouscatié. Car, précisément, tout mon rêve était de me rendre utile un jour, de telle sorte que vous soyez forcée de vous souvenir de moi sans haine et… très longtemps.
—Écoutez-moi, et je pense que votre rêve pourra s'accomplir, dit
Thérèse dont la voix trahissait une fiévreuse anxiété.
D'un signe, il montra qu'il écoutait. Alors, en quelques mots, la comtesse raconta la surprise terrible apportée la veille par la lettre de Corbassière. Quand le récit fut achevé:
—Je vous avais bien prévenue de prendre garde à mon père, soupira le jeune homme.
—Oui; mais vous ne m'aviez pas prévenue que mon attention serait détournée par un ennemi plus perfide encore: la maladie. Je ne lisais plus une lettre. Ah! si vous saviez!
—Je comprends tout, répondit Fortunat. Je devine ce qu'a été ce départ, ce voyage!… Et dire qu'il suffisait d'un télégramme! A quoi servent-ils donc, les hommes d'affaires de Paris?
—A rien, le dimanche, répondit la comtesse en souriant à demi.
J'espère que ceux de Sénac me donneront plus facilement leur aide.
—Comptez sur moi, répondit Fortunat. Je cours à la ville pour parer le coup odieux qui vous frappe. Mais si nous voulons réussir, il ne faut pas que mon père soupçonne cet entretien. Donc, permettez-moi de sortir par où nous sommes entrés et montez seule au château. Dans quelques heures, par le même chemin, je vous apporterai des nouvelles, de bonnes nouvelles, n'en doutez pas.
Sans attendre aucune réponse, il gagna la petite porte dont il avait encore la clef dans sa main. Quant à la comtesse, elle reprit sa route vers sa demeure, où son apparition inattendue, à cette heure matinale, produisit une surprise voisine de l'épouvante. Elle rassura le gardien et sa femme, commanda qu'on fît du feu dans sa chambre et s'y retira, moins pour prendre du repos que pour rasseoir ses idées. L'excitation d'une nuit sans sommeil, jointe aux incidents continuels qui se succédaient depuis vingt-quatre heures, mettait la fièvre dans son cerveau et troublait son jugement. Elle se posait mille questions ou, pour mieux dire, tout devenait question dans son esprit agité. Elle se demandait:
«Ai-je bien fait d'entreprendre ce voyage toute seule? Était-ce une imprudence d'abandonner Albert? Que dirait-il en voyant de quel homme j'ai réclamé l'appui? Et cet homme, que pense-t-il de moi? Pour le reste de mes jours, me voilà son obligée. Du moins, sera-t-il assez prompt, assez heureux, assez habile pour réussir?…»
Elle ne put rester longtemps en place. Tous les objets de cette chambre où elle avait été si heureuse l'attiraient: tous prenaient une voix pour lui dire: «Sauve-nous!» Car, dans son ignorance, avec son imagination surexcitée, elle se représentait une saisie comme une scène approchant du pillage. Elle se figurait ces bahuts ouverts, ces vêtements qui étaient un peu de sa pudeur violés par des mains sordides, ces tiroirs condamnés à trahir les chers souvenirs qu'on cache…
Un jour, au bras d'Albert, elle était entrée à l'Hôtel des ventes pour voir l'exposition d'un mobilier fameux. Elle n'y était pas restée longtemps. Ces dentelles engourdies d'un froid mystérieux, ces robes affaissées comme des cadavres déshonorés, ces livres gisant ainsi que des captifs dans un bazar d'esclaves, ces bijoux ternis, ces éventails caressant de leurs derniers parfums d'ignobles brocanteurs, toutes ces humiliations navrantes de vaincus sans espoir et sans révolte l'avaient glacée jusqu'à l'âme. Elle s'était enfuie, emportant comme une vision sinistre ce Mane, Thecel, Pharès lu sur la muraille: «Par suite de saisie.»
Dans cette âme d'une sensibilité merveilleuse, toute impression pénible laissait une blessure prête à se rouvrir au moindre choc. Thérèse, au bout d'une heure de solitude, tandis qu'on la croyait endormie, sentait son cœur défaillir à la seule pensée de Corbassière entrant dans cette chambre. Aurait-elle assez de force pour l'affronter dignement? A cette minute, avec une lâcheté qu'elle s'avouait, la malheureuse regrettait amèrement d'être venue. Qu'importent certains malheurs qui ne touchent pas à la vie de ceux qu'on aime, si l'on n'en est pas témoin?
«Hélas! pensa-t-elle, cette honte ne toucherait-t-elle pas à sa vie?»
Ramenée à cette autre angoisse plus insupportable encore, Thérèse prit sa fourrure, couvrit ses cheveux d'un voile et, sans avertir personne, gagna la plate-forme de la tour. De cet observatoire, elle pouvait découvrir au loin celui que Dieu enverrait: le sauveur ou l'ennemi. Sur la route qui conduisait à la ville, ses yeux cherchaient en vain l'un ou l'autre, Fortunat ou Corbassière. Nul être humain ne se montrait, sauf une paysanne revenant du marché et poussant son âne devant elle. Dix heures sonnèrent à l'église, dix heures seulement! Comme l'attente pouvait être encore longue! Et cependant, elle n'osait pas quitter son poste; elle ne voulait pas se montrer à ses gens, à tout ce petit monde qui la regardait comme une souveraine; souveraine, hélas! cruellement menacée dans son prestige!
Elle attendit, s'efforçant de se distraire par la vue de cet immense panorama tant admiré le premier jour. Mais alors elle avait son mari près d'elle, et, sur cette plaine aujourd'hui morne et grise, un soleil radieux avivait les toits rouges des maisons, le manteau vert des prairies. Et l'espoir dans l'avenir, cet autre soleil, bien pâle à cette heure, lui aussi, brillait sur eux comme un astre ignorant de tout déclin. Elle entendait encore les paroles qu'Albert lui disait, les mains dans ses mains, la regardant avec ces yeux fidèles qui avaient failli se fermer pour toujours. Qu'il était loin, le bonheur espéré, promis!…
Une heure de plus s'était écoulée; sur la route déserte rien n'apparaissait, ni la crainte ni l'espoir. Mais tout à coup, presque au pied de la tour, un promeneur se montra sous les arbres dénudés de la petite place, en avant de la grille du château. Il semblait très occupé à lire son journal; Thérèse le reconnut: c'était Cadaroux. Elle comprit qu'il était là pour jouir de son triomphe, pour voir l'arrivée de Corbassière, pour sonner la fanfare de la victoire tandis que l'huissier franchirait cette porte condamnée à s'ouvrir devant lui. Alors elle oublia toutes ces sublimes immolations de la nature qui faisaient dans un temps la règle de sa vie: la résignation, l'humilité devant l'épreuve, l'héroïsme douloureux de la perfection des âmes saintes. Elle sentit qu'elle serait reconnaissante de tout son cœur, jusqu'au dernier jour, envers l'homme qui confondrait l'espoir de cet ennemi acharné à son œuvre… Mais ce point noir, là-bas?…
Elle saisit ses jumelles: le point noir était un homme qui courait. Il courait, il tâchait de courir; souvent il était obligé de reprendre haleine. Il semblait épuisé; mais, après quelques secondes, il se hâtait de nouveau dans la direction du village.
—C'est lui! pensa Thérèse. Un huissier qui vient faire une saisie ne court pas. Il a réussi et veut abréger mon inquiétude. Que Dieu le récompense!
Bientôt elle put reconnaître Fortunat. Il atteignait les premières maisons. Allait-il prendre la route ordinaire du château? Si le père et le fils se rencontraient devant la grille, quelle scène violente! La comtesse tremblait en y pensant. Elle aurait voulu faire des signes. Mais c'eût été une folie à cette distance, et, d'ailleurs, elle devait rester cachée derrière les créneaux de la tour, afin de n'être point aperçue du promeneur sinistre qui tirait sa montre et donnait des signes d'impatience, comme un amoureux dont le bonheur se fait attendre.
Fortunat s'était arrêté; entre les deux chemins il hésita une seconde. Madame de Sénac lui cria par la pensée:
«Au nom du ciel! la petite porte!…»
Il s'essuya le front une dernière fois, et s'engagea dans le sentier qui descendait au Rhône en contournant le village. Thérèse poussa un grand soupir de soulagement et descendit pour aller à la rencontre du messager, porteur de bonnes nouvelles sans doute. Elle gagna le parc sans être vue. Comme elle approchait de la muraille longeant le fleuve, la porte s'ouvrit pour donner passage à Fortunat, que la fatigue de sa course rendait livide.
—Madame, dit-il d'une voix haletante, soyez en repos. Corbassière ne viendra pas.
—Pourquoi vous être hâté à ce point? demanda la jeune femme.
La joie le rendit moins pâle et ses yeux brillèrent, tandis qu'il faisait cette question:
—Vous m'avez vu?
—Oui, du haut de la tour. J'aurais voulu vous crier d'aller moins vite.
—Vous voyez bien que vous m'attendiez avec impatience. J'en étais sûr: voilà pourquoi j'ai couru. Quand on a le bonheur de vous servir, madame, il faut faire bien et faire vite.
—Avez-vous eu beaucoup de peine à réussir?
—Non, sauf qu'il m'a fallu inventer un gros mensonge. Comme j'entrais en ville, Corbassière en sortait, armé de toutes pièces: «Mon père m'envoie vous dire de suspendre,» ai-je dit. Comment se serait-il méfié d'un ambassadeur semblable? «Votre père a raison, m'a-t-il répondu. Nous faisons de vilaine besogne, sans compter qu'elle n'eût servi à rien. L'opposition est signifiée?» J'ai répondu affirmativement. Ce n'était pas vrai alors; ce sera vrai dans deux heures. Maintenant, pour plusieurs mois, vous voilà tranquille.
—Que Dieu vous pardonne votre mensonge! fit Thérèse. Mais si cet homme ne vous avait pas écouté?
—Mal lui en aurait pris, madame. D'une façon ou de l'autre, par force ou par persuasion, je ne l'aurais pas laissé venir jusqu'à votre grille.
—Ne me servez jamais en commettant une chose défendue, répondit Thérèse gravement. L'injustice, quoi qu'on prétende, est toujours punie dès ce monde.
—Madame, répondit Fortunat, vous venez de prononcer la sentence de mon père.
Tous deux, un instant, gardèrent le silence, impressionnés par leurs propres paroles. Fortunat reprit:
—Vous verrai-je encore avant votre départ?
—Non, répondit Thérèse avec une douce fermeté. Je pars ce soir…
Donnez-moi la main et sachez qu'à jamais je suis votre obligée.
Il prit les doigts qu'on lui tendait; ses yeux enveloppèrent le noble visage qu'une visible émotion embellissait encore, puis il dit, en baisant sa propre main qui venait de toucher celle de la comtesse:
—Merci, madame! Je vous assure que nous sommes quittes.
Après cet adieu si simple et si digne de part et d'autre, il s'éloigna. Jamais plus ces deux êtres ne devaient se revoir en ce monde. Pendant ce temps-là Saturnin Cadaroux, inquiet du retard de Corbassière, rentrait chez lui, faisait atteler et gagnait la ville, afin de savoir ce qui était survenu.
Le reste de la journée passa vite pour Thérèse, qui trouva un prétexte motivant, aux yeux des rares personnes qui la virent, sa courte apparition à Sénac. Le télégramme envoyé par elle et celui de Kathleen, tous deux rassurants, s'étaient croisés dans l'après-midi. Sans mettre le pied hors de son parc, elle avait pu visiter son hôpital et son école, dont Albert, depuis sa convalescence, avait permis la réouverture. Tout lui semblait bon, facile, agréable, dans ce cher petit coin d'où elle venait d'éloigner l'ennemi avec le secours d'un allié fidèle. Paris, au contraire, lui devenait odieux. Même l'hôtel de famille, tant aimé jamais, semblait avoir perdu le prestige sacré du souvenir. Trop d'heures lugubres ou poignantes y avaient sonné pour elle!
Sur le soir, un coucher de soleil radieux vint achever de la réjouir. L'air était doux et, parmi les massifs de la pelouse, avec de grands bruits de feuilles sèches remuées, les merles sifflaient leurs courts appels, veloutés comme des ritournelles de flûte.
«Voilà où le bonheur nous attend, pensa Thérèse. Dès que le cher malade sera guéri, nous y viendrons, pour en sortir le moins possible.»
Mais, sur son front, une inquiétude passa. Tout n'était pas fini. L'homme qu'elle avait vu le matin se promener devant la grille voulait, lui aussi, vivre et mourir dans ces murs. La grande bataille n'était pas livrée. Qui serait le vainqueur?…
L'heure du départ avait sonné. Après un dîner campagnard servi près du grand feu de la cuisine, Thérèse, accompagnée du garde, prit le chemin du Rhône pour passer le bac et regagner la station. Elle s'attendait à rencontrer Fortunat; mais le jeune homme ne se laissa pas voir. Signol prit le gouvernail en main, et la poulie qui retenait le bateau contre la force du courant se mit à rouler en criant sur le long câble. Selon son habitude, la comtesse avait lié conversation avec le vieux passeur, qu'elle s'étonnait de trouver mélancolique et taciturne.
—Madame, répondit le marinier, d'une voix qui tremblait de colère autant que de chagrin, c'est la dernière fois que nous naviguons ensemble. On me chasse. Tout à l'heure, cette bête sauvage de Cadaroux m'a signifié mon renvoi. Il faut obéir; il est le maire de la commune; le bac dépend de lui. Me voilà sans maison et sans travail!
—On vous chasse, pauvre homme! s'écria Thérèse. Et pourquoi?
—Je suis trop vieux, mes forces diminuent, et les gens qui passent le Rhône courent du danger avec moi: c'est le prétexte. Mais tout le monde sait pourquoi le Bouscatié veut me faire crever de faim. Dans cette maison, qui n'est pas la mienne, j'ai recueilli son fils, qu'il voudrait voir mort. Le garçon, depuis l'âge de dix ans, cherche toujours on ne sait quoi, une chose inconnue qu'il n'a pas encore trouvée. Mais avant peu il la trouvera… derrière les cyprès du cimetière. Pour moi, je n'ai plus qu'un désir en ce monde. C'est de voir Saturnin là où je souhaite qu'il aille. Si le bon Dieu me donne ce plaisir, je le tiens quitte du reste, pour cette vie et pour l'autre.
—Ne blasphémez pas, répondit doucement Thérèse. Vous n'êtes pas le seul à qui cet homme a causé du mal. Faites comme moi: pardonnez.
—Oui-da! reprit le vieux passeur en secouant sa tête aux lignes violentes. Vous avez pardonné, madame la comtesse? Possible pour vous. Mais cette rude besogne-là, comme beaucoup d'autres, se fait mal avec l'estomac vide. Il y a quarante ans que j'habite la maison du bac, si bien que j'avais oublié qu'elle n'était pas à moi. Mille diables! Saturnin m'en a bien fait souvenir, tout à l'heure. Ses yeux luisaient de colère quand il m'a dit: «Je t'apprendrai à donner asile au fainéant qui se tourne contre son père.» Allons! allons! Je voudrais bien voir à l'œuvre celui qui va me remplacer, quand le soleil de mai fond les neiges, quand le Rhône devient un torrent qui emporte les maisons comme des brins de paille! Ah! brigand! nous verrons si j'étais trop vieux et trop faible! Et tu veux me faire mendier, maudite carogne!…
—Vous ne mendierez pas, dit la comtesse que ces imprécations sauvages faisaient pâlir. Soyez tranquille. Dès demain j'enverrai des ordres…
—Pour qu'on me reçoive dans votre hôpital, fit le vieillard, la gorge serrée. Merci, madame, cela vaut mieux que rien. J'aurai le temps de prier Dieu toute la journée et je sais déjà un nom qu'il entendra souvent.
—Le mien, j'espère? demanda Thérèse qui se défiait de la ferveur de ce chrétien mal converti.
—Non, madame: celui de Saturnin.
Le bateau venait de toucher la rive gauche. La comtesse découragée n'essaya pas de rappeler le vieillard au précepte du pardon, sentant bien qu'elle y perdrait sa peine.
Toujours cette lamentable différence entre ce qui devrait être et ce qui est!
Précédée du garde qui portait une lanterne, elle gagna la station du chemin de fer et, bientôt après, le train l'emportait vers Paris, encore plus étourdie que fatiguée des incidents qu'elle traversait depuis vingt-quatre heures. Elle voulut dormir et, pour se calmer, elle se dit qu'après tout elle avait gagné la bataille. Elle se figura le soulagement qu'avait éprouvé son mari en lisant sa dépêche, la joie qui l'attendait elle-même au retour, dans quelques heures. Une pensée, pendant la moitié de la nuit, la tint éveillée:
—Maintenant, que va devenir Fortunat? Je ne peux pas le recueillir, lui!…
Le lendemain, dans la matinée, elle était auprès d'Albert, ne pouvant croire que cette première séparation de leur vie conjugale avait duré à peine deux jours. Comme un lieutenant qui fait son rapport, elle raconta par le menu son expédition, attendant, pour sa peine et son succès, la récompense d'un rayon de joie dans les chers yeux. Mais, à mesure qu'elle poursuivait son récit, le visage du convalescent prenait une expression plus soucieuse. Péniblement surprise, elle regarda son mari qui se détournait d'un air farouche.
—N'es-tu pas content de ta femme? dit-elle en lui prenant les mains.
Regrettes-tu de m'avoir laissé partir?
—Ah! gronda Sénac, toujours ce jeune homme! Tu parles de lui, maintenant, comme d'un sauveur!
Pour toute réponse elle serra sur son cœur la tête du convalescent avec une sorte de pitié tendre. Et tandis qu'elle le rassurait par de chaudes paroles, par des baisers—plus maternels que ceux qu'elle aurait donnés jadis—elle retenait des larmes amères, comprenant cet involontaire talion qu'elle infligeait à son tour: la jalousie.