XIV
L'hiver touchait à sa fin. Le voyage de Thérèse, les incidents qui l'avaient motivé ou accompagné n'étaient connus de personne à Paris, sauf de sa tante. Son mari allait mieux; mais, pour le monde, elle le faisait moins bien portant qu'il n'était, afin de pouvoir tenir sa porte fermée et de s'affranchir de toute obligation importune. Ce n'était pas que le ménage eût pris la résolution de fuir le commerce des humains. Seulement, en face de l'inconnu qui pesait lourdement sur l'avenir, il était plus sage d'attendre. Si, quelque jour, l'orage devait emporter au loin leur existence, il valait mieux que le monde n'eût à s'occuper que de deux victimes déjà presque oubliées. Quelques centaines de cartes avaient plu dans le courant de janvier; de rares visiteurs forçaient la consigne, mais leur nombre devenait plus rare chaque jour. Madame de Boisboucher, pour l'instant brouillée avec le Faubourg, semblait ne plus se souvenir de son cousin. Peut-être lui-même n'était-il pas étranger à cette froideur, ayant connu les inconvénients de l'excès contraire.
Madame de Sénac luttait de son mieux contre l'incertitude énervante de la crise qu'elle traversait. Après deux ans de mariage, parvenue aux approches de la trentaine, ce chiffre fatidique de l'âge des femmes, elle se voyait moins éclairée sur son avenir qu'elle n'était dix ans plus tôt. Sa fortune, le lieu où se passerait sa vie, le repos même de son bonheur le plus intime, hélas! tout restait en question.
Dans ses fréquentes visites à l'avenue Kléber, elle confiait ses angoisses trop justifiées à la Révérende Mère de Chavornay dont l'esprit solide, pratique, tout d'une pièce, était mal fait pour les comprendre. On aurait dit que la bonne religieuse avait contre sa nièce quelque grief inavoué, qui la maintenait dans un état d'irritation latente envers la jeune femme.
—Ma chère enfant, lui dit-elle un jour, vous avez mal aux nerfs. Bonté divine! si jamais on m'avait dit que Thérèse de Quilliane serait… comment appelez-vous cela: une névrosée?
—Ma pauvre tante, vous ne savez pas ce que c'est que de se demander chaque soir: «Où serai-je dans six mois?»
—Ma pauvre nièce, vous avez failli savoir ce que c'est que de répéter chaque matin: «Dans vingt années, sauf accident, je serai à cette même place, vêtue de la même robe, faisant la même chose, avec les mêmes personnes!» Croyez-moi: l'absence de la moindre possibilité de changement dans l'avenir peut aussi paraître lourde, à certains jours.
—Suis-je donc la première qui soit venue se plaindre à vous que la vie n'a pas tenu ce qu'elle promettait?
—Oh! non. Mais vous êtes à peu près la seule qui n'ait pas ajouté comme dernière ombre au tableau: «Et, par là-dessus, mon mari me trompe!» Sans compter d'autres ombres…
Un soupir gros de charitables réticences, qui souleva la poitrine de la religieuse, vint achever la phrase. Apparemment qu'en outre des plaintes elle recevait aussi des confessions.
—Ma chère petite, conclut cette femme d'expérience, vous méditez trop. Il faut nous abandonner cette pratique, à nous autres dont c'est le métier; et encore, faites attention que je n'aurais pas voulu, pour tout l'or du monde, être carmélite. Désirez-vous que je vous dise la vérité? Vous êtes parmi les heureuses de ce monde, au premier rang. Je comprends que ce procès vous ennuie, mais il n'est pas perdu. Et, si vous le perdez, patience! Votre vieille tante est là. Ce qui est à Dieu est à Dieu. Ce qui est à Quilliane est à Quilliane: vous ne mourrez pas de faim. Prenez courage et, pour cela, regardez un peu plus autour de vous. Et puis, faites beaucoup de bien. Ce sera autant de sauvé des griffes de Cadaroux, quoi qu'il arrive.
Quand Thérèse fut partie, madame de Chavornay s'en alla toute pensive à travers les longs corridors. Elle songeait:
«Mon Dieu! ne restez pas trop longtemps sans faire disparaître le seul vrai malheur de sa vie, celui dont je ne me consolerais pas, si j'étais à sa place! Car, de tous les sacrifices que je vous ai faits, vous savez bien, Seigneur, quel a été, quel est encore le plus grand. Mais il vous plaît de faire dominer dans le cœur des pauvres femmes tantôt l'amour de l'épouse, tantôt l'amour de la mère. Mon Dieu, en échange de ces deux amours que j'ai mis sur l'autel, envoyez la bénédiction suprême à cette enfant, vous qui l'avez créée trop parfaite pour le monde, et cependant trop tendre pour l'éternel veuvage!»
L'époque du jugement d'appel approchait. Les séances interminables chez Guidon avaient recommencé pour Albert. Quant à Thérèse, elle avait senti le besoin de s'étourdir, mais d'une façon qui n'est pas l'ordinaire. Elle se jeta dans la charité, comme d'autres, en pareil cas, se ruent vers le plaisir, brisant son corps par la fatigue, domptant chacun de ses sens par les contacts les plus affreux, comme pour se démontrer à elle-même qu'auprès de certaines détresses physiques ou morales, son existence était un ciel, ses inquiétudes une volupté.
On la vit alors demander une place parmi ces femmes du grand monde, qui consacrent leur charité à la plus effroyablement cruelle des mille dévastations dont l'être humain peut connaître le martyre. Soyez sans crainte, nobles héroïnes de la guerre sainte contre la torture et la mort! On ne saura même pas le nom divin que vous avez choisi pour symboliser l'agonie de ces filles du peuple dont, chaque matin, vous voyez s'émietter la poitrine et les membres. Lutter contre le dégoût, supporter la vue de ce hideux travail ordinairement caché par la tombe, vaincre l'évanouissement qui met sa sueur froide à vos fronts, ce n'est pas, en effet, ce que vous accomplissez de plus rare. Vous obtenez qu'on respecte autour de vous le silence qui entoure vos exploits sublimes. Le «chroniqueur» lui-même, ce grand divulgateur de vos secrets, ignore celui-là, bien que vous lui ayez livré tous les autres, vos talents, votre beauté, vos fêtes. Et le roman du jour, qui proclame, analyse ou invente vos faiblesses, passe à côté de cette gloire sans la remarquer, à moins qu'il ne la dédaigne comme sans intérêt pour son œuvre.
Un certain vendredi, vers quatre heures, le coupé de Thérèse prit la direction d'un des faubourgs les moins connus, voyage aventureux qu'il avait fallu étudier sur la carte, comme la navigation d'une passe peu fréquentée. Dans cette rue déserte, étroite, bordée de magasins et de dépôts, rien ne manquait de ce qui peut froisser l'instinct d'une femme délicate, car la débauche est toujours le Scylla de ce Charybde aux abois sinistres: la misère d'une grande ville.
La comtesse mit pied à terre devant une porte élevée qu'aucun insigne, aucune inscription ne désignait aux passants: c'était là. Dans sa poitrine, elle sentait son cœur se révolter d'avance, à la seule pensée de ce qu'elle allait voir, bien qu'elle eût visité cent fois son hôpital de Sénac. Mais elle savait qu'entre ce spectacle et celui qui l'attendait, il y avait la différence qui sépare le Purgatoire de l'Enfer, s'il est permis d'appliquer ce nom sans espérance aux douleurs dont le seul remède se trouve dans l'espoir sans fin.
Une concierge au costume sombre accueillit madame de Sénac et lui fit traverser la cour par une avenue bordée de lilas, seuls ornements de cet espace dont les moindres recoins, transformés en planches de légumes, donnaient l'idée d'une administration rigoureusement économe. Thérèse fut d'abord introduite dans une petite pièce, moitié salon de bourgeoise pauvre, moitié parloir de couvent, où elle fut priée d'attendre. Sur la table se trouvait un album; elle l'ouvrit et ne put retenir un mouvement en arrière: les pages ne contenaient que des photographies représentant les sujets les plus «intéressants» de cet hôpital, d'où nulle malade ne sort vivante. Certaines pages contenaient des portraits de mortes; c'étaient les moins épouvantables.
Presque aussitôt une femme vêtue de noir entra. Le monde, avant son veuvage, l'avait connue; mais, depuis de longues années, sa vie se passait dans cette maison fondée avec sa fortune, et, chose vingt fois plus difficile, gouvernée par sa haute intelligence. Le lieu n'était pas fait pour inspirer de vaines phrases. Madame *** s'avança vers la comtesse, lui tendant les mains:
—Soyez la bienvenue, madame; j'ai entendu dire que vous êtes du métier. Vous nous faites concurrence en province.
—Oh! non, répondit la comtesse en montrant l'album. D'après ce que j'ai vu là, mon hôpital de Sénac est un lieu de plaisance à côté du vôtre.
Une cloche intérieure sonna. Madame ***, qui ne s'était pas assise,—elle s'asseyait rarement,—fit un signe de la main à sa visiteuse.
—Permettez-moi de vous conduire au Salut, dit-elle. Ensuite nous travaillerons.
Dans la petite chapelle, qui s'ouvrait sur les deux salles, d'autres femmes en noir priaient déjà, au milieu d'une atmosphère étrange, où le parfum de l'encens mystique se mêlait aux sinistres odeurs du phénol, parfum des réalités lugubres.
L'office, très court, terminé, une vingtaine de pieuses infirmières, les unes résidentes et attitrées, les autres surnuméraires comme Thérèse, se réunirent à la pharmacie où chacune prit, dans un tiroir séparé, son tablier, ses manches et sa trousse. Puis le pansement du soir des quatre-vingts cancéreuses commença.
Déjà, d'un bout à l'autre des salles, retentissaient des appels fiévreux, impatients, désespérés, et, dans ces bouches condamnées la plupart à se taire bientôt pour toujours, la note gouailleuse de l'accent parisien surprenait comme une sinistre bouffonnerie.
—Vite! vite! A moi d'abord! Je suis sûre que l'heure est passée! On voit qu'il n'est pas malade, le curé: il a mis le temps à dire ses oremus!
Quelques-unes de ces malheureuses hurlaient de désir, implorant, ainsi que la plus divine volupté, cette minute divine, unique dans leur journée, pendant laquelle une goutte de morphine endormait leurs souffrances. Les seringues d'argent, de lit en lit, accomplirent leur tâche. Bientôt les salles furent plongées dans un silence profond; pour celles qui étaient bien portantes, l'heure pénible commençait.
Thérèse, en sa qualité de débutante, fut chargée d'une des moins atteintes, grande femme robuste dont elle n'aurait pu dire si elle avait dix-huit ans ou cinquante: sur ce qui avait été un visage, des coussins de charpie arrosés de phénol remplaçaient le nez et les joues. D'une bonne humeur presque effrayante en pareil lieu, cette condamnée à mort ne tarissait pas de bons mots sur elle-même. Ses plaies lavées, ses coussins de charpie renouvelés, elle dit à Thérèse:
—Merci, ma petite dame. Vous êtes nouvelle, encore un peu lente. Mais l'habitude viendra. Vous avez des dispositions et je vous promets ma pratique. Entre jolies femmes, on se doit ça. Mon Dieu! oui; vous me croirez si vous voulez: j'ai été aussi jolie que vous. Tout de même, si vous me refaites ma frimousse d'autrefois, je dirai que vous êtes habile.
—Vous verrez que tout ira bien. On en a guéri de plus malades, répondit Thérèse, avertie de ne pas ménager ces mensonges toujours crus comme des oracles.
La malade subitement devint très sérieuse. Une lueur triste passa dans ses yeux.
—Je sais qu'on en revient, fit-elle. Mais il y a un plaisir de la vie que je ne connaîtrai plus: ma pauvre tabatière!
Sortie de cette première épreuve relativement facile, madame de Sénac eut à soutenir d'autres luttes plus méritoires. Elle visita des plaies qui laissaient à nu l'ossature d'un membre entier. Par d'effroyables excavations lentement creusées dans la chair elle vit, parfois, le cœur battre et les poumons se soulever. Mais elle tint bon jusqu'au bout, soutenue par sa foi, par sa volonté et surtout par l'exemple des autres héroïnes dont elle partageait le rude labeur. Quelques-unes la connaissaient; la plupart se connaissent entre elles. D'un signe de tête très léger, à peine d'une phrase discrète elles se saluaient. Plusieurs devaient se retrouver le soir à l'Opéra ou parmi le monde le plus élégant; mais, dans cette maison presque clandestine d'un faubourg, elles semblaient se cacher l'une de l'autre, ainsi qu'il arrive à certaines, en ces rencontres moins avouables qu'il convient de taire et d'oublier.
Albert attendait sa femme dans leur petit salon.
—Chères mains, n'en faites pas trop! dit-il en baisant les jolis doigts, coquettement parfumés à cette heure. (Ils savaient quelle caresse les attendait.)
—Je n'en ferai jamais trop, répondit la jeune femme, pour remercier Dieu qui t'a conservé à moi, qui me rend si heureuse, tandis qu'il envoie de pareilles tortures à quelques êtres humains.
—Est-ce que tu comptes retourner là-bas? demanda-t-il. Tu es toute pâle.
—Je retournerai, dit-elle gravement, ne serait-ce que pour voir un côté estimable, consolant, de ce monde que j'ai souvent méprisé.
Dès lors elle eut, chaque semaine, son «jour de pansement», journée complète, commencée aux premières heures, à peine interrompue au moment du repas qu'elle venait prendre avec son mari. Hélas! plus l'époque du jugement approchait, plus elle se confirmait dans une certitude qui lui causait un trouble douloureux. Des symptômes, à peine sensibles pour d'autres yeux que les siens, lui faisaient voir en effet qu'un désastre de fortune serait une crise funeste au bonheur de sa vie. Déjà elle songeait avec un soupir à leur chère intimité d'autrefois. Souvent, quand il sortait de ses interminables conférences avec Guidon, Albert surprenait sa femme par des mouvements d'humeur, par de brusques sorties sur des motifs insignifiants, ou, ce qui la choquait plus que tout le reste, par des allusions qu'il ne pouvait retenir aux services qu'elle avait demandés à Fortunat, qu'elle en avait acceptés. En d'autres occasions, il manifestait un découragement à peine croyable chez un homme qu'on aurait jugé supérieur à tous par l'énergie.
—Souviens-toi! lui dit-elle un jour. Pendant deux ans tu as lutté «contre Dieu même», c'étaient tes paroles. Est-il donc plus difficile de lutter contre Cadaroux? Quoi qu'il arrive, peut-on nous ôter l'un à l'autre? Va! si tu crains pour mon propre courage, tu peux être sans inquiétude, ami! Tu me verras sourire, plus souvent qu'aujourd'hui, peut-être. Redeviens toi-même! Ne m'as-tu pas raconté que les chevaux de sang restent debout les derniers dans les fatigues de la guerre?
—Oui, répondit-il d'une voix sourde. Mais je ne t'ai pas dit qu'ils valent mieux que les autres pour tourner la meule.
Vers le commencement de mai, la Chambre des appels de police correctionnelle confirma le premier jugement. Dès lors, les catastrophes les plus extrêmes devenaient probables; mais, contrairement à ce qu'on aurait pu croire, Sénac redevint digne de lui-même quand tout espoir sembla perdu. Le gentilhomme retrouva sa fermeté pour faire tête à l'orage, et marcher à la ruine comme ses pères marchaient à l'échafaud. Thérèse le secondait en femme de race, ouvrant ses portes aux visiteurs encore une fois nombreux. De même que mille personnes prennent le deuil à la mort d'un Montmorency, pour se donner de belles alliances, de même on ne rencontra plus que des gens qui vous disaient, la larme à l'œil:
—Êtes-vous allé chez les Sénac? Ils sont bien courageux. Hier je disais à la pauvre jeune femme…
Il faut avoir passé par là pour comprendre ce que dut souffrir Thérèse, en face de ce défilé qui tenait à la fois d'une cérémonie d'enterrement et d'une promenade à l'Hôtel des ventes, un jour d'exposition curieuse. Tous ces braves gens qui venaient l'assurer de leur sympathie, examinaient toute sa personne d'un même regard froid. Puis, tandis qu'ils débitaient leurs conseils et leurs consolations, leurs yeux faisaient le tour de la pièce majestueuse, comme pour s'en graver une suprême image dans la mémoire.
En somme, le monde voyait disparaître ce jeune ménage qui lui avait toujours échappé, avec le même sentiment d'estime malveillante qu'il avait eu, dès le premier jour, pour ces deux insoumis, indifférents à ses faveurs, supérieurs à ses petitesses. Leur dernier crime, non moins offensant que les autres, était de ne vouloir pas être plaints. On les en punit en les plaignant avec une emphase retentissante. Les plus féroces leur demandaient:
—Enfin, voyons, qu'allez-vous faire, mes pauvres amis?
D'aucuns, beaucoup plus rares, montrèrent qu'ils les connaissaient bien en leur offrant leur bourse. Ils ne se seraient pas risqués beaucoup plus en offrant tout le grain de leur aire à deux aigles blessés. Enfin, rien ne manqua aux cérémonies dont le monde accompagne la disparition des vaincus de la vie, pas même l'oraison funèbre que Javerlhac prononça en vingt mots. Quelqu'un ayant exprimé devant lui cette opinion que les Sénac n'étaient pas de leur siècle:
—Pas de leur siècle! fit-il. Je crois bien! Ils n'étaient même pas de leur planète.
Cependant Guidon du Bouquet, jugeant le moment venu, posait les premiers jalons d'une demande en séparation de biens à introduire par la comtesse, quitte à s'en voir désavoué.
Mais une procédure plus expéditive allait appeler Cadaroux devant une juridiction dont il n'avait pas prévu la compétence.