NOTICE SUR LA ZAFFETTA
La Zaffetta est un poëme satirique en un chant composé de cent quatorze stances non numérotées, de huit vers chacune, et dont le sujet est le récit d'une aventure qui devint le châtiment infligé à une courtisane de Venise nommée Angela.
Quant au titre du poëme,—la Zaffetta,— dérivé du mot Zaffo, qui en dialecte vénitien signifie sbire, il désigne le surnom que l'on donnait à cette courtisane pour la distinguer de celles de ses compagnes qui portaient le même nom qu'elle, et n'a point la signification injurieuse que lui attribue Magné de Marolles dans son Manuel bibliographique inédit, cité par Brunet, au mot Puttana errante.
L'auteur de cet opuscule est Lorenzo Veniero, noble Vénitien, qui, en le commençant, déclare l'entreprendre pour prouver qu'il est également l'auteur de la Puttana errante, autre poëme satirique que l'on attribuait faussement à l'Arétin, et qu'il faut bien se garder de confondre, comme l'ont fait plusieurs bibliographes, avec un dialogue en prose portant exactement le même titre.
Les bibliographes ne sont pas d'accord relativement au lieu d'impression et à la date de ce livre; la plupart cependant indiquent Venise, 1531. Ce lieu et cette date sont assez probables en effet, l'aventure ayant eu lieu à Venise, et la date en étant donnée par l'auteur même dans la 79^e stance de son poëme (page 54 de notre édition), où on lit:
Rimasti à Chioggia, quei compagni buoni
Scrisser per ogni muro e in ogni via
Come l'Angela Zaffa, nel trent'uno,
À i sei d'Aprile, habbia havuto 'l Trentuno.
Or, la composition du poëme et son impression ont dû suivre de près le fait, sans quoi la plaisanterie aurait manqué de sel.
Dans une dissertation fort intéressante, publiée par M. Hubaud, de Marseille [1], et que nous engageons nos lecteurs à consulter, le savant bibliophile rejette la date de 1531 comme incompatible avec l'âge de la Zaffetta, âge qu'il a calculé approximativement d'après les termes d'une lettre de l'Arétin; et les raisons qu'il apporte à l'appui de son opinion sont en effet fort plausibles. Mais, en présence d'un texte aussi formel, nous sommes plutôt porté à croire qué l'Arétin a commis une erreur, volontaire ou non, dans l'appréciation des lustres de la courtisane.
[1] Dissertation littéraire et bibliographique sur deux petits poëmes satiriques italiens composés dans le XVI^e siècle, par L.-J. Hubaud. Marseille, Barlatier-Feissat et Demonchy, 1854, in-8° de 40 pages.
M. Hubaud, d'ailleurs, hâtons-nous de le dire, ne connaissait que l'édition modifiée de la Zaffetta, dans laquelle le passage que nous citons à l'appui de notre opinion est fort altéré. En effet, voici ce qu'il écrit, p. 31 de sa brochure:
"Prenant acte des trois derniers vers suivants de la stance 79 de la Zaffetta:
Scrisser per ogni muro e in ogni via
Come l'Angela Zaffa nel Trent'uno
A i sei d'aprile, habbia sfamato ognuno,
il (Apostolo Zeno) en a conclu, un peu inconsidérément, que l'injure soufferte par Angela l'avait été le 6 avril 1531, tandis que ces vers désignent seulement la date du mois, mais non celle de l'année."
Il est évident, d'après cette citation, que M. Hubaud, n'ayant pas le texte original, ne pouvait se rendre compte de l'opinion d'Apostolo Zeno sur la date de cette aventure.
Dans son commencement de poëme intitulé: Li dui primi canti de Orlandino del divino Messer Pietro Aretino, le célèbre satirique fait allusion en ces termes au châtiment infligé à la Zaffetta:
E tanto de le lodi ci sentiamo
Quanto de le vergogne Helena Diva,
O la Zaffetta, a ben che 'l sappia ognuno
Del dato benemerito trent'uno.
Malheureusement ce rare bouquin, imprimé partie en caractères ronds, partie en caractères gothiques fort anciens, ne porte pour toute indication que la mention suivante: Stampato ne la stampa, pel maestro de la stampa, dentro de la citta, in casa e non di fuore, nel mille vallo cerca; mention fort originale sans doute, mais peu faite pour jeter du jour sur la date que nous cherchons.
L'objection tirée du passage de la Zaffetta (stance 5) où l'auteur cite l'Orlando de Berni, dont la première édition connue porte la date d'octobre 1541, n'a pas non plus une valeur absolue: car, en admettant que cette édition soit effectivement la première (ce que les mots nuovamente composto ne peuvent suffire à établir aux yeux des bibliophiles), il n'y aurait rien d'impossible à ce que le poëme eût été connu des amis et des rivaux de Berni longtemps avant son entier achèvement, et à plus forte raison avant son impression.
Que conclure de tout ceci? c'est que la date de 1531 est au moins possible, si elle n'est pas prouvée, et qu'elle existe réellement dans le texte du poëme.
Quant aux éditions de la Zaffetta, elles sont peu nombreuses, et ici encore les bibliographes en sont souvent réduits à des conjectures reposant sur des assertions plus ou moins bien établies. Nous nous bornerons à décrire les deux éditions que possède la Bibliothèque impériale.
La première est imprimée à la suite du poëme la Puttana errante, et occupe les 22 derniers feuillets du volume. Elle est de format petit in-8°, en caractères romains, et sans aucune indication de lieu ni de date. Elle commence au 3^e feuillet de la feuille E, dont le recto est blanc, et dont le verso contient le titre: La Zaffetta. Au feuillet Eiiii commence le poëme, sans reproduction du titre, avec trois stances à la page. Il se termine avec le 6^e feuillet de la feuille G, après lequel se trouvent deux feuillets blancs. En tout, 114 stances.
A l'exemplaire que nous décrivons se trouve jointe la note suivante, d'une écriture ancienne:
La Zaffetta è pure del Venier. Zaffetta vuol dire figlia di Zaffo, ò birro; Zaffetta si può intendere ancora allegoricamente per una cortigiana che piglia e rubba quanto può a suoi amanti.
Il Venier dunque, per far vedere che era stato l'autore della Putana errante, e che a torto si diceva nel mondo che Pietro Aretino ne era l'autore, fece questo poometto della Zaffetta. In questo narra la vita di questa sciagurata, e come un suo amante, per vendicarsi della sua infedeltà, le fece dare il Trentuno.
La compositione è cosi sbrigliata per il costume come la Putana errante, e piena di sozzure che niente più. Lo stile è di buon sapore, ma sarebbe meglio non leggere cose tali, e lasciarle in un eterno oblio.
L'autre édition, quoique imprimée séparément, fait également partie d'un volume où elle est précédée de la Puttana errante, et suivie de la Cazzaria, petit poëme de 18 octaves, et de la Persuasiva efficace, etc., pièce de 7 octaves. Elle est aussi de format in-8^o, imprimée en caractères italiques, et se compose de 2 feuilles, signatures A et B, de 16 pages chacune. Le recto du 1^er feuillet contient le titre suivant: La Zaffetta di Maf. Ven., au milieu d'un cadre gravé sur bois, qui n'occupe pas le feuillet entier; le verso présente un portrait gravé aussi sur bois, le même que celui qui se trouve en tête de la Puttana errante, mais d'un tirage très-usé. Le poëme commence au recto du 2^e feuillet, à raison de quatre stances à la page, pour se terminer à la moitié du recto du 16^e feuillet, dont le verso est blanc. En tout 114 stances, comme ci-dessus. Les caractères de cette édition sont fort usés.
Un exemplaire du livre, tel que nous venons de le décrire, a été vendu 48 francs en 1805. C'est le seul prix de vente que l'on trouve indiqué dans le Manuel de Brunet.
Il existe une autre édition qui fait partie de l'ouvrage intitulé: Poesie da fuoco di diversi autori, Lucerna, 1651, in-12. Comme dans l'édition que nous venons de décrire, la Zaffetta est précédée de la Puttana errante, et ces deux pièces sont attribuées à Maffeo Veniero, archevêque de Corfou; mais il est évident que cette fausse attribution a été faite dans un but de scandale, l'archevêque n'étant pas encore né à l'époque où parurent les deux poèmes: il faut les restituer à son père, Lorenzo Veniero.
Nous croyons être agréable aux amateurs en leur donnant la composition du fameux et introuvable recueil que nous venons de citer. Les Poesie da fuoco contiennent, les pièces suivantes:
La Puttana errante di Maf. Ven.
La Zaffetta di Maf. Ven.
La Cazzaria del C.M.
Persuasiva efficace per coloro che schifano la delicatezza del tondo.
Terzetti dell'Abbati sopra uno che havea preso una panocchia.
Ode di Gio. Batt. Bem, sopra una Signora che si dilettava d'esser ben chiavata.
Lamento d'Elena Ballarina, detta l'Errante. Ode di Nic. Pont.
Quant-au châtiment qui fait le sujet du poëme de la Zaffetta, il paraît qu'il était assez fréquemment usité en Italie, puisqu'il donna naissance à plusieurs mots qui restèrent dans la langue italienne. En effet, outre les expressions trentuno, trentone, du poëme, nous trouvons dans le Dictionnaire italien-français de Nathaniel Duez le mot trentuniere, pour désigner celui ou celle qui est l'agent ou l'objet du trentuno. Dans l'ouvrage intitulé: Proverbii di messer Antonio Cornazano in facetie, dont la première édition connue remonte à 1518, au proverbe 10: Perche si dice: Tutta è fava, nous lisons la phrase suivante: Uno villano del contado d'Imola… tolse per moglie una garzona molto astuta, trentonizata per tutto il paese.
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Avant de terminer cette notice, un dernier mot sur cette réimpression. Nous avions eu d'abord l'intention de placer au bas des pages ou de renvoyer à la fin du volume les variantes que présentent les deux éditions dont nous avons parlé plus haut. Mais ces variantes sont tellement multipliées qu'il nous a paru plus utile et plus commode de donner les deux textes en regard, afin de mettre le lecteur à même de bien se rendre compte des changements apportés à la deuxième édition. Nous avons donc imprimé en caractères italiques le texte le plus ancien, et en caractères romains le texte modifié.