LE TOMBEAU D'ISMÈNE.

Un jeune homme dont les parents avaient éprouvé de grands revers parvint, par amour et par séduction, à obtenir les faveurs d'Ismène d'Orv.... que ses parents lui destinaient, avant que la fortune eût allumé entre les deux maisons une haine irréconciliable. Ismène d'Orv.... devint enceinte. Cette nouvelle éclata un jour au milieu d'une fête que toute la famille donnait au grand-papa. M. d'Orv...., plaint par les gens sensés, et ridiculisé par les jeunes étourdis, concentra sa colère durant le repas: mais le soir, en rentrant chez sa fille, il la traîne aux cheveux, lui donne des coups de pied dans le ventre, et assassine la mère et l'enfant, qui moururent au bout de huit jours. Le premier auteur de cette catastrophe était un de nos compagnons d'exil. L'amour et la douleur le traînèrent au sanctuaire. Il me demanda les couplets suivants; me permit de les publier, et me pria de taire son nom par égard pour la famille de son amie, dont le chef expie sa faute dans un deuil éternel.

Air de la nouvelle Clémentine: Une jeune bergère, les yeux baignés de pleurs.

J'ai perdu mon Ismène,
J'ai perdu mon bonheur;
Échos, forêts, fontaines,
Répétez ma douleur.
Pour moi, belle nature,
Tes dons sont superflus;
Dépouille-toi de ta verdure,
Mon Ismène n'est plus.

Claire et pure fontaine,
Sur tes bords enchanteurs,
Chaque jour, pour Ismène,
Tu t'émaillais de fleurs;
Je vais grossir ton onde
De mes pleurs superflus;
Je reste isolé dans le monde,
Mon Ismène n'est plus!

Si l'or me rend Ismène[5],
Si l'or me rend mon fils,
Je veux m'ouvrir la veine
Pour en doubler le prix:
Tes largesses tardives
Sont des biens superflus;
Les habitants des sombres rives
Payent de leurs vertus.

Coudrier dont l'ombrage
Protégeait nos plaisirs,
Assis sous ton feuillage,
Je pousse des soupirs.
Au récit de ma peine,
Ces rochers sont émus;
Écho répète encore Ismène,
Mais Ismène n'est plus!

Près de cette hécatombe,
Venez en sanglotant;
Ce marbre sert de tombe
A la mère, à l'enfant.
Son bourreau fut son père,
L'amour fit ses malheurs,
Et son amant se désespère:
Vous leur devez des pleurs.