MES LOISIRS

DANS LA GUYANE FRANÇAISE

en 1801.

Loyauté, Commerce, et Usure.

Durant le fameux hiver de 1784 une femme, chargée d'un poêlon de cuivre, se présenta chez le sieur Crugeon, chaudronnier sur le pont Marie, à Paris. «Il y a sept mois, lui dit-elle, que vous m'avez vendu cet ustensile; je le payai huit livres dix sous, et vous me promîtes de le reprendre à sept livres dix sous, si je voulais m'en défaire dans l'année. Mais ne pouvant prévoir que nous eussions un hiver si rigoureux, je suis obligée de m'en défaire; reprenez votre poêlon et donnez-moi ce qu'il vous plaira. Je loge maintenant à l'autre bout de la ville. Je l'ai offert à cinq ou six personnes, aucun n'a passé le prix de trois livres dix sols. Je vous reconnais et je reconnais le poêlon, répondit l'artisan. Vous avez eu tort de l'offrir à cinq ou six personnes, il fallait venir droit à moi: je suis homme de parole en hiver comme en été; voilà vos sept livres dix sous.»

Beau modèle de franchise et de probité de l'artisan: voilà la vraie justice. Voici l'usure.

Durant le même hiver, un homme de lettres malade entra chez un riche bijoutier dont on rougit de dire le nom, et lui dit: «Vous m'avez vendu il y a six mois, avec garantie, une pendule que je vous payai cinq cents livres. Je suis forcé de m'en défaire; voyez pour quelle somme vous voulez la reprendre. Mon cher monsieur, répondit le trafiquant, il faut aller suivant la saison: l'hiver est très rude: je vous donne deux louis et demi de votre pendule. Le marché se conclut à quatre-vingts livres....»

PHÉNOMÈNE. Anecdote de 1788.

Pierre Noël Le Cauchois avait servi long-temps dans un régiment de dragons où il avait mérité et obtenu des distinctions et des grades; mais son bon cœur l'ayant porté à défendre les opprimés, il embrassa la profession d'avocat. Cet homme généreux et infatigable, qui s'était ruiné pour faire éclater dans tout son jour l'innocence de la fille Salmon, est mort à Paris, le 16 février 1788, dans l'indigence la plus déplorable. Ses amis seuls suivirent son convoi en fondant en larmes, et ce fut monsieur Cosson qui, ne voulant point qu'un homme si estimable fût enterré par charité, paya les frais de son enterrement à Saint-Sulpice. Voici ce que le propriétaire de la maison qu'occupait le vertueux Le Cauchois écrivit le jour de sa mort à monsieur Cosson.

«Monsieur, je vous donne avis que le pauvre monsieur Le Cauchois vient de mourir dans la plus affreuse misère, n'ayant pas laissé un sou pour se faire enterrer; vous étiez son ami, monsieur, voyez à régler la manière dont nous lui ferons rendre les derniers devoirs.»

Voilà la fin d'un citoyen qui venait d'arracher un être innocent du bûcher. Il ne faisait que du bien. Il est mort indigent, sans ostentation; donnez à ses mânes des larmes de repentir et de reconnaissance pour le siècle qui a ressuscité un Aristide au milieu de tant d'Alcibiades.

M. Jame de Saint-Léger lui a payé son tribut dans l'épitaphe suivante:

De Mars et de Thémis noble et sage soutien,
Il servit son pays, il sauva l'innocence;
Il mourut sans regrets, hélas! quand l'indigence
Lui ravit le pouvoir de faire encor du bien.
Vous voilà consolés, détracteurs méprisables,
Par qui de ses succès l'honneur fut envié!
Mais la vertu le pleure au sein de l'amitié,
Et sa mort, à jamais, les laisse inconsolables.