BAIN DE MER
C’est une plage de sable fin, encadrée de manguiers et d’orangers. La mer s’étale sans une ride ; à peine si le flot lèche doucement la grève, comme un souffle d’homme endormi. Un espace d’eau est entouré de fils de fer. Cela indique qu’on peut s’y baigner sans crainte des requins.
Je me déshabille sur le sable. A peine ai-je retiré ma veste qu’une grosse mouche noire et rouge vient bourdonner autour de moi. J’arrache mes vêtements en hâte, agitant ma chemise autour de mon buste ; mais l’insecte s’obstine.
Je me jette à l’eau. Cette eau est si chaude que l’on n’éprouve aucun rafraîchissement à s’y plonger. Elle est visqueuse. Elle poisse.
Je nage. En m’éloignant de la grève je trouverai plus de fraîcheur. La volupté de filer, à grandes brassées découplées, dans cette eau tiède, me fait franchir imprudemment la limite des fils de fer. A peine l’ai-je dépassée qu’une angoisse me saisit. Des contacts étranges m’effleurent. Sont-ce des algues, des glissements de bêtes ? J’éprouve l’impression répugnante d’un grouillement, autour de moi, d’animaux invisibles et mous.
J’allonge ma coupe. L’eau devient plus pure, plus transparente. Cependant cette gêne bizarre me poursuit. Je ne me sens pas sûr. Je suis seul dans un élément étrange, perfide, peuplé de présences indéfinissables. Entre deux eaux, balancées par les lames de fond, flottent d’énormes méduses, blafardes, veinées de reflets roses ; elles se gonflent et se contractent. La palpitation de la vie est hideuse dans cette gélatine amorphe pareille à un lambeau de protoplasme. Cela n’a ni muscle, ni os, ni regard, ni aucun organe visible. Cela glisse avec des mouvements mous et des succions. Cela n’est ni algue, ni fleur, ni bête, mais cela vit pourtant et avance et respire. Et si cela vous touche, cela vous brûle et marbre votre corps de cloques livides douloureuses[2].
[2] On les appelle « brûlants », « vaisseaux portugais » ou « galères ». Leur substance contient un poison qu’utilisent les indigènes. Ils font sécher la méduse, la réduisent en une poudre que l’on verse dans le café de son ennemi. D’une personne qui meurt ainsi, on dit qu’« elle a eu sa galère ».
Autour de moi, environnées d’une sorte de rayonnement glauque, quelques-unes de ces larges fleurs vitreuses aux longs tentacules. Je manœuvre pour les éviter, en dépit du courant sous-marin qui les porte vers moi, pareilles à des vessies gonflées de venin.
Du large, des lames souples et lentes déferlent, me soulèvent et me plongent dans des vallées d’un bleu profond où brille l’éclair argenté d’un poisson volant. Mais une anxiété de plus en plus intense rôde autour de mon corps. A chaque brasse, un frisson me glace l’échine, comme si tout le peuple de la mer accourait et me cernait, depuis les algues violacées et rouges, les étoiles de mer aux mille suçoirs qui guettent dans l’ombre des rochers, depuis ces étranges plantes-bêtes qui happent les coquillages, jusqu’aux mille tribus des poissons, armée aux écailles de nacre, d’acier, de pourpre et de flamme. Je songe à ces myriades de lueurs qui s’allument et s’éteignent dans les profondeurs vertes des vallons océaniques, à ces multitudes muettes qui s’entre-dévorent, du plus petit au plus grand, dans le silence des espaces sous-marins ; aux poulpes étoilés de bouches ; au sillage rapide de l’espadon qui plonge en lame dans le ventre mou du requin, et une fumée de sang obscurcit une minute le cristal glauque des eaux — seule trace du drame ; au poisson-volant que force un bonite de vague en vague ; au sombre passage des corsaires, à travers un banc de soles ; à cet univers féroce de bêtes à museau rond ou effilé, aux branchies haletantes ; à cette fuite, à cette chasse éternelles dans le silence ; aux grandes traînées laiteuses du frai, gluantes de germes, qui flottent sur la stérilité des eaux amères.
Je songe aux monstres que cette mer chaude des Tropiques enfouit dans ses sables. Des noms hideux sonnent dans ma mémoire : le sarde aux dents de chien, la grande bécune des Antilles, la scorpiène rascasse, le tassard, le cailleu, le poisson-crapaud et Han-Satan, le poisson-diable. Dans ces parages torrides, la mer comme le sol nourrit une faune cruelle et une flore empoisonnée. Je nage maintenant à brasses rapides vers le rivage. La panique des eaux m’a saisi. Si je ne luttais vigoureusement, elle paralyserait mes muscles. Dans le tiède et perfide enveloppement de ces flots, l’homme n’est plus qu’une proie, parmi tant d’autres.