LIBÉRÉS
Il me faut renouveler ma provision de vêtements de toile. On m’indique un petit tailleur, le père Simon. « Un libéré » naturellement, ajoute mon interlocuteur.
Le forçat qui a accompli son temps de bagne est rendu à la liberté. Mais c’est une liberté fort relative, car il doit séjourner à la colonie un temps égal à celui de sa peine. On appelle cela le « doublage ». En réalité l’homme condamné à dix ans doit demeurer vingt ans sur cette terre lointaine. Le jeune transporté de vingt-cinq ans n’aura expié sa faute qu’après de longues années de misère ; il reviendra peut-être, mais un vieillard. Vingt ans de colonie, dont dix de travaux forcés et dix d’une vie de paria, cela vous vide un homme, à supposer même — hypothèse invraisemblable — que les chiourmes, les fauves, les serpents, la fièvre, l’éléphantiasis et la lèpre l’aient épargné.
La loi prévoit qu’à l’expiration de sa peine, le forçat libéré soumis au doublage pourra obtenir une concession et exercer un métier, mais à la condition de résider à quinze kilomètres au moins de tout endroit habité. Or à trois cents mètres de Cayenne, à dix mètres de la dernière case du village, c’est la jungle.
Le bagne rejette son forçat, demi-nu, sans outils, sans armes naturellement, épuisé par des années de labeur sous le soleil du Tropique : il le rejette à la forêt.
L’usage a tempéré la barbarie du législateur. On tolère qu’un libéré exerce son gagne-pain dans une bourgade et même à la ville. Nombre d’entre eux s’installent comme bijoutiers, menuisiers, jardiniers, tailleurs, serruriers. Sans eux, d’ailleurs, on serait bien en peine. Ce ne sont pas les nègres qui travailleraient.
Mais le libéré est un paria. On le reconnaît, bien qu’il ne porte plus la souquenille de coton et le chapeau pointu. Il y en a qui font des affaires — pour ceux-là, on arrive à oublier… s’ils réussissent. Mais beaucoup ne trouvent pas de travail : ils errent, comme des chiens perdus, sous la surveillance de la police. Le bagne veille encore sur eux : au moindre geste de révolte, il les happera.
Les libérés acceptent de travailler à bon marché. Les fonctionnaires n’y perdent pas.
J’en connais un, employé comme jardinier. Il a laissé pousser ses moustaches. Il salue poliment, mais n’est pas obséquieux. On l’appelle Pierre. Il ne parle jamais.
La règle ici : ne jamais serrer la main à un blanc qui ne vous a pas été présenté.
J’entre chez le père Simon. Sous une sorte de véranda, des femmes de couleur cousent à la machine. Des pièces d’étoffe reposent sur des tables. M. Simon est un petit vieux à lunettes, à barbe courte et grise. Il tremble un peu. On a du mal à saisir son regard, car il a toujours les paupières baissées.
Le père Simon a pris dix ans de travaux forcés comme libertaire, au moment des attentats anarchistes. Il ne reviendra jamais dans son pays. Il a épousé une mulâtresse ; il aune de la toile et coupe des uniformes pour ces messieurs de la gendarmerie et de la douane, qui sont exigeants et parlent fort. Il y a quelques livres sur un rayon. Lui aussi est un silencieux. Comme je me plains de la chaleur, des moustiques et de ce sacré pays, il me semble voir ses yeux briller derrière les lunettes et un drôle de sourire pointer dans sa barbiche. Je songe. — Il y a vingt ans qu’il est ici ! En partant, je lui tends la main. Je n’ai aucun mérite : personne ne me voit.