PAYS CHAUDS
Le Docteur m’emmène dans son auto, par l’unique route de la colonie, jusqu’au village où il va voir un malade. La route (c’est plutôt un chemin) au sol rouge est bordée de cocotiers et de manguiers. De-ci de-là, dans un enchevêtrement de verdures et de lianes qui ne laisse pas à découvert un seul pouce de terre, des cases si pauvres. Dès que l’auto ralentit, un voile de chaleur humide descend sur la nuque et les épaules. Des mouches-dagues affolées s’assomment sur la vitre.
Le village est enfoui dans des feuillages étouffants et si denses que le jour les traverse à peine, au creux d’une colline boisée. Les cases sont faites d’un toit de zinc ou de feuilles de waza posées sur quatre piquets ; quelques-unes sont des parois de liane tressées ; des ustensiles et des meubles baroques voisinent avec un ananas, un régime de bananes, une calebasse remplie de farine de manioc. Une misère paresseuse croupit dans l’air lourd, chargé de trop de senteurs, dans cette ombre qui sent l’herbe mouillée, sonore de moustiques. Ce ciel nuageux d’où tombent tour à tour une accablante lumière et un déluge de pluie tiède, féconde terriblement le sol. Les plantes, les arbres, les fleurs surgissent en une inlassable poussée de la terre, s’épanouissent et se corrompent, absorbés par l’humus qui transforme toutes ces morts en de nouvelles vies. Sous le ciel tropical, le végétal est féroce, trop bien nourri ; les plus respectables arbres d’Europe sont chétifs à côté de ces banyans dont les branches, recourbées en arceaux, plongent dans la terre pour y enfoncer de nouvelles racines.
Sur des centaines de lieues s’étale un océan de feuillages dont les ondulations métalliques ne s’entr’ouvrent qu’un instant, déchirées par l’éclair d’un fleuve. Des milliards de plantes s’étirent sur leurs tiges, dans un effort tenace vers la lumière et vers la vie. C’est le bruissement infini des cellules aux glauques suçoirs, la palpitation innombrable des chlorophylles altérées.
Ainsi, l’homme vit, oppressé, dans un état de langueur qui l’éloigne de toute activité. Devant les végétaux géants, gorgés de sève, il se sent un humble parasite de cette terre. La respiration énorme des forêts l’étouffe.
Ces nègres sont étendus devant leurs cases. Ils ne cultivent pas le sol ; ils ne défrichent pas la brousse. Ceux-là n’ont même pas fait un abatis pour édifier leur case. Ils nichent dans l’enlacement des branches et des feuilles, indolents. De temps en temps ils vont cueillir le fruit de l’arbre à pain ou pêchent un peu de poisson dans la vase.
Par une sente abrupte, nous dégringolons dans un fourré. C’est là que se trouve la case du malade. Nous avons peine à respirer tant la chaleur est lourde sous cette voûte de verdure. Il nous faut écarter des lianes avec la main. Un serpent glisse sous les feuilles. La case est assez spacieuse, couverte de zinc. Devant l’entrée se tient, accroupie, une vieille négresse vêtue de violet et coiffée du madras. Etendu de flanc sur une banquette de bois, un oreiller sous la tête, le malade. C’est un jeune homme d’apparence robuste. Il est atteint d’une horrible fistule rectale. Il montre sa plaie. Sa mère le soigne avec des gris-gris, des graisses végétales et des préparations magiques. Elle croit à ses recettes beaucoup plus qu’à la science du docteur. Demain, quand l’ambulance viendra prendre son fils pour le conduire à l’hôpital, elle s’arrachera les cheveux et appellera les Esprits.
Au retour, je remarque sur certains arbres une sorte de gros kyste gris brun. Ce sont des milliers et des milliers de poux de bois qui forment ces cloques solides. Quand ils pénètrent dans les maisons, les meubles s’effritent en poussière. Le bref crépuscule s’abat sur la brousse. Nous repartons. Le Docteur parle :
— Ici, tout est hostile à l’homme ; tout lui est nuisible : tout est monstrueux. Les fleurs elles-mêmes sont dangereuses. Jusqu’aux plantes nourricières qui cachent du poison dans leurs racines, le manioc par exemple. Vous vous endormez dans la forêt ; vous vous réveillez de votre sieste, avec, à deux doigts de votre oreille, l’araignée crabe, la bête velue dont la morsure est mortelle. Le soleil est un ennemi dont il faut se méfier à toute heure. La pluie rend la terre fumante de miasmes. Chaque insecte est un véhicule de mort ou d’ulcère.
Il baisse la voix, comme s’il craignait d’évoquer une puissance invisible.
— Et la lèpre… le mal rouge ! On ne sait ni qui elle touche, ni qui elle épargne.
Se parlant à lui-même :
— Ici, on vit dans la fièvre. Et le pis, c’est qu’on s’habitue à la fièvre.