CARNET DE GROS TEMPS
Tout d’un coup, c’est l’hiver, les rafales, une mer démontée. Nous avons doublé les Açores.
La mer est grise ; elle moutonne d’écume à l’infini. Les lames nous prennent par arrière-travers et accélèrent notre vitesse, des lames longues et puissantes qui soulèvent le bateau et viennent se fracasser à bâbord, toutes fumantes d’embruns, striées d’émeraude.
Un rayon fuse à travers les nuages qui s’effilochent ; on voit se découper sur l’horizon clair de sombres collines d’eau qui s’abaissent et se soulèvent. Le soleil joue dans les embruns. Des arcs-en-ciel s’allument et s’éteignent sur la crête des vagues. Des mouettes ; le vent les emporte et les retourne sur elles-mêmes.
Il fallait une tempête pour terminer le voyage. Le vent a tourné. Les lames nous prennent par l’avant-travers, gênant la marche. Le roulis s’accentue. Il semble que la mer s’élève sur l’horizon, se gonfle, qu’elle va écraser le bastingage. Des piles d’assiettes dégringolent à l’office.
Je reste sur le pont, cramponné à la barre. Le plancher est par moment à peu près vertical. Les lames s’engouffrent sous le bateau, le soulèvent et l’hélice tourne à vide. Alors tout le corps du navire tremble. Les lames se brisent en sifflant. Elles sont enragées, démoniaques, marbrées de taches livides, bavant l’écume. Elles arrivent parfois en masses énormes, noirâtres, pareilles à des falaises ; on les voit monter sur le ciel, s’enfler, s’affaisser dans un poudroiement d’embruns. Parfois elles arrivent, par groupes, comme une chevauchée d’Indiens hérissés de panaches.
Dans la nuit, on distingue seulement un tumulte obscur et des rictus blafards.
Ce soir, de gros nuages violets et rosâtres roulaient. L’horizon était clair, une bande cuivre barrait la masse moutonnante des eaux. Puis, quand le soleil a disparu, la mer est devenue brusquement très noire ; le vent a gémi dans les cordages et la furie des vagues a augmenté.
Il est impossible de dormir. On roule sur sa couchette. Des éclatements, des craquements, des coups sourds. Le vacarme d’une nuit de bombardement. Des paquets de mer frappent le hublot. La machine s’affole sans cesse et tout le navire est agité de convulsions hystériques dans la vibration de l’hélice suspendue sur le vide. Il grince, il geint, il souffre.
Le bateau prend bien la lame. La lame l’assaille, furieuse ou sournoise. Il penche, il penche, se relèvera-t-il ? Oui, souple, bondissant, déchirant la mer qui siffle et crache autour de lui.
Des vagues se heurtent. Dans des fumées blanches, des taches livides s’étalent jusqu’à l’horizon. Un abîme se creuse sous le bateau, comme si l’eau était aspirée vers les profondeurs de l’océan. Une lame gigantesque s’élève, falaise verdâtre et sifflante qui s’écroule à bâbord avec une rumeur de cataracte.
Le plus curieux, c’est le changement de perspective. La surface plate des mers calmes se transforme en un système montagneux perpétuellement bouleversé. Des sillons de vallées, de cimes avec des éblouissements de neige.
Les mouettes plongent au creux des lames et partent tout droit en l’air, comme les alouettes d’un champ.
Le moteur tenace tient bon, mais on sent qu’il peine.
Il pleut. Le soir gris s’abaisse. La mer hurle. Du large gronde une rumeur d’avalanche, toujours plus proche.
Dernière nuit de bord. Elle sera agitée. Longtemps tu te retourneras sur ta couchette, pauvre atome ballotté, incertain du lendemain, incertain de l’heure, de la minute prochaines. Ce navire est une mécanique têtue, que les lames se lancent de l’une à l’autre, avec des sifflements de mépris. Toute sa carcasse geint. Et cependant chaque poutre s’arc-boute sur son pilier, chaque plaque de tôle soutient sa voisine. Et la mécanique tourne, tourne, inlassablement, poursuivant sa route à travers le tumulte d’un univers hostile et déchaîné.
Dans cette coque de fer, de pauvres consciences falotes vacillent pareilles à des lampes sous le vent. Une rafale va-t-elle d’un coup souffler toutes ces flammes épuisées ? refermer sur elles le vide horrible et glacé ?
Une lueur vaporeuse traîne sur le chaos livide de la mer, s’éloigne, disparaît. C’est un vapeur qui suit sa route, plus dure encore que la nôtre, car d’énormes lames le fouettent par l’avant, lui barrent le chemin de leur poitrail. Il a vent debout, toute la tempête devant lui. Il passe, fantôme de navire, emportant, à travers le tourbillon des forces, des fantômes de vivants. Et nos yeux s’attachent éperdument à ce rayonnement de plus en plus faible, à cette clarté qui est quelque chose d’humain, de la pensée évanouie dans les ténèbres.