LE BASQUE
« Si je connais la vie des placers, s’exclame don Pepe. Dame ! ça ne serait pas la peine d’avoir été surveillant dans les mines d’or. Et je connaissais toutes les carottes des nègres. Ah ! les brigands ! Ce qu’ils en filoutent, des pépites. Je les ai vus du matin au soir, secouant leur battée et profitant de la moindre inattention du gardien. L’un se gratte la tête : c’est une pépite qu’il cache dans ses cheveux ; l’autre se gratte ailleurs, et c’est la même chose. Un troisième tousse, et d’une pépite avalée ! Parfois on fait tomber une pépite de la batte, on pose le pied dessus, et, si le surveillant tourne la tête, d’un coup de pied on la décoche délicatement à quelques mètres derrière. Parfois, encore, un compère tire un coup de fusil. Le surveillant regarde dans la direction du bruit, et c’est non pas une, mais quarante ou cinquante pépites qui disparaissent.
— Mais vous avez donc fait tous les métiers ?
— Dame ! Depuis le temps que je roule ! J’avais travaillé dix ans en Bolivie, en Colombie, à l’Equateur. J’avais un bon petit pécule, soixante-trois mille francs. J’arrive à la Guayra et je me loge, à l’hôtel Neptune, avec mes billets dans ma malle. Un soir, je rentre et trouve ma malle ouverte et mes billets envolés. Mon voisin était parti avec mon magot et je vis par la fenêtre la fumée du paquebot qui l’emportait. Rien à faire. Le consulat m’était fermé : j’étais insoumis.
« Je fis mon baluchon et partis à pied pour Caracas. Quelques secours m’aidèrent à vivre et je finis par trouver une place d’arpenteur dans une mine de l’Ouest. On m’avance neuf cents bolivars et je me mets en route pour rejoindre mon poste. Chemin faisant, un message me rappelle. La mine est occupée par des bandes révolutionnaires ; il faut revenir. On me laisse mon argent et j’achète du cacao, pour le vendre à Trinidad. Mais au moment de m’embarquer, à la punta del Soldado, arrive un parti d’insurgés qui me dépouille de tout.
« Je parvins à Trinidad, sans un sou. Une maison de commerce m’accepta comme caissier ; je n’étais heureusement pas trop mal vêtu. Je demeurai plusieurs mois chez Enrique della C… et si j’étais peu payé, du moins j’appris pas mal de choses qui devaient me servir par la suite. Mon patron lui-même me conseilla de chercher une place mieux rétribuée et je pris le vapeur qui remonte l’Orénoque jusqu’à Ciudad de Bolivar.
« Je me présentai chez un commerçant qui me reçut grossièrement, parce que je n’avais pas de pièces d’identité, et me traita d’échappé de Cayenne. Par bonheur, je pus faire venir mes papiers et, quelques semaines plus tard, je retournai trouver mon homme. Au vu de mes pièces, il s’adoucit et m’offrit du travail. « Je n’accepterai rien de vous, lui dis-je, vous m’avez pris pour un Cayennais et je ne vous le pardonnerai pas. Je suis sans le sou ; mais si j’avais voulu, j’aurais pu réaliser assez vite une jolie fortune à vos dépens.
« — Comment cela ! fait l’autre. Je voudrais bien savoir par quel moyen.
« — C’est très simple. Vous savez que votre gouvernement recherche activement les commerçants qui font de la contrebande avec Trinidad. Or, moi, je sais que vous avez reçu, à telle date et à telle autre, des marchandises en fraude provenant de la maison della C… Je le sais d’autant mieux que c’est moi qui vous les ai expédiées et que j’ai toutes les pièces en double.
« Mon homme s’affaisse dans son fauteuil, tout blême comme une crêpe, car la perspective d’avoir affaire avec la justice expéditive de son pays ne lui souriait qu’à moitié. Je le laissai sur cette bonne impression et m’empressai de quitter la ville.
« C’est alors que je fus surveillant aux mines de Callao. De là je revins sur la côte et il m’arriva l’aventure des barils de rhum que je vous ai déjà contée. Je demeurai en prison quatre longs mois, puis, expulsé, je dus gagner Porto-Rico. Là j’appris que je bénéficiais d’une amnistie accordée par le gouvernement français aux insoumis. Avec la protection du consul je pus donner quelques leçons de français ; je me mariai et je fondai alors un « lycée français » qui ne tarda pas à prospérer.
« La guerre éclata. Je rejoignis aussitôt, bien qu’âgé de cinquante ans. J’ai fait quatre ans de campagne et j’ai même gagné un bout de ruban que je ne porte pas. C’est inutile. Ma femme était restée là-bas. Mais elle ne put soutenir le coup. Elle ne recevait aucun secours. Les meubles, les livres de l’école, tout fut vendu. Lorsque je revins, je trouvai dans la rue des enfants en train de jouer avec des débris de mon petit cabinet de physique. Un si joli cabinet, monsieur !
« J’avais cinquante-quatre ans, et tout était à recommencer. Plus de trente années de misère, de labeur et d’aventures, pour me retrouver comme devant, plus pauvre que Job. Eh bien ! voyez-vous, je suis reparti. Les gens de mon pays ne se découragent pas facilement. Bien m’en a pris. Les affaires marchent. Encore deux ou trois petits voyages comme le dernier, et Monsieur et Madame auront leur maisonnette au bon soleil des Pyrénées. Ce ne sera pas trop tôt et ça me changera avantageusement de ces sales pays où décidément la viande est trop dure et le commerce trop compliqué. »
Les bras croisés sous le collet de son mac-farlane bordé de velours noir, don Pepe sourit. Le couchant rougit son visage osseux. Le bateau roule, mais l’homme est bien campé et solide sur les planches. Ses petits yeux clignotent, face au large. Il sourit à l’avenir, à cette mer glauque et perfide qui longtemps encore balancera sa fortune et ses espoirs.