MANŒUVRE D’ABANDON
Une mer calme, aux longs plis lourds, d’une coloration indécise. Un ciel très pâle où flottent de légers nuages gris rose. L’air est vif, presque froid. Voici de nouveau les raisins des Sargasses.
Etendu dans ma cabine, je songe…
La sirène ! Un hurlement sinistre, prolongé. Des bruits de pas rapides dans les cursives. Je me précipite. Quelqu’un crie : « Les ceintures ! » Je manœuvre la ficelle et en reçois trois sur la tête. « Tout le monde au poste d’abandon ! » Est-ce sérieux ?
Ce n’est qu’une manœuvre. Mais cela suffit, au cas où l’on serait tenté de l’oublier, pour vous rappeler qu’on est en plein océan, par quatre mille mètres de fond, et que l’on pourrait bien, un de ces soirs, claquer des dents dans une embarcation.
Tout le monde court aux canots : le docteur, le commissaire et la grosse femme de chambre qui ne réussit pas à attacher sa ceinture. Le commandant crie au mégaphone : « Poste d’incendie », et les bouches à eau de ruisseler. Puis le navire vire de bord, car il faut « tirer le feu du lit du vent ».
— Quand c’est pour de bon, dit un steward, c’est moins drôle. J’étais à bord du Venezia, un gros bateau de dix mille tonnes chargé de rhum et de sucre, en plein golfe du Mexique. A une heure et demie du matin, on a signalé le feu dans une des cales. Les pompes ont marché tout de suite. Pendant trois heures les manches ont versé des torrents d’eau. Quand on a sondé, on n’a trouvé que cinquante centimètres d’eau dans la cale. Le feu gagnait toujours. Signaux d’alarme. Il y avait un navire, le Chicago, à quatre-vingt-dix milles. On a marché dans sa direction. Mais les machines ont sauté. Il a fallu attendre sur place. Le Venezia ne coulait pas, n’ayant aucune tôle endommagée. Il brûlait en dedans. Ces tôles enfermaient un formidable brasier, alimenté par les ballots de sucre et les barils de rhum : un fameux punch, je vous assure ! Le sucre fondu avait fait un ciment qui bouchait toutes les ouvertures de la cale. Vers neuf heures du matin, le fumoir, le salon et toute la mâture avant s’écroulaient en feu, dans la cale. A onze heures le navire donnait de la bande ; équipage et passagers abandonnèrent. Ils furent recueillis dans la soirée.