CHERCHEURS D’OR
Certaines rues, ocre et rouge, avec leurs bars ouverts à tous les vents et la lueur des alcools, font songer au Klondyke. Ici aussi, il y a de l’or.
La vieille légende de Manoa del Dorado, des trésors engloutis, du lac aux eaux dormantes qui recouvre la cité du Métal, elle chante encore dans bien des cervelles, sur les rivages du Sud-Atlantique. Sur des écriteaux grossiers on lit : « Ici on achète l’or, en poudre et en pépites. »
Les placers sont loin ; à des semaines de pirogue. Ceux qui les découvrent les baptisent de noms expressifs. Il y a le « placer Dieu-Merci » et le « placer Elysée », le « placer A-Dieu-vat » et le « placer Enfin » qui est le souffle d’un homme harassé. Cependant sur leur route, le long du fleuve et des rivières, sur les pistes de la forêt règne le perpétuel va-et-vient de ceux qui redescendent et de ceux qui montent. Les uns portant leur butin, méfiants, le rifle prêt ; mais guettés sur les berges par le fusil d’un évadé, d’un nègre marron ou d’un Indien — car il y a encore, là-bas, des Indiens, des vrais, ceux de Fenimore Cooper, avec des villages où roule la danse de guerre, des calumets et de graves rites religieux (seulement leur cacique a pris un uniforme européen plus digne, une redingote galonnée et un chapeau haut de forme). Les autres, ceux qui montent, riches d’espoir, tenaces, endurcis à cette vie rude, le sabre d’abatis passé à la ceinture.
Quelques placers sont devenus de vastes exploitations où l’homme touche un salaire. Il y a des ingénieurs, des surveillants, de l’eau potable et des baraques. Mais les aventuriers, les vrais, ne veulent pas de ces usines. Ils cherchent leur « placer ».
Une prospection est une espèce d’épopée monotone. Le prospecteur est exposé à finir sans gloire dans la brousse. Sa disparition ne sera pas connue avant de longues semaines et ses os seront déjà soigneusement nettoyés par les fourmis, quand la nouvelle en parviendra. Des dangers incessants le menacent. Qu’importe ! Il y a le mirage !
Des hommes sont partis, seuls, à travers la jungle, pour de fabuleuses entreprises. Bien peu ont trouvé la fortune. Beaucoup ne sont jamais revenus. Mais il y a toujours des chercheurs d’impossible. La plupart sont des noirs des colonies anglaises. Ils passent au comptoir, touchent de quoi s’équiper et « montent » tout simplement.
Généralement on choisit une équipe d’une dizaine d’hommes, un piocheur, un charpentier, des travailleurs spécialisés. On part à deux pirogues. Il faut aller par eau tant qu’on peut. La marche dans la brousse est plus dure que la navigation. Et pourtant ! Trois semaines, accroupis dans la longue et étroite pirogue que le moindre mouvement peut faire chavirer, sous un soleil terrible, sans ombre. Si les courants sont durs, il faut obliquer sur la rive, glisser sous les tentacules des palétuviers. Parfois un nid de mouches-tigres se détache des branches et tombe au milieu de la barque ; parfois aussi c’est un serpent-grage. Se jeter à l’eau ? impossible. Les pirogues sont accompagnées d’un fidèle cortège de caïmans et de piraïes. Ces dernières ont une spécialité : elles transforment d’un coup de dents le nageur aventureux en eunuque.
Quand on remonte le fleuve, on se heurte sans cesse à l’élan fumeux des rapides. Il faut décharger les pirogues, porter à bras les provisions et l’embarcation pour la remettre à flot, la barrière franchie.
Les sombres rives du fleuve, les masses métalliques de feuillage se déroulent, monotones, pendant des jours et des jours. Des perroquets rompent de leurs jacassements la solitude taciturne ; leurs flammes vertes et rouges luisent sur les cimes : fanions. Un plongeur gris glisse sur l’eau. Un vol triangulaire de flamants roses plonge dans l’infini trouble du ciel, pareil à une voile renversée. Des boas enroulés aux branches, sur la berge, se balancent, indolents, allongeant la tête au bruit des pagaies. A droite, à gauche, la jungle et son épais silence, ce silence qui semble tomber de l’immensité du ciel tropical et qui étouffe sous son poids la rumeur incessante de la forêt, le cri des oiseaux et des singes, le travail des végétaux, la galopade des packs et des tatous, le bourdonnement des mouches, le crissement des rongeurs, le pic des fouisseurs, les milliers d’agonies, les milliers de naissances et d’éclosions, les râles de rut et de mort, la fermentation étouffée du charnier, la rumeur de ce monde où le meurtre est tapi sous chaque feuille.
Parfois on croise une pirogue chargée d’Indiens ou de ces nègres Bosch, qui savent faire franchir à une barque, d’un bond et d’un ahan, le saut tourbillonnant d’écume. On se croise, en silence, puis, lorsque les pirogues se sont dépassées, l’un des pagayeurs chantonne une sorte de mélopée lente. Dans la barque qui s’éloigne, un autre pagayeur l’entend et lui répond. Ils parlent ainsi sans se voir, et poursuivent chacun leur dialogue mystérieux. Longtemps le pagayeur continue sa mélopée, interrompue d’instants de silence, prêtant l’oreille à cette réponse que nous n’entendons pas et qui lui vient au fil de l’eau, d’une bouche invisible et lointaine.
Au bout de longues semaines que dure la montée du fleuve, voici le dégrad. On laisse la pirogue ; on charge à dos les provisions ; on empoigne son sabre d’abatis. En avant, à travers la brousse, au sextant et à la boussole, il faut ouvrir sa route au sabre, trancher les lacis des lianes et des branches, enjamber les arbres morts. La marche est une lutte incessante contre mille obstacles, contre le végétal hostile. On avance de huit cents mètres par jour, dans un air raréfié d’étuve, à demi nu, baigné de sueur.
Gaudin s’est trouvé une fois en face d’une muraille de bambous énormes et épineux, ronds et lisses comme des colonnes de métal. Le sabre s’émoussait sur leurs fibres. Pourtant il fallait traverser. On avança de trente mètres par jour. A mesure que Gaudin et ses hommes pénétraient dans ce taillis, des bêtes extraordinaires sortaient. Les bambous sont le refuge de tout ce qui redoute le fauve. L’ombre ouverte brusquement à la lumière bourdonnait de mouches, grouillait d’araignées, de lézards, de mille-pattes. Des peaux de serpents, flasques, pendaient comme des lianes. Le crotale, le serpent-Jacquot et le trigonocéphale avaient choisi ce gîte pour y changer de peau.
On marche. Dans le bois, la nuit vient vite. Vers cinq heures, il fait sombre. Alors on construit son carbet. Quatre piquets, un toit de feuilles de waza, le hamac. Quelques coups de sabre pour élaguer la brousse et les lianes. On n’a généralement que de la graisse rance ; on mange son gibier rôti avec des piments sauvages. Puis on allume le feu pour la nuit. On garde ses chaussures à cause des vampires. On dort mal. La nuit de la forêt est pleine de bruits et le cri du crapaud-bœuf vous obsède. Celui qui se réveille met une bûche au brasier.
Parfois l’inondation vous surprend brusquement, pendant le sommeil. On n’a que le temps de se sauver, emportant son fusil et ses cartouches. Et puis il y a les grandes pluies de la mauvaise saison, les averses qui roulent en tonnerre sur les feuilles, l’odeur cadavérique de la forêt mouillée, la désolation de l’homme aux souliers moisis, aux vêtements en loques, toujours poursuivant son mirage.
Il y a l’ennemi insaisissable, celui qui vous harcèle sans répit, qui vous guette : l’insecte. Les moustiques, d’abord, qui empoisonnent vos soirs ; les mouches de toute sorte : la mouche-tatou, la mouche-maïpouri, la mouche-tigre qu’il faut fuir dès qu’on l’entend bourdonner. Les tiques, qui se fixent dans la peau ; les chiques, qui pondent leurs œufs sous les ongles des orteils ; les vers macaques, larves qu’une mouche dépose sous l’épiderme et qui se développent, en rongeant les chairs, jusqu’au point de devenir des vers velus, longs d’un doigt (il suffit, pour les faire sortir, d’approcher de la plaie un peu de tabac) ; les poux les plus variés ; l’araignée-crabe, large comme une soucoupe et hérissée de poils, dont la morsure est mortelle et qui fait des bonds de trois mètres ; il vaut mieux changer de piste que de passer à côté d’elle ; enfin l’horreur suprême, la mouche « hominivorax » qui pond dans les narines du dormeur et ses larves remontent jusqu’au cerveau. Si l’extraction n’est pas opérée tout de suite, le moins qu’on puisse perdre c’est le nez.
Il y a les serpents : le serpent-grage, le serpent-Jacquot, le serpent à sonnettes et le serpent-feuille, menu comme un bout de ficelle, qui se confond avec le feuillage et tue l’homme en trois minutes.
Enfin, il y a la fièvre !
A chaque pas, le danger, la douleur, la mort. Et personne n’y fait attention.
Gaudin évoque le drame quotidien de la forêt. Il me décrit la vie farouche du prospecteur et du placérien. Il l’a vécue. Il a subi l’étouffante chaleur, la fièvre, la morsure des bêtes, et conclut en souriant :
— Tout de même je regrette le bois. Là-bas j’étais heureux.
Et puis il y a l’or.
Le prospecteur se dirige au jugé, d’après son flair, d’après les indications qu’il a pu recevoir. Il s’arrête au bord d’un ruisseau ou d’un torrent. La végétation lui indique parfois si le terrain est aurifère ou non, certains arbres ne poussant que sur un humus très profond.
Un jour des placériens s’arrêtèrent pour déjeuner auprès d’un amas de rochers. L’un d’eux laissa glisser sa cuiller dans une faille. Pour la retrouver, il dut, aidé de ses camarades, déplacer une énorme pierre. Ils trouvèrent non seulement la cuiller, mais une pépite de plusieurs kilos.
La légende parsème cette terre de mort de trésors enfouis. L’or n’est pas un minerai comme le fer ou l’argent. Il apparaît pur, vierge. Il n’y a guère de méthode pour le découvrir. On le trouve parfois en creusant des puits, entre l’argile et le quartz. On draine la poudre jaune, mystérieuse, qui paillette l’eau de certains torrents. Chaque source d’or tarit plus ou moins vite. Puis l’or reparaît, ailleurs, en des lieux imprévus. On soupçonne que les monts Tumuc-Humac, inexplorés, abritent de fabuleux gisements. Un lac aux eaux sombres recouvre la ville de Manoa del Dorado ; les richesses des dynasties indiennes disparues y reposent à jamais. Et depuis des siècles, des hommes que troublent ce mirage et cette légende, remontent le cours du fleuve en quête de l’Eldorado. Combien sont revenus ? Un mystère entoure l’or. Il semble que, pour la nature elle-même, il est quelque chose d’étrange. Un oiseau décèle sa présence, l’oiseau-voyou que l’on appelle aussi l’oiseau mineur. C’est lui qui par son chant appelle le chercheur de placer. Et là où il est, il y a de l’or.