MONSIEUR AUGUSTE

Pendant des heures, nous avons remonté la rivière vaseuse et jaunâtre qui borde la forêt. Un vol de perroquets ou d’ibis, le sillage d’un caïman ont seuls rompu la monotonie de cette verdure sombre et de cette eau. Nous sommes partis trop tard et les pagayeurs ont fort à faire pour remonter le flux. Le canot est lourdement chargé. La nuit va nous surprendre, la brusque nuit tropicale. Déjà sifflent les maringouins surgis avec la fraîcheur du soir.

Et la nuit tombe. Il semble que le silence soit devenu plus lourd. Les premières étoiles se lèvent. Nous sommes environnés de ténèbres. L’eau clapote avec un bruit mou. On devine dans l’ombre la masse impénétrable, hostile du bois.

Soudain un point lumineux. C’est l’appontement du village. On tire un coup de fusil, du canot, pour se faire reconnaître. Nous accostons péniblement, entre des pirogues vides. Des indigènes s’agitent avec des lanternes, nous guident vers les cases où nous reposerons.

Je suis seul, dans une sorte de kiosque de liane tressée qu’éclaire une lampe Pigeon tremblotante. Le sol est de terre battue, recouvert d’une natte. Un lit blanc. Tout est propre. Une cuvette brille et, sur la table, que vois-je ? un flacon portant l’étiquette d’un grand parfumeur parisien — vide. Nous sommes en pleine forêt vierge, à dix heures d’un endroit habité.

Harassé de fatigue, je me couche et souffle la lampe. Un vague malaise m’envahit, à me sentir si près de la forêt, seul, dans la nuit. Les autres cases sont éloignées, éparses. A deux pas de moi commence la jungle. Je ne suis préservé que par cette mince cloison de liane. Le moindre bruit résonne comme une menace ou un avertissement ; à travers la paroi, il me semble sentir le souffle d’un être énorme, tout proche.

La lassitude l’emporte et je commence à m’assoupir, dans le vaste bruissement de la nuit tropicale sonore d’insectes. Cette case est fraîche et il n’y a point de moustiques, bien supérieure aux maisons des coloniaux. Des cigales crissent. Soudain, un sursaut dans mon demi-sommeil. Quelque chose de lourd vient de s’abattre sur la paroi ; un froissement d’ailes. C’est un oiseau de nuit, peut-être un de ces petits vampires qui vous mordent à l’orteil et vous sucent le sang, en vous éventant doucement de leurs ailes.

Au matin, par tous les pores de cette cage tressée, pénètre le soleil, brûlant dès l’aube, impitoyable.

Le village se compose de quelques cases, ombragées de palmiers et de manguiers, construites dans un abatis, encerclé de toutes parts par la brousse. Ce village n’est d’ailleurs, avec sa paillote-mairie et son église en torchis rose, qu’un centre de réunion passagère. Les indigènes demeurent dans la brousse, à l’habitation. Les notables n’ont ici qu’un pied-à-terre. La semaine, ils vivent, nus ou à peu près, avec leurs femmes et leurs enfants, cherchant le bois de rose et la gomme balata. Le dimanche, ils viennent parfois au village, les hommes en complet blanc, quelques-uns chaussés ; les femmes vêtues de cotonnades multicolores, coiffées du madras ou du « catouri » (qui n’est qu’un panier plat renversé), des anneaux d’or dans les oreilles. Tous vont chanter des cantiques criards et rauques à la messe. Aujourd’hui il y a d’ailleurs un divertissement plus rare que la messe. Il y a réunion politique.

Tous sont électeurs. Peu au courant des vicissitudes parlementaires et métropolitaines. Ils se méfient volontiers des gens venus d’Europe.

« Moi, bon nègre, moi toujou’ dedans », vous disent de vieux diplomates de village, malins et retors comme pas un des villes. Ils se méfient, mais prennent un intérêt passionné aux luttes électorales, par un goût naturel de l’intrigue et surtout par ce besoin irrésistible de parler, cette furie d’éloquence ampoulée qui caractérise les noirs.

Puis, c’est le tour du punch. Et le tafia coule. Le candidat paye à boire. On s’empresse autour de lui. Un homme, tendant des mains bizarres, s’avance. Le personnage va y aller de son shake-hand, avec la cordialité propre à la catégorie des gens en tournée électorale.

— Nom de Dieu ! lui souffle un ami, dans l’oreille, attention ! C’est un lépreux avancé !

Le candidat ne bronche pas. Il a l’habitude. Ce lépreux c’est un bulletin de vote, tout de même. Il met ses mains sur les épaules de l’homme, qui agite ses moignons rongés de taches roses, le tient à bonne distance et clame :

— Mon ami ! un vieil ami de dix ans !

Un soleil blanc tape dru sur la place publique hérissée d’une herbe sèche et coupante. Dans l’air vibrant de chaleur, le tam-tam roule comme pour une danse de guerre. Pas d’ombre. Les prunelles sont douloureuses. Cette chaleur et le suffrage universel, il y a de quoi vous faire éclater la cervelle. Au bout de cette sente s’ouvre la jungle, avec ses orchidées, ses papillons de feu, ses serpents, ses plantes vénéneuses, ses fauves. Le tigre, de temps en temps, vient rôder pas loin de la mairie. Et dès qu’on franchit le seuil de la forêt, comme ils sonnent drôlement ces mots « Les droits de l’homme ! »

A déjeuner, il faut prendre des précautions à cause des mains dont on n’est pas sûr. Autour de la table, mise à l’européenne, circule, désinvolte et empressé, un forçat en souquenille grise, le front ceint d’un bandeau de pirate, la figure jeune et souriante. Il est fort doux et il serait difficile de trouver un meilleur domestique, plus attentif à vos désirs. C’est un transporté français servant les noirs, un « garçon de famille ». Et les noirs l’appellent : Monsieur Auguste.

Après le repas, Monsieur Auguste sollicite de moi la faveur d’un entretien particulier.

— Monsieur, me dit-il, vous qui avez des relations, pouvez-vous demander que l’on me fasse passer de première catégorie ? J’irai ainsi à la ville !

— Comment vous appelez-vous ?

— L… Et Parisien, monsieur, Parisien de Panam ! Ici tout le monde me connaît sous le nom de Monsieur Auguste. Et vous n’aurez que de bons renseignements sur mon compte. Tout le monde vous dira : « Monsieur Auguste, c’est un bon garçon, un « garçon serviable ». Vous comprenez, monsieur, si je pouvais entrer dans une bonne famille, des blancs…

— Très bien. Mais vous avez fait quelque blague, Monsieur Auguste, pour échouer ici ?

— Dame, monsieur, j’ai eu des malheurs. Mais je suis d’une bonne famille.

— Pour combien de temps en avez-vous ?

Il hésite, puis, gêné :

— A perpet’, monsieur.

— Diable, et qu’avez-vous fait pour cela ?

— Volé, monsieur, un tout petit vol !…

— Avec un peu de cambriolage, effraction et peut-être aussi…

Il sourit, bonhomme ; et relevant la tête, énergique :

— Pour ce qui est de la servante, y a pas à dire, c’est pas ma faute ; j’voulais pas lui faire du mal. Même qu’Henri-Robert l’a bien montré aux jurés. Ils chialaient tous, monsieur, je vous jure. Dame, Henri-Robert, c’était un ami de ma famille. Un as, monsieur, un mec à la redresse. Tous les journaux en ont parlé ; j’ai eu ma bille dans le « Matin » comme Poincaré, quoi !… Mais je vous assure, monsieur, je suis de la graine de bons serviteurs. Dites-y au directeur ; que j’me tire des pieds d’ici. Monsieur a vu comme je sers à table. Je puis aller dans les meilleures maisons.

Il me suit, la tête mince, aux lèvres fines, serrée dans ce foulard de corsaire.

— Monsieur Auguste ! vous vous rappelez, mon bon monsieur, Auguste… 912 de deuxième catégorie.

La tête brisée du fracas des coups de fusil, des tam-tams, de la clarinette et de la boîte à clous qui ont scandé le « casséco » dans des cases étroites à température de four électrique, nous rembarquons au coucher du soleil.

Un couchant rouge sombre, ballonné d’énormes nuages violacés traversés d’éclairs. Nos pagayeurs noirs se détachent sur ce fond d’orage. L’un d’eux roucoule d’une voix cassée une chanson de Mayol.

Sur la sombre muraille des palétuviers, un flocon de neige se pose. C’est une aigrette. L’un de nous épaule, fait feu. Un pagayeur se jette à l’eau, se glisse sous les racines et rapporte un oiseau blanc qui saigne. Le sang tache la plume immaculée ; les yeux sont fixes ; le long bec noir s’entr’ouvre spasmodiquement ; les pattes minces et vertes pendent paralysées.

La nuit vient. Les pagayeurs chantent ensemble, pour scander leur coup de pagaie rapide sûr, une mélopée triste, une drôle de chanson :

« Allons, levez-vous ! « I don’t care, damn ! »

Une petite « Mam’zelle », museau noir et bas de soie, assez fine, suce un gros morceau de canne à sucre qu’elle embouche comme une trompette.

Je songe à Monsieur Auguste, au bal tam-tam, à la politique, à cette humanité puérile, grisée de paroles et de poudre, à la vie muette de la jungle, au soleil implacable.

Et doucement, je caresse de la main le plumage encore chaud, sur mes genoux, de l’aigrette assassinée.