FÊTE A BORD

Messe sur le pont. L’évêque de Colombie parle de la mission purificatrice de la guerre, assisté d’un vicaire mulâtre, dont le coloris naturel se rehausse d’un jaune de cirrhose du plus beau ton : une orange sur un catafalque.

Grâce à la Compagnie Transatlantique, on peut entendre le duo de « Manon » sous le tropique du Cancer. Personne ne niera le progrès. Le ballet d’« Hérodiade » au piano n’est épargné à aucun navigateur. Un médecin militaire est présenté en liberté, dans un dessein lyrique ; il lance la tête en arrière, la bouche en cul de poule, et d’une voix chantante, déclame un sonnet où il est question d’une « femme éternellement morte ». C’est un miracle que son lorgnon ne glisse pas.

Tout le paquebot est là. L’entrepont lui-même a vomi son monde, discrètement.

Beaucoup de demi-sang. Un mulâtre à moustaches policières, le col orné d’une régate blanche épinglée de diamants, coiffé d’une casquette de yachtman, fait les honneurs du bal. Un vieux Ronchonot du bagne, dont les trois galons ne peuvent dissimuler qu’il n’est que garde-chiourme, trogne fleurie d’ivrogne et de belluaire, ronfle, le képi sur les yeux. A bâbord, le pont est solitaire. Par le hublot d’une cabine, on peut voir une négresse en madras rouge, diabolique, traînant à terre et rossant de coups un ravissant gosse blond et bouclé, qui n’ose pas pleurer, de peur que l’on ne vienne.