LE PADRE
C’est un prêtre barbu, coloré et fort en gueule. Vingt ans de colonie. Les plus mauvais postes.
On étouffe. Personne ne peut dormir, ce soir, dans les cabines. Ma chaise-longue côtoie celle du Padre. Nous voguons de conserve.
Je lui parle des bagnards.
« Des salauds ! Tous des salauds ! Ils m’ont tellement couyonné ! Et surtout ne vous laissez pas faire. Si vous manifestez la moindre pitié, vous êtes la poire. Il n’y en a pas un qui vaille quelque chose. Même ceux qui ne sont pas mauvais, le bagne les marque. D’ailleurs le bagne c’est pour toujours — à cause du « doublage ». Le libéré ne peut quitter la colonie. Il y est attaché, jusqu’à ce qu’il crève, généralement.
« Savez-vous comment on les appelle là-bas, les bagnards ? Les « popotes » ! C’est-il beau, ce nom-là ! Ah ! ils ne s’en font pas, les bougres ! Vous ne les connaissez pas, vous. Laissez donc.
« Vous avez lu Tolstoï. Je vous plains. Moi, j’ai sur le cœur toutes les carottes que ces fainéants m’ont tirées.
« Et quelles mœurs ! Chacun a sa « femme », naturellement. Quant aux cadres, mieux vaut n’en rien dire. Délation partout. MM. les surveillants ne sont pas toujours sévères ; la vertu de leurs épouses est assez bonne, si elle leur permet un supplément de solde. Voyez-moi le retour des choses. Au bagne c’est le forçat qui devient le « miché ».
« Si j’ai rencontré des innocents ! Un seul en vingt ans de Guyane. Un homme avait été assassiné sur la grand’route. Agonisant, il put prononcer un nom, un seul nom, pas un prénom. C’était le nom de deux frères. Le coupable était père de famille. Son frère se laissa condamner pour lui. Huit ans de bagne, plus le doublage, ce qui fait seize. Il avait dix-neuf ans. Il est mort avant la fin de sa peine. Il m’avait raconté son histoire sous le sceau du secret.
« Les différences s’atténuent vite au bagne. Elles se fondent dans une mentalité spéciale, peu à peu, irrévocablement. Il faudrait trier les sujets et pour cela il faudrait à la tête du pénitencier des hommes d’une haute valeur morale. En réalité, on classe les forçats d’après les recommandations, d’après l’argent qu’ils reçoivent de leur famille. C’est comme partout, allez ; comme au collège ou à la caserne. Ceux qui ont été bien recommandés échappent à l’enfer ; on les met infirmiers, employés.
« Une petite histoire pour illustrer cela : celle de J…, de Dijon. Sous-officier dans la marine. Indo-Chine. Fume l’opium. Habitudes de pédérastie. Revient en France pendant un congé. Va à Dijon voir sa fiancée ; devient amoureux du frère de celle-ci, dix-sept ans. Scandale. Les parents rompent avec J… Celui-ci, désespéré, vient sonner un après-midi et demande à voir le jeune homme. Les domestiques refusent de le laisser entrer. Au bruit de la dispute, le jeune homme paraît en haut de l’escalier.
« — Tu ne veux plus me voir ? dit J…
« — Non, répond l’autre.
« — Je ne te verrai donc jamais, jamais plus.
« Et J… tire son revolver, abat le garçon. Vingt ans de bagne.
« Il arrive à Cayenne, pourvu de recommandations. Le respect général l’entoura vite. Fut pris comme commis dans une administration dont le directeur ne vit rien de mieux que de lui confier l’éducation de ses enfants, car J… était d’une bonne famille et avait de l’instruction.
« Les criminels par accident, dites-vous ? Les passionnés ? Ah ! mon pauvre ami, perdus comme les autres. Un homme à la mer. Et puis voilà ! De très rares arrivent à se faire réhabiliter. D’ailleurs on ne réhabilite que ceux dont la famille peut payer les frais du procès. Tenez ! il y avait là-bas, à l’hôpital, un jeune infirmier, un bon garçon, je vous assure. Il m’a raconté comment ça lui était arrivé. Comment il avait tué, quoi !
« C’était un Breton. Il servait à bord d’un voilier. Il revient à Saint-Nazaire après une longue traversée. Tout de suite il pense à aller voir une femme qu’il avait connue et chez qui il avait quelques hardes. Il monte. La femme était au lit et pelait des pommes de terre. Près de la fenêtre était assis dans un fauteuil un homme avec des galons de quartier-maître. L’homme ne bougea pas.
« La femme ricane.
« — C’est bon, fait le marin. Rends-moi mes frusques.
« La femme se lève, assemble les hardes, les jette au matelot. Tombe un portrait d’elle.
« — Je le veux, dit le matelot. Il est à moi.
« La femme fait mine de le déchirer. Le matelot saute sur elle pour le lui arracher. Le quartier-maître vient au secours de la femme et prend le matelot par les épaules. Celui-ci saisit sur la table de nuit le couteau qui servait à peler les pommes de terre et frappe au hasard, derrière lui. La lame rencontre le quartier-maître, à l’aine. L’homme tombe et meurt. Le matelot se retourne et va se constituer prisonnier. Dix ans de bagne.
« Je l’ai fait entrer à l’hôpital. C’était un gars fort doux et qui faisait bien le jardinage. »
La nuit, pour être fort avancée, n’en est pas moins lourde. Malgré la masse de plomb qui nous opprime, malgré l’électricité brutale, le padre, sa pipe froide dans la main, la soutane relevée sur ses jambes velues, ronfle.