L’ENFANT PERDU

Lentement, par une mer houleuse, vert pâle et, par zones, jaunâtre et striée de moires violettes, nous approchons de la terre du bagne. Les cabines sont d’épouvantables étuves. Un grand vent chaud souffle toute la nuit. Je songe aux évadés pour qui le soleil se lèvera sur la geôle.

Au lever du soleil, on signale les îles du Salut. Iles d’un rouge sombre, plantées de quelques palmiers et cocotiers. Des maisons couleur d’ocre qui sont des dépendances du pénitencier, comme toute chose ici. Un canot où rament des forçats, le torse nu et tatoué, vient accoster pour le courrier. Les condamnés exhibent une pacotille, bouteilles, vanneries. Ils crient leur prix du fond de la barque. Un gendarme achète une noix de coco sculptée. Il s’en excuse.

— Vingt-cinq sous ! Ce n’est pas cher. C’est pour la curiosité. Du travail de forçat.

Des gens vêtus de blanc, casqués, décorés, montent à bord.

Tout à l’heure nous avons doublé le récif de l’Enfant Perdu. C’est un bloc de rocher rougeâtre sur lequel s’élève un phare. Deux forçats sont chargés d’entretenir le feu. C’est, paraît-il, un filon. Ces deux hommes vivent sur dix pieds de roc, battus par une mer violente et chaude, où grouillent les requins. Pour horizon, ils ont, d’un côté, l’infini jaunâtre de l’eau ; de l’autre, la ligne basse et mince de la terre. Une fois par semaine un canot apporte des vivres et s’en retourne. Les squales sont de bons gardiens. Les deux hommes vivent là seuls, avec la pierre, l’eau et la lampe du phare. Un jour un des deux solitaires a tué l’autre. Lorsque le canot des vivres a accosté on a trouvé le meurtrier en tête à tête avec un cadavre depuis trois jours.

III
LA COLONIE HONTEUSE