ÉVADÉS

C’est l’heure de leur promenade matinale sur le pont avant. L’un est coiffé d’un béret, le torse nu, une veste jetée sur les épaules, un pantalon de treillis. Le grand, maladif, porte une souquenille de coton gris jaune ; il est sans chapeau ; il semble épuisé, triste et nerveux. Le troisième, pâle, très maigre, les yeux et la barbe noirs, possède une bizarre coiffure de toile raide, très élevée de calotte. Il l’enfonce cavalièrement sur sa tête.

J’ai obtenu des chiourmes de monter près d’eux, dans l’intention de photographier les forçats. J’ai offert des cigarettes. Le noiraud a pris la pose, tout de suite, un poing sur la hanche. Le grand n’a pas baissé la tête. Un chiourme a voulu être sur la plaque.

Il est pénible d’affronter le regard de ceux sur qui une grande infortune ou un châtiment impitoyable sont tombés. Il y a des riches qui ne peuvent faire l’aumône sans rougir.

On parle, très naturellement, — eux, du moins.

Je demande :

— Ce sont les Anglais qui vous ont repris ?

— Oui, on était parti dix sur un canot. La mer nous a jetés sur la côte. Nous ne savions pas où nous étions. Toute une nuit nous avons dû retenir le canot avec nos mains, pour qu’il ne fût pas brisé sur les récifs. Au jour, nous trois étions morts de fatigue. Nous sommes restés. Les autres sont partis. Ils arriveront peut-être au Venezuela.

— S’ils ne meurent pas en route ! ajouta l’homme aux cheveux châtains, philosophe.

Puis ils causent avec le surveillant qui revient de congé. Ce sont eux qui lui donnèrent des nouvelles du bagne.

— Il y a déjà longtemps que vous êtes parti ? — Six mois. — Vous n’avez pas su la mort du gardien X…? Ou, il a été tué à coups de sabre… J… a passé à l’équipe volante… Le surveillant F… a tiré sur un tel…

Le gardien, bonhomme, hoche la tête. On échange des propos, comme des soldats qui rentrent de permission, comme des ouvriers qui reviennent à l’usine, après un chômage. Surveillants et forçats sont de la même maison. Les évadés semblent sans mauvaise humeur de leur échec. Trois semaines de « hard labour » à Demerara leur donnent le goût de rentrer là-bas. Comme il doit être difficile de lire quelque vérité sur ces visages blêmes !