SURINAM

De la couchette, on voit un carré de nuit, noir vernissé ; des maisons éclairées par la lumière fantomale de réverbères à abat-jour ; une blancheur teintée de vert. On glisse doucement sur une eau qui dans l’ombre paraît lourde.

Surinam : la terre d’Amérique.

Au jour, des maisons coloniales, blanches, vertes, grises, parmi des palmiers. Confort hollandais ; propreté des rues bien alignées. Sur les quais, un amoncellement de fruits : des pyramides de bananes, de cocos, de papayes, de mangues. Madras et peignoirs à ramages. Une négresse énorme : au moins deux mètres de tour de taille ; une tour d’ébène. Un Chinois en veston blanc et large pantalon de soie noire. Les femmes veulent toutes que je les photographie : « Take me, take me ! » disent-elles. L’une d’elles baragouine un anglais dur. Le peuple noir rit.

Ce vieil Hindou, dont la barbe descend jusqu’aux genoux, mi-rouge et blanche, à cause du bétel dont elle est teinte, pouilleux, sordide : il passe tout près de moi sur le quai. Instinctivement j’arme mon kodak. Et puis je n’ose. Il me semble qu’il serait offensé de ce geste. Je le suis du regard. Etrange figure. Une sorte de puissance l’environne. C’est peut-être un jeteur de sorts.

J’interroge. Quelqu’un m’apprend que ce vieillard pareil à un mendiant est le grand brahmane de la colonie.

Paramaribo ! carrefour du monde. Toutes les races s’y croisent. Les Hollandais y font joyeuse vie. Après les durs trafics du jour, sur les docks aveuglants, dans les magasins étouffants où le ventilateur déplace un air humide, lourd de senteurs épicées et âcres, on se rue au music-hall. Hindous, Chinois, nègres, mulâtres, Malais, Européens de toutes les couleurs et de toutes les ossatures, impassibles ou grimaçants, des yeux où flambent le rut et l’alcool, des bouches lippues, des bouches édentées ; les bravos qui crépitent, les pieds qui scandent le rythme, l’orchestre noir sautillant ou frénétique ; dans la lumière blanche de la scène, enveloppée de paillettes roses et bleues, une vieille chanteuse cubaine, au nez crochu, noire de cheveux, brune de peau, d’énormes cercles d’or aux oreilles, capture, au gré de ses œillades, dans le tourbillon d’une « jota » terriblement poivrée, les désirs de la foule, les désirs qui luisent dans les yeux étroits des Asiatiques, dans les boules de loto des nègres, dans les prunelles injectées des blancs. A Paramaribo il y a du balata, du bois de rose et de l’or en bons gouldens sonnants ; de la noce, de l’opium, des prêtres de Shiva et des forçats évadés qui se souviennent encore de Ménilmuche et du Sébasto.

Descente de la rivière jaune. Des rives couvertes de brousse au ras de l’eau — à l’infini.

Un univers presque incolore. Une mer vert jaune, très pâle, huileuse, miroitante sous un soleil voilé. Un ciel gris, cotonneux, à travers lequel filtre une lumière brûlante. Quand la brise cesse de souffler, le visage et les vêtements se poissent d’une humidité chaude.

Puis le pilote nous quitte et rejoint en canot un petit vapeur rouge et blanc, portant en lettres noires : Surinam River : la seule tache de couleur dans cette grisaille infinie.