TRINIDAD
« West Indies ! » ai-je murmuré en m’allongeant dans l’auto silencieuse qui m’emporte le long d’une rue étroite bordée de magasins. Et la belle boutique de canning où s’entassent les épices et les tabacs de tous les pays. L’odeur de cannelle et de gingembre. Je pense au début d’un livre de Conrad en achetant des boîtes de capstan, une valise en cuir et une casquette de marin à visière basse. Cette aisance que l’on sent dans une ville où l’on trouve tout. L’air de confort. La fraîcheur du « lemon squash » dans le hall de l’hôtel, tout à l’heure.
Mais nous passons devant un mur gris assez haut. Une porte entre-bâillée laisse voir des grilles. La prison, paraît-il. Il y a même une belle potence.
On pend beaucoup ici, à cause des coolies.
La savane ! Paradoxe helvétique de cette pelouse plaquée de blancs tennis, encadrés de montagnes sombres, où paissent sous les palmiers, les banyans et les manguiers, des vaches innombrables et candides. Sur les bancs, des nurses de toutes les gammes colorées et des enfants, tous blonds. Un pensionnat de filles de couleur. Des Hindous peints en rouge et bleu et leurs femmes au fin visage, le nez percé d’anneaux d’or. Passe un cortège de convicts en toile grise, coiffés d’un bonnet jaune éclatant. Ils portent sur la poitrine en grosses lettres le mot : « Prison » et sont liés par deux avec une chaîne de poignet.
Les maisons ajourées dans les feuillages, avec leurs grappes de flamboyants, les hibiscus et les fleurs de gingembriers. Il y en a de tous les styles, des blanches très simples et d’autres très Riviera. Il y a même un château écossais. Les fenêtres du club sont ouvertes. Au Queenspark on prend le thé en regardant tourner les voitures. Glissent des autos souples. L’une est conduite par une jolie fille blonde, nu-tête. Des éclairs de mousseline et de grands chapeaux clairs.
Le quartier nègre sur la route de Sainte-Anne. De petites cases de bois isolées, pleines de fleurs. Et la ville chinoise, grouillante et basse, où se trament des émeutes.
Mais l’ordre règne à Trinidad. A l’entrée du parc du gouverneur, un policeman noir à cheval, avec son casque blanc à pointe.
Dans une auto, toute une famille hindoue, les femmes aux narines d’or, enveloppées de mousselines violentes.
Johnson me dit : « Ce sont les nouveaux riches de Trinidad, d’anciens coolies arrivés avec les bateaux d’émigrants, devenus millionnaires aujourd’hui. Dernièrement un bateau est parti pour les grandes Indes, emportant huit cents passagers d’entrepont, entassés comme du bétail ; tous, des Hindous qui rentraient. Quelques-uns laissaient dans les banques des dépôts de trente mille dollars… »
A déjeuner, au club. Du poisson exquis et une pinte « half and half » de premier choix.
Johnson et son frère, congestionnés, aimables avec discrétion, sobres de paroles. Un Français vêtu d’un veston kaki, couvert de décorations, gesticule. Il est pédant ; il dit : « Je précise… je pourrais multiplier les exemples… je pourrais citer mille cas… » comme font les gens imprécis et ceux qui sont à court d’arguments. C’est un petit homme noiraud et pétulant. Les Anglais écoutent et boivent.
Il a plu. L’auto glisse entre d’épaisses verdures qui luisent et sentent fort. Cette terre gorgée d’humidité, surchauffée, toujours en fermentation. Des plantations de cacaotiers, leurs branches lourdes de gousses jaunes, rouges, d’énormes œufs de couleur pendus dans l’ombre. Des bois d’orangers. Il n’y a qu’à lever la main pour cueillir une boule d’or. Des ruisseaux bordés de bambous larges et ronds comme des cuisses d’homme. Des villas claires enfouies sous des fleurs, des fleurs d’un éclat sombre, pourpre, violent.
Un planteur vient à nos devants, sur le chemin trempé de boue rouge. C’est un Anglais au visage rond, mouillé de sueur. Il est vêtu d’une chemise ouverte et d’un pantalon de toile. Sa pipe. Son coupe-coupe à la main. Un chapeau de feutre. Des lunettes. Il rit, la main ouverte et tendue vers les cacaotiers lourds de fruits. Ça pousse tout seul.
Le soleil filtre à travers les nuages. Les odeurs montent de la terre en travail. Une orange se détache et tombe, avec un floc, sur un tas de feuilles pourries. Arc-en-ciel.
Le port. Une longue jetée de bois. Le soir tombe, brusque. La lumière baisse rapidement. Il demeure seulement une traînée de lueur entre le ciel et l’eau. Un croissant de lune ne donne qu’une clarté blafarde, diminuée. Un énorme nuage noir étale deux ailes zébrées de rouge. Un arc-en-ciel jaillit de la mer et fend un nuage pourpre. Le ciel bas, étouffant, strié de violet et d’orange. Les navires immobiles, découpés à l’encre de Chine sur fond de cuivre.
Une voile passe sur le crépuscule, comme une main. La fumée du paquebot en rade, tordue, épaisse. Les lampes s’allument sur le quai. L’eau se moire de reflets de sang.
Nous sommes debout sur le wharf, et sur le seuil d’un univers. Quelques errants. Deux jeunes hommes, en casque : deux prospecteurs. Ils vont remonter l’Orénoque jusqu’au Caroni sans doute. Les suivrai-je ? Ils m’invitent. Je refuse, mais il me reste un regret. On échange des cartes. « Mon adresse à Bolivar… Vous devriez gagner San Fernando et de là Caracas, à cheval, sans route, dans la savane. Merveilleux ! — Allons, bonne chance. Au revoir ! » La chaloupe est pleine. Les vêtements blancs se mêlent et se pressent. A la lueur d’une lanterne des négresses passent des paniers d’oranges et de bananes roses. Le feu vert, sur le môle, indique que la route est ouverte…