VIII
Il vint lui-même lui ouvrir.
—Je vous attendais, dit-il.
Le salon où il la fit entrer était tout paré de fleurs comme pour fêter sa bienvenue.
—Oh! Odon, je suis chez vous! dit-elle très émue.
—Vous êtes chez moi et à moi, ma bien-aimée!
—Ne vous êtes-vous pas demandé pourquoi je ne donnais pas signe de vie? N'avez-vous pas douté de moi?
—Voici quatre jours que je n'ai pas quitté mon appartement. D'un moment à l'autre vous pouviez venir ou m'envoyer chercher: de cela j'étais sûr. D'ailleurs, n'était-il pas convenu que vous réfléchiriez? Vous avez réfléchi quatre jours: ce n'est pas trop.
—J'ai réfléchi, Odon, c'est vrai, mais je n'ai pas hésité. Vous êtes pour moi la lumière: puis-je penser un moment à vivre dans les ténèbres?
Elle lui dit qu'elle avait été malade, mais ne lui parla pas de Facial: mêler le nom de cet homme à leur première journée d'amour lui eût paru presque indécent.
—Odon, je suis venue à vous aujourd'hui, et rien ne saurait égaler mon bonheur et ma confiance. Si vous saviez combien j'ai besoin d'être aimée! Mais vous le savez, car vous connaissez tout de moi, et je ne sais par quel sortilège vous pénétrez jusqu'à mes pensées. Entourez-moi, protégez-moi de votre amour, de manière à ce que je me sente forte pour vivre. Avec vous je ne crains rien. Assurez-moi seulement que je n'ai rien à craindre de vous!
—Pauvre enfant, vous tremblez déjà à l'entrée de cette route inconnue.
—Si vous ne m'accompagniez pas jusqu'au bout, que deviendrais-je?
—Pauline, je jure de vous aimer et de vous soutenir. Moi-même, ma chérie, j'ai grand besoin de secours. Que serais-je sans vous? Aimez-moi, Pauline; ne m'abandonnez pas!
—C'est l'amour qui sera pour tous deux la suprême certitude.
—Oui, vous avez raison: nous n'avons qu'à nous aimer sans autre souci. Au seuil des plus grands bonheurs, n'avez-vous pas remarqué comme l'âme frissonne et s'agite, tellement habituée par la vie à craindre, qu'elle n'ose s'aventurer dans la félicité? C'est l'impression que nous avons maintenant l'un et l'autre. Mais n'appréhendons rien: l'avenir remplira merveilleusement les promesses du présent. Lançons-nous à cœur perdu dans l'empyrée, et si des nuages se forment, dépassons-les pour n'avoir jamais au-dessus de nous que le ciel miroitant d'azur et de flammes. A cette condition, l'amour sera vraiment ce qu'il doit être, l'illusion éternellement belle et féconde.
—J'aspire avec délice à cet enchantement. Déjà vous me le faites éprouver. Auprès de vous, j'oublie le terre à terre de ma vie, je ne sais plus qui je suis exactement, j'ignore mes actions passées, et en dehors de vous, tout n'est que brouillard. Peu m'importe si je suis folle: en réalité, il n'y a pas de sagesse plus grande que la folie qui me précipite dans vos bras.
—Mon adorée, dit Odon en pressant Pauline sur son cœur, rien n'est plus digne de l'amour que d'oublier tout ce qui n'est pas lui. Serait-ce aimer que de se préoccuper des circonstances extérieures pour favoriser ou pour dérouter cet amour? Le véritable amour, le nôtre, est une protestation contre l'amour artificiel qui s'édifie sur les convenances et se mesure aux avantages. Le véritable amour s'inquiète de lui-même: comment se manifestera-t-il avec les plus douces paroles et les gestes les plus caressants? comment trouvera-t-il les plus tendres persuasions? comment parviendra-t-il aux sommets de la passion sans être jamais inférieur à la noblesse de son origine? Le véritable amour vit d'enthousiasme et de sacrifice; il brûle de se dévouer; il se défend de l'égoïsme, ou plutôt, comme il met son bonheur à faire le bonheur de la personne aimée, l'égoïsme se confond chez lui avec l'esprit de renoncement dans un sentiment d'ordre supérieur. Que sont les obstacles vis-à-vis d'une pareille action? Elle ne les connaît que lorsque ces obstacles sont la mort, la violence armée ou l'esclavage de la misère. Les autres difficultés créées par la société ou la nature ne font que la stimuler. Vaine barrière que celle qui nous sépare, ma bien-aimée, et que nos souffles ont tôt fait de renverser sous l'élan qui les pousse à se mêler en un même embrasement! Oh! vos yeux où je me plonge avec délire, pourrais-je les savoir quelque part au monde sans y courir, à travers les dangers et au mépris des résistances, comme à la source vive dont il faut s'abreuver pour ne pas périr? Vos traits chéris, les aurais-je contemplés sans vouloir les revoir encore et les revoir toujours? Et vos divines mains, prêtes à se poser pour soulager les blessures et calmer le mal de vivre, en aurais-je une fois subi le magnétique attouchement sans y prétendre éperdument comme au plus céleste baume? Non, Pauline, car aimer, c'est partir pour l'infini, sans jeter un regard de regret ou seulement de souvenir à la contrée que l'on quitte. Qu'est-ce que cette contrée, côte inhospitalière garnie de récifs et de brisants, pleine de hurlements de sauvages et de faux dieux grimaçants? Bientôt nous naviguerons sur l'océan sans limites, n'ayant autour de nous que l'horizon bleu, sous le ciel profond où brillent les étoiles.
Pauline écoutait la voix harmonieuse de son amant et s'en laissait bercer avec ivresse. Son âme se fondait dans cette douce jouissance, et indépendamment du sens des paroles, le son même des mots qu'il prononçait la remuait délicieusement. Avait-elle jamais vécu une minute comparable à celle-là? Ou plutôt, avait-elle vécu auparavant? Ses plus aiguës émotions de jadis, si elle se les rappelait, ne lui paraissaient plus qu'une histoire étrangère, arrivée à une autre. C'est maintenant seulement qu'elle sentait, qu'elle voulait sentir; et dans la multiplication miraculeuse de sa sensibilité, elle discernait mille frissons inconnus qui la transportaient de bonheur.
—Chère âme, disait Odon, les plus adroites tactiques du monde, ses tyrannies les mieux combinées ne prévaudront point contre nous, si nous aimons avec simplicité et confiance. Comme il est facile d'être heureux, lorsqu'on suit naïvement l'impulsion du cœur, sans la détourner ou l'affaiblir par d'anxieuses discussions ou des craintes irraisonnées! Attachons-nous à cette conviction que nous sommes faits l'un pour l'autre et que le lien qui nous unit prime toute autre obligation terrestre. Vous êtes mienne, et pour vous arracher à moi, il faudrait le brisement de ma personne ou de mon amour.
Aux caresses passionnées qu'il prodiguait à Pauline et où gisait pour elle tout le ciel correspondaient bien d'autres paroles plus brûlantes encore. La jeune femme les buvait comme un breuvage ensorceleur, qui coulait suavement en elle, coupé de longs baisers. Oh! comme elle entrait avec des éblouissements dans cet admirable palais de l'amour, si ruisselant de richesses et de lumières! La féerie sublime du cœur la prenait tout entière et la plongeait dans le merveilleux. Son esprit, incapable d'imaginer au-delà, restait presque effrayé de la contemplation de pareilles splendeurs, que le rêve lui-même n'avait jamais réalisées.
Elle se trouvait dans ses bras, ses bras à lui, lui, le seul homme qu'elle eût aimé, vraiment aimé, celui dont l'image avait rempli ses veilles et ses nuits attisant en elle l'intense désir du bonheur, celui qu'elle ne pouvait se lasser de se représenter comme le héros mystérieux descendu de régions supérieures pour l'arracher à l'abîme! Elle sentait les battements de sa poitrine sur la sienne! Ses yeux à lui cherchaient ses yeux à elle comme pour pénétrer au plus profond d'elle-même et la posséder plus complètement! Et elle ne mourait pas, son être ne tombait pas en poussière, dissous, volatilisé par la puissance surhumaine de son émotion!
—Odon! Odon! soupirait-elle, soyez béni!
Et ses paupières se remplissaient de larmes, qui se répandaient sur ses joues en ondée de délivrance et de réparation.
—Ma maîtresse! ma dévotion! mon épouse! s'écriait Odon, je t'aime comme jamais je n'ai aimé? Tu avives en moi une passion toujours grandissante. Je croyais connaître l'amour, et je n'en avais eu que des simulacres. Toi seule es l'inspiratrice, la muse, le feu de mon âme!
—Oh! appelle-moi ton amant, encore, encore! Je veux l'être et ton esclave jusqu'à la fin de mes jours.
—Mon ange! tu seras mon ange, mon bon ange!
—Et toi ma gloire et mon univers!
Leurs paroles devenaient moins fréquentes. Le silence divin leur semblait plus propice à l'exaltation de cette heure. Lorsque le langage a épuisé ses ressources à traduire l'enthousiasme de l'amour, et que de cet enthousiasme il reste encore infiniment qui ne peut s'épancher par des mots, parce qu'il est ineffable, le silence subvient à la parole impuissante, et acquiert tout à coup une éloquence imprévue. Un regard, un sourire, un frémissement contiennent alors trop de choses pour que l'on songe à parler. La voix romprait le charme. Que dire d'ailleurs qui ne soit déjà mille fois suggéré par l'intuition, ce sens extraordinaire et qui nulle part ne trouve plus à s'employer qu'en amour, par lequel, à de certains moments, deux êtres humains communiquent entre eux mystérieusement et perçoivent leurs pensées?
Odon et Pauline, tout imprégnés d'eux-mêmes, en étaient parvenus à ce degré d'extase, où la vie confond les cœurs en une seule palpitation, les âmes en un seul désir.
Longtemps ils demeurèrent, noyés dans le délice de leur passion, perdus dans le ciel, morts au monde. Une certitude de bonheur s'éployait magnifiquement à leurs yeux éblouis, comme un voile de clarté que la providence, enfin juste, étendait et laissait ondoyer sur eux. Un encens de volupté les baignait, volupté idéale, qui faisait tressaillir leur imagination avant de surprendre et de fasciner leurs membres. Leur pensée ne trouvait plus même à se formuler en eux; elle aussi devenait incapable de suivre l'ascension de leur amour. A cet apogée ne subsistait que la conscience de leur béatitude, inexprimée, inexprimable, flamboyante. Elle dévorait tout autour d'elle, depuis les simples notions de la matière, jusqu'aux hautes représentations de la personnalité. Consumés, purifiés, sublimés par cette fervente flamme, ils n'étaient plus deux amants, un homme et une femme, ayant un passé, une histoire, un nom, un caractère, des goûts, des volontés; ils n'étaient plus des créatures douées de corps, ou même des esprits doués d'intelligence; ils ne voyaient plus, ne comprenaient plus, ne se souvenaient plus; ils n'avaient plus ni crainte, ni doute, ni foi, ni espérance; ils n'étaient plus quelque chose d'humain: ils étaient l'amour.
Puis, le calme qui succède aux grandes excitations, calme dont la douceur et le sourire dépassent en charme, pour de véritables amants, le brillant météore de la passion déchaînée, descendit peu à peu sur eux avec des précautions discrètes et de lents coups d'éventail. L'apaisement qui leur rendait le libre arbitre les remplissait d'une intime joie: fiers de s'être donnés l'un à l'autre, ils se regardaient avec les yeux nouveaux, comme s'ils ne s'étaient jamais vus, ravis de se découvrir jeunes et époux dans l'île enchantée qui allait être leur domaine. Claire et sans tache, ainsi qu'une merveilleuse aurore, se dressait l'évidence de leur hymen; et leurs regards étonnés la contemplaient avec admiration. De peur de dissiper le phénomène, ils restaient sans bouger, sans oser respirer. Ils se fussent presque crus en plein rêve, si le tressaut de leurs artères ne leur eût rappelé qu'ils étaient encore attachés à la chair.
Lorsqu'ils se furent enfin ressaisis à l'existence et que, comme pour se persuader de sa réalité, ils eurent éprouvé le besoin de se parler de nouveau:
—Joie! dit Odon, vous m'appartenez désormais corps et âme.
—Et cela non pour la damnation, mais pour le salut, dit Pauline.
—Oui, pour la délivrance. Ne sommes-nous pas des esprits libérés de l'esclavage terrestre, et ne voguons-nous pas à travers l'éther, emportés de paradis en paradis? O Pauline! douce âme, nous nous sommes cherchés longtemps, nous avions soif l'un de l'autre, nous nous sommes trouvés. Sans doute, amie, cette délivrance n'est pas absolue; nous ne pouvons suspendre des ailes à nos épaules et nous envoler matériellement hors de ce séjour de risques et de peines: mais en comparaison de ce que nous étions auparavant, tristes et déçus chaque jour, inquiets de nous-mêmes et ne sachant au juste ce que nous étions venus faire ici-bas, quelle métamorphose! Et ne sommes-nous pas miraculeusement dégagés des liens du malheur qui pesaient sur nous et nous maintenaient la face contre terre? Ne nous sentons-nous pas élus pour le royaume des cieux?
—Je suis sauvée, dit Pauline, je vis, je puis dire ce que c'est que la vie, la vie éternelle. O sainte communion! je comprends maintenant, je vois, je crois! Le sens du monde ne m'est plus caché. Tous ces grands mots d'espérance, de foi, de charité, qui étaient pour moi lettre morte, j'en ai l'entendement.
—Quelle religion plus belle que celle de l'amour?
—Une religion! répéta Pauline mystiquement: c'est bien ce qu'il doit être et ce qu'il est pour moi.
—Mais là, plus que partout ailleurs, c'est la grâce qui opère. Il faut aimer pour croire.
—Je crois, Odon, je crois!
—O Pauline, vous êtes la beauté.
—Et toi, la vérité.
Ils joignirent encore leurs lèvres dans une étreinte solennelle.
—Tu ne regrettes rien? dit Odon.
—Si, je regrette une chose, répondit sa maîtresse.
—Quoi?
—Je regrette de ne pas croire que l'amour soit un crime, pour pouvoir le commettre et mieux manifester ainsi combien je t'aime.
Elle le considérait avec un orgueil sans pareil, transfigurée par l'ardeur éclatante de la passion heureuse. Où étaient alors ses timidités, ses hésitations, ses chimères peureuses et découragées? Victorieuse de l'abîme, elle dominait le monde de toute la hauteur et de toute la magnificence de son Thabor. Elle apparaissait à de Rocrange vêtue de gloire et d'immortalité, le front ceint d'une auréole, les yeux flambant de lueurs d'au-delà, quasi divine.
Il tomba à genoux devant elle, transporté par son rayonnement.
—Non, dit-elle, adorons ensemble.
Elle le releva, le conduisit à l'harmonium, qu'elle ouvrit; et ses doigts errèrent sur les touches et en tirèrent de grands accords.
D'une voix pieuse, elle chanta des cantiques d'actions de grâce.
—Pauline! Pauline! s'écria Odon, presque effrayé de l'exaltation de sa compagne, n'êtes-vous plus une femme? Êtes-vous quelque créature du ciel qui, après m'avoir ébloui, allez retourner dans votre naturelle patrie?
—Je ne suis plus une femme, c'est vrai, répondit-elle: je suis la femme, la femme telle qu'elle devrait être. Laissez-moi encore quelques instants cette illusion, il sera trop vite temps de revenir à mon vêtement terrestre.
Fou d'amour, Odon la possédait de nouveau en un suprême baiser.
—Oui, sois la femme! sois la femme pour moi! c'est-à-dire le secours, la régénération et le divin paraclet!
Et Pauline aurait volontiers répété la prière du vieillard Siméon: «Maintenant, Seigneur, rappelle ton serviteur à toi, puisque mes yeux ont vu ton salut!»