IX

Les douze coups de minuit sonnèrent à une église.

Pauline, comme on sort d'un rêve, s'éveilla en sursaut.

—Il me faut partir, dit-elle.

—Quelle brutalité t'arrache d'entre mes bras? interrogea Odon.

—La vie.

—Oh! l'horrible et dur étau de fer!

—La souffrance ne s'exile jamais, même des plus grandes joies: elle épie de loin et se précipite dès qu'il y a place pour elle.

—Tu dois regagner ta demeure?

—C'est misérable, mais c'est ainsi.

Ils revenaient peu à peu, ahuris et décontenancés, à l'exercice pratique de l'existence. Ce rappel à l'ordre grinçait douloureusement et ridiculement dans leur cœur, comme éclaterait au milieu d'une symphonie le son discord et choquant d'une cloche fêlée.

—Avez-vous songé à la manière dont vous expliqueriez votre absence à votre mari? demanda Odon.

Il prononça ce mot «votre mari» avec un étranglement de voix. L'idée du «mari» venait subitement de faire explosion dans le tabernacle de leur amour.

—J'ai dû y songer, répondit Pauline tristement. Et en disant cela ses joues s'empourpraient de honte, non certes parce qu'elle trompait Facial, mais pour avoir à se préoccuper de lui au moment où un autre remplissait son âme.

—J'ai une vieille tante, expliqua Pauline, que je vais voir de temps en temps. Mon mari étant invité aujourd'hui à je ne sais quel banquet, je lui ai dit que je profiterais de son absence pour aller dîner et passer la soirée chez ma tante. Je suis partie vers cinq heures, j'ai fait une courte visite et je suis venue.

—M. Facial peut interroger votre tante, objecta Odon.

—Mon mari va une fois par an chez ma tante; celle-ci, qui est paralytique ne sort jamais. D'ailleurs, comme elle est quelque peu faible d'esprit, si par hasard, il arrivait qu'on la questionnât, elle ne se souviendrait exactement de rien, embrouillerait tout et l'on ne pourrait tenir aucun compte de ce qu'elle dirait.

—Et votre cocher?

—En arrivant chez ma tante, j'ai renvoyé le cocher et je lui ai donné l'ordre d'aller se mettre à la disposition de mon mari. Celui-ci à qui j'avais proposé la voiture pour la soirée, m'a su grand gré de cette attention. Je suis venue chez vous en fiacre.

—Vous êtes très habile, dit Odon.

Ni l'un, ni l'autre ne souriaient. En constatant l'habileté de sa maîtresse, Rocrange éprouvait presque un sentiment de malaise. Cette femme si pure, si noble, si chère lui paraissait diminuée, comme ravalée à quelque niveau indigne d'elle. Et Pauline ne se dissimulait pas sa déchéance. Que faire? Son habileté était cependant nécessaire: l'inquiétude d'Odon à s'informer de sa sécurité en faisait foi. Que serait-elle devenue sans cela?

Une larme jaillit de sa paupière.

Cette larme fit plus que bien des paroles. Instantanément, le cœur d'Odon retombait fondu d'amour et d'adoration à ses pieds.

—Ne pleure pas, murmura-t-il plein de pitié, ne pleure pas, je t'aime.

Ils se dirent adieu en jurant de se revoir ou de s'écrire chaque jour.

Facial n'était pas rentré.

«Dieu soit loué! pensa Pauline, je n'aurai pas à le voir, à subir une conversation, à mentir.»

Elle se coucha, mais ne dormit guère, interdite devant sa nouvelle destinée.

Pendant ce temps, Facial s'amusait comme il ne s'était jamais amusé.

C'est Chandivier qui avait arrangé cette petite fête. Il avait enfin réussi à «débaucher» Facial, comme il disait. Facial, qui avait plus d'une fois refusé de s'associer aux «orgies» de son ami, sur l'assurance qu'en définitive il ne s'y passait rien dont eût à rougir un honnête homme, que chacun était libre de s'y comporter comme il lui convenait, et sur l'argument décisif que s'il était digne de sauvegarder sa respectability dans la vie, il ne fallait pas non plus s'enterrer, Facial, sans trop faire de façons, s'était laissé tenter.

—Une fois, n'est pas coutume, dit-il à Chandivier.

—D'autant plus, répliqua celui-ci en faisant claquer sa langue, qu'il y aura de jolies femmes.

Ce fut très joyeux. Rébecca, en l'honneur de qui la petite fête avait été organisée, se montra à la hauteur de la situation, et par son espièglerie, son entrain, sa beauté du diable, électrisa les convives. Lorsqu'elle était un peu lancée, elle oubliait vite sa récente élévation au rang de comédienne, pour redevenir la cabotine de dernier ordre qu'elle n'avait jamais cessé d'être. Dans sa bouche, les propos salés faisaient bien et allumaient le sang; ses bras et ses jambes semblaient créés spécialement pour se trémousser. Aussi, au dessert, eut-elle un succès étourdissant, lorsque d'une voix canaille soulignée par des gestes appropriés, elle débita une chansonnette scabreuse, composée pour elle par Chandivier: le Museau de Dodore, dont chaque couplet se terminait par ce refrain suggestif:

Il fouille, il fouille,
L'museau d'Dodore,
Il fouille, il fouille,
Il fouille encore,
Troulaïtou,
Il fouill' partout!

On bissa, on trissa cette burlesque insanité; on brailla en chœur le refrain. Facial, qui avait un peu bu, moussait comme les autres. Décidément, Rébecca était une femme capiteuse. Il commençait à beaucoup moins blâmer Chandivier, à l'envier presque. L'heureux gaillard! Les vins aidant, Facial se surprit en flagrant délit de convoitise. Ces femmes légères autour de lui, cette atmosphère de plaisir, cet échauffement des sens et de l'imagination ne manquèrent pas de produire leur effet. Il eut besoin d'énergie pour résister à la tentation et se priver de l'épilogue ordinaire de ces sortes de fêtes.

Sur les trois heures du matin, lorsqu'il quitta le restaurant, seul, après avoir pris part à toutes les folies auxquelles s'était livrée la bande joyeuse, son sang n'était guère disposé à le laisser tranquille. Et tandis qu'il fredonnait:

Il fouille, il fouille,
L'museau d'Dodore...

les bras, les décolletés, les poudres de riz, les odeurs d'essences, les cascades de rires et de cris féminins, qu'il venait de quitter, le poursuivaient avec insistance, fouettant sa sensualité.

«Il est encore temps, se disait-il haletant, tu peux retourner... Ou tu peux aller ailleurs.»

Il revoyait les poses et les mines provocantes de Rébecca, les allures et les plasticités des autres femmes; et, à défaut de Rébecca, il se demandait avec laquelle de ces dernières il aurait bien couché.

«Non, dit-il, chassons ces idées! Ce n'est pas maintenant que je vais me mettre à renier mes principes. D'ailleurs, ces drôlesses ne sont peut-être pas très sûres...»

La vision de sa femme vint alors se mêler à celles qui dansaient déjà une sarabande dans son esprit, sa femme en déshabillé, délurée et lascive, prenant des poses comme les autres.

«Pourvu qu'elle ne soit pas endormie, se dit-il... Bah! je la réveillerai...»

Arrivé chez lui, la tête tourbillonnante, Facial se déshabilla précipitamment, et, en caleçon, en pantoufles, un flambeau à la main, il voulut entrer dans la chambre à coucher de Pauline.

La porte était fermée.

Un instant interloqué, il ne s'arrêta cependant pas pour si peu.

—Ouvrez! cria-t-il, ouvrez!

Et comme Pauline n'entendait pas ou ne se pressait pas de répondre, il se mit à faire du bruit avec ses doigts contre le vantail, tout en continuant à crier:

—Ouvrez, s'il vous plaît! ouvrez!

Pauline, surprise au moment où un tardif sommeil était sur le point de verser un peu de calme sur son esprit jusqu'ici si extraordinairement agité, ne put se défendre d'un certain émoi. Que se passait-il? Reconnaissant enfin la voix de son mari, sa première pensée fut qu'il était arrivé quelque accident, que quelqu'un était malade.

—C'est vous? demanda-t-elle effrayée.

—C'est moi, ouvrez.

—Qu'y a-t-il?

—Ouvrez toujours.

Devant cette insistance, elle se hâta de jeter sur ses épaules un peignoir, et, toute tremblante, alla ouvrir. Mais lorsqu'elle se trouva face à face avec la figure de Facial, qu'elle aperçut ses yeux, d'habitude ternes, luisants de lubricité, ses lèvres entrebâillées, qu'elle sentit le flot pressé et aviné de son haleine, elle comprit ce qu'il était venu faire.

Trop tard. Facial était dans la chambre, avait fermé la porte, posé son flambeau, et s'avançait sur sa femme avec un sourire bestial.

—Vous êtes jolie, savez-vous, en chemise! proclama-t-il d'une voix trouble.

Pauline avait reculé instinctivement. Une horreur subite la glaçait. Cet homme qui venait sur elle lui faisait l'effet du monstre de son cauchemar. Est-ce que l'épouvante de l'affreux moment ne lui serait pas épargnée?

«Après lui! après lui!... Non, c'est impossible!... pensait-elle vaguement, sans se rendre exactement compte de la vraie cause de son effroi. J'ai peur!... j'ai peur!...»

Elle allait crier, comme si elle se fût trouvée en présence d'un voleur ou d'un assassin.

Elle eut besoin d'un extrême effort pour ne pas céder à son effarement, recouvrer un peu de présence d'esprit et tenter de se débarrasser de Facial autrement qu'en mettant en l'air toute la maison. Il suffirait peut-être de jouer une petite comédie. Elle se laissa tomber d'un air las dans un fauteuil, et se frottant les yeux, se plaignit dolemment:

—Oh! vous m'avez éveillée; laissez-moi dormir, je vous en prie: je suis si fatiguée!

—Dans cinq minutes il n'y paraîtra plus; c'est toujours comme cela au premier moment, dit Facial.

—Je vous en prie, laissez-moi, continua Pauline d'une voix encore plus défaite.

—Lavez-vous un peu la tête. Et puis vous pourrez dormir, je ne vous empêcherai pas de dormir: nous dormirons ensemble. Venez vous mettre au lit.

—Je désire être seule; je suis malade.

—C'est-à-dire que vous allez prendre froid, et moi aussi, si nous restons comme cela. Couchons-nous.

—Écoutez, mon ami, supplia-t-elle doucement, j'ai une migraine horrible.

—Elle passera, croyez-moi. Savez-vous ce dont vous avez besoin? Je vais vous le dire...

Il se pencha sur elle avec un clignement d'œil polisson.

—Non, non, laissez-moi! fit-elle en élevant la voix et en s'écartant de lui nerveusement.

Mais elle avait compté sans la brutalité des appétits de son mari.

Affamé par l'aspect de ce corps à moitié nu, dont il n'avait jamais eu une si tenace envie, Facial se lança sur sa femme, la saisit d'un embrassement et plongea dans ses seins sa bouche goulue.

Pauline se raidit convulsivement. Avec une énergie désespérée, elle réussit à secouer celui qui ne lui paraissait plus qu'un atroce vampire, et, s'enfuyant à travers la chambre, alla se réfugier derrière une table.

Et par dessus ce rempart, en phrases saccadées, cet étrange dialogue s'engagea entre les époux:

—Sortez! dit Pauline.

—Moi sortir d'ici? fit Facial, bouillonnant à la fois de luxure et de colère.

—Sortez! répéta Pauline.

—Mais je suis chez moi, vous êtes ma femme, ce lit est à moi et je veux coucher avec vous.

—Vous n'avez pas le droit de me brutaliser.

—Je n'ai pas le droit de vous tuer, ni celui de vous battre, mais j'ai le droit de profiter de votre corps toutes les fois que je le désire. Coucher avec sa femme, cela ne s'appelle pas la brutaliser: et j'ai le droit de coucher avec vous, entendez-vous, je l'ai.

—Malgré moi?

—Malgré vous.

—Et si je m'y refuse?

—J'ai le droit de vous y forcer.

—Par la violence?

—Par la violence.

—Ce n'est pas vrai.

—Consultez les lois, consultez votre confesseur, si vous en avez un, consultez qui vous voudrez, vous verrez que la femme doit obéissance à son mari, jusques et y compris la possession. Cela est si vrai, que si, par quelque maladie ou par quelque incapacité physique, elle se trouve empêchée de rendre à son époux ce que l'on nomme à juste titre le devoir conjugal, son époux est en droit de la répudier.

—Taisez-vous, vous êtes infâme.

—Jugez si vos caprices peuvent entrer en ligne de compte!

—Et ma liberté, qu'en faites-vous?

—Elle n'existe pas.

—Eh bien, s'écria Pauline, si vos lois me privent de ma liberté, même dans l'enceinte déjà stricte du mariage, je ne les reconnais pas, je les repousse de toute l'indignation, de tout le mépris de ma conscience. Il ne leur suffit pas de m'empêcher de me donner à qui je veux, elles veulent encore m'obliger à me donner à qui je ne veux pas et quand je ne veux pas? C'est une honte, c'est un crime.

—Pauline, prenez garde à vous: vous vous mettez en révolte contre mon autorité, contre la morale, contre tout ce qui est sacré et légitime.

—Sacrés, légitimes, vos gestes de satyre et vos besoins obscènes! Ce serait risible, si ce n'était pas dégoûtant. Allez-vous en, allez-vous en, vous dis-je!

—Pauline, prenez garde!

—Vous me répugnez.

—Une femme parler ainsi à son mari! Je vais vous apprendre...

Il voulut l'attraper; mais elle lui échappa en tournant autour de la table. Furieux, il se mit à courir après elle, vociférant:

—Je vous veux! je vous aurai!

Elle fuyait, meurtrissant ses pieds nus aux angles des meubles.

—Misérable! répétait-elle les dents serrées, au milieu des «je vous veux!» rauques de Facial.

La poursuite se prolongea quelques minutes. La malheureuse femme sentait les forces lui manquer. Acculée à un coin de chambre, elle se vit perdue.

—Ne me touchez pas! gémit-elle.

Facial se précipita. Il l'enleva comme une proie. Une courte lutte s'engagea. Plus fort, il eut vite brisé toute résistance. Il entraîna sa femme sur le lit, tandis que ses mains frénétiques soulevaient le linge, empoignaient et palpaient la chair.

—C'est un viol! râla Pauline.

L'homme, en rut, s'était jeté sur elle.

Au moment où l'œuvre ignoble allait s'accomplir, et où Pauline, vraisemblablement, allait perdre connaissance, ses doigts, dans un dernier spasme de son bras qui battait l'air, rencontrèrent sur la table de nuit un petit poignard japonais dont elle se servait comme coupe-papier.

Elle le saisit, et, se sentant armée, retrouva tout à coup assez de vigueur pour, en un héroïque effort, s'arracher à l'étreinte affreuse.

Elle se dressa.

—Je frappe! cria-t-elle.

Facial avait roulé hors du lit.

Quand il se releva, il aperçut la lame levée.

Subitement dégrisé, autant par le danger qu'il courait que parce que sa virilité venait de s'éteindre dans le vide, il marmotta d'un air stupide quelques paroles inintelligibles.

—Arrière! ordonna Pauline menaçante.

Facial se sauva, le dos rond.