X

«Où vais-je en être réduite, pensait Pauline, s'il me faut dorénavant soutenir des luttes pareilles pour rester maîtresse de moi-même?»

La scène de la nuit se représentait à son imagination, rendue plus épouvantable encore par les conséquences qu'un peu de réflexion lui faisait entrevoir. Jamais elle n'avait renvoyé Facial d'une façon aussi ignominieuse. Il est vrai que celui-ci ne s'était jamais comporté envers elle aussi grossièrement. Mais, quels que fussent ses torts à lui, n'allait-il pas trouver étrange l'excessive horreur qu'elle avait manifestée à son égard? Et lorsque, dans quelques jours, son besoin d'elle l'amènerait de nouveau dans sa chambre et qu'il s'en verrait de nouveau refuser l'entrée, que penserait-il, que soupçonnerait-il?

Car Pauline était bien décidée à ne plus avoir de relations avec lui. Elle ne pouvait pas. Jadis, du temps de l'autre, elle n'avait point complètement rompu avec Facial, et cela autant parce que la cohabitation avec son mari ne lui inspirait pas encore un si profond dégoût et que le souci de sa sécurité la dominait alors exclusivement, que parce que Hartwald, même au moment où elle était le plus amoureuse de lui, était loin d'exercer sur elle l'empire prestigieux d'Odon de Rocrange. Comparer Odon à Hartwald! L'adoration qu'elle éprouvait pour Odon lui commandait d'autres sacrifices. Subir Facial alors qu'elle portait l'image d'Odon dans le cœur! Non, non. C'est comme si on eût demandé à une chrétienne de la belle époque de s'incliner, ne fût-ce que pour la forme, devant les faux dieux.

Il lui faudrait donc trouver un prétexte, en venir à soudoyer un médecin qui constaterait une maladie fictive et déclarerait que son mari ne pouvait, sans l'exposer aux plus graves dangers continuer à entretenir des rapports avec elle! Quelle nauséabonde extrémité! Et impossible de sortir autrement de cette situation. A moins...

Un instant l'idée de fuir, de tout quitter traversa son esprit.

C'était le scandale, la ruine, la mort...

Elle frémit.

Louvoyer au jour le jour, et puis, lorsque Facial, perdant patience, ferait valoir par trop impérieusement ses droits, le médecin, l'atrocité du médecin: il n'y avait que cela. Mais saurait elle soutenir ce rôle hideux? Ne se trahirait-elle pas, quand Facial proposerait un traitement, voudrait la conduire aux bains, consulter peut-être des spécialistes? Cette comédie était-elle longtemps jouable? Trouverait-elle même un médecin qui consentirait à se faire son complice?

Et qui lui affirmait que Facial n'éclaterait pas tout à l'heure? Il était midi. Ils allaient se rencontrer pour le déjeuner. Quelle explication aurait lieu entre eux?

«Aie confiance! pensa-t-elle, s'efforçant de rester sereine et rejetant loin d'elle, comme un mauvais rêve, ses pressentiments et ses inquiétudes. Aie confiance, suis sans alarmes la voie, quelle qu'elle soit, qui t'est tracée: tu as choisi la meilleure part, qui ne te sera point ôtée. Comment te serait-il pénible de souffrir quelque peu pour l'amour de celui que tu aimes? Et tout dût-il te manquer, ne te resterait-il pas celui-là qui t'est plus cher que ce que le monde peut t'offrir, celui-là qui est ta joie, ton réconfort, ta lumière?»

Les événements de la nuit n'avaient pas laissé, en effet, de produire sur Facial une fâcheuse impression. Il les ruminait avec stupeur, cherchant ce que sa femme pouvait avoir contre lui et ce qui la rendait, depuis quelque temps, si déplorablement nerveuse. Il se rappela à ce propos deux ou trois discussions un peu vives qu'il avait eues récemment avec Pauline, y adjoignit la scène violente au sujet de l'affaire Saint-Géry et la maladie qui en avait été la conséquence, et se demanda s'il ne fallait voir dans ces faits que le symptôme d'un état morbide, dont une saison au bord de la mer ou un voyage dans les montagnes auraient raison, ou si, par malheur, ils ne résulteraient pas de dangereuses perturbations morales, à la seule pensée desquelles frémissait sa conscience d'honnête homme.

Il se promit d'observer attentivement Pauline.

La situation n'était peut-être pas si grave. Quoique ses souvenirs de la nuit fussent lucides, Facial ne se dissimulait pas qu'il était assez ivre, lorsqu'il s'était présenté chez sa femme.

«Peut-être, se dit-il, que mon ivresse était plus apparente que je ne me le figure, et que Pauline, effrayée et révoltée à la fois, a cru bien faire de me tenir rigueur. C'est elle qui m'aurait donné une leçon. Il est vrai qu'il m'arrive si rarement de m'enivrer, qu'elle aurait pu se montrer indulgente.»

Perplexe, et un peu honteux, Facial jugea que le meilleur parti à prendre, pour le moment, était de garder le silence. Il ne fit aucune allusion à ce qui s'était passé. Pauline, de son côté, qui ne cherchait qu'à éviter un orage, n'en fit pas davantage. Ils feignirent d'avoir oublié jusqu'à l'existence de quelque chose d'anormal entre eux.

Facial lui demanda seulement en lui jetant un regard singulier:

—Comment vous sentez-vous aujourd'hui?

Et Pauline répondit froidement:

—Je vous remercie, je me sens bien.

Une heure après, elle était chez Odon.

—Oh! comme il est difficile de maintenir son amour dans les régions pures et hors des atteintes salissantes d'en bas!

—Pauvre amie, vous souffrirez encore. Les hommes ne consentiront jamais à laisser les beaux sentiments s'épanouir naturellement au soleil. Ils obscurciraient plutôt le ciel des nuages de leur envie. Médiocrité, sottise, perfidie, voilà ce qui nous entoure et nous menace. Mais, chère enfant, le véritable amour est plus fort que tout cela: ou plutôt, il n'a rien de commun avec l'ordinaire de la vie, étant d'une vie extraordinaire et planant au-delà du monde. Les souffles du marécage infime ne sauraient le ternir. Appliquons-nous donc à rester au-dessus de ces exhalaisons impuissantes. Méritons par la vertu de notre communion l'immunité qui protège les belles âmes.

—Je le désire, répondit Pauline, mais vous vous faites des illusions sur moi, si vous me croyez assez détachée des choses d'ici-bas pour ne prêter aucune attention à leurs mesquines entreprises. Je suis encore trop une femme de chair et d'os pour ne pas craindre, ne fût-ce que pour mon corps, les éclaboussures de la route. Je suis sensible aux moindres contrariétés; mon amour-propre et ma raison s'offensent sans cesse. Les luttes ridicules qu'il faut soutenir pour échapper à la mainmise de l'existence m'irritent et m'accablent. Je voudrais être heureuse et libre dans le monde et non pas seulement hors du monde.

—A qui le dites-vous! reprit Odon. Le stoïcisme est une grande doctrine, mais il faut des caractères autrement trempés que les nôtres pour le pratiquer: d'ailleurs je doute que des stoïciens puissent être amants. Je me flatte si peu d'être invulnérable aux piqûres d'épingle ou aux coups de boutoir de la réalité, que j'évite autant que possible de lui donner prise sur ma véritable personne; je ne lui présente qu'un mannequin sur lequel elle peut sans beaucoup de dommage s'acharner. Ce que je veux dire, c'est que quand on a un amour comme le nôtre dans le cœur, on est assuré du refuge idéal où nul ne s'aviserait de nous poursuivre, dont rien ne saurait nous arracher. L'amour est un port admirable, qui empêche de sombrer même dans les pires tempêtes.

—Oui, mais l'amour nous dote d'une sensibilité nouvelle et nous expose par ce fait à des attaques que n'ont point à redouter ceux qui n'aiment pas. Croyez-vous, pour ne prendre qu'un exemple, que l'asservissement au mariage ne me soit pas autrement pénible aujourd'hui que j'aime qu'hier où je n'aimais pas? Une multitude de choses qui me laissaient indifférente alors me supplicient maintenant. Je ne puis pas vous voir comme je le désire, me donner à vous entièrement, ne penser qu'à vous, n'avoir d'autre souci que celui de vous plaire. Il me faut toujours songer à ce mari que je dois ménager, à ces intérêts terrestres qui veulent être sauvegardés, à mon cœur qui est sans cesse sur le point de se trahir. Ah! la liberté, la liberté d'aimer, j'en ai besoin et je ne l'ai pas.

Odon lui prit les mains, et s'efforçant de la calmer:

—Aimez seulement, Pauline, et pour le reste armez-vous de la patience nécessaire à toute créature qui vit sur cette terre.

—Il en faut beaucoup.

—Sans doute. Personne a-t-il jamais prétendu à la félicité parfaite?

—Non, mais vous avouerez qu'alors qu'il serait facile d'être heureux, les hommes, frappés de je ne sais quelle folie, font tout pour dire au bonheur: Tu n'entreras pas!

—Nous, ma bien-aimée, nous le laisserons tranquillement entrer, et quoique ce soit par la porte secrète, il n'en sera pas moins bien reçu et n'en sera pas moins le bonheur.

Plus d'une fois, Odon dut ainsi la rasséréner. Elle arrivait chez lui, au sortir des artifices et des contraintes du dehors, comme dans une sorte de confessionnal où s'épanchait sa vraie nature et d'où elle repartait soulagée et réconfortée.

Leurs après-midi d'amour étaient de délicieuses oasis dans le désert de l'existence, et tous deux s'abreuvaient aux sources vives, s'y désaltéraient à longs traits. A l'ombre odorante des palmes, ils oubliaient les vents arides et le sable desséchant. Des oiseaux bleus par essaims évoluaient gracieusement sous les arceaux de verdure fraîche. Des chants ailés voltigeaient. Un encens flottait dans l'air. Voluptueusement bercés par l'ondulant murmure des feuilles et les voix célestes qui frémissaient sur chaque vibration de l'éther, ils laissaient voguer indéfiniment leurs âmes au gré des mille paysages de ces jardins de rêve.

—Oh! disait Pauline, la tête appuyée sur l'épaule de son amant, les yeux perdus dans l'extase, s'il ne s'agissait que d'aimer, selon son cœur, selon sa bouche, selon sa croyance, la vie ne serait plus la vallée de larmes, mais l'Éden merveilleux d'avant le péché.

—Qui empêche de le reconquérir, cet Éden perdu par notre faute?

—Le serpent de l'hypocrisie.

Leurs caractères différaient juste assez pour se rendre sensibles leurs deux personnalités et pour se charmer l'un l'autre par leurs dissemblances. Odon était calme, prédisposé à l'optimisme, sachant supporter sans trop s'en irriter le mal nécessaire qu'il constatait autour de lui; en amour, il était intense, tendre, profond, comme ému de divine pitié, recherchant l'intimité, ne demandant qu'à construire de hautes murailles autour de son bonheur. Pauline, bien que sachant extérieurement rester calme, contenait en elle une agitation toujours prête à déborder; son impressionnabilité la rendait perméable à toutes les afflictions aussi bien qu'à toutes les illusions; elle ressentait avec une égale acuité les joies et les douleurs, et, sans cesse harcelée par ses espérances comme par ses craintes, elle souffrait et jouissait d'avance aussi vivement que lorsque les événements se réalisaient. Trop orgueilleuse, trop noble, trop honnête, elle ne consentait pas sans malaise à dérober aux yeux ce qui était sa vraie vie, à farder son visage et à déguiser ses pensées. Elle eût volontiers édifié son amour comme un château sur une colline, pour que jusqu'aux passants indifférents pussent l'admirer et l'envier, et qu'elle pût en être fière, toutes armoiries étalées; elle avait une tendance à braver l'opinion. Chacun d'eux voyait dans le vulgaire l'ennemi: mais Odon avec une philosophie dédaigneuse et un désir de s'écarter, Pauline avec un besoin de combattre et de protester.

Mais l'amour, qui, malgré tout, les remplissait de joie et de victoire, l'amour triomphant chassait vite les ombres mauvaises qui tentaient de se glisser sur leur félicité. Lorsqu'ils se retrouvaient, toujours plus indiciblement fortunés de se connaître, leurs cœurs s'élançaient l'un vers l'autre avec délire, effrayés et enchantés de la puissance de leur transport. Chaque fois, c'étaient des ondées nouvelles de délice; leurs moindres paroles prenaient des reflets multiples de grâce, de beauté, d'adoration; ils se plaisaient parfaitement, se sentaient faits l'un pour l'autre, prédestinés presque, tant il leur semblait qu'ils s'étaient longtemps cherchés dans les ténèbres de la vie, qu'ils s'étaient aimés autrefois. A tout instant, ils tressaillaient d'aise, découvrant en eux des recoins charmants qui leur faisaient l'effet de vieux souvenirs s'éclairant soudain dans l'arrière-plan sombre de leur mémoire.

—Que serions-nous devenus, si nous ne nous étions pas rencontrés? demandait Pauline.

—Nous aurions été privés de la lumière éclatante de la vérité; nous n'en aurions eu qu'une intuition, sans être admis à la contempler face à face.

—Cela me semble impossible: ne pas vous connaître, ne pas vous posséder, n'avoir aucune idée de vous! C'est comme si on me disait: Que seriez-vous, si vous n'étiez pas née? Je ne saurais que répondre, ne pouvant me figurer l'état où l'on est quand on n'existe pas, me heurtant là à un non-sens, à une véritable antinomie de la raison. Eh bien, Odon, j'ai le même sentiment relativement à notre amour: je n'imagine pas, maintenant que je vous aime, comment il se pourrait que cet amour n'existât pas. Que serions-nous devenus, si nous ne nous étions pas rencontrés? En vous posant cette question, cette énigme plutôt, je la jugeais insoluble. Ce que nous serions devenus, ce que moi du moins je serais devenue, je ne parviens pas à le comprendre: et votre réponse ne me satisfait pas. Nous aurions été privés de la lumière, dites-vous: mais comment peut-on être privé de la lumière?

Odon aimait qu'elle s'exaltât ainsi. Exalté lui-même, tout ce qui s'élevait au-delà de la banalité des sentiments ordinaires, quelque louables et quelque excellents qu'ils fussent, lui plaisait comme une chose précieuse. Odon était idéaliste. En ce sens qu'il ne croyait pas qu'il fallût prendre la vie pour ce qu'elle semble être, mais pour un prétexte continuel à se créer un monde d'idées et d'émotions en rapport avec l'éternel désir, monde généreux et sublime auquel il attribuait tout autant de réalité et beaucoup plus de beauté qu'à l'autre. Y a-t-il d'ailleurs autre chose que des phénomènes? Et un phénomène psychique a-t-il moins de consistance qu'un phénomène physique? Bien plus, chacun, même le plus obscur barbare, ne considère-t-il pas la vie à travers son esprit? Et n'est-il pas désirable, en conséquence, étant donné que tout n'est que vision, de rendre cette vision aussi superbe, aussi noble, aussi enchanteresse que possible? C'est ce que se disait Odon; et comme son tempérament l'incitait déjà, sans le secours d'aucun raisonnement, à réaliser autour de lui cette atmosphère merveilleuse, son idéalisme, à la fois naturel et acquis, constituait bien pour lui la seule vie normale.

Il avait trouvé dans Pauline l'âme ardente et lyrique qui convenait à la sienne.

Aussi se remettait-il plus que jamais à espérer et à croire. Les quelques hésitations qui l'avaient un instant troublé au seuil de cet amour avaient vite fait place à une confiance illimitée et à une exquise sensation de s'être jeté à corps perdu dans le ciel. L'abondance de son bonheur confirmait magnifiquement sa foi.

Depuis cinq mois que durait sa liaison avec Pauline, il avait vécu assez retiré. Chez sa sœur, la vicomtesse de Béhutin, où il était obligé de se montrer de temps en temps, on disait:

—Qu'a donc M. de Rocrange? Ce n'est plus le mondain de jadis.

Et on se donnait cette raison:

—Ses voyages l'ont rendu philosophe.

Ailleurs, où il ne se montrait pas, on disait:

—C'est le diable qui s'est fait ermite.

Réderic, qu'Odon voyait encore, et avec lequel il lui arrivait parfois de faire, le matin, une promenade à cheval, était seul à connaître la vérité. Mais il ne reçut, ni ne provoqua de confidence. Du jour où Pauline eut été sa maîtresse, Odon n'entretint plus d'elle son ami. Celui-ci se borna à comprendre. Une fois cependant, se trouvant chez Odon, il surprit sur un meuble un mouchoir oublié. Odon saisit son regard et pâlit légèrement.

—De la discrétion, n'est-ce pas?

—Je te le jure.

Ce furent les seuls mots qui furent prononcés.

Pauline était plus tenue. Il ne lui était guère possible de rien changer à son genre de vie. Elle n'avait pas comme Odon le prétexte d'une longue absence pour rompre ses liens mondains. Et les dénouer peu à peu, quelque imperceptiblement que cela fût fait, n'eût pas manqué d'être remarqué. Elle n'eût jamais cru que le service du monde pût revêtir une si étroite livrée. C'est à peine souvent si elle pouvait distraire quelques minutes pour les consacrer à Odon. Elle courait chez lui, l'entrevoyait, repartait.

Il était rare qu'elle pût venir le soir. Les motifs pour sortir seule étaient trop malaisés à imaginer. Odon se serait, sans doute, facilement arrangé à se trouver où elle allait, au concert, au bal, au théâtre, chez celui-ci ou celui-là; mais d'un commun accord les deux amants préférèrent ne pas se rencontrer dans le monde. Quelle contrainte c'eût été de se regarder, de se parler comme des étrangers sous les yeux d'argus de la malveillance! Les deux ou trois fois que cela arriva, soit chez la vicomtesse, soit aux réceptions de Pauline, où Odon ne put se dispenser, par prudence, de paraître de loin en loin, ils éprouvèrent trop de gêne pour que l'attrait de se voir compensât leur appréhension. Et pourtant tous deux avaient fait leurs preuves! Mais l'amour, leur amour, les rendait naïfs et craintifs comme des enfants.

Ces contrariétés, dès le commencement, peinèrent Pauline. Bientôt elles firent plus que la peiner, elles lui devinrent odieuses. Elle se mit à détester le monde qui l'obligeait à une perpétuelle mascarade et la privait cruellement de tant d'heures, de tant de journées d'amour. Elle avait soif, et la coupe était tenue loin de ses lèvres par une main inexorable, qui rarement se départait de sa rigueur assez pour lui permettre d'en aspirer hâtivement et furtivement quelques gouttes.

Et voilà que son ancienne horreur de l'adultère lui revenait, malgré la dissimilitude des circonstances et le bonheur parfait qu'elle goûtait lorsqu'elle oubliait dans les bras d'Odon.

«Tromper! n'y a-t-il donc que cela? pensait-elle dans ses accès de révolte. Certes, le monde mérite d'être trompé: que dis-je, il l'exige! Mais est-il digne de moi de m'abaisser à jouer ce rôle? Dois-je sacrifier mes pudeurs, mes instincts, mes joies sur cet autel boueux de l'opinion? Cacherais-je ce qui fait mon honneur? Rougirais-je de ce dont je suis fière? Mon amour si noble, si beau, mon amour qui est l'édification de mon âme, mon amour qui constitue ce que j'ai de plus méritoire à présenter à Dieu en balance à mes péchés, mon amour me ferait-il honte comme le vice qu'on cultive secrètement et qu'on met ses soins à dissimuler? Je ne veux pas qu'il en soit ainsi! Je suis malheureuse de devoir me taire. Ne me sentant point coupable, c'est pour moi un affreux malaise d'avoir à me conduire comme si je l'étais.»

Mais c'était surtout sa fausse situation à l'égard de son mari qui lui créait un véritable tourment.

Facial était devenu inquiet; il épiait. Sans avoir encore fait entendre à Pauline qu'il soupçonnait quelque chose, son attitude s'était visiblement modifiée. Il ne se lançait plus dans ses tirades familières, s'observait dans ses paroles, semblait presque se composer une physionomie. On sentait l'homme précis qui se dit: Il doit y avoir anguille sous roche, mais comme je ne la vois pas, attendons sans faire de bruit, afin de la surprendre au moment où elle sortira.

Toute sa conduite vis-à-vis de sa femme en était singularisée. Il s'appliquait à ne pas l'effaroucher par de trop directes questions, et en même temps, ses yeux obstinément fixés sur elle pendant des minutes entières, comme pour déchiffrer son visage, avertissaient clairement Pauline qu'elle eût à jouer fin. Il affectait une parfaite tranquillité d'esprit, et ne réussissait pas à donner le change. Tantôt correct, ou voulant le paraître, d'une politesse exagérée et qui cadrait mal avec son naturel, tantôt, agacé par ses incertitudes, s'essayant à être incisif et à décocher des phrases à double sens, longuement préparées.

Mais cela semblait peu réussir. Il suffisait d'un habile coup de gouvernail de Pauline pour lui faire complètement perdre le nord; et il fût resté à la merci de sa femme, pour peu que celle-ci eût daigné s'y employer. Elle le savait. Et si, malgré ces signes, précurseurs d'un orage qu'il lui était pourtant facile de conjurer, elle restait passive et fatiguée, se bornant, lorsque le danger devenait imminent, à le déjouer par une hâtive manœuvre, c'est qu'elle sentait trop qu'elle n'était plus la même femme qu'autrefois, qu'elle ne pouvait plus vivre de duplicité et d'intrigue, qu'elle avait soif d'honnêteté et que le véritable honneur consistait maintenant à s'estimer soi-même et non pas à être estimée des autres.

Ah! si son mari avait été un philosophe! Ils se seraient peut-être entendus. Elle lui eût dit franchement: Je ne vous aime plus, j'aime Odon de Rocrange. Si vous m'aimez, je vous plains de tout mon cœur; mais il faut être deux pour s'aimer. Si vous ne m'aimez pas, et c'est plutôt le cas, car vous ne m'aimez guère que par devoir et par habitude, quoi de plus naturel et de plus juste que de laisser à mon cœur la liberté de s'épanouir à l'aise et sans scrupules? Vous tenez au monde? Très bien: nous le tromperons d'un commun accord. Nous vivrons extérieurement comme par le passé. Je vous jure de ne compromettre en rien notre «honneur». Mais épargnez-moi la douleur et la honte de vous tromper, vous! Voilà ce qu'elle lui eût dit: et en faveur de cette communion d'idées et de leur respective tranquillité, nul doute qu'elle ne se fût résignée à observer vis-à-vis de la société la discipline toute formaliste dont celle-ci se contente.

Mais Facial n'était rien moins qu'un philosophe. Qu'y avait-il à faire avec cet être dénué des ressources de la sagesse et des consolations de la charité? Au moindre mot attentant à ses principes, il se fût indigné; il eût brutalement sévi, comme un père de famille qui entend corriger d'une main ferme les mauvais penchants d'un de ses enfants. A quoi bon tenter un appel à sa raison? Facial restait «le mari», avec ses petitesses, ses intolérances et la revendication entêtée de ses droits. Il ne pouvait devenir «le camarade». Comme avec tous les maris de sa race, il n'y avait qu'une seule manière d'agir avec Facial, manière sûre, avantageuse, manière ne donnant lieu à aucune contestation: le tromper.

Pauline s'en rendait bien compte: mais comme elle ne pouvait plus tromper personne, son mari moins que tout autre, elle se trouvait sous le coup d'une catastrophe inévitable, qu'elle osait à peine redouter, tant elle était lasse, tant elle souhaitait voir la fin de ce vilain manège et sortir de peine.

Le scène atroce du viol ne s'était pas renouvelée.

Que pensait Facial? Pauline se le demandait quelquefois, mais ne cherchait pas à résoudre ce problème. Elle avait pu craindre d'avoir à soutenir d'ignobles luttes, et voici qu'il la laissait tranquille. Elle se félicitait trop de cette paix inespérée pour déplorer ce qu'elle avait de précaire.

«Advienne que pourra, se disait-elle, je resterai ferme; et lorsque le moment sera venu où les liens qui me retiennent à mon passé seront fatalement dénoués, je les regarderai tomber autour de moi sans m'émouvoir, déterminée à ne considérer cet écroulement que comme la délivrance.»

Une seule fois, deux mois environ après la terrible nuit, Facial, qui avait longtemps attendu des avances de sa femme, ne voyant rien venir, avait cru devoir risquer quelques sévères observations.

—Savez-vous que vous êtes bien jeune, Pauline, pour faire déjà chambre à part?

—Je ne suis pas si jeune que vous le dites: ma santé l'exige.

—Votre santé n'est qu'un prétexte; vous vous portez fort bien, et vous avez encore plus de dix ans devant vous avant d'atteindre l'âge critique des femmes.

—C'est possible; je n'en éprouve pas moins le besoin de dormir seule; ce que je supportais autrefois me répugne maintenant; je vous prie de ne pas revenir sur ce sujet.

—Vous êtes tout à fait décidée à me fermer la porte de votre appartement?

—Tout à fait.

—Je le regrette, car je vais être malgré moi forcé d'admettre l'existence de quelque mystère qui ne peut pas être à votre honneur.

—Admettez, si vous le voulez: je ne vous demande qu'une chose, le respect de ma personne.

—Je ne suis pas un tyran: vous serez respectée, mais surveillée.

Depuis lors, plus rien. Facial «surveillait».

Il se refusa d'abord à croire Pauline capable de lui être infidèle. Cette supposition lui paraissait tellement improbable, qu'il s'en accusa presque, lorsqu'elle vint à lui traverser l'esprit, comme d'un outrage gratuit envers sa femme.

«Allons donc! se dit-il, ces choses-là n'arrivent qu'aux maris affligés de femmes coquettes et légères, et encore, pour l'ordinaire, lorsqu'ils leur en ont eux-mêmes donné l'exemple. J'ai toujours été un mari parfait; Pauline est prudente et sérieuse. C'est impossible. Peut-on cacher des aventures de cette sorte? J'aurais remarqué...»

Il est vrai que Pauline avait souvent fait preuve devant lui d'idées subversives étranges dans la bouche d'une honnête femme. Mais de ce que les théories qu'elle exprimait quelquefois fussent répréhensibles et témoignassent d'une certaine inquiétude de pensée, s'en suivait-il que, dans la pratique, sa vie ne fût pas irréprochable? Qui n'a pas, dans un domaine ou dans un autre, ses utopies? Que Pauline s'amusât à dauber les petites misères de la société, qu'elle se plût à créer en imagination un univers idéal où tous les hommes seraient heureux, ce n'était peut-être pas très sain, mais de là à faire fi de ses devoirs, de là à le tromper, lui, Facial, il y avait un abîme immense.

Quel pouvait bien être alors le motif de l'incroyable conduite de sa femme?

L'hypothèse à laquelle Facial s'arrêta quelque temps fut que Pauline était malade.

«Mais dans ce cas, pourquoi ne me le dit-elle pas? Il n'y a aucune honte à être malade! Toutes les femmes ont de ces moments-là. Je comprends qu'elle n'aille pas le crier sur les toits, mais moi, son mari, je dois pourtant être tenu au courant de ses infirmités, surtout lorsqu'elles sont de nature à suspendre l'intimité de nos rapports!»

Cependant, les investigations auxquelles Facial se livra, jusque dans les meubles de la chambre à coucher et du cabinet de toilette de Pauline, ne donnèrent aucun résultat. Il ne découvrit ni drogues, ni instruments suspects. Le médecin de la maison, qu'il interrogea, se montra très surpris de ses questions, et, croyant le tranquilliser, lui déclara qu'à part une certaine nervosité, trop commune en notre siècle de surmenage, la santé de sa femme ne laissait rien à désirer.

Il fallait trouver autre chose.

«Est-ce que par hasard—ce fut sa seconde hypothèse—Pauline serait dégoûtée de moi? Je ne suis cependant pas vieux. Mon corps ne s'est pas sensiblement modifié ces dernières années, et ce dégoût subit de ma personne ne serait explicable que par une décrépitude marquée ou par l'apparition de quelque incommodité répugnante. Or, rien, absolument rien ne le justifie. Quelques rhumatismes, un commencement d'asthme: mais il n'y a rien là de dégoûtant. Je suis dans la plus belle saison de l'homme, l'été, le plein été... et pas même l'été de la Saint-Martin! Comment Pauline pourrait-elle être dégoûtée de moi?»

En y réfléchissant, néanmoins, Facial n'avait garde de se dissimuler que sa présence, loin d'être agréable à sa femme, semblait la contrarier et l'agacer. Chaque fois qu'il lui adressait la parole, elle répondait sans empressement, comme ennuyée d'avoir à s'occuper de lui. S'il s'approchait, au moment de prendre congé, pour l'embrasser, elle avait un instinctif recul, et quand ses lèvres effleuraient sa joue, un frisson de répulsion péniblement réprimé.

«Étrange! songeait Facial. Après tout, ces femmes sont si capricieuses! Il est possible aussi qu'une transformation physiologique s'opère en elle, et qu'elle désire prendre le voile, se retirer de la chair. Cela s'est vu. Il est vrai qu'elle n'a jamais témoigné de violents appétits charnels. Moi non plus, du reste. Nous avons vécu très bourgeoisement. Et généralement ces décisions excessives ne se rencontrent que chez les grandes pécheresses.»

Si pourtant elle le trompait!

Quelque ardeur qu'il mît à s'en défendre, cette idée, au milieu des diverses hypothèses qu'il examinait, trottait toujours dans son esprit. Elle était ridicule, mais il la ruminait. Avec une autre femme que Pauline, avec un autre homme que lui, étant données les circonstances, n'aurait-ce pas été la chose du monde la plus probable?

A force d'y penser, Facial en vint à se demander ce qu'il ferait, si, par impossible, Pauline le trompait.

Une indignation le prit. Ah! il ferait voir qu'il n'était pas un de ces maris dont on se joue! La justice, la justice avec tout son poids s'abattrait sur la tête des coupables. Pas de sang: la justice seule, le glaive de la justice et le divorce irrémissible. Il n'exciterait ni le rire, ni la pitié. Un moment, il réfléchit qu'il serait peut-être d'un bon effet de s'armer du droit vengeur des maris outragés. En ce cas, qui tuerait-il? Sa femme? L'amant? La femme et l'amant? Et où les tuerait-il? Au lit? Dans la rue? Mais avant de s'être décidé, il vit bien qu'il n'était pas l'homme qu'il fallait pour ces sanglantes exécutions. Son caractère, ses principes, son passé s'opposaient à une solution semblable. N'avait-il pas dernièrement fait partie d'un jury qui avait acquitté un meurtrier «médecin de son honneur»? Et ne s'était-il pas élevé avec beaucoup de force contre ce sentimentalisme exagéré qui, sous prétexte de passion, en arrive à mettre au-dessus des lois de véritables criminels? N'avait-il pas approuvé hautement, devant témoins, les articles bien sentis de la presse clouant au pilori de l'opinion la coupable faiblesse des jurés parisiens? Certes, et il ne se donnerait pas un démenti. Son respect des lois était sincère. Il ne consentirait pas même à un duel: le duel, ce «legs des siècles de barbarie»! Il resterait légal et digne. Le divorce!

Chose curieuse: à prononcer ce mot fatal, il n'éprouvait pas une bien grande douleur. Il lui semblait être là plutôt juge que partie: et si vraiment sa femme commettait envers lui le crime d'adultère, c'est l'anathème et non le sanglot qui monterait à ses lèvres. Il est vrai que cela ne se passait encore que dans son imagination. Néanmoins, il eut plaisir à constater qu'il serait ferme.

Peu à peu, ses observations se précisèrent.

Il crut remarquer que sa femme usait beaucoup moins de la voiture. Elle préférait marcher, disait-elle. Exercice salutaire: mais pourquoi s'en avisait-elle si tard, et pourquoi ne se faisait-elle jamais accompagner de sa femme de chambre? Lorsqu'elle prenait la voiture, il lui arrivait constamment de la renvoyer au bout d'une course ou deux et de rentrer en fiacre plusieurs heures après. Ou bien elle faisait attendre le cocher un temps infini aux magasins ou chez sa couturière. Tout cela était louche, et Michel lui-même, l'impassibilité en personne, en était étonné.

D'autres remarques portèrent sur de petits billets bleus qu'elle recevait fréquemment, et dont Facial ne put jamais retrouver un seul, ni sur la table à écrire de sa femme, ni dans ses tiroirs, ni dans le panier à papier.

Mille détails, auxquels il n'avait d'abord pas pris garde, commencèrent à lui devenir suspects. Il lui était d'ailleurs facile de se livrer à ses découvertes: Pauline en était à ne plus même prendre les précautions élémentaires.

Bientôt, il ne fut plus permis à Facial de douter. Sa vie conjugale s'était trop profondément transformée. Pauline ne se donnait seulement plus la peine d'inventer des explications plausibles à ses étrangetés. Continuellement s'échangeaient entre eux des dialogues de ce genre-ci:

—Vous sortez? s'écriait Facial.

—Comme vous le voyez. Ne savez-vous pas que c'est mon habitude après le déjeuner?

—Où allez-vous! Vous ne me direz pas que c'est chez votre couturière: elle est venue ce matin.

—J'ai d'autres personnes à voir que ma couturière.

—Qui? Vous avez rendu toutes vos visites cette semaine.

—Vous voulez savoir qui? Je ne le sais pas moi-même. Les idées me viendront en route. Je vais me promener.

—Où?

—Si vous y tenez, faites-moi suivre.

—Je n'ai pas à vous espionner, mais je désire savoir ce que vous faites.

—Il n'y a pas d'autre moyen de le savoir que de m'espionner.

—Et si je le faisais?

—Vous sauriez où je vais, voilà tout.

Mais la preuve, la preuve probante de l'infidélité de Pauline manquait encore.

Un jour, rentrant juste à l'heure du dîner, Facial ne trouva pas sa femme à la maison. Sept heures, sept heures et demie, huit heures, elle ne revenait pas. Personne ne put lui dire où elle était. Anxieux, Facial redoutait déjà quelque événement. Elle arriva enfin. Mais dans quel état! Les traits bouleversés, la poitrine sanglotante, la voix abîmée!

—Qu'y a-t-il? fit Facial interdit.

—Une crise, une crise affreuse...

—Quoi?

—Le cœur... Le médecin a dit que c'était le cœur...

—Qui est malade?

Pauline le regarda d'un air effaré.

—Qui est malade? répéta Facial.

Alors, affolée, après avoir cherché comme dans le vague, elle balbutia:

—Ma tante, ma pauvre tante!

Et précipitamment elle ajouta:

—Je ne m'arrête pas. Je repars. Il faut que je sois là. Ne m'attendez pas: je veillerai, je passerai la nuit probablement.

—Mais vous n'irez pas ainsi; mangez quelque chose, vous êtes toute tremblante.

—Je ne puis pas, je n'ai pas faim.

—Je vais vous accompagner.

—Non, non, c'est inutile... Ne venez pas, je vous en supplie...

Et elle repartit aussitôt, sans vouloir entendre un mot de plus, pour aller soigner Odon de Rocrange, en proie à une attaque d'asystolie, causée par une maladie de cœur dont il souffrait depuis quelques années.

Elle ne revint que le lendemain.

—Eh bien, comment va-t-elle? demanda Facial.

—Dieu soit loué, la crise est finie!

Facial s'étonna bien un peu de l'amour excessif de sa femme pour cette tante dont elle devait hériter; mais il ne fit aucune observation, et s'en fût tenu là, si, quelques jours après, rencontrant par hasard le médecin ordinaire de la vieille dame, il n'eût eu la malencontreuse inspiration de lui dire:

—Vous avez failli perdre notre bonne tante?

—Mais non, mais non, elle se porte au contraire assez bien cette année.

—Et sa maladie de cœur?

—Elle n'a point de maladie de cœur!

—Mais cette crise de l'autre jour? Ma femme m'a raconté que cela avait été terrible!

—Une crise? Une crise de quoi? Il n'y a point eu de crise. Je vous dis que votre tante se porte admirablement pour son âge.

Facial devint blême. Son poing se crispa. Devant cette dernière preuve, le cerveau chancelant, il sentit sa vie imperturbable s'effondrer.

«Ça y est, ça y est!» bégayait-il.

Son amour-propre blessé rugissait en lui.

«Mais qui est-ce? qui? qui? l'infâme personnage qui la soustrait à ses devoirs, le corrupteur, le corsaire, le trafiquant du crime et de la débauche qui a dégradé cette femme et perdu cette âme?»

En vain, il se creusait la tête. Aucun nom, aucune figure d'homme ne se signalait à sa perspicacité avec assez de vraisemblance pour qu'il pût s'écrier: Le voilà, je le tiens, le misérable! Réderic? Impossible. Sénéchal? Grotesque. Saint-Géry? Il la connaissait à peine... Facial récapitula tous ses amis, toutes ses connaissances, tous les hommes que Pauline pouvait voir chez elle ou dans le monde. Et plus il cherchait, plus il pataugeait.

Soudain il pensa:

«Il y a une personne qui doit tout savoir: c'est Julienne Chandivier.»

Muni de cette idée, il fut plus tranquille. Il interrogerait Julienne: elle le renseignerait. Julienne, l'amie intime de sa femme, était certainement au courant; et même si Pauline ne l'avait pas mise dans le secret, son flair de femme devait lui avoir fait découvrir ce que lui, le mari aveugle n'avait pas vu.

Mais Julienne se laisserait-elle interroger? Vendrait-elle son amie? Facial résolut de procéder avec politique. Il s'en ouvrirait à Chandivier, et, en lui recommandant le plus grand mystère, le prierait de vouloir bien se charger du soin délicat de faire parler Julienne.

«De la sorte, pensa-t-il, je n'aurai pas besoin de me livrer plus longtemps à des recherches fatigantes et humiliantes. Je serai informé avec rapidité et certitude, et je pourrai, sans tarder, prendre les mesures qui me seront dictées par la situation. Julienne ne se méfiera pas de son mari: elle fera des révélations.»

Il donna rendez-vous à Chandivier pour le soir même. Affaire importante, lui écrivit-il, et dans laquelle il espérait pouvoir compter sur son amitié.

—Tu as besoin d'argent? fut la première parole de Chandivier. Mais, pauvre ami, je n'en ai point! Rébecca me prend tout.

—Non, non, tu n'y es pas. Il n'est pas question d'argent. J'en ai de l'argent! Il s'agit d'une chose grave.

—Grave! Quoi donc? s'écria Chandivier, un peu effrayé du ton de circonstance que prenait Facial.

—Chandivier, j'ai la conviction que ma femme me trompe.

—Ah! ce n'est que ça? fit Chandivier.

—Tu sais quelle a été ma vie jusqu'ici. J'ai cru mieux faire de rester confit dans la sécurité du mariage que de m'embarquer au travers des péripéties des amours illégitimes. Je ne pensais pas que le mariage a ses tempêtes, et que quand il se mêle d'être orageux, c'est pour de bon. Ou plutôt je m'imaginais que ma mer à moi serait éternellement la mer Tranquille. Voilà comme on se trompe.

Il lui conta le détail des faits et lui expliqua le genre de service qu'il attendait de lui.

—Ne soupçonnes-tu vraiment personne? demanda Chandivier.

—Personne. Je ne vois personne. Et pourtant il y a quelqu'un! Aurais-tu, par hasard, quelque indice, toi?

—Oh! non. Je m'occupe si peu des femmes des autres!

—Alors, c'est entendu, tu tâteras ta femme?

—Je la tâterai.

—Insidieusement, comme si cela venait de toi. Il ne faut pas me mêler à la chose: tu gâterais tout.

—Je gâterais tout. Repose-toi sur moi.

—A l'occasion, je pourrais te rendre le même service.

—Merci bien. C'est très aimable de ta part: mais, vraiment, je n'éprouve nul besoin... Ah! ça, dis donc, que vas-tu faire après?

—Après quoi?

—Après que je t'aurai... ouvert les yeux?

—Le divorce.

—Le divorce pour une peccadille pareille?

—Peccadille? L'adultère n'est pas une peccadille. Sache que je ne transige jamais, moi; je ne transige pas.

Ils se regardèrent un instant comme deux habitants de planètes différentes.

Puis, Chandivier s'écria jovialement:

—Mais j'y songe, une fois que tu n'auras plus ta femme, tu seras libre!

—Libre... Évidemment je serai libre.

—Nous pourrons faire la noce ensemble.

Et il se mit à chantonner en clignant de l'œil:

Il fouille, il fouille,
L'museau d'Dodore,
Il fouille, il fouille,
Il fouille encore,
Troulaïtou,
Il fouill' partout!

Ce fut là-dessus qu'il se séparèrent.

Suivant la promesse faite à Facial, Chandivier, dès le lendemain, s'appliqua à circonvenir Julienne. Il crut bon de débuter par quelques brocards à l'adresse de son ami:

—Il y a des hommes qui se croient heureux en ménage, et qui...

—A qui en avez-vous, aujourd'hui, mon ami? demanda Julienne, qui n'était pas habituée de la part de son mari à une telle débauche d'allusions.

—Oh! pas à vous.

—Je l'espère bien.

—Mais il y a quelqu'un de par le monde à qui sa femme m'a tout l'air de jouer quelques vilains tours.

—Qui donc?

—Eh! notre ami Facial... Vous n'avez rien remarqué?

Julienne éclata de rire.

—Tiens! tiens! Contez-moi ça?

—Je suis sûr que vous en savez encore plus long que moi.

—Quelle idée! Je ne sais rien.

—Mais c'est notoire! Mme Facial... Voyons, voyons, vous n'ignorez pas...

—Bon! Vous allez soupçonner Pauline?

Elle le scruta finement, se demandant s'il savait quelque chose ou s'il ne savait rien, prête à le seconder de toute sa malignité, s'il était en mesure de lui livrer quelque détail inédit, ou à se moquer de lui, s'il cherchait simplement à la faire parler.

—La croyez-vous insoupçonnable? demanda Chandivier.

—Insoupçonnable, je ne dis pas! Quelle femme l'est? Mais enfin, quelles raisons auriez-vous de la soupçonner?

—Eh! J'en ai peut-être.

—Je suis curieuse de les connaître.

Chandivier n'était pas de force à mener sans de sérieux accrocs son enquête. Ne sachant par quel bout la prendre, sa suprême ressource fut de brusquer.

—Là, sérieusement, Mme Facial a-t-elle un amant?

Julienne dissimula un sourire et dit:

—Non.

—Eh bien, son mari est persuadé qu'elle en a un.

—Que les hommes sont bêtes!

Chandivier prit une partie de cela pour lui et jura qu'il aurait sa revanche: d'autant plus que la perspective d'avoir Facial pour compagnon de fête n'était pas pour lui déplaire: son «de l'argent, j'en ai!» lui était resté dans la mémoire.

Quant à Julienne, ainsi que Facial l'avait bien pensé, elle était instruite.

Dès les premiers jours, son sens expert de femme éveillée lui avait fait deviner qu'Odon de Rocrange et Pauline ne se voyaient pas de l'œil insouciant de deux mondains assemblés par le hasard en un même lieu. Elle avait compris, à d'imperceptibles symptômes, malgré et peut-être à cause de leur soin à ne rien laisser transparaître, qu'une mutuelle passion venait de s'emparer d'eux et était en train, s'ils ne résistaient pas, de les pousser l'un à l'autre. Les deux ou trois fois qu'elle les avait vus en présence lui avaient suffi. Mais qu'en était-il résulté? C'est ce que longtemps elle ignora. Elle ne laissait pas d'en être horriblement vexée. Pauline, qu'elle avait toujours connue inébranlable, avait-elle franchi elle aussi le Rubicon? Ce point de chronique sollicitait vivement sa curiosité. A plusieurs reprises, elle tenta d'attirer son amie sur le terrain des confidences. Cela ne lui réussit pas, et elle en éprouva un véritable dépit. En définitive, n'avait-elle pas un certain droit à entrer dans les secrets de Pauline, elle qui lui avait si souvent confié les siens? Elle trouva que Pauline se montrait à son égard froide, inconvenante, presque blessante. Elle eût voulu, sans doute, que celle-ci lui ouvrît son cœur et l'étalât devant elle comme une amusante variété! Très froissée de ce qu'elle appelait un manque de confiance, et de ce qu'elle comprenait être au fond une leçon de dignité, elle n'eut pas de repos qu'elle ne se fût assurée qu'Odon était bien l'amant de Pauline, afin de pouvoir se donner le plaisir, par de perfides coups d'épingle, de faire sentir à son amie combien elle avait eu tort de ne pas s'abandonner à sa discrétion et à ses conseils.

Un soir que Réderic était chez elle, convenablement préparé par de savants mélanges de spiritueux et d'agaceries charnelles, elle lui dit tout à coup, comme si l'idée venait de lui en passer par la tête:

—Quel est ton ami le plus intime, Paul?

—Je n'en ai point.

—Et après?

—Après? Mettons, si tu veux, Rocrange.

—Tous tes amis ont des maîtresses?

—Probablement.

—Et quelle est la maîtresse de M. de Rocrange?

—Je ne sais pas.

—Tu sais.

—Je te jure que je ne sais pas.

Julienne le regarda dans le blanc des yeux. Elle était assise sur lui, son bras nu frôlant sa moustache, et, comme pour une adorable espièglerie, elle lui glissa câlinement dans l'oreille:

—Moi, je le sais.

—Tu sais qui est la maîtresse de Rocrange? fit Réderic en fronçant le sourcil.

—Oui.

—Eh bien, qui?

—Pauline.

Réderic se leva avec violence, très ennuyé, et, sans penser à ce qu'il faisait, s'écria:

—Ce n'est pas vrai!

—Tu vois bien que c'est vrai! susurra Julienne.

Il se tut. Il cherchait par quel moyen il pouvait encore parer à sa maladresse. Il ne trouvait pas. Il redoutait tout de Julienne, allant jusqu'à la croire méchante, alors qu'elle n'était qu'immorale.

Elle reprit:

—J'en suis très sûre, mais pour en être plus sûre encore, je veux que tu me dises toi-même que Pauline est sa maîtresse.

—Alors, tu n'en es pas sûre?

—Si, mais je veux que tu l'avoues.

Réderic garda le silence.

—Tu ne veux pas parler? dit Julienne. Écoute. Si tu ne prononces pas cette phrase: «Pauline est la maîtresse de M. de Rocrange», dès demain j'écris une lettre anonyme à M. Facial. Me crois-tu capable d'écrire une lettre anonyme?

—Oui.

—Eh bien, je ne te demande que ces seuls mots: «Pauline est la maîtresse de M. de Rocrange», et je te promets, tu entends, je te promets que je garderai ce secret aussi fidèlement que toi.

Réderic réfléchit un instant. Puis, craignant les conséquences que pouvait avoir son entêtement, bien inutile d'ailleurs, puisque Julienne semblait tout savoir, il se décida et dit:

—C'est vrai, Mme Facial est sa maîtresse.

Une joie maligne éclaira le visage de Julienne.

—Et maintenant, des détails! fit-elle.

—Ah! misérable femme! s'écria Réderic, s'apercevant qu'il avait été joué.

Il la repoussa d'un geste, s'habilla avec colère et partit.

Cependant, Julienne tint parole. Elle fut discrète. Elle n'avait point l'intention de faire du tort à Pauline. Elle se contenta de savourer la satisfaction de quelques traits mordants qu'elle lui décocha en tête à tête, et qui eussent eu le privilège d'inquiéter sérieusement Pauline, si, parvenue à cette période de fatalisme où elle attendait avec indifférence une solution, n'importe quelle, à la fausseté de son état, celle-ci n'eût pas été insensible au risque que courait son secret en de pareilles mains. Pauline ne daigna pas même prier Julienne de se taire. Que lui importait qu'on sût son amour pour Odon? Elle avait hâte d'échapper à l'atmosphère lourde qui l'accablait. Et si l'orage purificateur tardait trop à éclater, n'était-elle pas presque décidée à le provoquer elle-même?

Julienne fut quelque peu stupéfaite de cette superbe tranquillité.

«Il ne faut pas qu'elle se croie plus forte qu'elle n'est, maugréa-t-elle déçue. Elle pense pouvoir se passer de moi, c'est bien: mais elle compte vraiment trop sur ma bonté. Si elle s'était confiée à moi, je lui aurais été entièrement dévouée, et mes services ne lui eussent pas été inutiles. Elle veut agir seule, à son aise! Je ne ferai rien pour lui nuire, quoique cela me soit facile: mais si son assurance lui porte malheur, ce n'est pas moi qui la plaindrai.»

Très marri d'avoir à revenir bredouille auprès de Facial, persuadé, du reste, que si Facial soupçonnait sa femme, c'était qu'il y avait quelque chose, et encore plus persuadé que, s'il y avait quelque chose, Julienne le savait, Chandivier se décida, pour sauvegarder son amour-propre, à faire une nouvelle tentative. Mais, cette fois, il ne voulut pas s'engager en personne. Il s'avisa que quelqu'un qui fût plus dans l'intimité de Julienne que lui aurait plus de succès. Il songea que Sénéchal pourrait être ce quelqu'un et que celui-ci serait enchanté de se charger d'une mission si propre à le flatter et à l'intéresser. Il le dépêcha donc à Julienne, après avoir sommairement excité sa curiosité, et attendit l'effet de ce machiavélisme.

Lorsque Julienne vit que Sénéchal s'en mêlait, elle pensa tout de suite:

«Pauline est perdue: ça lui vient bien!»

Elle crut d'abord que le sénateur en savait long; et ce fut presque avec désappointement qu'elle s'aperçut qu'il était encore moins avancé qu'elle et n'avait pas même une idée du nom de l'amant. Elle hésita. Renverrait-elle Sénéchal comme elle avait renvoyé son mari? Ou plutôt ne profiterait-elle pas de lui pour le lancer comme un excellent chien de chasse sur la bonne piste, et obtenir ainsi les détails de cette histoire qui l'intriguait tellement? Elle ne résista pas à l'envie qui la démangeait. En somme, que devait-elle à Pauline? Rien, puisque celle-ci non seulement ne lui avait rien demandé, mais ne lui avait rien confié. N'était-ce pas déjà charitable d'user de ce qu'elle savait avec tant de discernement et de réserve? Et puis, une fois bien documentée, son bon cœur la pousserait peut-être à être utile à Pauline malgré elle!

—Va donc voir, dit-elle à Sénéchal, ce qui se passe l'après-midi au numéro 31 de la rue d'Argenteuil. Informe-toi, prends des renseignements, recueille des observations, le tout avec la légèreté et le savoir-faire qui te distinguent, et n'oublie pas de me tenir soigneusement au courant de tes moindres découvertes.

Elle ne lui en dit pas davantage. Cela suffisait. Avec son flair, au bout de huit jours de campagne, le sénateur aurait rapporté une ample provende.

Sénéchal promit ce qu'on voulut: vigilance, célérité, discrétion. Il aurait fait des bassesses pour assister à la naissance d'un «potin parisien». En être le père, l'engendrer, le constituer de toutes pièces était une rare aubaine. Son imagination partait. Il se voyait déjà colportant la nouvelle de salon en salon, de rédaction en rédaction, de couloirs en couloirs; il se figurait les étonnements, les exclamations; il jouissait d'avance du bruit de son œuvre roulant dans Paris. C'était sa suprême volupté.

—Je les tiens! fit-il jubilant, lorsque Chandivier vint s'informer du résultat de son ambassade.

—Quel est l'heureux coquin?

—Oh! vous allez trop vite. Attendez. Cela n'aurait aucune saveur, s'il n'y avait pas une part d'imprévu.

—Qui tenez-vous donc?

—Les oiseaux: ou plutôt, je tiens le nid.

En possession de l'adresse, Chandivier se jugea en mesure d'édifier Facial. Il courut chez celui-ci, et le trouva en train de fouiller, pour la vingtième fois peut-être, le meuble secrétaire de sa femme.

—Regarde ce que je viens de découvrir, fit Facial en brandissant une feuille de papier brouillard arrachée à un buvard et maculée d'encre. Regarde, la date y est, c'est tout frais, c'est d'hier.

Il mit la feuille devant les yeux de Chandivier en la tenant à contre-jour. On pouvait lire, après la date très distincte:

«Cher... (ici un mot illisible.) Demain... une après-midi toute à nous... (d'autres mots illisibles au milieu desquels on épelait:)... amour... souffrir... voie naturelle du cœur... dégoût... en finir...»

—C'est de ta femme? demanda Chandivier.

—Oui. Si je savais à qui ce billet a été écrit! Mais où aller? où la prendre maintenant?

—Je vais te le dire.

—Tu as un renseignement? Ta femme a parlé?

—J'ai l'adresse. C'est 31, rue d'Argenteuil. Tu ne diras pas que je ne me suis pas occupé de toi!

—31, rue d'Argenteuil? répéta Facial d'un air hébété. Mais le nom... le nom du misérable?

—Le nom, je l'ignore: tu pourras aisément l'apprendre au moyen de l'adresse, 31, rue d'Argenteuil...

Chandivier se frappa tout à coup le front.

—Sacrebleu! fit-il, je connais cette adresse! Qui diable déjà demeure là?

Facial apporta un Tout-Paris. Ils cherchèrent. A l'adresse indiquée, le nom de Rocrange tomba sous leurs yeux.

—Parbleu! c'est Rocrange! s'écria Chandivier. Je me disais aussi... Ce n'est pas étonnant que j'aie son adresse dans la tête: je lui ai deux fois envoyé de la part de Julienne des invitations, auxquelles d'ailleurs il ne s'est pas rendu.

—Imbécile que je suis! soufflait Facial. Rocrange! Comment n'ai-je pas deviné...

Il essuya son crâne moite de sueur.

—Quatre heures, dit-il en tirant sa montre. J'y vais.

—De la prudence, au moins! lui recommanda Chandivier. Ne t'emballe pas; sois calme.

—Je suis très calme, répondit le mari de Pauline.

13, rue d'Argenteuil, Facial se présenta avec beaucoup de dignité au concierge.

—M. de Rocrange?

—C'est ici.

—Est-il chez lui?

—Non, monsieur.

—Inutile de me tromper. Il est chez lui, avec une dame. Je suis le mari. Combien vous donne-t-il pour vous taire?

—Cinq cents francs.

—En voici mille. Au besoin, pourriez-vous témoigner de ce que vous savez en justice?

—Dame, Monsieur... Devant la noblesse de monsieur, j'irais jusqu'à témoigner en justice.

—C'est bien.

—Au premier, la porte à gauche. Sonnez trois coups brefs, le valet de chambre vous ouvrira.

Facial s'engagea dans l'escalier, dont il gravit les marches, l'une après l'autre, posément.